ANCIENNE ÉGLISE DU COUVENT DES DUMINICAINS
Dans une requête présentée à Louis XIY par les pères Jacobins de la ville de Bordeaux, se trouvent les lignes suivantes :
€ En Tannée mil six cent soixante-seize, il a esté abattu, Y par ordre de Sa Majesté, grand nombre de maisons de la 9 ditte ville , appartenant à différents propriétaires , pour » élargir Fesplanade du Château-Trompette, parmi lesquelles » il y en avait plusieurs chargées envers les suppliants de 9 droits seigneuriaux (^). »
Cette citation indique Tépoque de la démolition de Tancien couvent des Frères Prêcheurs et les causes qui motivèrent cette démolition O; mais à peine avait disparu le vieux
(*) Extrait du registre du Conseil d'État, 15 mars 1704. (ArchÎTes départementales : Jacobins.)
('] Cet ancien couvent datait de 1230 ; il avait été fondé par les libéralités d'Amanieu de Coulomb et son fils, bourgeois de Bordeaux. Ces libéralités ne suffirent pas à Tédiflcation complète du monastère, puisque d'après un mandement de Henri III, du 20 août 12i3, il est ordonné aux gardiens des revenus d'un évèché d'Angleterre, de payer 50 marcs aux Frères Prêcheurs de Bordeaux, pour l'achèvement de leur couvent. L'ancien couvent des Domi> nicains avait été construit à l'ouest de la tour de Tropeyte. Ce monastère était la résidence habituelle des monarques anglais, pendant leur séjour à Bordeaux.
Le plan, la description et quelques notes sur l'ancienne église ont été publiés par M H. Rabanis et de Lamothe, dans le Rapport de la Commission des montimenis historiques, 1848, p. 4.
monastère, que s'élevait le nouveau couvent des Dominicains» proche remplacement du château de Puy-Paulin (*).
De ce riche et vaste établissement monastique, dont les jardins s'étendaient jusqu'à la porte Saint-Germain, il n'existe plus que les cloîtres, où se trouvent de nos jours le service de la Manutention militaire et l'église placée sous le patronage de Notre-Dame du Chapelet.
L'église Notre-Dame, si dédaignée par M. de Montalembert, est un élégant spécimen des monuments religieux du xviii' siècle. Et pour mieux caractériser le mérite architectural de cette église, établissons un rapprochement curieux.
L'église Notre-Dame et l'église de l'antique abbaye Sainte Croix sont des œuvres monastiques; mais ces monuments peignent deux civilisations bien distinctes : Â Sainte Croix, des lignes sévères dans la masse comme dans les détails; à Notre-Dame, des contours élégants, des festons, des enroulements pleins de charme ; à l'abbaye du xii* siècle, de graves sculptures sacrifiées à l'aspect général, et dont les sujets, empruntés aux passions les plus vives, représentées dans toute leur brutalité, terrifiaient le peuple et devaient paralyser quelquefois le bras démolisseur d'un Normand; à la chapelle des Dominicains, tout est empreint d'une grâce mondaine, depuis les petits anges qui voltigent sur les pilastres de la façade, jusqu'aux gracieux enfants couronnant le Tabernacle.
Voilà de l'architecture qui peint admirablement bien son temps; et l'on voudrait en nier la valeur!
<r On jauge une civilisation par ses arts, car les arts sont l'énergique expression des idées d'une époque. > Cet aphorisme de M. YioUet-le-Duc, inspiré par les monuments du
(*) C'est sur remplacement de ce château que s'éleva l'hôtel de lintendance, habité par M. de Tourny et par ses successeurs; hôtel qui a presque complètement disparu de nos jours en laissant son nom au plus beau quartier de la ville.
moyen âge, est également vrai pour tout édifice qui, dans les lignes de son architecture, mieux encore que dans un millésime gravé sur sa façade, porte la date de sa construction. De ces courtes remarques concluons : L'église Notre-Dame est l'expression religieuse du xviii' siècle.
Une tradition fort accréditée dans notre ville, et reproduite dans presque tous les ouvrages sur les monuments de Bordeaux, attribue la construction, les sculptures et les peintures de réglise Notre-Dame au frère Jean,
Cette tradition nous parait complètement erronée. Voici les preuves qui nous autorisent à nous prononcer si franchement :
Et d'abord, avant de signaler Tartiste dominicain auquel il revient sans conteste une bonne part de l'intérêt artistique qu'offre l'église Notre-Dame, faisons remarquer qu'en admettant un frère Jean comme architecte de l'église (ce que nous ne nions pas), il ne faudrait pas le confondre avec le frère Jean-André, l'un des peintres distingués du xviii' siècle, et l'auteur des principaux tableaux qui se trouvent encore dans l'ancienne chapelle des Dominicains. Maintenant établissons bien ce dilemme : ou l'œuvre architecturale est seule, d'après la tradition, la part du frère Jean, mais les peintures, et encore moins les sculptures, ne peuvent lui être attribuées, comme nous le prouverons ci-après; ou bien, si les écrivains bordelais ont voulu signaler le frère Jean- André comme l'architecte et le décorateur de l'église Notre- Dame, ne devons-nous pas être surpris que ce nom, qui se trouve dans plus de vingt biographies françaises et dans des ouvrages Anglais, Allemands et Italiens, n'ait pas été* accompagné de la moindre notice biographique , notice qui eût démontré de la manière la plus évidente que le frère Jean André n'avait jamais été signalé qu'en sa qualité d'artiste peintre?
André (Jean) naquit à Paris, en 16G2; il entra fort jeune
dans Tordre des Dominicains. Ses supérieurs, reconnaissant ses talents pour la peinture, renvoyèrent à Rome, où il étudia sous la direction de Carlo-Maratti. Depuis cette époque jusqu'à rage de quatre-vingt-onze ans qu'il mourut, le frère André décora plusieurs chapelles de son ordre et quelques églises de Paris; mais mille part, Bordeaux excepté, il n'est fait mention de la plus petite statuette ou d'un projet d'architecture émanés de cet habile peintre.
Le père Marchèse, dans son Histoire des artistes Dominicains (^), ouvrage tout à fait spécial sur les plus célèbres peintres, sculpteurs, architectes de l'ordre, n'aurait point omis, à l'article du F. André, de signaler cet artiste comme ayant pratiqué les trois grandes spécialitésde l'art monum^atal.
