Archiv. du Mus., loc. cit., pl. xv, fig. A et A
4. Arcniv. du Mus., t. W, et Cataloque des Mammifères du Muséum, Prima'es, 1851, p. 3.
les Singes américains. Aussi, tous ces animaux sont-ils franchement quadrupèdes. Dans les genres de la première tribu, au contraire, {es membres antcrieurs sont plus longs que les postérieurs; d’où l'attitude oblique, la démarche indécise et pour ainsi dire semi-bipède, des Troglodytes, des Orangs des Gibbons; et c’est même là un des traits pr ipoipans de ce qu'on a del leur de ue
Cette prédominance des membres antérieurs sur les postérieurs est constante dans la première tribu, mais elle n’y est pas partout également marquée. Chez les Orangs et surtout chez les Gibbons, elle est extrême : lorsque ces Singes sont debout , leurs bras pendants le long du corps, l'extrémité de leurs doigts atteint les malléoles externes. Dans le genre Troglodyte, les bras conservent, au contraire, à peu de chose près, les proportions humaines; et si l'extrémité des doigts ne s'arrête pas, comme chez nous, un peu au-dessus du genou, mais descend un peu au-dessous, c’est surtout en raison des proportions de la cuisse, beaucoup plus courte chez le Troglodyte que chez l’homme. ?
Mon père est, de tous les zoolopistes, celui qui a le mieux signalé et démontré l'importance de ces caractères, et c’est sur eux que, dès 18124, ila fondé le genre Troglodytes que la plupart des zoologistes et Cuvier lui-même ont si longtemps refusé d'admettre, mais qui est aujourd'hui universellement adopté. Il n'est plus un seul zoologiste digne de ce nom qui ne reconnaisse aujourd’hui dans ces différences de proportions, entre les Troglodytes et les vrais Orangs, des caractères véritablement génériques, et d’une grande valeur, en raison de leur liaison intime avec les conditions générales de la station et de la progression chez les animaux qui les présentent.
Le Gorille a-t-il les proportions caractéristiques du genre Troglodyte ou celles du genre Orang? Ni lesunes ni les autres. Ilest plus humain, à ce point de vue, que l'Orang, moins que le Troglodyte : l'extrémité de ses doigts descend beaucoup au-dessous du genou, mais s'arrête beaucoup au-dessus dé
la malléole externe, à peu près vers É milieu de la jambe.
L’allongement relatif du membre supérieur chez le Gorille comparé au
. Tableau des Quadrumanes, dans les Annales du Muséum d'histoire naturelle, &. xix. LL le développement et l’appréciation des caractères des divers genres de Simiens, voy.-surlout parmi les travaux Ce mon père, con Cowrs d'Histoire naturelle des Mammifères, cinquième Iccon; 1828,
Chimpanzé, n’est pas également réparti entre toutes les parties de ce mem-— bre. 1] porte entièrement sur le bras et l’avant-bras, beaucoup plus longs proportionnellement chez le Gorille que chez le Chimpanzé, tandis que c’est le contraire pour la main, plus courte chez le Gorille, et en revanche plus large; par conséquent, beaucoup plus rapprochée de la forme humaine. Au premier aspect, on croirait voir dans la main du Gorille, la main d'un géant, selon la juste expression de M. Duvernoy !; similitude à l'égard de laquelle il faut faire toutefois quelques réserves. Ce qui est surtout humain, ce sont les portions carpienne et métacarpienne, et par suite, la position du pouce dont l'insertion n’est pas reportée en arrière comme chez le Chimpanzé. Quant aux doigts, le Gorille les a notablement plus courts et plus gros à proportion qu’ils ne le sont chez l'Homme, et aussi chez le Chimpanzé. De plus, ils sont moins libres, moins complétement divisés : la partie postérieure des premières phalanges des trois doigts intermédiaires, et mênie, un peu, du petit doigt, reste engagée sous les téguments communs : caractère d’autant plus digne d'attention, que nous lui verrons correspondre, aux mains postérieures, une disposition très-remarquable des doigts ou orteils.
Voici donc dans la conformation de la main deux points de vue sous lesquels le Chimpanzé est plus voisin de l'Homme que le Gorille; mais celui-ci n'en est pas moins le seul qui, par l’ensemble des caractères de sa main, se rapproche de l'Homme. Et si, pour les proportions générales des membres, l'ordre, à partir de notre espèce, est le suivant : 7roglodyte, Gorille, Orang, il est celui-ci en ce qui concerne la main: Gorille, Troglodyte, Orang; et dans ce dernier ordre sérial, il n’y a guère moins loin du premier terme au second, que du second au troisième. C’est ce que j'ai fait voir en mettant en regard, en 1853, devant l’Académie des Sciences? et à plusieurs reprises dans mes cours, les mains des trois genres de Singes les plus rapprochés de l’homme; et ce dont chacun peut juger en comparant la figure de la main du Gorille, placée à la suite de ce Mémoire, aux préparations ou
4. Ces jours-ci même, et tandis que je rédigeais ce Mémoire, un artiste très-distingué, M. Gérante, peintre en vitraux, a bien voulu m'adresser le moule de la main d’un cocher ; main remarquable par son énorme volume, et surtout par le volume relatif de ses doigts : cette main a été prise par plusieurs personnes, pour celle d'un Gorille.
