ÉPOQUE ET MOTIFS DE LA CONSTRUCTION DE L'ÉDIFICE
J^ous ne devons pas seulement à Tinscrfptton découverte au frontispice du temple dont il s'agit ici la connaissance des divinités auxquelle^s il fut consacré , nous y trouvons encore des données pour déterminer l'époque et les motifs de son édification. L'explication suivante a besoin, pour ne rien laisser à désirer, de développements assez étendus ^ avant d'y entrer, nous reproduisons ici l'inscription , de peur qu'on ne Tait oubliée :
œN. SEN. DIVO AVGVSTO :::::i: OPTIMO MAXIMO ET DlViE AVGVSTiE.
« Du consentement du Sénat : au dieu Auguste ::::::: très" « bon , très-grand ^ et à la déesse Augusta. m
On se rappelle que le nom de Jupiter , lOVI , dont le» lettres n'ont pas laissé de vestiges sur la pierre , à dû , par les raisons précédemment déduites, exister ancienHemenl entre le nom propre AVGVSTO et l'adjectif OPTIMO.
Le tilre d'Auguste , décerné à Octave par le Sénat , le 17 janvier de l'an 5 avant J.-C. , devint, comme personne ne l'ignore , le nom propre de cet empereur. On sait aussi que tous ses successeurs rajoutèrent à leur nom coinme le signe de tous les pouvoirs réunis qui constituaient la puissance im-^ périale. Ainsi , dans l'inscription précédente , ce titre ne se trouvant uni à aucun autre nom , il y désigne indubitablement Octave , fils adoptif et hérilier de J. César. Quant k celui d'Augusta j beaucoup de princesses , épouses, soeurs ott
mères d*emperears Pont porlé^ mais comme il est placé> dans la même inscription, après le nom d'Angaste , on ne peut supposer qu'il désigne une autre que Livie , épouse de cet empereur. Il a , au reste, certainement été donné à cette princesse (1).
L'usage de décerner à un homme le titre et les honneurs de la divinité , si étrange aujourd'hui à nos yeiEx-, car la rai-^ son, la morale et la religion de tous les peuples civilisés modernes le réprouvent également , paraissait naturel et sans absurdité aux anciens. Pleins de respect pour les invention» primitives des poètes , n'ayant reçu de la philosophie que des notions imparfaites sur & nature divine et sur l'âme humaine, ignorant le frein du dogme fondamental de l'unité, répandu par le christianisme , leur vive imagination leur montrait des dieux dans tout ce qu'ils jugeaient utile ou nuisible, dans tout ce qu'ils avaient lieu de craindre ou d'aimer, dan» tout ce qui constitue les causes cachées des phénomènes de hi nature. Le culte particulier que chacun d'^ttx rendait aux morts auxquels l'avaient altarchéles^ liens dusang ou de l'amitié, devait les conduire à un culte public en l'honneur des hommes à l'existence et aux actions desquels se trouvaient Hés les intérêts et les affections de tous les membres de la jfômille universelle , tels que les héros , les pois et les empereurs. Selon leur croyance, l'âme humaine, une fois libre et dégagée des^eïitraves du corps , dévenait dieu. D*un autre cdté , chaque homme avait un génie , ou plutôt deux génies: run bon , qui le poussait au bien 5 l'autre mauvais , qui l'excitait au mal y et l'un et l'autre , dans la confusion des idées alors reçues , ne faisaient qu'un» avec l'âme. Il n'y avait pas loin de ces conceptions à l'a pensée d'élever un homme au rang des grandes divinite's qui étaient censées régir l'univers , de le faire asseoir, après sa mort, dans le
(1) Tactl. Ann. , l. 8 , IV , 17. — Dio. Cas. , 1. LVL
céleste l)anqitet à côté de Jupiter , de Jatton, de Mafa ^ ie Vénus et autres membres du sénat divin , inscrits , comme le dit Apulée , sur Talbiim des Muses. H n'en devait pa» coûter plus à l'iiUâgltiation des Grecs et des Romains d'at-^ fribuer la nature divine i un homme , que de donner iibé-' ralement , comme ils avaient l'habitude de le faire^ des génies^ ou dieux protecteurs, aux corporations, aux villes, auxpro^ vinces, aux états ^ et à chaque lieu particulier.