Après ces citations, comment expliquer à Bordeaux cette absence de notes biographiques sur l'artiste dominicain dont on a fait im petit Michel-Ange? Mieux valait le signaler à bon droit comme un des peintres les plus distingués du wiii*" siècle (et notre cité, plus heureuse que bien d'autres, en conserve les preuves), que d'honorer sa mémoire par un fait fabuleux.
A l'époque où le frère André revenait de Rome, se trouvait, au couvent du Noviciat général à Paris (aujourd'hui Saint- Thomas-d'Aquin), le frère François Romain, célèbre architecte du XYiii'' siècle, dont le portrait, peint par Jean André, existait encore dans une salle de ce couvent antérieurement à la Révolution de 1793 (2).
Des liens intimes existèrent vraisemblablement entre ces deux moines artistes. François Romain éleva plusieurs églises
(*) Memorie dei più insigni Pittori, scultori et architetti domenicani del P.Vincenzo Marchèse, dello stesso instituto. Fireoze, Felice Le Monnier, 18S4, in-l2, 2« vol., p. 237.
(*) Voir le Voyage pittoresque de Paris; par D'Argenville. Paris, De Burr père, 1770, in-li, p. 393,
NOTRE-DAME. 3i)l
de son ordre, et mourut le 7 janvier 1735, après avoir séjourné cinquante ans à Paris (^).
Que le frère Romain ait tracé les plans de Féglise Notre- Dame ou qu'ils aient été composés par un autre architecte de Tordre nommé Jean ; que les épures aient été confiées au frère André, avec mission d'indiquer la marche des travaux ou de les diriger, telles sont les suppositions qui peuvent être formulées pour expliquer la part de ce dernier dans la construction de Notre-Dame de Bordeaux ; mais cela n'autorise pas à dire qu'il fut Tarchitecte de ce monument.
A regard des sculptures de la façade, il est facile de reconnaitre qu'elles ne sont pas toutes l'œuvre du même ciseau. Puis, lors du déplacement du maitre-autel en 1851, afin de rétablir au fond du sanctuaire, la signature de l'artiste qui a sculpté les anges du tabernacle a été découverte, et c'est seulement comme auteur des principaux tableaux de l'église Notre-Dame que nous pouvons constater la part réelle du frère André dans l'ornementation de l'édifice.
L'humilité religieuse du frère André a nui beaucoup à sa réputation; il refusa d'entrer à l'Académie, sa modestie lui faisant croire que cette dignité ne concorderait pas avec son état. Les grands événements de la fin du siècle dernier ont anéanti bon nombre de ses ouvrages. Une église seule, et cette église est Notre-Dame de Bordeaux, a conservé dix de ses tableaux, œuvres sérieuses, œuvres rarissimes de l'école française, comme peinture éminemment religieuse de ce xvm* siècle si peu religieux.
Nous nous proposons de publier un jour des notes biographiques sur cet artiste moine, avec le catalogue d'un grand
(*) François Romain, né à Gand, en 1646, ingénieur et architecte des Jacocobint réformés de Paris. Il construisit, par ordre des États de Hollande, une partie du pont de Maëstricht, acheva le Pont-Royal, commencé par Gabriel père, et devint inspecteur des ponts^t-chaussées et architecte du roi.
nombre de ses ouvrages, aujourd'hui détruits ou bien oubliés; et si nous ne faisons pas au frère André une auréole aussi brillante que quelques chroniqueurs bordelais , en revanche nous publierons les titres réels et nombreux de cet artiste à Tinscription de son nom dans les annales de Fart français.
La façade de Téglise Notre-Dame se divise en deux étages : Au rez-de-chaussée, un avant -corps qui se relie aux deux ailes des collatéraux, placées quelque peu en recul de la partie centrale. Ce rez-de-chaussée est décoré de six colonnes et de quatre pilastres d'ordre corinthien soutenant un riche entablement avec frise où se déroulent d'élégants rinceaux. L'étage supérieur emprunte son ornementation au style composite, et présente un fronton triangulaire supporté par quatre colonnes qui encadrent une large croisée éclairant la tribune de l'orgue; puis, de grandes consoles rattachent le fronton aux attiques des parties latérales.
Telles sont les grandes divisions de cette façade; mais, du soubassement au sommet des attiques, des niches placées dans les entre-colonnements, des cartouches, des pinacles et des vases de fleurs enrichissent et couronnent l'édiflce. En outre de ces ornements gracieusement sculptés, des travaux de statuaires décorent les diverses parties de ce frontispice; ainsi placé au-dessous de la porte principale, est un basrelief qui a pour sujet la Vierge et PEnfant-Jésus donnant le rosaire à saint Dominique.
Aux deux angles du rez-de-chaussée, des bas-reliefs, composés d'anges portant des palmes, des livres saints, des encensoirs et des vases sacrés, décorent de larges pilastres. Ces compositions, habilement modelées et d'un arrangement gracieux, rappellent les jeux d'enfants de Louis Testelin (^).
(*) Artiste peintre, né à Paris en 16t0,niort en 1655. D'Argenville signale dr Louis Testelin plusieurs tableaux d'église, entre autres à Notre-Dame de Paris 11 a composé des jeux d'enfants, qui ont été {gravés.
Enfin, dans la partie haute de la façade, apparaissent les images d'illustres Dominicains; à droite, les médaillons du pape Benoit XI et saint Ântonin , archevêque de Florence; et à Topposé , le pontife Pie Y et saint Albert, évêque de Ratisbonne.
Sur le côté nord de Téglise se trouvent les cloîtres et d'anciennes dépendances du monastère, occupés de nos jours par TAdministration des subsistances militaires.
Au nord-ouest de Tabside s'élève, sur plan carré, le clocher de style dorique, à trois étages, avec croisées cintrées. Ce clocher, surmonté d'un comble ovoïde et terminé par un l)etit pavillon, porte sur ses quatre faces la date 1696. Ce n'est donc pas en 1701, comme M. Bernadau l'a affirmé, que les fondements de ce couvent furent jetés.