2. Séance du 6 juin 4853; Comptes rendus, t. XXXVI, p. 973; communication faite à l'appui de remarques présentées à la précédente séance de l'Académie; même volume, p. 935.
mieux, aux moules des mains de Troglodyte et d’Orang que possèdent presque tous les Musées. Voici, du reste, des mesures prises comparativement dans les trois genres, et qui ne sauraient laisser aucun doute sur les différences qu'ils présentent :
Gorille. Troglodyte. Orang (jeune).
Longueur de la main antérieure ................. 07,25 0,21 0,18
Largeur (prise à la paume, et non compris le pouce). 0, 4125 0, 075 0, 06 Rapport de la largeur à la longueur................. 129 :: 4:94 :: 1 :3
Parmi les autres caractères de la main du Gorille, il en est trois très-dignes d'attention : deux ostéologiques : les phalanges ne sont pas arquées, convexes en dessus, concaves en dessous; et le nombre des os carpiens estde huit seulement; caractères que le Gorille partage avec le Chimpanzé !, à l’exclusion des Orangs et des Gibbons. Un troisième caractère, d’un autre ordre, mais auquel on ne doit pas attacher moins d’intérét, est la forme aplatie des ongles. J’ai depuis longtemps, et à plusieurs reprises, relevé l'erreur presque partout reproduite, qui attribue à tous les Singes des ongles plats, et j'ai fait voir que, dans cette grande famille, à partir des Orangs, les ongles sont en gouttières ou même comprimés. Chez le Chimpanzé, au contraire, ils sont aplatis; caractere qui lui était propre, mais qui ne l’est plus : le Gorille le partage avec lui, mais à un degré un peu moindre.
Les mains postérieures ressemblent aux antérieures pour l’aplatissement de leurs ongles, mais non pour leur forme générale. Elles ne sont proportionnellement ni moins longues, ni plus larges que chez le Chimpanzé, ainsi qu’on peut le voir par les mesures suivantes :
Gorille, Troglodyte.
Éongueurdelamainiposténieurerbrereeeleeereelerehiuceec ei REeR ee. M0n, 3 022 Largeur (maximum), immédiatement en arrière de l'insertion du pouce...... 0,44 O0, 41
Largeur (minimum) à la partie antérieure du métatarse, le pouce non compris. 0,095 0, 065
D'où l’on voit, ces mesures étant comparées à celles qui précèdent, que la main postérieure est plus longue que l’antérieure chez le Gorille, de 5 centimètres, ou le cinquième de la longueur de celle-ci. Chez le Chimpanzé, au contraire, l'excès de longueur est de deux centimètres, un peu
1. Pour le Chimpanzé, voyez : VrozK, Recherches d'anatomie comparée sur le Chimpanzé, in-fol, Amsterdam, 1841, p. 43.— Pour le Gorille : Duvernoy, Comptes rendus de l’Académie des Sciences. t. XXXVI, p. 931, et Archivc. du Mus., t. VII, p. 4 et 54.
ARCHIVES DU MuséuM. T. X. 5
moins d’un dixième de la longueur de la main antérieure. Et d’où l’on voit aussi que chez l’un comme chez l’autre de ces Singes, la longueur de la main postérieure ou du pied est un peu plus que le double de sa largeur maximum, rapport qui s'éloigne peu de celui qui existe entre la longueur et la largeur du pied humain.
La main postérieure du Gorille, mais non plus celle du Chimpanzé, présente avec le pied de l’homme une autre similitude bien plus remarquable; car celle-ci porte sur un des détails les plus intimes et les plus dignes d’attention (quoique souvent omis dans les descriptions!)que présente la conformation du pied humain. Chez le Gorille, comme dans notre espèce?, les trois doigts ou orteils intermédiaires, peu différents entre eux de longueur, sont unis à leur base par les téguments, et on ne les trouve séparés chez le mâle % qu'à partir de la seconde phalange #. L’extrémité digitée du pied se divise donc chez le Gorille en trois parties comme chez | Homme, savoir : en dedans, le pouce ou gros orteil; en dehors, le petit orteil; et entre eux, trois doigts partiellement réunis, et par suite (comme par la disposition corrélative des muscles), à mouvements communs, ou du moins étroitement enchaïnés. J'ai à peine besoin de rappeler que la syndactylie n’était connue, parmi les Singes de la premiere tribu, que dans une espèce, et précisément une des moins rapprochées de l'homme, l’Hylobates syndactylus ; mais il est bon de rappeler qu'on la trouve ici avec des conditions très-différentes de celles que présentent l'Homme et le Gorille : elle n'existe que pour deux doigts ou orteils (et non trois), le second et le troisième; et pour ces deux doigts, elle est portée plus loin que chez le Gorille et que chez l'Homme : les troisièmes phalanges sont seules complétement libres chez le Gibbon syndactyle.
