ANCIENNE ÉGLISE PAROISSIALE
L'ensemble de celte ^lise et son clocher découronné par les orages, n'attirent pas Fattention banale des curieux ou du commun des voyageurs. Néanmoins, ce vieux débris de clocher, que des gravures du siècle dernier représentent pourvu d'une flèche élégante; les arcatures placées au midi de l'église, sous lesquelles étaient certainement des tombeaux; des baies de croisées ayant les caractères des diverses périodes du style ogival, éveillent l'intérêt d'un observateur sérieux.
Puis, à défaut d'une grande importance monumentale, évoquons la poésie des souvenirs en rappelant quelques faits historiques attachés à cette petite église, dont le sol béni de Fancien cimetière, où s'ébattent à cette heure des groupes de joyeux enfants, était, au temps des guerres civiles du XVII* siècle, le lieu de la cité le plus tumultueux.
Dès Fépoque mérovingienne, une abbaye de femmes existait à Bordeaux, sous le vocable de Sainte-Eulalie. Mais si les documents qui signalent, vers le vu'' siècle, l'existence de cette fondation religieuse, sous le patronage de la jeune vierge de Mérida (^), ne permettent pas d'assurer l'établissement de ce monastère sur l'emplacement de l'église actuelle, il est au moins certain que, dans ce même lieu, dès le ix"* siècle, s'élevait une chapelle, où l'empereur Charlemagne déposai
(*) Ville d'Ëspngne, dans rEstramadure, où Saintc-Eulalic souflVit le martyre.
les reliques de plusieurs saints martyrisés à Lectoure (^).
cEn 1174, réglise Sainte-Eulalie fut consacrée par Guil- » laume, surnommé le Templier, abbé de Reading en Angle- :» terre, et xxix' archevêque de Bordeaux ; elle fut alors placée ]> sous Padministration d'un chanoine de Saint-André, ayant le 3 titre de curé primitif. Dans la suite, elle eut un collège de > bénéficiers, dont les règlements furent vérifiés et approuvés » par Pierre de Bosco, chanoine de Saint-André, en 1487 (*). >
En 1624>, le cardinal François de Sourdis, archevêque de Bordeaux, établit dans cette église la procession générale des saintes reliques, dite Procession des corps saints. Les procès-verbaux de Texhumation de ces reliques et de leur déposition dans des châsses, font partie d'un ouvrage inédit sur les archevêques de Bordeaux, par feu M. Fabbé Souiry, curé de Sainte-Eulalie (').
C'est près du vieux clocher de cette église, sur les terrains occupés de nos jours par la caserne Saint-Raphaël et FHôtel- Dieu, qu'était située l'esplanade dite de VOrmée^ lieu célèbre dans les dissensions populaires qui désolèrent Bordeaux vers le milieu du xvii' siècle. De leur réunion daiis cette place, les partisans de la petite Fronde prirent le nom SOrmisies.
Quelques souvenirs de cette fameuse sédition se rattachent plus particulièrement encore à l'église Sainte-Eulalie; l'un de ses curés, l'oratorien Bonnet, mit ses talents et son église au service des Ormistes. Dom Devienne, dans son Histoire de Bordeaux, a publié sur le curé Bonnet la notice biographique suivante :
c Louis Bonnet, né à Poitiers, avait un esprit vif et intri-
(*) Saint Qair, saint Gérance, saint Sever, saint Babyle, saint Polyearpe, saint Jean et saint Justin.
(*) Lopès, Histoire de V Église primatiale et métropolitaine de Saint-André, p. 128.
(>) Ils ont été publiés dans la Chronique de la Gironde, le 4 juillet 1857.
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gant. Il fut d'abord père de TOratoire; mais ne trouvant point dans cette Congrégation ce qui convenait à son caractère, il la quitta et vint offrir ses services au cardinal de Sourdis. Il entra dans les démêlés de cet archevêque avec le Parlement, et publia divers écrite, dans lesquels il avançait des propositions contraires à Fautorité royale et qui furent jugées scandaleuses et séditieuses.