L'intérieur de Téglise présente une nef de 60 mètres de longueur sur 32 mètres de largeur, et voûtée en berceau. Des allées latérales, sous lesquelles se trouvent des chapelles, permettent de circuler jusqu'au chœur; ces allées se relient à la nef par sept arcades reposant sur des piliers. Au centre de chacun de ces piliers, du côté de la nef, s'élève un pilastre corinthien, peu saillant, soutenant un large entablement formant galerie. Les voûtes et les arcades sont décorées de peintures modernes, imitation de caissons, de bas-reliefs ou de rondebosses, et dont les motifs principaux représentent des anges tenant des trompettes et des banderolles, sur lesquelles se lisent les titres des livres saints et les noms des grands docteurs de l'église chrétienne.
A la voûte du chœur sont peints les sujets suivants : L'Assomption de la Vierge, saint Joseph et saint Jean-Baptiste; et sur les murs du sanctuaire, deux groupes représentant TApothéose de deux martyrs. Ces dernières peintures portent la signature : Vaflard, de Paris, 1834 (^).
(^) Ce peintre était venu à Bordeaux eu 1833, pour des réparations au Grand- Théâtre.
Quatorze fenêtres cintrées éclairent ou pour mieux dire devraient éclairer la nef et les chapelles des bas-cdtés, car des vitraux fortement colorés, que n'admettait pas le style de réglise, ont tellement assombri cet édifice, le privent tellement de lumière, que plusieurs tableaux très remarquables, qui décorent les chapelles latérales, sont aujourd'hui complètement annihilés.
Voici la nomenclature de ces vitraux, dont nous ne faisons ici aucune appréciation, mais que nous repoussons en principe comme ayant altéré Tunité d'un monument dont la construction et l'ameublement avaient été raisonnes jusque dans les moindres détails, et qui nous offraient un type complet de l'architecture religieuse au xviu* siècle.
En enlevant les vitraux incolores que l'architecte dominicain avait pensé devoir apposer pour ne point nuire aux œuvres du frère J. André, et pour se conformer au style de l'époque, le Conseil de fabrique a suivi l'exemple des anciennes administrations paroissiales qui faisaient murer des croisées absidales pour ériger un autel d'ordre dorique ou corinthien dans une église du xiii'' siècle.
VITRAUX
Dans les quatorze fenêtres de la nef se trouvent des vitraux de 4"66 sur 2"*90, représentant des apôtres, des saints et des martyrs, de grandeur héroïque et se détachant sur un fond damassé. De larges bordures composées de rosaces et de fleurs forment encadrement.
Côté droit, en partant du chœur :
1° Saint Paul, apôtre, signé : Émik Thihaud, Î8A9,
NOTBE-DAIIE. 355
Clermonl'Ferrand. Sur la bordure du vitrail, cette signature est reproduite une deuxième fois*
S« Saint Thomas-4'Âquin. Ce vitrail n'est pas signé.
3"" Saint François-d'Assises, signé : Emile Thibaud, Clermont'Ferrand, i849, et répétition de cette signature sur la bordure.
i"" Saint Louis, roi de France, vitrail non signé.
5"" Sainte Jeanne-de-Yalois, vitrail non signé.
6"* Sainte Catherine, vitrail non signé.
?<" Sainte Cécile, signé, sur la bordure : Emile Thibaud, Clermont'Ferra7id, i849.
Côté méridional, à partir du sanctuaire :
1* Saint Pierre, apôtre, signé : Emile Thibaud, Clermonl- Ferrand, i849.
2« Saint Dominique, vitrail non signé.
:> Saint Charles-Borromée, archevêque de Milan, signé, sur la bordure : Emile Thibaud, Clermonl-Ferrand^ i840.
A"" Saint Yincent-de-Paule, signé, sur le vitrail : Emile Thibaud.
b"" Sainte Élizabeth, reine de Hongrie, signé : Emile Thibaud, Clermonl'Ferrand, i849.
G"» Sainte Thérèse, signé : Emile Thibaud, 1849.
?<" Sainte Agnès, signé, sur la bordure, des initiales enlacées : E. T., 1848.
Vitrail de la chapelle de la Vierge.
Au centre du vitrail, la Vierge-mère, nimbée et couronnée, assise et tenant sur ses genoux TEnfantrJésus. Marie présente le rosaire à saint Dominique, et Jésus à sainte Catherine de Sienne. (Uartiste a, par erreur, représenté sainte Catherine d'Alexandrie.)
Dans les trois médaillons : L'Annonciation, la Visitation, la Naissance de Jésus-Christ. Dans le haut du vitrail, le Christ avec un nimbe crucifère, saint Jean et saint Pierre. Ce vitrail est signé : Emile Thibaud, Clermonl-Ferrand, i847.
Dans la grande croisée de la tribune de Torgue, un vitrail signé : Hutrel, i860 , et représentant une Immaculée- Conception, vient d'être nouvellement placé.
SCULPTURE
Le maitre-autel date du siècle dernier; il est en marbre blanc, incrusté de panneaux de marbre d'Italie de diverses couleurs; des têtes d'anges décorent les angles du tombeau; des adorateurs de grandeur naturelle sont placés sur les côtés de l'autel; un groupe d'anges couronne le tabernacle.
Voici les signatures et les dates qui se lisent sur cet autel (^) : Sur la partie brute d'une des marches se trouve , gravé grossièrement à la pointe : /75/, fre^^ Josph Bes^**, et un peu plus loin : Caldaguez.
A la partie brute et inférieure de Tautel, on lit : C... // r///'*. Couder c C' ord'' fra^, 1751.
A l'angle droit de l'autel, sur une plaque en marbre blanc, est gravé en beaux caractères : Cura F" Anf, CouderKc com**, anno /75/, perfecieba^^ (sic).
Enfin, sur le bloc de marbre, du groupe d'anges, se voit écrit au crayon, très lisiblement : 15 mai 1751 .
(*) Nous devons la publication de ces renseignements à robligeanGe de M. Tabbé Pardiac, aumônier de l'Hôtel-Dieu, ancien vicaire de la paroisse Notre-Dame, qui, lors du déplacement de l'autel de cette église, en 1851, a suivi très attentivement les travaux et a recueilli soigneusement les décuavertcs fournies par cette translation .
