Apollon Citharède
(PL III et IV.)
Cette magnifique statue en marbre de Paros, appartenant à une des plus belles époques de l’art grec,
1 On croit que c’était la même statue attribuée à Pompée, qui se trouve aujourd'hui au palais Spada, à Rome.
représente le dieu debout, les cheveux formant le hrobylos , le pied gauche croise avec le pied droit, sur lequel pose le divin corps d’Apollon; le dieu tient de la main gauche la Ivre, dont il touche les cordes avec l’autre main. Son himation , négligemment jeté sur l’épaule gauche, descend jusqu’à terre et cache sous ses plis une oie, reposant à côté du dieu et tenant dans son bec un bout de sa draperie. Hauteur: 2 archines 6^ werehoks, 5 pieds 7 pouces anglais.
On ne connaît pas la provenance de ce beau monument, qui a jadis fait partie de la galerie du Marquis de Caponi à Florence. A la dispersion de cette belle collection, après la mort du marquis, notre statue, achetée en 1817 par MM. Mora et Maréchal, passa dans les mains de Mr. le comte A. G., à Moscou qui, juste appréciateur de ce beau monument, le fit placer à l’extrémité de son salon, dans une niche, garnie de velours cramoisi. A la mort du comte, la statue changea plusieurs fois de propriétaire et enfin, elle fut acquise à vil prix par le marchand Volkoff, qui la céda à Mr. de Montferrand.
Cette statue est d’une très-bonne conservation, la tête n’est pas rapportée comme dans la plupart des statues antiques. Les parties restaurées, de peu d importance en général, sont : le krobylos des cheveux, le nez, huit doigts des mains, une partie de l'épaule gauche, un fragment de la hanche droite, le pouce du pied droit et les parties sexuelles.
Malheureusement les grands déplacements auxquels elle a été soumise, l'ont fait briser en plusieurs endroits, mais à part les pièces indiquées, rien n’y manque; le tout est restauré de manière à ce qu’on n’aperçoit presque plus les traces des endroits endommagés et il faut avouer que meme pour son excellente restauration, opération si difficile et meme impossible sans être initié dans la
beauté de lait grec, notre statue occupe une place remarquable parmi les ouvrages en marbre qui existent
dans les différents musées.
Nous avons dit que cet Apollon est l’ouvrage d’une des plus belles époques de l’art grec. Mais pour l’attribuer au temps de Phidias, de Ktésilaos, de Polyclète, il faut avouer que ces formes sont trop délicates, trop sveltes, trop gracieuses. A la vérité, Pline 1 2 attribue à Polyclète de Sicyone, le principe de faire poser ses statues surtout sur l’un des pieds (ut uno crure insistèrent signa), effet au moyen duquel il devait représenter le corps d’une manière plus développée et plus prononcée. Les contemporains appréciaient beaucoup les ouvrages de ce maître, dont l’Amazone à Ephèse, dans le concours des statuaires, remporta le prix sur les figures semblables de Phradmon, de Kydon, de Ktésilaos et meme de Phidias 2 et dont le Doryphore (l’éphèle avec la lance) fut considéré comme un canon des proportions du corps de l’homme 3.
Mais Yarron désigne les ouvrages de Polyclète comme carrés (quadrata) . 4 Quintilien dit que le maître sicyonien n’avait pas atteint dans ses ouvrages la dignité des dieux et que le poids (pondus) manquait 5. En général, le style de cette époque se distingue par une expression encore sévère, par des formes mâles et fortes, qu’on ne reconnaît pas dans notre statue.
1 Natur. hist. XXXIV, Ch. 2.
2 Millier, Handbuch der Archaologie der Kunst; comp. Winckelmann, Geschicbte der Kunst, II, notes de Meyer et de Schulze N° 37 0 (Vol. IV des œuvres de Winckelmann p. 356).
3 Pline, XXXIV, Ch. 2 (viriliter puer). — Cicero de orat., 2. Millier, 1. c. § 120, 4.
4 Pline, 1. c, in fine.
5 Instit. orat. XII, c. 10. comp Winckelmann, VII, 2, p. 76, note N° 270.
Nous n’osons donc pas lattribuer à Polyclète ni à son temps: au contraire, elle paraît nous offrir le caractère de l’e'cole atticjue nouvelle, à peu près de la 1 20e olympiade, à l’époque, où les generaux d’Alexandre le Grand, se disputèrent, l’épée à la main, les provinces de l’immense empire, que leur grand souverain avait réuni. Dans cette école, prévalait principalement la grâce et l’élégance des formes, mêlée avec une dignité extérieure. La fonte, loin de faire des progrès, perdit quelques-uns des perfectionnements qu elle avait acquis; mais par contre, le marbre fut employé de préférence et les plus belles statues en marbre qu’on trouve dans les musées, datent presque toutes de cette époque
Nous ne connaissons que peu d’artistes de ce temps: le plus célèbre est Cléoménès, fils d’Apollodore , le sculpteur de la Vénus de Médicis, si admirée de tous les amateurs des beaux-arts et à laquelle notre Apollon ne cède en rien. Peut-être est-il dû au ciseau du même sculpteur ou bien à celui de son fils, qui avait un nom égal à celui de son père.
Comme la Vénus de Médicis offre l’idéal virginal, la rose qui s’ouvre, selon Winkelmann *, notre Apollon représente le paipaxiov dans sa plus grande beauté. La grâce et la simplicité de la pose, la pureté des contours et des lignes, la noblesse et l’expression dinspiration de la tête, tout nous démontre que cette statue, qui nous rend 1 idéal des formes sveltes et juvéniles du plus beau dieu des Hellènes, est digne d être ajoutée aux monuments les plus célèbres, que le temps nous ait conservés.