3 Jean-Baptiste Gault, curé de Sainte-Eulalie, qui mourut en odeur de sainteté, ayant été fait évêque de Marseille, Henri de Sourdis (^) donna cette cure au père Bonnet. Henri de Bétbune O, porté naturellement à la paix, n'ayant pas témoigné autant d'estime à ce curé que ses prédécesseurs, cette froideur, qu'il regardait comme un mépris, le piqua vivement; il se tourna du côté du Parlement, et chercha par ses excès à mériter le titre de Chef de parti. Il prêcha dans ce moment où les habitante firent serment sur les autels de Saint-André et des Paroisses de s'unir contre le duc d'Épernon et le cardinal Mazarin. Son église élait une halle pour assembler les factieux; son confessionnal, une mine; sa chaire, une machine contre l'autorité Royale; sa langue, un glaive pour mettre en pièces le Gouvernement; et son presbytère, un magasin de toutes sortes d'armes {^). Son zèle lui fit donner une place dans le conseil de guerre, et il se décidait toujours pour les partis les plus violente : il prêchait jusque dans les rues et dans les maisons. II parut les armes à la main au siège de Libourne, où il fut fait prisonnier, et à la journée de la Bastide ; il prononça l'oraison funèbre du marquis de Chambaret. L'archevêque n'ayant jamais voulu excommunier le duc d'Épemoo et le cardinal Mazarin, fut obligé de sortir de la ville, et le père Bonnet se trouva à la tète des factieux. Sa
(^) Ârcherèque de Bordeaux de 1630 à 1645. O Archevêque de Bordeaux de 1646 à 1680. (') Mémoire du temps.
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mort ne pouvait manquer d'être célébrée : on lui fit une magnifique épitaphe (^). »
 la vie orageuse que nous venons de rappeler, opposons le souvenir de Texistence calme et retirée de Fabbé Baurein, qui, dans les loisirs que lui laissaient les fonctions modestes de bénéficier de Téglise Sainte-Eulalie, se livrait avec ardeur aux études historiques locales. Et dans cette chaire, jadis occupée par le turbulent et séditieux Louis Bonnet, se sont succédés récemment deux hommes également remarquables par leur piété et leur goût littéraire : Tun, le regrettable abbé Souiry, auteur de V Histoire inédile des Archevêques de Bordeaux, et qui se complaisait dans les profondeurs de rérudition historique, ainsi que le témoignent ses commen* taires sur Ausone et sur saint Paulin; Tautre, M. labbé Firminhac, esprit gracieux, poète aimable et correct, que ses voyages, ses poëmes bibliques, classent si honorablement au premier rang des ecclésiastiques modernes sachant allier le culte des Muses à celui du Seigneur, ou plutôt qui cultivent la Poésie pour convertir à Dieu !
Après avoir rappelé les principaux événements historiques attachés à Téglise Sainte-Eulalie, et quelques noms qui, à divers titres, appartiennent aux annales de cette paroisse, décrivons les dispositions générales du monument et les œuvres d'art qui le décorent :
La façade de l'église ne présente qu'une simple muraille renforcée par des contre-forts peu saillants, percée d^un oculus et terminée par un pignon ; elle est précédée d'un porche élevé, en 1827, sur les dessins de M. Poitevin. Vers l'angle méridional, se voient les traces d'une croisée du xv* siècle, ornementée dans ses voussures, mais dont la baie est entièrement clôturée par quelques assises de pierres irrégulières.
(M Histoire de Bordeaux, par D. Devienne, p. 434.
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Les parties latérales de rédifice ont été, depuis peu d'années, dégagées des masures qui s'enclavaient dans les contreforts, et maintenant apparaissent des détails dignes d'être observés, entr autres des enfeus, placés le long de la nef au midi ; ces arcades étaient ainsi disposées pour recevoir des tombeaux. Le droit d^enfeu était anciennement, en certaines provinces, un droit seigneurial (*). Sur les contre-forts du chevet, dans de petites niches, apparaissent des statuettes des xv^ et xvi' siècles, d'une inégale et peu remarquable exécution; elles représentent des madones, un saint évêque, un apôtre, saint Roch et une vierge martyre, probablement la patronne de l'église. A l'un des piliers de l'abside, vers la sacristie, est encastré un petit bas-relief mutilé, représentant les trois léopards d'Angleterre.