NOTBE-DAUE. 357
Il résulte de ces inscriptions, que trois sculpteurs, dont deux appartenaient probablement à Tordre des Dominicains, mais sur lesquels nous ne pouvons donner de notes biographiques, ont participé à Texécution de ce maitre^autel : Joseph Besserie et Caldaguez pour la partie purement décorative, et Antoine Couderc pour la statuaire; et remarquons qu'il n'est nullement question du frère Jean ou Jean André.
Malgré le peu de célébrité de Tartiste -moine Antoine Couderc, nom qui né figure point dans les Mémoires du père Marchèse, nous n'hésitons pas à signaler les sculptures du maitre-autel de Téglise Notre-Dame comme des œuvres très recommandables du siècle dernier.
Certes, nous sommes bien loin ici de Taustère gravité de la statuaire des porches de Chartres ou de Tampleur majestueuse des statues de la porte royale de Téglise primatiale Saint- André; mais n'oublions pas que cet autel est daté de 1751, alors que régnait, en maîtresse absolue, l'école pompeuse et mythologique des Coustou. Cette influence d'une école si franchement profane, jusque dans le sanctuaire d'une chapelle dominicaine, exprime d'une façon bien vraie l'esprit religieux du xviii* siècle. Ne soyons donc pas surpris de retrouver ici des anges adorateurs qui s'agenouillent avec plus d'afféterie que de ferveur; des draperies mignonnement chiffonnées; des chevelures frisottées et flottantes, comme celles des petits génies qui décorent les jardins de Versailles ou les riantes pelouses des bosquets de Marly.
La partie la plus remarquable de cet autel est le groupe d anges qui couronne le tabernacle; ces petites flgures, cousines-germaines des amours de François Boucher, composent un ensemble plein de vie et d'élégance.
Le groupe du tabernacle, vu de face, est fort heureusement éclairé; un jour plongeant met toutes les grandes parties
nues dans Tombre et n'éclaire que les tètes des anges : Fart et les convenances y trouvent leur profit.
TABLEAUX
L'église Notre-Dame possède un grand nombre de tableaux. Si nous n'y comptons pas des œuvres de maîtres célèbres, comme à la cathédrale et dans les églises Saint-Bruno et Saint-Michel, nous signalons dix tableaux autenthiques du frère André, où se retrouvent les deux manières de cet artiste-moine : Tune qu'il tient de son maître Carlo Maratti, et alors qu'il s'inspirait des écoles italiennes; la deuxième, toute ^française, où se trahit l'influence de son illustre ami Jouvenet.
Nous décrirons premièrement les toiles originales ou copies exécutées par divers artistes; puis les toiles douteuses du frère André précéderont la description des tableaux signés du moine dominicain.
Tous ces tableaux, hors celui de l'Annonciation, sont exposés dans les chapelles latérales , aux piliers de la nef ou dans les bas-côtés du sanctuaire.
Notre-Dame des Sept Douleur»».
le Christ, mort, est étendu sur un linceul, entouré de la Vierge, de la Magdeleine et de petits anges en pleurs. Dans le haut du tableau, sur un ciel sombre, se détachent d'autres figures d'anges (H' 3"50, L' S^So, T.)
Cette composition, signée de Bomimh, inventt et pinxit, i 113, possède une certaine poésie d'efiet; mais le dessin et l'exécution manquent de précision et de fermeté.
IHOTAE-DAHR. 359
Descente de croix.
Ancienne copie d'après Pierre- Paul Rubens. (H' S'^IO, L' 1-40, T.)
Le tableau original a 5 mètres environ de hauteur sur 8°'50 de largeur. Il fut peint par Rubens pour orner Fautel de la Confrérie du Mail dans la cathédrale d'Anvers; apporté à Paris en 1794, ce tableau retourna à Anvers en 1815, et de nouveau placé dans la cathédrale où il se trouve encore aujourd'hui. Cette composition est généralement adoptée comme le chef-d'œuvre de Rubens (^).
Descente de croix.
Copie réduite du tableau de Jouvenet qui se voit au Musée du Louvre, signée : Gaston, il 33. (H'l"30, L' l'-lO,!.)
Jouvenet (Jean), naquit à Rouen, en 1644, et mourut à Paris, le 5 avril 1717; il visitait souvent le frère André, et portait beaucoup d'intérêt aux travaux de l'artiste dominicain (*).
M. George, commissaire expert du Musée de Paris, dans le Catalogue raisonné de la galerie du cardinal Fesch, signale une composition exactement semblable à celle du Louvre, et qu'il considère comme émanant de Jouvenet.
Saint Thomas d'Aquin.
Cette toile (ff 2», L' 1"55), signée Gautier, pinxit, 1743, est très certainement une copie d'après Jean André, copie sinon d'un tableau, du moins d'après une gravure, comme nous en trouverons un témoignage dans l'église Saint-Paul.
P) Réveil, t. IX.
O Dictionnoire des Arts, par Watelet, t. IV, p. 557.
La i)einture que nous indiquons ici est d'un faire plein do mollesse, le dessin peu serré, les mains et la tête sans distinction.
Il existe dans Téglise Saint-Thomas-d'Aquin , à Paris, un tableau représentant ce grand docteur. C'est une des œuvres les plus faibles que nous connaissions de Jean André.
Baptême de Notre- Seigneur Jésus-Gbrist.
Dans la boiserie placée le long des murs de la chapelle des fonts- baptismaux se trouve un tableau représentant le Baptême de Jésus-Christ, et signé : Courrège, i 792,
Ce tableau, d'un mérite bien médiocre, est cependant Tun des derniers travaux d'un niembre de l'ancienne Académie de peinture, sculpture et architecture civile et navale de Bordeaux. Courrège était également au nombre des douze artistes qui professaient à l'école de la même ville.
Saint Inouïs adorant la sainte Couronne.
Saint Louis, revêtu de son armure et d'un ample manteau doublé d'hermine, s'agenouille devant un Crucifix qu'il presse dans ses mains. Devant le Roi, sur un riche coussin, est déposée la Couronne d'épines, alors que proche du sol se voient les insignes de la royauté ; un ange apparaît dans le haut du tableau et pose sur la tête de saint Louis une couronne de roses blanches.
