‹ Description des mammifèresChapitre 79 sur 125 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Nom très-diversement prononcé et écrit par les divers voyageurs. Ainsi, parmi ceux qui sont le

indigène à laquelle on doit à peu près tout ce qu'on sait des mœurs du Gorille,

Cette tribu du nom de laquelle le mot Ponso serait un dérivé ou une corruption, selon M. Savage !, appelle, d’après ce voyageur, le Gorille Ængeena, et le Chimpanzé £nché-eko ; d'où, en Europe, par contraction, le nom si connu de Jocko?. Les mots Engé-ena et Enché-eko se composent, comme on le voit, d'une portion qui differe de l’un à l’autre, et d’une portion commune à tous deux, et ils donnent lieu de penser que les Mpongués, peuplade très-grossière, mais fort au courant de tout ce qui concerne les animaux du Gabon, ont reconnu dans les deux Singes anthropomorphes des espèces distinctes, mais analogues entre elles. Il n'y a pas loin de tels noms à la nomenclature binaire des naturalistes.

M. Ford s'éloigne peu de la forme adoptée par M. Savage : Ængtc-ena devient pour lui vena.

Parmi les auteurs français, les uns ont puisé à la même source que M. Savage, et par suite donnent les mêmes noms à peine modifiés. C’est ainsi que M. Gautier, qui comme on l’a vu 3, tenait ses renseignements des missionnaires américains, écrit aussi Ærgt-ena, quelquefois /ngé-ena, et Engé-ehko. Mais ces mots sont rejetés, comme très-éloignés de la véritable prononciation, par les voyageurs français qui ont pu obtenir, par euxmêmes, et à plusieurs reprises, des renseignements sur les grands Singes du Gabon. Aux noms Ænoé-ena et Enché-eko, il faut substituer W'£ina ou Gina, selon M. l'amiral Penaud, et N'tchégo, selon M. Franquet; et D'yina et Tchego, selon M. Aubry-Lecomte, qui a fait un long séjour au Gabon, et qui s'y est tenu constamment en relation avec les indigenes, dans l'intérêt de ses beaux travaux d’acclimatation et de culture, et de ses collections d'histoire naturelle 4, plus souvent cités dans ce travail, M. Savage écrit Hpongwe, M. Franquet N'pongués, M. Gautier- Laboullay Mpingués.

A. Ann. des sc. nat., loc. cit., p. 178.

D’autres voyageurs expliquent autrement ce mot. Selon Drcrannrré, ’oyage à la côte occidentale d'Afrique, in-8°, 4804, t. 1, p. 26, le mot Pongo « signifie le grand être, le fétiche par excellence » el n'a « aucun rapport avec l'animal» auquel on l’a appliqué.

2. Selon DrGranDPré, loc. cit., Jocko « est l'impératif du verbe se taire. On dit Jocko pour imposer silence », et ce mot n’est nullement le nom du Chimpanzé, comme, selon le même voyageur, « le

véritable nom Conso » du Troglodytes niger est Kimpézey. 3:1P.181et\9.

4. Tchégo est, d'après les renseignements très-précis que je dois à M. Aubry, le nom donné par

8 3. Mœurs et habitudes.

Le Gorille est un habitant des forêts : au Gabon, il est surtout connu sur un monticule boisé, qui fait partie d’une des plus vastes forêts du pays. Le Gorille se tient le plus souvent sur les arbres, où on nous le représente tantôt assis, tantôt grimpant, parfois suspendu par les bras.