Les similitudes que je viens de signaler entre la main postérieure du Gorille et le pied de l'Homme, et qui s'étendent, comme on le voit, jusqu’à des
4. Le pied humain, à ce point de vue, n'a pas été plus fidèlement représenté par les statuaires, qu’exactement décrit par les naturalistes et les anatomistes.
2. Ou du moins, chez le plus grand nombre de su,els. Il existe, en effet, de nombreuses variétés.
8. Ce caractère, si remarquable chez le mâle, n’existe qu'en partie, et presque seulemeut comme indicalion, chez la femelle.
Chez l’homme, ontrouve dans les deux sexes la même conformation générale et les mêmes variétés.
4. M. Poortmann a aperçu, le premier, ce caractère sur le grand Goril.e qu’il a préparé pour les Galeries du Muséum. Voy. p. 44.
détails presque minutieux de leur organisation, sont d’antant plus remarquables, qu'à d'autres égards, il existe entre cette main et ce pied des différences considérables. Aucune espèce n'est quadrumane à un plus haut degré que le Gorille; aucun Primate n’a les pouces postérieurs plus développés, plus écartés, plus opposables et mieux conformés pour la prébension,
Le Gorille présente, comme on le voit, quant à ses membres, trois ordres de caractères :
Par les uns, la forme des phalanges, celle des ongles, et le nombre des os carpiens, il ressemble au Chimpanzé, celui de tous les Singes avec lequel il a manifestement le plus de rapports. Par ces mêmes caractères, le Gorille ressemble aussi à l'Homme : seconde similitude qui répond suffisamment à ceux qui croiraient pouvoir trouver dans la première un argument en faveur de l'identité générique du Gorille et du Chimpanzé.
Par d’autres caractères, ceux qui résultent de la proportion générale des membres , le Gorille se sépare du Troglodyte pour se rapprocher des Orangs.
Enfin par d’autres encore, et sinon les plus importants, du moins les plus remarquables, c'est en sens inverse qu'il s’écarte du Chimpanzé : par la conformation des mains et par quelques détails de celle des pieds, il tend à remonter vers l'Homme.
Rapports mixtes qui indiquent encore un type propre, un genre distinct, et nous conduisent, par conséquent, aux conclusions déjà déduites de la comparaison des cränes.
$ 4. Système dentaire.
Le premier caractère dentaire qui frappe chez le Gorille, si l’on a sous les yeux un individu entièrement adulte et surtout un mâle, c’est le développement considérable des canines : par ce développement, aussi bien que par celui des crêtes craniennes, le Gorille se rapproche des Orangs, et s’écarte du Chimpanzé.
Après ce caractère qui n’a échappé non-seulement à aucun naturaliste, mais à aucune des personnes qui ont vu le Gorille adulte, il en existe un autre moins frappant au premier aspect, mais auquel tous les zoologistes attacheront beaucoup plus d'importance : c’est celui que j'indiquais en
partie, dans le tableau plus haut reproduit !, par ces mots : cinquième molaire inférieure à cinq tubercules. Au lieu que cette molaire soit sensiblement aussi large que longue, ou même plus large que longue ?, et quadri-tuberculée comme la molaire correspondante de l'Homme et du Chimpanzé, elle a, chez le Gorille, plus d’étendue d’avant en arrière que de droite à gauche; et ce plus d’étendue tient à l'existence en arrière d’un cinquième tubercule, très-considérable, et presque de même largeur que le reste de la dent; en un mot, d’un talon, comme chez les Macaques, les Cynocéphales et un grand nombre d’autres Singes de la seconde tribu; talon dont on trouve déjà une indication chez les Orangs. Ce talon est très-développé chez le Gorille; et il porte lui-même deux petites éminences, contiguës à leur partie antérieure,; j'en ai même vu trois, d’un côté, chez un Gorille.
Tel est le remarquable caractère, et manifestement de valeur générique, que j'avais constalé et indiqué dès l’origine. Et il n’est pas le seul. Les troisième et quatrième molaires (première et seconde mâchelière) participent à ce caractère; si bien que l’on peut dire avec M. Duvernoy 5, des màchelières ou grosses molaires inférieures du Gorille, que toutes « ont jusqu’à six pointes ou cinq pointes et un talon»; et par conséquent, du système dentaire de l'animal dans son ensemble, qu’on n’en peut « méconnaitre les « caractères génériques distincts # », et qu’il a même « plus de rapports avec « celui des Orangs qu'avec celui des Troglodytes 5. »
La conclusion à laquelle j'étais arrivé, est donc encore ici celle de M. Du-