Ce tableau est signé des initiales : Q. M., et porte la date : d815. Il fut peint par M. Quinsac Monvoisin (Pierre-Raymond-Jacques) quelques mois avant son départ pour Paris, où il remporta le prix de Rome, en 1820, et non en 1822,
^'0T^. EDAUE. 3G1
comme Tindiquent rancienne et la nouvelle édition du Catalogue du Musée de Bordeaux. (Voir les Archives de l'art Français, 1858, p. 317.)
Saint JLouie en prlôres.
Le saint Roi, agenouillé devant un Crucifix, implore la clémence divine pour obtenir la cessation de la peste qui décime son armée. (H' l^SO, L' I^IO, T.)
Ce tableau est signé : Bergeret. Un autre tableau de cet artiste a déjà été signalé à la cathédrale Saint-André. (Voir la notice de ce peintre dans le Catalogue du Musée de Bor^ deaux, par MM. Lacour et Jules Delpit.)
L'église Notre-Dame est encore en possession de plusieurs tableaux, dont voici sommairement les sujets : Une tête de Christ, une de la Vierge, signatures illisibles; un saint Dominique, figure à mi-corps ; un buste de saint Pierre, d'un beau sentiment et d'une exécution facile, et qui rappelle la manière du frère André; une Vierge tenant V Enfant-Jésu^ ; et comme tableaux modernes, nous citerons : Les Disciples (fEmmaûs, par M. Poitevin, ancien architecte de la ville et ancien fabricien de cette paroisse; et Notre-Dame d£ la Guadeloupe, par M. Philadelpbe Martineau, de Bordeaux.
TABLEAUX ATTRIBOÉS AU FRERE ANDRt.
La Visitation.
Au milieu du tableau, sainte Elisabeth accueille affectueusement la Sainte Vierge; et sur un plan plus reculé, Zacharie marche au-devant de saint Joseph. La scène se passe en plein air, devant l'habitation de sainte Elisabeth.
Saint Luc, dans le premier chapitre de son évangile, dit : € Marie élaiU entrée dans la maison de Zacharie, elle salua
303 £r.Lise
Elisabeth. AusaitiM qu'Elisabeth eut entendu la voix de Marie qui la saluait, son enfant tressaillit dans son sein, et Elisabeth fut remplie du Saint-Ë^prit. t
Si le texte évaagélique n'a pas été reproduit fidèlement dans ce tableau, cette composition est au moins d'un ensemble gracieux, d'un coloris brillant et d'une touche habile.
Quelques personnes attribuent ce tableau au frère André, et d'autres à Charles de La Fosse (*), c dont la peinture moelleuse, l'intelligence des teintes, les etfets admirables de couleur, l'ont fort distingué. » Ces deux peintres ont traité ce même sujet : Le Musée de Toulon possède une Visitalion de J. André, ayant beaucoup d'analogie avec celle ci-dessus décrite, et Ch. de La Fosse fit un tableau d'autel pour des religieuses de Tours, représentant la Visitatiott (*). Plusieurs artistes nous ont assuré qu'il existait une gravure du tableau dont il est ici question ; en la retrouvant, toute incertitude cesserait sur l'origine de cette petite toile, bien digne de sollicitude.
Saint» Uatberiue de Slenno,
Sainte Catherine, debout, les mains croisées devant une table, la tête ceinte d'une couronne d'épines, est en adoration devant un Crucifix posé sur une tête de mort; sur la niëme table est un livre entr'ouvert et un sablier. Figure à mi-corps. (HM-'30,LM-K)5,T.)
Ce tableau, d'un grand sentiment et d'une touchante expression, n'est point signé; mais sa facture et sa coraposi-
(1) N* i Pans, en lfi4D, mort en 1716. La Fette fui Mi d'amilié avec le rrère Vojet D'Ar^eaviUe, Abr^é lur la vie dtt plut fameux peMm, et Mire des Artr, par Watelel.
émoîTes tnédils sur la tie et tes outraga de* membres de Vandeimr <k Tuynie Ile peinture el de KutptHTi, i. II.
^OIEE-DAME. 3G;)
tion le font attribuer au frère André, attribution qui se fortifie en comparant ce tableau à ceux de ce peintre, datés de 1712 à 1715.
Ce tableau est placé dans une chapelle tellement sombre, qu'il est fort difficile d'en apprécier les qualités.
Dans la sacristie se trouvent quatre grands portraits en pied (1°^5 de largeur sur ^"^50 de hauteur), représentant des papes ayant appartenu à Tordre de saint Dominique : Innocent V, Pie V, Benoit XI et Benoît Xffl.
Ces grandes toiles ne portent pas de signatures ; mais il y a lieu de les considérer comme des copies du frère André ou exécutées, sous sa direction, par ses élèves Q); elles sont prestement peintes, peu châtiées, mais d'une mise en scène et d'un arrangement qui dénote le travail d'un artiste intelligent et habile.
TABLKAUX DU FBERE JEAN ANDRÉ.
Toutes les Notices biographiques du frère André indiquent l'année 1662 comme époque de sa naissance. A dix-sept ans, disent-elles, ce jeune peintre entra dans l'ordre des Dominicains; ses supérieurs l'ayant envoyé en Italie, € il eut, d'après Watelet, quelques liaisons avec Carlo-Maratti (^). » Mais sur ce point, Papillon de La Ferté est beaucoup plus complet, car voici comment il s'exprime : « Ses supérieurs l'envoyèrent à Rome, où il passa plusieurs années à dessiner d'après Raphaël et Michel-Ange, dans le palais du Vatican. Il fit connaissance dans ce pays avec Carlo-Maratti et les meilleurs artistes, dont il reçut d'utiles leçons (^). >
(*) Papillon de la Ferté cite comme élèves du frère André : Tara val , Challe, et Dnmont, surnommé le Romain.
(») Dictionnaire des Arts; par Watelet, 1792, t. IV, p. 557.
(') Extrait des différents ouvrages publiés sur la vie des peintres ; par M. P. D. L. F., 1776, t. Il, p. 588.