Comme presque tous les Singes, il vit en troupes où par bandes. On s'accorde très-généralement à dire qu’il n’y a, dans chaque troupe, qu'un seul mâle adulte. « Quand les jeunes mâles grandissent, dit M. Savage, ils « se disputent le commandement, et le plus fort, en tuant et chassant les « autres, s'établit lui-même chef de la communauté. »

Les troupes de Gorilles changent parfois de lieu d'habitation. Leurs déplacements se renferment-ils dans un cercle plus ou moins limité? Ou arrive-t-il parfois qu'ils constituent de véritables émigrations? On a quelque raison d'admettre cette derniere Supposition. Selon plusieurs des Européens qui ont résidé au Gabon, il y aurait lieu de croire que le Gorille n'occupe pas depuis longtemps le mamelon boisé, peu distant du village de Denis, où il est aujourd'hui si abondant. Il y serait arrivé de l’intérieur à une date qu’il est impossible de préciser, mais qui parait très-récente ! : comment expliquer autrement que le Gorille ait pu rester si longtemps ignoré, sur une côte si souvent visitée par les Européens, et dont il est assurément une des espèces les plus remarquables par ses caractères aussi bien que par sa taille gigantesque ?

Le régime du Gorille, comme celui de tous les grands Singes, est essen— tiellement végétal. Les Æmomum y tiennent la plus grande place, selon M. Savage, qui cite aussi la canne à sucre, le fruit du palmier à huile, le

bananier-figuier et le papayer, comme plus où moins recherchés par le

les Mpongués à tous les vrais Troglodytes: qu’il n’en existe qu’une espèce, le Chimpanzé, ou deux, le T. Tsch:go de MM. Franquet et Duvernoy, et le véritable Chimpanzé. Les Nègres ne distinguent pas ces deux espèces.

4. Cest l'opinion de M. le docteur Franquet qui me l’a communiquée peu de temps après son retour en France.

Je retrouvé cette même opinion énoncée par un autre médecin de la Marine impériale, M. le docteur Ricard, dans le préambule de sa traduction de la notice de M. Ford (4un. des sc. nat., ann. 4855, p- 503). M. Ford avait émis lui-même des vues analogues.

Gorille. Selon M. Ford, à l'usage des fruits et des racines et aussi du miel, le Gorille joindrait, à l’occasion, celui de la chair. « S'il prend un homme, dit M. Ford, il le dévore comme les animaux qu'il chasse. » Ces dernières assertions sont contraires à tous les faits connus à l'égard des autres grands Singes; et elles ont contre elles, à part l’analogie, les renseignements fournis par les autres voyageurs.

En comparant le Gorille avec le Chimpanzé, on trouve que s’il lemporte sur celui-ci en taille et en force, il le cède en intelligence. Son infériorité, à ce point de vue, a été déjà indiquée par M. Savage dans le travail où il a fait connaitre ce Singe, et elle a été depuis confirmée par presque tous les voyageurs. Le Gorille, d’après l’ensemble des faits connus, diffère du Chimpanzé par le degré de son intelligence, dans le mème sens que par son organisation; il est le second et à distance.

La différence la plus caractérique est celle qui est relative aux habitations de ces deux Singes, ou comme on les désigne souvent, à leurs 72145. Ceux des Chimpanzés sont des aires formées de branches entrelacées, et que recouvre « un toit de feuilles impénétrable à l’eau, » expression que j'emprunte textuellement à une lettre écrite en 1854 par M. Aubry-Lecomte !. Les Gorilles sont loin d’avoir la même industrie. D'après divers témoignages d’abord recueillis par M. Aubry, le Gorille, quand il pleut, se laisserait mouiller, restant immobile et la tête courbée. Selon d’autres renseignements, obtenus depuis par le mème voyageur, et qu’il y a tout lieu de croire plus exacts que les premiers ; ce Singe se fait, comme le Chimpanzé, « une «sorte de nid recouvert d’un toit; mais ce nid et ce toit sont faits beaucoup « plus grossièrement, et l’eau passe assez facilement à travers les menues « branches et les fenillages qui composent le toit. » « Les habitations des « Gorilles rappellent celles des Chimpanzés, avait déjà dit M. Savage, et « consistent, seulement en quelques bâtons ou rameaux garnis de feuilles, « soutenus par les fourches et les branches des arbres: elles ne les abritent « pas, et leur servent pour la nuit ». Quelle que soit celle de ces deux versions qu'il y ait lieu d'adopter à cet égard ?, il n’en est pas moins hors de

4. Lettre (inédite) à MM. les Professeurs-administrateurs du Muséum, écrite du Gabon en janvier 4854.

2. Il y a même une troisième version. Les Gorilles « dorment sur les arbres quand il fait beau,

doute que les Gorilles ne savent pas ou ne savent que mal s’abriter.