L'apothéose prit d'abord sa source dans des sentimenta honorables, quoique exaltés , savoir : dans la reconnaissance des peuples envers leurs bienfaiteurs , dans l'admiration pour de sublimes génies , dont les travaux excitaient un noble ea^ thousiasme, charmaient les e^prlt^, subjuguaient les cœurs ^ et dans la douleur d'avohr perdu des objets justement aimésr 11 fut alors le culte du mérite et de la vertu 3 mais , avec le progrès de la corruption , il devint le vil hommage de la flat^ terie et de la servilité , et , depuis , il honora souvent lea vices et la tyrannie.
On sait que l'Orient le vit éclore. Il fut en usage , entre autres peuples, chez les Assyriens, les Perses et les Égyptiess^ Il passa ensuite chez les Greci», et enfin chez les Romains, od Il forma une prérogative des empereurs et des impératrictetf après leur mort. Rome , près de son origine , avait renda les honneurs divins à son fondateur et à son premier roi ^ Romulus, à qui elle éleva , après sa mort, un temple oh il recevait un culte sous le nom de Quirinus ; mais elle ne les renouvela depuis qu'en faveur du fondateur de la nouvelle monarchie de l'empire. Pendant la république elle vit lea provinces les décerner aux proconsuls qu'elle leur envoyait 9 sans êlre tentée de les imiter à l'égard de ses grands magis^ trats. Les principes de la liberté, qui prévalaient alors^ durent en effet s'y opposer.
Du jour oii César eut vaincu Pompée et les restes de soii parti I la flatterie ne put trouver 4e frcitt que dans la mode-
nrtfon ou ta poUtfqite de celui qui ^talt en possession du^ sonverain pouvoir, c'est-à-dire qu'elle n'en eut plus. Le Sénat , le premier, donna l'exemple. Il se jeta dans tous les excès reprochés , dans ce genre , aux Grecs et aux Orientaux , car il alla jusqu'à attribuer les honneurs divins à l'homme auquel son génie et sa fortune avaient soumis la république et ses immenses provinces. Ainsi, par ses décrets il ordonna que l'on porterait la statue du dictateur avec celles des dieux dans les fêtes du cirque , qu'on l'exposerait aussi avec elles sur les coussins sacrés; il institua en son honneur un nouveau collège de Litperques^ on prêtres du dieu Pan; un siège d'or, surmonté d'une counoune aussi d'or, et enrichie de pierreries, dut être érigé pour lui, par le peuple , dans le cirque et dans le théâtre , ce qui était un^ prérogative réservée aux dieux. Voulant exalter la clémence dont César avait donné d'éclatantes preuves en épargnant aux Romains les horreurs des proscriptions, le même Sénat fit bâtir un temple consacré à cette vertu , et Ton j plaça la statue de la déesse donnant la main à celle du grand homme» Par son ordre on éleva encore à ce dernier une statue au Ca-* pitole ; sur le piédestal on grava cette inscription : au demi^ dieu; l'on en plaça une autre dans le temple de Romulus, avec cette autre inscription : au dieu invincible. iSîelon Dion Cassius , le Sénat prescrivit encore d'ériger à César une statue dans toutes les villes, et à Rome dans tous les temples; Il lui décerna même le surnom de Jupiter, et attacha Marc-Antoine à son service comme un flamlue dial (1).
Soit par pudeur , soit par crainte , César fit enlei^r I^int^ scription de sa statue du CapUole , et sans doute aussi :celle du temple de Quirinus.
Pendant qu'il reçut du Sénat les hommages dont nous venons de parler , le peuple donna des regrets à ta liberté ; mais , quand l'audacieux usurpateur fut tombé sous le poi-
(1) Dià. Cai. , 1. XLIV. — »uèloû. , J. Cœs. , 76.
(jnard de ses assassins , le peuple ne ressentit plus qae la douleur d'à voir perdu l'homme géne'reux qui raccablait de ses libéralités. L'explosion terrible de raffliction publique ne révéla pas seulement l'imprévoyance et la faiblesse des conjurés, mais encore l'inconséquence et la légèreté de ce même peuple; car ce fut lui qui conféra alors le culte divin à César. Après lès tumultueuses funérailles de celui-ci, la multitude lui éleva une colonne et un autel sur le Forum, à la place même oh le bûcher avait consumé son corps , et elle y venait tous les jours faire des sacrifices (1).