L'examen des tableaux de Téglise Notre-Dame, datés de 1712 à 1718, prouve bien rinfluence de Carlo-Maratti et des peintres célèbres qui s'inspiraient des œuvres de Raphaël et résidaient à Rome dans les dernières années du xvii* siècle. Mais lorsque Papillon de La Ferté et Watelet, et tous les biographes qui ont réédité les Notices des deux premiers, affirment que la manière du frère André tenait de Jouvenet, il est évident qu'ils n'ont jugé le peintre dominicain que d'après ses ouvrages exécutés de 1720 à 1751; c'est-à-dire alors que ses souvenirs d'Italie étaient bien affaiblis, et que vivant dans l'intimité de Charles de La Fosse et de Jouvenet, il dut subir l'influence de ces artistes qui le visitaient assidûment.
Les tableaux de l'église Notre-Dame permettent donc l'étude presque complète de ce peintre peu connu , qui , à défaut d'une originalité bien franche, peut être cité comme rappelant à la fois l'école romaine à son déclin, et la facture facile, mais peu châtiée, de l'école française du xviii* siècle.
Nous décrirons les tableaux du frère André en suivant l'ordre de leur date ; ils comprennent un espace de vingt-neuf ans, de 1712 à 1741. Ce peintre mourut à Paris, en 1753, à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Watelet dit l'avoir vu peindre jusqu'aux derniers instants de sa vie.
Saint Dominique.
Saint Dominique, agenouillé, reçoit le saint Rosaire des mains de l'Enfant- Jésus, tenu par la Sainte Vierge. (H' 3*50, L' 2™35, T.) Ce tableau est signé : F. André, Parisinus ord. prœd, pinxit, an ili2.
La pose de saint Dominique est tout à la fois noble et
suppliante; la tête, vue de profil, est habilement peinte, les mains savamment dessinées, les vêtements bien drapés et surtout éclairés par grandes masses. La Vierge, en tunique rouge, est enveloppée d'un manteau bleu ; elle est assise sur des nuages, et sa figure se détache sur un fond lumineux. Autour de la Vierge volent des anges. Dans fangle du tableau, à gauche, le chien de la légende de saint Dominique.
Saint Thomas d'Aquin.
Saint Thomas, agenouillé, est en extase devant un Crucifix; des anges planent au-dessus de sa tête. Dans fombre est un jeune moine contemplant le saint docteur; dans le bas du tableau sont déposés les insignes de Tépiscopat, la mitre et le bâton pastoral, pour rappeler le refus que fit saint Thomas.
Ce tableau, de même grandeur que le précédent, est signé : /. André, Parisinus, pinxit, i7i4.
La figure de saint Thomas est d'un efiet magistral; la tête est belle de sentiment, et la pose générale pleine de noblesse et d'action.
Sainte Catherine de Sienne.
« Un jour de dimanche, étant à Pise, après qu'elle eut ouï la sainte Messe et communié de la main du bienheureux P. Raymond, elle se retira en un coin pour y faire son action de grâce avec plus de liberté. Son confesseur et plusieurs de ses compagnes trouvèrent qu'elle était extraordinairement longue ce jour-là, s'approchèrent de sainte Catherine et la trouvèrent ravie, la foce prosternée contre terre. Lorsqu'ils la regardèrent ainsi attentivement, elle se leva droite sur. les
(jenoux eL étendit les bras en forme de croix, la face jelatU alors un admirable éclat. Après être longtemps restée en cette posture, elle tomba évanouie. Revenue de cet évanouissement, elle déclara à son confesseur qu'elle portait sur son corps les sacrés stigmates de Jésus-Christ (^). »
Ce tableau est d'une touchante expression. La tête de la sainte est d'une douceur séraphique, et cette figure seule, par les heureuses dispositions des masses d'ombre et de lumière, est d'un effet saisissant. Dans les parties sacrifiées du tableau se voient des religieuses agenouillées, et des anges apparaissent au-dessus de sainte Catherine.
Celte toile est signée ; F, André, pvixit, ili6, (H' 3"50, L' 2-25.)
Pierre de Vérone ou saint Pierre, martyr.
o: De Milan où il prêchait, il s'en retourna à Cdme où il était prieur. Les assassins l'avaient précédé dans cette dernière ville pour y attendre le moment favorable. Le samedi, pendant l'octave de Pâques, 6 avril 1252, l'infâme Carin, ayant appris qu'il venait de partir pour Milan, se mit à sa poursuite.
]> Le saint, affaibli par la fièvre et par ses pénitences, marchait fort lentement. Carin l'atteignit près d'un lieu appelé Barlasine, dans un bois épais. II frappa d'abord le saint homme sur la tête sans qu'il se détournât ni fit aucun effort pour détourner le coup. Saint Pierre tombe mortellement blessé; mais respirant encore, il ramasse ses forces, trempe son doigt dans le sang de ses plaies, et trace sur la
(*) Les Viea et Actions mémorables des saintes et bienheureuses filles du premier et tiers-ordre du glorieux patriarche saint Dominique, par le R. P Jean de Saint-Marc, des FF. PP de l'aris, 1636, p. 352.
NOTHEDAME. 3()7
terre les premiers mots du symbole dont il proclamait la vérité au prix de sa vie (*). ^
Le tableau a pour sujet le moment où saint Pierre tombe sur le sol, terrassé par son assassin. Dans Fombre s'enfuit un religieux, et sur la tête du saint planent des anges.
Ce tableau est signé : Frère André, pinxit, iliS, (ff 3"50, L' 2-25, T.)
Pie V ; vision de la victoire de Lépante
« Les anciens auteurs de la vie de ce saint Pape (^) nous apprennent que le jour même de la bataille et la nuit précédente, il redoubla la ferveur de ses prières pour implorer les secours du ciel, et commanda qu'on fît la même chose dans toute la ville, particulièrement dans Téglise de la Minerve, où les fidèles s'assemblaient pour la solennité du Rosaire ; et que dans le temps du combat, pendant qu'il traitait de quelques affaires dans son consistoire, il quitta brusquement les cardinaux, ouvrit la fenêtre , y demeura quelque temps les yeux élevés vers le ciel; et qu'ayant ensuite fermé la fenêtre, il dit à quelques cardinaux qu'il ne s'agissait plus de parler d'affaires, mais de rendre grâces à Dieu pour la victoire qu'il venait d'accorder aux chrétiens.
