DES OUVRIERS OU MANOEUTRES
Le résultat le plus difficile à obtenir dansrintroduction d'un système de culture et d'industrie entièrement nouveau dans le pays ; ce qui a demandé le plus de constance , d'adresse, de douceur et de fermeté réunies, c'est d'aToir réussi à chaugei'les habitudes, les pi-océdés de la classe ouvrière ou journalière ; à perfectionner enfin ces instrumens à deux pieds et ik dix doigts , pourvus d'une certaine intelligence , mais d'un entêtement extrême , et d'un attachement h leurs préjugés et ù leur routine presque invincible.
M. de Beaujeu était seul, décidé à ne se servir que des' bras du pays, que des moyens qu'il pouvait trouver facilement, et employer avec économie. Il résolut de vaincre ce grand obstacle ; et il y est enfin parvenu.
Il choisit d'abord un jeune Percheron' de dixhuit ans , sachant lire , écrire et calculer ; il le destina à être le régisseur , l'inspecteur de ses travaux, et s'occupa de faire son éducation complètement , en lui expliquant les effets el les causes, en les lui démontrant par le raisonnement e( par l'expérience, en l'habiluant
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i observer, comparer, calculer les moyens et les résultats ; depuis douze ans , enQii , M. de Beauieu a fait suivre h Delaunay ( c'est le nom du rémsseur ) un cours complet d'agriculture , d'industrie théorique et pratique, oii cet homme a pu amnaitre et vérifier lui-même l'avaDtage ou l'inconvénient des méthodes employées.
Ce ministre actijf et intetligent peut maintenant Suppléer le chef du gouvernement dans tbutes les parties de la comptabilité , de la culture et de la fabrication établies , qui n'exigent que de l'ordre, delà vigilance, de l'attention , de l'activité , en un mot de la suite dans les idées et dans Texécution. >
Quant aux ouvriers, maçons , charpentiers , charrons , tourneurs » maréchaux , serruriers , laboureurs, charretiers, manoeuvres de toute espèce , c'est en faisant lui-même , en mettant , la main à l'ouvrage , en maniant plua adroitement qu'eux les divers outils , les divers instrument nouveaux ou usités dont ils doivent fie servir, que M. dfi Beaujeu est parvenu à faire leur éducation industrielle on agricole. Il leur a fait prendre une rontine nouvelle qu'ils pi'atiquent très-lMen sans s'en rendre raison. C'est surtout cette adresse de la main , cette aptitude extrême pour les métiers. et les travaux de tout genre , qui leur a inspiré un pro* fond respect pour M. <Je Beaujeu , dont ils ad-
mirent beaucoup moins la tête que les bras.- Je n'eu suis pas étonné, car j'ai eu besoin de quatre ans d'obsenrations répétées dans de fréquens séjours à F'iantais , pour bien saisir et apprécier justement l'ensemble, l'accord et l'étendue du plan , la Tariété des connaissances , qui se rattachent toutes à une base fondamentale ; la réaction perpétuelle de l'agricoltare et de l'industrie l'une sur l'autre; enfin, cette réunion assez rare de patience et d'activité , de fermeté' et de douceur , de sagesse dans les Tues , de fécondité , d'invention , de promptitude dans l'exécution ; cette suite dans les idées, cette sûreté dans la décision , cette constance dans les projets, qui feront qu'un tel esprit joint à un tel caractère sera certainement toujours remarquable dans quelque position qu'il occupe.
Je puis me tromper; mais je juge d'après raa conviction intime, et rien ne me ferait écrire autre chose que ce que je pense.
Un événement inattendu a pensé néanmoins arrêter danâ sa carrière un homme si utile aux sciences et à son pays , si intéressant sons tous les rapports, et s'il n'eAt pas été doué de cette force d'âme qui se raidit conti-e les obstacles , il y avait de quoi le décourager entièrement.
£n i8i5 , deuK mois après la capitulation de Paris , up corps de troupes prussiennes vint
établir ses logemens à Viantais, en passant pour se rendre en Bretagne.
Les vivres, le coucher , tous les besoins de la vie leur étaient fournis avec abondance et exactitude. Mais le maître se trouvait absent pour ï|uelques jours ; ils profitèrent de la circonstance, com luirent toutes sortes de violences envers les domestiques, et les chassèrent de la maison. Alors ils se mirent à forcer les secrétaires et les armoires , enlevèrent l'argent, les bijoux, le linge, les effets, brisèrent les glaces , les meubles, les instrumcns de physique, de chimie, de mécanique, dont M. de £eau/eu possédait un bel assortiment ; emportèrent les cartes, les livres, les gravures, les collections d'histoire naturelle recueillies dans ses nombreux- voyages ; et enfin, après avoir mis en réquisition toutes les voitures des fermiers , du propriétaire , les chargèrent de tout ce que le château contenait de propre à être transporté , et les emmenèrent à leur quartier génà'al.
Le même accident me serait ari'ivé : on avait déjà enlevé mes chevaux , forcé quelques armoires, lorsque M. le baron de Humboldt, si zélé pour les sciences , et si actif à obliger , m'envoya, sitôt que je lui en eus témoigné le désir, une lettre pour le général Bulow, et une autre pour les officiers prussiens en général.
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Tout fut rendu , et les desordes cessèrent.
C'est justice pour moi de lui en témoigner ma reconnaissance; et certes s'il eût pu le savoir, il eût étendu sur le savant et l'agriculteur distingué la sauvegarde qu'il a donnée avec tant de zèle à la mère et au fils d'un homme de lettres.
S. M. le roi de Prusse^ qui sait apprécier les talens et les connaissances dans tous les pays, fut instruite du pillage de J^iantais, donna ordre d'estimer le dommage , et de le réparer. Le procès verbal a été dressé, approuvé; le baron de Muffling, alors gouverneur de Paris , répéta plusieurs fois que les intentions formelles de S. M. étaient que M. de Beaujeu fût complètement dédommagé; mais les intentions généreuses du monarque n'ont point eu d'exé- Cution, et on a trouve' moyen de les éluder.
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