S IV. FAÏENCE ÉM AILLÉE DE BERNARD PAMSSY
Âl'époqae où les majolica italiennes avaient atteint au plus haut degré de perfection et jouissaient dans toute l'Europe d'une réputation justement méritée, surgit on France un homme dont le génie persévérant sut doter son pays de productions céramiques d'un genre tout nouveau et qui ne deraient rien à l'imitation étrangère.
Bernard Palissy naquit dans le diocèse d'Agen, vers 1510, Paiissy suivant toute apparence. D'après M. Cap*, le village de La" ^ ^'*"''* Cbapelle-Biron pourrait se glorifier de lui avoir donné le jour. Géomètre, arpenteur, peintre sur verre et peintre imagier. PalÛMj, chargé d'une nombreuse famille, vivait de ces diffé- '
rents états au fond de la Saintonge, lorsqu'à la vue d'une belle coupe de terre émaillée, il s'imagina de chercher un émail blanc pour servir de glaçure à des vases de terre. Quinze années de sa vie, semées de douleurs physiques et morales, furent eniployées à cette recherche. Les curieux mémoires que nous aTons de lui font connaître toutes les tribulations qu'il a endurées, avec une patience à toute épreuve, avant d'avoir pu obtoiir cette magnifique poterie émaillée qui a immortalisé son nom.
" n y a vingt-cinq ans passez, dit-il, qu'il me fut montré une
(1) Monuments français inédits, t. H, p. 65, pi. 289. (S) Notice historique sur Palissy, en tète de la nouvelle édition de ses ttmnres complètes, Paris, lS4i.
** coupe de terre, tournée et esmaillée d'une telle beauté, qii •• dès lors i entray en dispute avec ma propre pensée en do ** remémorant plusieurs propos qu'aucuns m'avoient tenus e *» se mocquant de moy lorsque ie peindois les images. C •« voyant que Ton commençoit à les délaisser au pays de mo ** habitation , et que la vitrerie n'avoit pas grande requ€iete, i
- vay penser que si i'avois trouvé l'invention de £EÛre des es
- maux, que ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autr •« chose de belle ordonnance, parce que Dieu m'avoit donn
- d'entendre quelque chose à la pourtraiture, et dès lor ** sans avoir esgard que ie n'avois nulle connoissance des ter •« res argileuses, ie me mis à chercher les esmaux, comme ui ** homme qui taste en ténèbres * . »
n raconte ensuite tous les essais infructueux qu'il fit, e l'on reste pénétré d'admiration en contemplant cette coora geuse opiniâtreté, cette force de caractère qui lui fait suppoi ter la misère la plus dure, la calomnie, les tourments, le douleurs de toutes sortes, plutôt que de renoncer à atteindr le but qu'il s'est proposé. Quelques extraits de son récit suffi ront pour faire connaître cette &me inébranlable :
** Sur cela û me survint un autre malheur, lequel me doim; •• grande fascherie, qui est que le bois m'ayant failli, ie fti •« contraint brusler les estapes qui soustenoyent les trail •• les de mon iardin, lesquelles estant bruslées ie fîis con » traint brusler les tables et plancher de la maison, afin d a faire fondre la seconde composition. lestois en une telle ei •« goisse que ie ne saurois dire : car i'estois tout tari et dései «« ché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il u avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit seiche sur mo^ M encores que pour me consoler on se moquoit de moy, < « mesme ceux qui me dévoient secourir alioient crier par '. •« ville que ie faisois brusler le plancher : et par tel moyen Te ** me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on estre fol. »
Il ne suffit pas à Palissy de supporter des fatigues inouïe
(1) Œuvres de Bernard Palissy, publiéeâ par Faojas de Sain Fond, Paris, 1777, p. U.
^l^ ÙMi encore affronter des accusations capitales : » Les au-
" très disoient que ie cherchois à faire de la fausse monnoye,
" f ai estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds, et
'^*en allois par les rues tout baissé comme un homme lion-
ilSaJgré tout, il continue ses essais, et prend un ouvrier po-
w pour Taider dans ses travaux ; mais il lui faut bientôt re-
Aoaœr au soulagement que cet homme lui procure. ** Quand
* noiïs eusmes travaillé lespace de six mois, il fallut donner ^îoiigé au potier, auquel par faute d'argent ie fus contraint
donner de mes vestements pour son salaire. ^
chagrins domestiques ne lui manquent pas non plus ; s* femme et ses parents, qui le jugeaient fou, lui faisaient, par reproches, essuyer des contrariétés d'une autre sorte, me retirant ainsi souillé et trempé, ie trouvois en ma
* ^hajiibre une secondo persécution pire que la première , " ^^i me £EÛt à présent esmerveiller que ie ne suis consumé do
* ^istesse. iissy trouva enfin les procédés de la composition de di-
émaux qui s'appliquaient très bien sur la poterie. Il lui beaucoup à faire encore pour arriver à cuire les vases ^ ^ l©s préserver de tous les accidents que présente la cuis- *^*^ » nais ce premier succès lui donna un nouveau courage. ** "u^j^jid ie fus reposé un peu de temps, avec regrets de ce " ^Uo nul n avoit pitié de moy, ie dis à mon âme : Qu'est-ce
* ^^^^ te triste , puisque tu as trouvé ce que tu cherchois ?