Les voyageurs auxquels nous devons des renseignements sur l'attitude du Gorille et son mode habituel de progression, nous le représentent aussi à ce point de vue, comme plus éloigné de l'Homme que ne l’est le Chimpauzé !, Celui-ci, disent les Nègres, marche debout et droit comme un homme; le Gorille marche comme un animal. Nous ne saurions accepter sans réserve, ni l'une ni l’autre de ces assertions: mais elles sont, sans nul doute, fondées sur quelque chose de réel; c'est-à-dire, sur la stalion plus fréquemment verticale du Chimpanzé, plus habituellement quadrupede du Gorille; l’une et l’autre en rapport avec la conformation de ces animaux, et particulièrement avec le degré, très-différent chez l'un et chez l’autre, de la proéminence de Ja face. Dans son allure ordinaire, le Gorille nous est dépeint par M. Savage comme courbé en avant, « avançant « les bras, posant les mains à terre, et imprimant à son corps un mouve— « ment moitié de saut, moitié de balancement; » allure qui se rapproche beaucoup, comme on pouvait le prévoir, de celle des autres Simiens. Et M. Ford qui ne parle pas seulement d’après des renseignements recueillis auprès des Nègres, mais qui a vu lui-même un jeune Gorille vivant, en décrit ainsi la station et la démarche : « Le Nsena va généralement à quatre « pattes, les pieds appuyés à plat comme l'homme, les cuisses pliées à angle « aigu sur la jambe. Les mains ouvertes appuient à terre en arrière et en « dehors des pieds, les bras presque parallèles à l’axe du corps qu’ils sup- « portent en arrière des pieds et non pas en avant. Sa démarche est un mou- « vement oscillatoire causé par le port en avant de tout un côté qui tourne « autour du côté opposé; celui-ci se meut à son tour de la même manicre?. »

Le Chimpanzé et les Gorilles vivent au Gabon dans le voisinage les uns des autres, mais sans se méler. 11 n'arrive pas, où il n'arrive guéres, que l’une des espèces sorte de ses limites pour aller faire la guerre à l’autre: on

« dit M. Gautier, ils s’abritent sous des huttes informes construites avec des piquets, des branches « couvertes de feuilles et des écorces d'arbre. »

4. Extrait des notes qu’a bien voulu me remettre M. Aubry-Lecomte.

2. « Tel est le mouvement que j’ai observé, » dit M. Foro, Ann. des se. nat., loc. cit., p. 809. Et il ajoute, maïs ceci n’est plus qu’une conjecture : « Outre cette démarche, je suis porté à admettre « que dans les bois il est dans une demi-rectitude, qu'il aide sa marche en s’accrochant aux branches « d'arbres. Parfois il marche debout. »

ne cite pas, au Gabon, un seul exemple d'un combat entre les deux espèces d’animaux.

Les Gorilles ne vont non plus attaquer, en dehors et à distance de leur zone d'habitation, ni les hommes, ni les autres animaux; mais, si l’on y pénètre ou si l’on en approche trop, ils deviennent terribles. Les luttes du Gorille avec divers animaux ne paraissent pas rares, et il en sort presque toujours vainqueur, même quand il combat la panthere, qu’on représente comme habituellement en guerre avec lui. Les Gorilles passent aussi pour mettre en fuite les éléphants ; mais ce sont la, disent plusieurs voyageurs, des contes qui ne reposent sur rien de sérieux.