» Peu de jours après, un courrier arrivait à Rome, confirmant la victoire que Pie Y avait annoncée par inspiration divine Q). »
Le saint Père, la tête recouverte d'une barrette rouge, et
(*) Saint Pierre martyr, par Vabbé Pardiac. Bordeaux, 18U, p. îi.
(') Michel Ghifléri, connu depuis sous le nom de Pie V, né à Bosio, diocèse de Torlonp, le 17 janvier 1504.
(5) Le P. Touron, Vie des hommes ilfuttres de l'ordre de Saint'Dominiqtie , i, IV, p. 385.
vêtu d'une aumusse de même couleur bordée d'hermine, est à genoux devant un CruciQx.
Ce tableau est signé : Frère André, pinxit. La date est cachée par le cadre. (H' â^SS, L' 2"50, T.)
Saint Hyacinthe.
d Le duc Yoldomir, toujours obstiné dans son schisme, se repentit de la permission qu'il avait accordée à saint Hyacinthe de bâtir un couvent à Kiovie (Kiev) et d'y prêcher le Christianisme. Des persécutions commencèrent contre le saint prédicateur et ses religieux.
]> Dieu ne laissa pas longtemps impuni ce mépris de ses grâces et Tinjure faite à ses adorateurs. C'est à la dureté inflexible des schismatiques et à Fimpiété du plus grand nombre des habitants de Kiovie, que les anciens historiens ont attribué la calamité dont ils se virent inopinément accablés. Les Tartares, si formidables dans le xiii'' siècle, vinrent avec une puissante armée attaquer cette capitale de la Russie; le siège fut meurtrier et opiniâtre; mais enfin, après une longue résistance, la place fut prise d assaut; on la saccagea, et on n'en fit qu'un monceau de cendres ou de pierres, qui ne mérita plus le nom de ville. Le juste cependant ne fut point confondu avec Timpie : dans le temps même que les barbares, déjà maître de Kiovie, portaient de toutes parts le fer et le feu et faisaient couler des ruisseaux de sang, saint Hyacinthe, suivi de toute la communauté, sortit de cette maUietireuse ville, portant le saint Ciboire d'une main, et une image de la Sainte Vierge de l'autre (*). »
Les dernières lignes soulignées indiquent le sujet de ce
(*) VHe de saint Dnminiqw de Gusman et de ses premiers diydp!es, parle R. I>. Touroii, religieux du mémo ordre, I. VI, p. 60ii.
NOTBB-DAME. 369
tableau. Le saint, plein de confiance, marche résolument, élevant de la main droite le saint ciboire et portant de la main gauche la statue de la Yiei^e. Des religieux suivent saint Hyacinthe, et dans les airs apparaissent des anges. Sur le socle de la statue de la Vierge est la signature du peintre : Frère André, religieux dominicain, pinxU, il Si.
Saint Raymond de Pegnafort.
c Mainfroy, roi d'Aragon, avait pour confesseur Raymond dePegnafort {}). Ce saint moine voyant ses conseils méconnus, et craignant d'approuver par sa présence ce que sa conscience condamnait, résolut de s'éloigner de la cour, qui était alors dans rile de Majorque. Mais le roi avait défendu sous peine de mort, à tous les mariniers, de transporter Raymond hors de nie.
» Le serviteur de Dieu , qui ignorait cette défense , se rendit au port de SoUar, où il fut refusé, et il le fut de môme dans tous les lieux où il se présenta ; alors, plein d'une nouvelle confiance en Dieu, il dit à son compagnon : Je comprends qu'un roi de la terre veut nous ôter tous les moyens de nous retirer; mais vous allez voir que le Roi du. ciel saura bien y pourvoir. Ayant ainsi parlé, il s'avance d'un pas intrépide vers la mer, étend son manteau sur les ondes, attache un des bouts en forme de voile à son bâton, qui lui sert de mât; ei ayant fait le signe de la croix, il se met desstis avec une entière assurance: Son compagnon, immobile sur le rivage, se contente de le regarder dans des sentiments d'admiration et de crainte; un vent doux et favorable
(*) Saint Raymond, m* général des Frères Prêcheurs, né en 1175, dans le ch&teau de Pegnafort, en Catalo(pie, mort centenaire ie 4 janvier 1275. (Voir le P. Toaron, t. I, p. i4.)
pousse celte nouvelle espèce de nacelle, la fait trâveraer les mers; et dans Tespace de six heures, le conduit au port de Barcelone. >
Saint Raymond tient une croix et lève ses yeux vers Dieu pour lui exprimer sa confiance. Un moine considère avec surprise saint Raymond, accompagné dans son périlleux voyage par plusieurs anges qui planent au-dessus de sa tête.
Ce tableau est signé : Frôler André, Parisinus, ord. prced, pinxU, 1132. (ff 3»30, L' 2-25, T.)
Sainte Rose (*)
Sainte Rose est à genoux, tenant FEnfanl-Jésus que lui confie la Sainte Vierge. Dans le haut du tableau apparaissent des anges jetant des fleurs ; deux d'entre eux tiennent une couronne de roses blanches. Sur le feuillet d'un livre ouvert, se voit le nom du peintre, et néanmoins dans le bas de la toile est la signature suivante : F, Joan André, ord. FF. prœd. pinxii Parisiis, il 34. (If 3*»50, L' 2»25, T.)
Ce tableau, par le caractère de son sujet, autorise cette gamme de tons blonds et doux vers lesquels le frère André avait une tendance comme toute Técole française de cette époque, mais dont il put se prémunir pendant son s^our en Italie, et tant que durèrent, vivaces et puissantes, aeB impressions de rÉcole romaine.
{}) Sainte Rose naquit à Lima, en 1686, d'une famille espagnole. Elle reçut au baptême le nom d'Isabelle ; mais sa fraîcheur et sa beauté lui firent donner celui de Rose. Elle entra dans le tiers-ordre de Saint-Dominique, où elle pratiqua toutes les rigueurs de la pénitence. Elle mourut en 1617, et Ait canonisée, en 1671, par le pape Clément \.
rHOTBE-DÂME. 371
Li' Annoaciation .
