SALLE DU PUGET
' 77. MILON DE CROTONE. — Groupe en marbre, par
Pierre Puget.
Haut. 8,700 m — 8 p. 3 po. 101.
Cet athlète, l’un des plus célèbres de l’antiquité, fils do Diotime, naquit à Crotone, ville de la grande Grèce, du temps de Pythagore, dont il fut disciple, et qui luimême avait été athlète avant de se consacrer à la philosophie, Milon, comme un autre Hercule, était d'une force prodigieuse, et les auteurs anciens, entre autroa Pansantes et Athénée , en citent des traits extraordinaires.
Sa supéiiorité était si bien reconnue et inspirait un tel effroi, qu’il ne trouvait pfusdeconcurrens dans les grands jeux de la Grèce, où il se vit souvent couronne' sans combattre. II paraît qu’à la force il joignait un grand courage et des talens militaires qui lui méritèrent le commandement des troupes de Crotone dans ses guerres contre les babitans de Sybaris. Mais, parvenu à un âge où ses forces n’étaient plus les mêmes , et y ayant trop de confiance, Milon entreprit un jour d’achever défendre, avec le seul secours de ses mains , un tronc d’arbre qu’on avait commence' à se'parer avec des coins. L’arbre ce'dait à ses efforts; mais, lès coins s’e'tant de'gage's, il se rejoignit avec violence ; les mains de l’athlète se trouvèrent prises , il lui fut impossible de les retirer. Livre' sans dcfense aux attaques des bétes féroces, l’infortuné Milon ' devint la pâture vivante des loups ou d’un lion.
Dans ce groupe , l’un des chefs-d'œuvre de la sculpture moderne , et qui , si l’on y retrouvait la noblesse de formes et de proportions des anciens, pourrait rivaliser avec leurs plus beaux ouvrages, par l’énergie de son expression et la vie dont il est animé, le Puget a saisi le moment où un lion se précipite sur Milon, à qui la défense est devenue impossible, s’y cramponne, l’accable de son poids et le dévore. La douleur est à son comble ; rien rte peut soustraire le malheureux athlète à toute l’horreur de son sort. Tandis qu’il se consume en efforts impuissans pour dégager sa main , et que, dans la convulsion de la souffrance, il tourne inutilement ses regards désespérés vers le ciel qu’il invoque en vain par ses cris, l’animal féroce s’acharne à sa proie et la déchire ; encore quelques instans , et ce Milon , sept fois vainqueur aux jeux olympiques , et six fois aux jeux Py thiens , aura suocombé dan* une lutte où l’on voit qu’il eut été victorieux s’il eut pu déployer scs forces,
58 ML'S^E DE LA BCCLPTUnB KAANÇA1SB
PiKttBK Püo’et, né b Marseille, en 1633, <ftait fils de Simon Pugct , architecte , dont la fnmillo , ancienne en Provence , avait donné plusieurs magistrats à cette province. Dès sa jeunesse , un goût prononcé pour les arts le porta à suivre cette carrière , dans laquelle , faute de guides habiles , il ne fit d'abord que peu de progrès. Doué d’un génie ardent, il voulait tout embrasser. La peinture reçut ses premiers hommages; il s’adonna ensuite aux constructions navales , et b quinze ans il ût une galère qu’il orna de grandes figures sculptées. Un premier voyage en Italie ne lui fut pas très-utile , quoiqu’il annonçât déjà des taie ns* et même de la pratique ; et il se trouva & Florence dans nn état voisin de la misère , et oblige de travailler, chez un sculpteur en bois, à des meubles dont on ne le chargeait qu'avec défiance. Enfin il put arriver b Rome , et admis auprès de Piètre de Cortone , celui-ci ne tarda pas à distinguer 6on mérite , conçut pour lui de l’affection , et remploya b Rome et aux travaux du palais Pitti à Florence. Pour le retenir près de lui , il lui offrit sa fille en mariage. Puget n’accepta pas scs offres , et , ne soupirant qu’après la France , en 1G43 il revint b Marseille , et de là b Toulon , où il fut chargé par le duc de Brézé , amiral de France , de diriger