L'abside a été restaurée, vers 1854, par M. Burguet neveu, architecte de la ville de Bordeaux; toutes les ouvertures ruinées ou obstruées ont été refaites dans le style du xv"* siècle. Cette abside avait été construite en 1476, par les libéralités d'Ft;e5 de Campante, bénéficier de cette église, comme l'atteste une inscription aujourd'hui placée dans le sanctuaire, mais qui se trouvait, antérieurement aux restaurations de 1854, à l'extérieur du chevet, sur un contre-fort et recouverte d'une plaque de fer. Voici cette inscription, reproduite textuellement :
Aquest cap de gleysa
es estât feyt deus bes de
mosse Ibes de Cap aie be-
nefîciat de la deyta gleysa
e fo comesat lo mes de mrs
la mcccclxxvi ob... G«>. J. Leston. (').
(1) Schmit, Manuel de V architecte des Monuments religieux, p. 400.
(*) Cette tète de l'église a été faite des biens de M. Ives de Campanle ou Campaule, bénificier de ladite église, et fut commencée le mois de mars de r«in 1476 (étant) oi'vrier Guillem ou Guillanme-Jean (de) Lcstonnnc.
255 É fi 1. 1 s R
Avant d'examiner à Fintérieur Téglise Sainte-Eulalie, jetons un nouveau regard sur le vieux clocher. Le 24 juillet 1803, la foudre tomba sur cette tour. Il fut tout d'abord question de le réparer; mais la paroisse ne voulant point entrer dans les frais de réparation, il fallut procéder, le 31 août de la même année, à la démolition de la flèche, qui menaçait ruine.
En 1845, un projet de reconstruction de cette flèche, dressé par M. Durassié, architecte à Bordeaux, sur la demande du curé de Sainte^EuIalie et avec Tadhésion de M. le maire, fut présenté à la commission des monuments historiques et obtint Tassentiment unanime de cette commission Q).
Nous ignol'ons les motifs qui ont empêché jusqu à ce jour Texécution du projet de M. Durassié; mais alors que toutes nos ^lises réparent à grands frais les mutilations du temps et des hommes, espérons que prochainement la flèche gothique de réglise Sainte Eulalie, comme ses aînées des clochers Pey-Berland et Saint-Michel, relèvera sa tète, moins orgueilleuse il est vrai, mais non moins élégante.
L'intérieur de l'édifice présente un plan régulier; une nef et deux bas-côtés composés de sept travées. Les bas-côtés se terminent carrément, et la nef par une abside de forme pentegonale. Dans le collatéral nord, à la cinquième travée, petite chapelle sous le vocable de saint Roch, et dans le collatéral opposé, à la sixième travée, la chapelle de Saint- Clair ou des Corps saints, construction de la fln du xv*' siècle; puis, la sacristie.
La longueur de l'édifice est de 50"*80, et la largeur de 21 mètres. Le sol de cette église a été surhaussé; il en résulte un aspect lourd, inharmonieux dans les proportions des piliers qui soutiennent les voûtes. Quelques chapiteaux, placés à la première travée près l'autel de la Vierge, ont les caractères du xiu'' siècle ; mais tous les doubles crochets des colonnettes
(*) Compte- Rendu de la Commission des Monuments et des Documents historiques du département de la Gironde, 1845, p. 29.
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de la nef indiquent le xiv*; vers la tribune, les pilliers portent des traces de restaurations modernes. Pour une partie des voûtes, il n'y a point d'incertitude : plusieurs inscriptions attestent que ces travaux furent exécutés de 1375 à 1398 (^).
A la rencontre des nervures des voûtes, dans la nef, vers le chœur, sont des clefs ornées de sculptures; au-dessus de rautel, des anges tenant les cinq plaies; à la suivante, le Christ; à la troisième, TÂssomption de la Vierge. Les anges placés dans Fintérieur de Tabside à la retombée des nervures tiennent en main des écussons, parmi lesquels étaient probablement peintes ou sculptées les armes du bénéficier Yves de Campanle, qui avait édifié le sanctuaire, ainsi que le témoigne Tinscription citée précédemment.
En rappelant de nouveau la mémoire d'un des bienfaiteurs de la paroisse Sainte -Eulalie, signalons un document non moins précieux pour les annales de TÉglise et pour l'histoire des arts de la province de Guienne. Ce document consiste en une inscription funéraire gravée sur une pierre ornementée dans le style de la Renaissance, et placée dans le mur du bas-côté septentrional, près l'autel de la Vierge. Voici cette épitaphe :