^*^>raîlle, à présent, et tu rendras honteux tes détrac-
** eut raison de persévérer : après quinze années de labeur
^ ^B souffrance, il commença par trouver le moyen « de faire
• Uivers esmaux entremeslez en manière de iaspe. « Cela le
^^'^ivre quelques années, et lui procura le moyen de donner
V*^8 d'extension à ses travaux.
Bientôt il arriva à faire des pièces rustiques; c'est le nom ^u il donnait à ces bassins qui présentent pour ornementation des reptiles, des coquillages, des poissons, des plantes, des insectes, si vrais de forme et de couleur. On sait que ces plats,.
dont les décorations en relief étaient moulées sur nature ^ n'é^ taient pas destinés aux usages domestiques, mais bien à parer les dressoirs qu'il était d'étiquette, chez les gens riches , de laisser chargés d'une vaisselle d'apparat , quelque splendide que fût d'ailleurs le service de la table. Palissy fîit alors amplement dédommagé de ses peines ; ces travaux si curieux, si remarquables lui procurèrent de beaux bénéfices, et le firent rechercher des grands seigneurs , parmi lesquels il trouva d'utiles protecteurs.
Non content de ses premiers succès, il travailla constamment à améliorer ses poteries. Elles prirent sous ses habiles mains des formes variées et gracieuses, qu'il sut enrichir de mascarons modelés avec talent et de charmantes arabesques. Bientôt il éleva son art à la hauteur de la sculpture. Des bas-* reliefs vinrent occuper le fond de ses bassins , déjà si riches d'ornements. Il produisit encore une foule de petits meubles, écritoires, salières, chandeliers rehaussés d'élégants reliefs, et même des figures de ronde bosse d'une naïveté charmante.
Enfin, pour couronner ses travaux, Palissy, se trouvant en position de donner à son art tous les développements dont il était susceptible , se mit à fabriquer des pièces d'une grande dimension appelées par lui rustiques figulines , qui servaient à
(1) M. Pottier nous a fait conDaître, diaprés un manuscrit do XVI® siècle, les procédés que dut employer Palissy pour Texécution de ces singulières empreintes : • On se servait, pour préparer le motif de la composition, d'un plat d'étain sur la surface duquel on collait, à Taide de térébenthine de Venise, le lit de feuilles à nervures appa-* rentes, de galets de rivière, de pétrifications, qui constitue le fond ordinaire de ces compositions ; sur ce champ, on disposait les pe^ testions, comme dit le manuscrit, qui devaient en former le sujet principal; on fixait ces animaux, reptiles, poissons et insectes «au moyen de fils très fins, qu'on faisait passer de Tautre côté du plat eo pratiquant à ce dernier de petits trous avec une alêne ; enfin Fensemble ayant reçu tous ses perfectionnements par Texécution d'une foule de détails variables suivant les circonstances, on coulait sur le tout une couche de plâtre fin, dont Tempreinte devait former lé moule ; on dégageait ensuite avec soin les animaux de leur enveloppe de plâtre. • Monuments français inédits^ l. II, p. 69.
ART CÉRAMIQUE. 31t
lAdécoration des jardins. Ce fut alors que, protégé par Cathe-
nnedeMédicis et par le connétable de Montmorency, il prit
^qualité d'ouvrier de terre, inventeur des rustiques Jtgidinea
du roi et de monseigneur le duc de Montmorency, pair et conné-
foiie de France.
Cette protection fut d'un grand secours à Palissy ; il avait embrassé la religion réformée, et après le massacre de Yassy, ^-u li66 » il fut conduit à Bordeaux et incarcéré , au mépris d'une sauvegarde que lui avait donnée le duc de Montpensier. Ses ateliers furent détruits , et il aurait été certainement mis ^ xnort, sans l'intervention du connétable auprès de la reinei^ÀTe et l'autorité du roi, qui l'attacha à la juridiction du parlement de Bordeaux pour le conserver aux arts.
Catherine de Médicis lui continua sa protection et l'établit ^siLX Toileries, où des ateliers furent construits pour lui. C'est 1^ qu'il fit ses plus beaux ouvrages.