la décoration des constructions navales. Quelque temps après , envoyé b Rome par la reine Anne d’Autriche pour y faire des dessins de monumens antiques , Puget s’y livra avec passion à l'étude de fantiquité , et , aspirant à la triple gloire de Michel- Ange , dont la vigueur de son génie le rapprochait , il voulut , comme lui, réunir farchitecturc , la peinture et la sculpture. De retour en France en 1653 , il fit, pour Marseille , Aix , Toulon , des projets de vastes édifices , de rues entières , des tableaux de grandes dimensions ponr des églises , et une foule de tableaux de chevalet, que Ton voit, ainsi que scs dessins, dans les collections de MM. Boyer d’Aguilles , Mazeran de la Roquette , le marquis de Panissc , de Bourguignon , de Fabregoules et le marquis de Lagoy ( 1 ). Mais, en 1655, Puget , forcé par sa santé
(1) On trouve dos détails sur la vie clics ouvrages de Puget dous te long et bon article qu'a écrit sur lui , dans la Biographie unixterseUe , M. Emeric David, at d'où fai tiré en grande partie ce que je dis ici. Il y a aussi beaucoup do choses dans d'Argeuvifle.
DES XVX. C , XVH.® JET XVM.® SIECLES.
d'abandonner la peinture , se livra entièrement b la sculpture.
Je ne le suivrai pas dans les voyages qu'il fit à Paris, et dans les ouvrages qu’il exécuta à Vandreuil pour le marquis de Girardin , • et, d’après la recommandation de Le Pautre, à Vaux-le-Vicomte , pour Je surintendant Fouquet , qui renvoya à Carrare acheter des marbres. Lors de la disgrâce de ce ministre , Puget s’établit à Gènes , où il vécut plusieurs années , entouré de la considération des plus grandes familles , et leurs palais , ainsi que les églises de Gènes , sont très-riches eu ouvrages de ce grand maître. En 1669, il quitta cette ville, qui était devenue pour lui une autre patrie , pour venir remplir une seconde fois la place de directeur des décorations des constructions navales, que lui donna Colbert, à Toulon , où les travaux delà marine , auxquels il se livra avec zèle , ne l’empêchèrent pas de travailler pour les églises et les particuliers. Puget, à qui la fierté de son génie faisait aimer les figures de grande proportion , put lui donnèr un libre essor dans la composition des poupes, des galeries et des vaisseaux de haut bord; c'est à Inique la marine française doit la. richesse et la beauté de l’arrière de ses grands bâtimens, et l’on conserve avec respect à Toulon , comme modèles , des figures bien entendues et d’un grand aspect, qu'il avait faites pour plusieurs vaisseaux. La décoration des vaisseaux de guerre admet de grands bas-reliefs et des figures de ronde bosse qui peuvent avoir jusqu’à vingt pieds de proportion ; il serait à desirer que la composition et l'exécution en fussent confiées à des sculpteurs de grand talent , et ces bâtimens ainsi décorés porteraient au bout du monde la gloire de la sculpture française.
Ce fut en 1673 , et pour s’exercer sur un sujet qui convenait à la vigueur de son génie , que le Puget fit le groupe de Milon , que Colbert lu^demando en 1683 , d’après ce que lui en avait rapporté le Nôtre. Ce chef-d’œuvre, reçu à Versailles avec enthousiasme par Louis XIV et par sa cour , eût dû faire la forture du Puget, comme il faisait sa gloire; mais l’accueil flatteur qu'il reçut lorsqu’il fut présenté au roi, la médaille d’or que ee prince lui donna , l’amitié de Le Brun , qui , loin d’être jaloux de ses succès , fut un de scs plus chauds admirateurs , les éloges que 1* Berni avait faits de lui à Louis XIV, ne procurèrent pas a Puget
MUSÉE DE LA SCULPTURE FRANÇAISE les avantages qu'il aurait dû en rètirer, et ce qu'on lui donna pour plusieurs de ses statues, entre autres pour le Milon et l'Andromède , le dédommagea à peine des frais qu’elics lui avaient coûtés.