Pourtant l’expression d’une force solide ne manque pas : le corps de notre Apollon est long et svelte, les hanches
i Vol. IV, p. 112.
élevées, les cuisses allongées. Le bel ovale du visage est augmenté encore par le noeud ionien des cheveux (xfa>PuXo<; oxoputoç) cjui surmonte la tête. Cet Apollon n’est pas le pythien , à qui étaient consacrés les jeux qui portaient ce nom, et célébrés à Delphes dans la Phocide, car alors le dieu est représenté toujours vêtu de la stola et avec la phorrninx . C est Apollon, linventeur de la lyre, le protecteur de la musique et rarement nous le trouvons sculpté nu, et tenant la lyre, comme dans notre statue. La lyre est de bronze et de travail moderne : l’ancien original était peut-être aussi en métal et doré. La pose même exige qu’on admette un tronc d’arbre sur lequel le dieu s’incline : il est connu que les anciens ont omis très-souvent des objets accessoires; dans les peintures, sur des reliefs, on trouve p. e. trèssouvent lés héros avec l’épée au côté, sans indication du baudrier.
L’oiseau qu’on voit près du fils de Lc'to ne paraît signifier qu’un support, comme le dauphin qui accompagne la Vénus de Médicis. Dans notre statue, cet oiseau ressemble plutôt à un oie qu’à un cygne, dont il n’a pas le cou gracieusement allongé. On pourrait croire que la tête de cet oiseau est l’oeuvre d’un restaurateur moderne et maladroit; mais celte figure est parfaitement conservée et n’offre aucune trace de restauration postérieure. L’oie n’est pas citée parmi les animaux, consacrés à Apollon, dont la relation avec le cygne est bien connue. Selon Pythagoras et Timarchides, le cygne accompagnait le fils de Léto et c’était sur un char, orné d’ailes de cygnes , qu’Apollon venait du pays des Hyperboréens au commencement de la récolte à Delphes, et il était porté par un cygne à Délos. Le paean d’Alkaios 1 , des peintures anciennes 2 , les
1 V. le fragment en prose chez Himerios, 14, 10.
2 Tischbein, vases IV, pl. 8. Laborde, vases, II, pl. 26 etc.
monnaies de Chalcédon en Bithynie 1 et d’autres monuments ont pour sujet cette épiphanie d’Apollon. Mais aucun auteur ancien ne mentionne le rapport d’Apollon avec l’oie. Estelle une autre forme du cygne ? Virgile apelle Jupiter transforme' en cygne, pour s’approcher de Le'da, Anser Amyclaeus 2. Nous penchons donc à croire que l’ancien artiste a voulu représenter probablement un cygne, auquel ressemble parfaitement le corps de notre oiseau, mais ne trouvant pas convenable de le figurer avec le cou allonge, il a pense' que le cygne pourrait aussi replier son cou et c’est de cette façon qu il a préféré' le sculpter 3.
On connaît plusieurs statues semblables à la nôtre et qui prouvent que toutes ces pièces doivent être des copies anciennes dun original très-célèbre et très-estime.
Une de ces pièces, gravée chez Clarac, III, pl. 479 N° 918, et sur notre pl. IVe, se trouve au Musée Borbonico de Naples. Le dieu y a la tête tournée à gauche; Ici on voit distinctement le cygne, et tout à fait dans la même pose.
Une statue du Musée Capitolin (Clarac, pl. 483, N° 928 A.) offre le même sujet, mais avec un aigle, au lieu du cygne. La statue est assez restaurée, la tête moderne, la lyre manque, mais l’aigle est ancien. Cette variété nous autorise à supposer que peut-être l’ancien original de toutes ces statues, était accompagné du cygne, mais que les personnes qui avaient commandé les répli-
1 Eckliel, doct, num. II, p. 412.
2 Virg. Cirris, 488 et notae Wagneri, IV, p. 273.
3 C'était surtout en Egypte où l'oie avait une signification symbolique bien différente de celle qu'on lui attribue de nos jours, v. Kircher, Oedip. Aegypt. III, 64, Schefler, de renavali, III, Ch. 3, p. 196. — D’autres oiseaux étaient aussi consacrés à Apollon, surtout le corbeau, en lequel fut métamorphosé Coronis, la mère d'Esculape; le coq, l’autour, etc.
ques, ont fait remplacer le cygne par un autre oiseau , qui était plutôt en rapport avec leurs idées qu’avec Apollon ? Ainsi le Romain fit sculpter l’aigle, emblème victorieux de sa République.
Le parc de Versailles conserve une troisième stalue de ce genre (Clarac, pl. 489, ]N° 948 A.), mais d un style beaucoup inférieur à celui de la nôtre. L oiseau manque tout à fait et au lieu de la lyre, le dieu, par la méprise d’un restaurateur moderne, tient de la main droite un carquois, d’où il tire une flèche avec la main
Enfin une quatrième statue, du Musée Capitolin (Clarac, p 490, N0 954 A.), reproduite sur notre pl. IVe montre Apollon, dans la même pose, mais sans le krobylos des cheveux. Il tient de la main gauche la phorminx , appuyée sur un pilier et de la droite le plectrurn. Son himation couvre le pilier. L’oiseau manque également , mais cette stalue se distingue des autres , en ce que la lyre est ancienne et en marbre; elle est aussi plus grande et supportée par le pilier , qu’on ne voit pas dans nos autres cinq statues. On doit le suppléer, comme nous l’avons dit , pour s’expliquer la pose inclinée de la statue.
Parmi toutes ces pièces, la nôtre est non seulement la plus belle, mais aussi la plus ancienne et la mieux conservée.