XI avait pu échapper au massacre de la Saint-Barthélémy ; en 1587, il fut de nouveau persécuté pour ses opinions ^li^euses et jeté en prison ; on croit qu'il y mourut en 1589. U résulte d'un livre de dépenses tenu par le clerc des œuvres Cominuateurt *^ Toi, pour l'année 1570 *, que dés cette époque Palissy s'é- **®'***'"y- ^t associé Nicolas et Mathurin Palissy, ses fils ou ses neveux, ^^i ont dû lui succéder. Un plat assez commun, qui représente «a bas-relief Henri lY entouré de sa famille, doit être l'œuvre ^ «es continuateurs .
On a cherché à contrefaire les faïences de Palissy, mais ces ^contrefaçons sont toujours restées bien loin des originaux , <p*im œil même peu exercé pourra toujours facilement distingaer.
Les faïences de Palissy sont caractérisées par un style par- caractère tieulier et par plusieurs qualités qui leur sont tout à fait pro- **^p*îf^!^ pns. On n'y rencontre pas de peinture proprement dite, c'està-dire de peinture aplat, à couleurs nuancées ; les décorations
(1) La découverte de ce document est due à M. Champollion-Figeac, qui a publié une lettre à ce sujet dans le Cabinet de Vamateury t. l•^ p. 276.
dont elles sont enrichies consistent toujours en reliefs coloriés L'émail est dur et a beaucoup d'éclat, mais on y remarque sou vent de petites craquelures. Les couleurs employées sont h jaune pur, le jaune d'ocre , un beau bleu indigo, un bleu grisâtre , le brun , le violet et un blanc jaun&tre ; car Palissy n( parvint pas à trouver l'émail blanc des majolica italiennes premier but de ses recherches, ou du moins ne l'employa pat dans sa vaisselle. Le dessous de ses plats n'est jamais d'un toi uni, mais bien tacheté de plusieurs couleurs disposées en mar brures nuancées de bleu, de jaune et de brun violacé : c'est U sans doute cette glaçure de divers esmaux eniremeslez en ma mère de iaspe, premier fruit de ses travaux. M. Brongniart { remarqué ^ que les coquilles dont Palissy ornait ses pièces rustiques sont des coquilles fossiles du bassin de Paris , que les pois sons sont de la Seine, les reptiles et les plantes des environs ai Paris , et qu' on n'y rencontre aucune production étrangère De là il conclut qu'une certaine faïence qui n'offire jamais du coquilles fossiles , mais seulement des plantes et des reptilei du midi de la France, et dont le revers est d'une couleur brun marron uniforme, est une contrefaçon d'ancienne date.
On a fabriqué aussi au xvi^ siècle en Allemagne (à Nuremberg) des faïences à reliefs émaillés, qui présentent beaucoui de ressemblance avec les travaux de Palissy. La forme dei vases et le style des sujets et des ornements qui sont modelé sur ces poteries font reconnaître facilement leur origine allemande. La pâte dont elles sont formées n'a ni la blancheui ni la dureté de celle de Palissy, et les émaux qui la reooU' vrent n'ont pas l'éclat de ceux que notre célèbre potier mettai on usage. On verra dans la collection, n° 11 94, un échantilloi de cette faïence allemande.
Les faïences de Palissy sont encore fort nombreuses. Li Louvre et le musée céramique de Sèvres en conservent iuk très grande quantité de fort belles ; mais la collection di M. Sauvageot est sans contredit celle qui présente la suit la plus complète des œuvres de ce grand artiste. Les collée
(I) M. Brongniart, ouvrage ciu?, i. II, p. 66 et 69
^ioiu étrangères n'ont pas manqué d'en recueillir. Le palais i^^xmais de Dresde et la Kun^kammer de Berlin en possèdent de beaux spécimens.
Od trouyera dans notre collection des ouvrages de Palissy àmjOB les différents genres qu'il a traités.
Quant à ces grandes pièces, ornements des bassins d'eau et des jardins , ces rustiques figvlines si en vogue de son temps , il n'en reste plus rien. Le musée de Sèvres seul coniserve un eliapiteau de colonne qu'on regarde comme un débris de cette de production.
On attribue encore à Palissy des carreaux de revôtement à fure émaillée, enrichis de peintures, qui décoraient la chapelle et plusieurs appartements du château d'Écouen, bâti de 1640 à 1557 par le connétable de Montmorency. Ces revôteinentsémaillés furent en partie arrachés des murs et des planchers à l'époque où le château fut livré au pensionnat de la U^on-d'Honneur. On en rencontre assez souvent dans les coDections.