Traversé par r intrigue et la jalousie , le Puget ne frit pas assex heureux pour voir exécuter les vastes projets qu'il avait proposés pour l'embellissement de Versailles , ni ceux qu'il avait faits pour une statue équestre de Louis XIV , destinée à la ville de Marseille , et l’on incendia soas ses yeux l'arsenal magnifique qu'il avait commencé à élever à Toulon. Dégoûté par tant de revers , que son caractère bouillant , emporté, et quelquefois singulier, lui rendait insupportables, Puget se retirai» Marseille ,où, au milieu d’un petit cercle d'amis choisis et d'amateurs des beauxarts , ne cultivant la sculpture que pour son plaisir, et se livrant à la musique , qu'il aimait avec passion, il trouvait dans les arts et daus l'amitié des consolations à ses chagrins , et ce grand artiste , l'honneur 4e sa patrie et la gloire de l'école française', qui n’avait été ni apprécié , ni récompensé comme il aurait dû l’étre , mourut en 1694, avant d’avoir pà terminer le bas-relief de la Peste de Milan , dernier ouvrage de sa retraite , et funo de ses productions les plus remarquables.
Puget, architecte, peintre, sculpteur, est un des artistes qui ont le plus illustré le règne de Louis le Grand. Son caractère fier et indépendant le portait vers tout ce qui était grand et sublime ; c’était le sentiment encore plus que la science qui le dirigeait : aussi ses ouvrages sont-ils empreints de cette variété qui naît des impressions vives. Cctait moins la beauté des formes qu’il recherchait, que Texpression des passions’ et des affections de Famé , et pour lui fa force était la beauté. Souvent aussi Puget est incorrect , mais toujours rempli d'énergie , de sensibilité et de mouvement. En peinture , son exécution est chaude et brillante ,'sa couleur fine et transparente, Dana ses sculptures , ses poses et ses raouvemens , la charpente de ses ligures , sont justes , pleines de vie et d’action ; mais il pèche quelquefois par line musculature trop sentie et des contours un peu tourmentes. Il se jouait avec le marbre, et, comme il le dit lui-ijnéme , • nourri aux grands ouvrages , il nageait lorsqu'il
DES XVI.*, XVII.* ET XVUI. e SIÈCLES.
» y travaillait, et le marbre tremblait devant lui , pour grosse * que fût la pièee. » Si à toutes ces qualités, qui placent Puget au rang des premiers sculpteurs , il eût pu joindre cette beauté et cette pureté de formes , premiers principes des sculpteurs grecs , il les eût peut-être égalés , et il aurait laissé bien loin derrière lui les plus grands maîtres des écoles (Tlialie , dont il peut, malgré quelques imperfections , soutenir avec avantage le parallèle.
Parmi les belles productions du Puget , on admire à Toulon les beaux Atlas qu’il fit û f hôtel de ville, et à Marseille, les anges qui , dans le fronton de l'hôtel de ville , soutiennent les
armes de France ; Persée et Andromède , à Versailles ; Alexandre
et Diogène , bas-relief ; un Hercule gaulois qui était à Sceaux , celui de Vaudreuil , ainsi que la statue de la Terre couronuée par Janus. On montre de lui h Gênes, parmi d'autres ouvrages, la statue de S. Sébastien et celte du bienheureux Alexandre Sauli.
Il paraît que le Puget ne forma pas d’école ; car parmi ses élèves on ne cite que Christophe Veyrier et Baptiste , sculpteurs ^ peu connus, et qui ne sortirent pas de Provence, et Marc Cbabry, né en 1660, à Barbantane , peiutre et sculpteur, et dont on voit à Lyon plusienrs ouvrages recommandables , qui l’avaient fait nommer sculpteur du roi à Lyon.