Les mâles seuls, dit-on, prennent part au combat. Les femelles et les jeunes nous sont représentés comme fuyant à l'approche du danger. Le mâle, au contraire, non-seulement ne fuit pas; mais une fois que ses femelles et ses petits sont en süreté, il se précipite sur son ennemi, les poils du col hérissés, les narines dilatées, la lèvre supérieure tombante.

Les voyageurs qui rapportent ces faits, s'accordent aussi sur ce que quelques-uns d'entre eux appellent le crê de guerre du Gorille, « hurlement « terrible et qui résonne au loin dans la forêt, dit M. Savage, quelque chose « comme un Xh-ah! Kh-ah! prolongé et aigu. » M. Ford dit que ce cri ressemble à celui du Chimpanzé en colère et s'entend à grande distance.

Les rencontres du Gorille avec l'Homme sont très-rares, à cause de la terreur qu'inspire ce gigantesque Singe. Les individus qu’on s’est procurés viennent presque tous de chasseurs d'éléphants et de marchands conduits par l'appât du gain dans les forêts où se trouvent les Gorilles?. Quant aux Nègres, il est à peu près impossible de les déterminer à attaquer le Gorille pour en obtenir la dépouille, à plus forte raison pour le prendre vivant. « Quand tu me donnerais aussi gros d’or que cette montagne, je n’essaierais « pas, » répondaient les indigènes à toutes les demandes, à toutes les offres de M. l’amiral Penaud. 11 y a cependant des exemples d'individus pris ou tués par les Nègres : mais ce sont des faits rares, et qui élèvent leurs auteurs presque au rang des héros. M. Savage cite un esclave qui fut, il y a quelques années, rendu à la liberté et proclamé le prince des chasseurs,

A. SavaGe, loc. cit., trad. dans les 4nn. des sc. nat., p.181. 2. Des chasseurs se sont vantés d’avoir tué des Gorilles, en faisant feu au moment où ils venaient de saisir ainsi leurs fusils. Ce sont là de ces contes de chasseurs dont chacun connait la valeur.

pourune deces rares victoires!. Les armes européennes elles-mêmesne triomphent pas toujours du Gorille. « S'il n’est pas tué raide, dit M. Aubry, il tord « les canons de fusil comme des pailles, et broie son ennemi entre ses dents. » « A moins qu'il ne soit empêché par un coup de feu bien dirigé, dit aussi « M. Ford, il saute sur son adversaire, l’étreint dans ses bras, ou, le saisis- « sant avec les mains de façon qu’il ne puisse échapper, il le déchire à « belles dents. On prétend qu'il saisit le canon de fusil et l’écrase immédia- « tement entre ses formidables mâchoires. » Il y a sans nul doute de l’exagération dans ces expressions; mais on ne peut guere douter, d’après les divers témoignages recueillis, qu’un canon de fusil ait été arraché, au moins une fois, des mains qui le tenaient, et tordu par un Gorille?; et il est absolument hors de doute que la chasse de cet animal expose l’homme le mieux armé aux plus redoutables périls.

Les Gorilles passent pour très-dangereux aussi, à un autre point de vue, pour les populations des pays qu'ils habitent. On les représente comme enlevant des Négresses quand ils en trouvent l’occasion ; et tous les vOyageurs ont pu recueillir, à l'appui de ces croyances populaires, des récits tres-variés dans leurs détails, mais très-semblables au fond, Il y en a même d’une date ancienne. Déjà en 1738 (sans compter deux vagues indications données par quelques auteurs du xvir siècle), le voyageur La Brosse consignait, dans une relation communiquée par extrait à Buffon, un

1. M. Franquet (note inédite) dit qu'on ne trouve que chez les Boulous, des hommes assez hardis Ê pour attaquer les Gorilles.

Les Mpongués obligent parfois leurs esclaves à les guetter.

2. Dans cette rencontre, l'adversaire du Gorille était un Nègre auquel l'animal, après l'enlèvement de son fusil, brisa l'épaule d’un coup de dent. Le chasseur fut heureusement secouru à temps; il a survécu.

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