Au centre de la composition, sur la gauche, la Vierge est à genoux; devant elle se présente Tarchange Gabriel, saluant Marie et lui annonçant sa haute destinée. Dans le haut du tableau, Dieu le Père, assis dans sa gloire, est environné d'un grand nombre d'esprits célestes, et de ce groupe s'élance, vers la Vierge Marie, la colombe symbolique. Signé : F. Joannés André, Parisinus ord. ff. prœd. pinxit, i 735. (H' S^IO, L' 4», T.)
Ce tableau, le plus important par ses dimensions et les nombreuses figiires qui le compose fut exécuté par le frère André, à Tâge de soixante-treize ans. L'affaiblissement des facultés physiques du peintre est sensiblement accusé; ce n'est plus cette énei^ie du tableau de saint Pierre martyr ou de sainte Catherine; néanmoins, le tableau de Y Annonciation est une œuvre fort recommandable par la distribution de la scène et la distinction des personnages.
Ce tableau a souffert de la tourmente révolutionnaire; une grande déchirure, mal réparée et facilement réparable, partage le milieu de la toile.
Les Disciples d'EmmaUs.
€ Étant avec eux à table, il prit le pain et le bénit, et, l'ayant rompu, il le leur donna.
1 En même temps leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut de devant leurs yeux. » (Évangile selon saint Luc, cbap. XXIV, versets 30 et 31.)
Cette composition a beaucoup d'air et d'action. Les personnages sont naturellement disposés, à part celui du premier
plan, qui est évidemment placé pour servir de repoussoir. La figure de Tapôtre, mise en pleine lumière, est heureusement peinte, et les serviteurs, rangés autour de la table, soot bien mouvementés. (H' 2»60, L' S^'SS, T.)
Ce tableau est signé André pinxit, d74d : Fartiste avait alors soixante-dix-neuf ans. Le grand âge du peintre explique la touche indécise et la couleur monotone de cette composition. Ce tableau, exposé dans le bas-côté de Téglise, près la chapelle de la Vierge, parait bien délaissé; c'est pourtant l'unique toile citée par les biographes du frère André comme ayant été peinte pour Téglise des Dominicains de Bordeaux.
OBJETS MOBILIERS
Toutes les anciennes boiseries et les grands meubles de réglise Notre-Dame sont attribués au frère Thomas, de Tordre de Saint-Dominique, qui fut secondé par d'habiles artisans bordelais (*).
Nous citerons, après les boiseries du chœur, ornées des médaillons de Jésus-Christ, de la Yiei^ et des saints Dominicains, le grand orgue, avec ses cariatides soutenant les angles du buffet, et les statues du roi David, de sainte Cécile et de petits anges placés sur les parties élevées de ce beau meuble.
La chaire est, selon nous, la plus gracieuse de toutes celles déjà décrites; elle est sans doute moins monumentale que la chaire de Saint-Michel; mais, à vrai dire, cette dernière n'a subi aucune mutilation, gr&ce à l'interprétation spirituelle
(*) Dans les dépendances du couvent des Dominicains, il existait an atelier de sculpture, que quelques personnes visitèrent peu après le bannissement des ordres religieux, et dans cet atelier se trouvaient de nombreuses statues mutilées.
d'un patriote de 1793 (^). A Notre-Dame , il n'en est mal* heureusement pas ainsi» et Tabat-voix, sur lequel était figuré saint Thomas d'Âquin, a été renversé lorsque Péglise des Dominicains servait de temple à la déesse Raison.
La cuve de la chaire et Tescalier sont d'un beau galbe, d'un contour aussi ferme qu'élégant; la base est ajourée, composée d'enroulements, de coquilles, d'entrelacs et de consoles nerveusement accentuées et détachées de la masse. Les panneaux de la chaire sont ornés de plaques de marbre rouge, gracieusement encadrés; ce n'est pas trop logique, mais c'est d'un effet riche. Sur l'abat-voix moderne est une statue représentant l'Assomption de la Vierge; derrière le voile de la Vierge se lit la signature suivante : F. Bonino fedi, i806.
Portes en fer du sanctuaire.
Les arcades qui séparent le sanctuaire des bas-côtés sont clôturées par de belles portes en fer. Ces portes, se relient à des battements formant pilastres, couronnés de chapiteaux et soutenant des impostes ornées de bas-reliefs. Le sujet de la porte de droite est le Christ montant au ciel ; celui de la porte opposée, r Assomption de la Vierge. Sur les panneaux des vantaux, suspendus par des liens flottants, se trouvent des médaillons représentant les quatre Évangélistes. Des enroulements rattachent les portes aux grilles, où s'enlacent, parmi les barres de fer gracieusement contournées, des feuilles et des instruments de musique.
Tous ces ornements, relevés en bosse au marteau et dorés,
(*) Il répondit à ceux qui parlaient de briser le groupe de saint Michel terrassant le démon : « Ne voyez-vous pas, citoyens, que c'est la Liberté foulant aux pieds le Despotisme? »
malgré quelques inégalités de formes, composent des clôtures d'une grande richesse, et parfaitement en harmonie avec Parchitecture de l'église (*).
Ces travaux de serrurerie, exécutés par un habile artisan bordelais, nommé Moreau, ne furent point payés; les ordres religieux ayant été bannis de France peu à près Tachèvement de ces grilles.
Antérieurement, Moreau avait exécuté de remarquables ouvrages pour la cathédrale de Madrid ; il mourut à Bordeaux vers le commencement du siècle (J).
L'église Notre-Dame possède une curieuse et fort belle cloche provenant de la tour Saint-Michel, et datée de 1541. Nous n'entreprendrons pas de la décrire après l'Étude si complète et si détaillée de M. l'abbé Pardiac, Étude accompagnée de dessins par M. Léo Drouyn. Nous renvoyons donc le lecteur à la Notice sur les cloches de Bordeaux, el en particulier sur celle de l'église Notre-Dame.
0) Ces portes étaient autrefois placées parallèlement à l'autel, et séparaient le chœur du sanctuaire,
O Ces renseignements nous ont été fournis par un membre de la famille de cet habile serrurier.
BIBLIOGRAPHIE
Aibum du voyageur à Bordeaux, Bordeaux, Constant. 1839, in-8«,
Almanach général du département de la Gironde, Bordeaux, Lafargue,