Mais le consul Dolabeila renversa la colonne et l'autel , et interdit les sacrifices; le cuUede César-Jupiter reéta suspendu.
Cicéron , en qui l'on aimerait à rencontrer toujours des sentiments dignes de l'orateur-philosophe , traite d'îwptf», dans ses Pbilîppiques , le culte dont nous venons de parler , décerné par la multitude , et voue Antoine à l'exécration pour avoir voulu être le prêtre^ soit d*un tyran ^ soit d'un mart (2). Ce sont ses expressions. Sa raison semble se révolter eontre de tels hommages, tristes aberrations de la pensée humaine. Mais , comme on a lieu de le croire , s'il les désapprouvait , c'était seulement par haine pour Antwne et potiir la mémoire de César; il ne voyait réellement rien d'absurde ni d'immoral dans l'apothéose. Sous l'influence des même» idées et des mêmes habitudes que tous les anciens , il croyait à l'homme le pouvoir, aussi bien que le droit, de se faire des dieux , et d'éle\er à leur rang ceux de ses semblables qu'il avait aimés , et il voulut , en effet , lui-même bâtir un temple h Tullîa, sa fille chérie, quand il eut le malheur de la perdrfei
Un phénomène naturel vint bientôt persuader à la multi^
(1) Voir laf dissert, de Mongault sur les honn. dirlns, etc., dans I«r mém. de tac. des inscript, et belles-lettres.
(2) Cicer. , Philippu ,1,2 ; II , 42 et 43.
lade ignorante et snperstMcnse que rhomme , objet de sesregrets, avait en effet pris place parmi les dieux. Pendant qu'Octave , qui venait alors recueillir le penlleux héritage de son oncle et de son père adoptif , faisait célébra les jeux pour la de'dicace du temple de Vénus, temple élevé par celui-ci k cette déesse, de qui il prétendait descendre ,. une comète se montra dans le ciel , vers la région du nord, et brilla pendant sept purs. Ce fut, aux yeux du peuple, l'âme du défunt dictateur , admise dans l'Olympe , et venant contempler les jeux. Octave , dés-lors attentif à toutes les circonstances favorables à son ambition , s'empressa d'adopter cette opinion populalrç , et fit placer, depuis, une étoile au-dessus de la fête de toutes les statues qu*il éleva à César (1). Le même signe se voit aussi sur les médailles qu'il fit frapper à l'effiftie du même homme.
Plus tard , la mort de celui-ci ayant été vengée par cefle de tous ses assassins , Octave, plus affermi dans le pouvoir qu'il partageait encore avec Antoine , fit mettre César au rang des dieux par l'autorrité du Sénat (2) , et lui bâtit un temple qui se volt représenté dans les médailles avec sa statue placée au milieu* Dès-lors on lui offrit des sacrifices réguliers , on lui rendit un culte public , comme à un dieu. Par le décret de consécration on lui décerna ce titre de dieu , divus , qui , depuis , fut toujours joint à son nom dan» les actes , dans les inscriptions et dans les médailles oh il fut nommé. Octave lui-même y est appelé César , fils du dieu Jules , ou du dieu, tout simplement : Cœsar , divi Julii^ ou divi filius.
Une fois délivré , par la victoire d'Âctlum , de l'importune rivalité d'Antoine , Octave ne craignit point d'être l'objet des
(1) Suelon : Jul. Cœs. , 88. — Plin. : Hist. nat. , Il , 25. - Plutarc. : J. Cœs. vil. , 87. — Dio Cass. : 1. XLV,
(2) Suelon. : J. CœS/ , 88.
plus hontensei flatterfes. On ie rappelle par quelle fefntr modération 11 se fit contraindre à garder Tempire *, ensuite* U accepta le titre d'Auçuste (ou de saint , de sacre') , et bientôt après , pcarmi uir grand nooAre d'autres tonneur s, ceux de la divMté. Rarement les hommes qui possèdent le pouvoir repoussent Tàdulation. L'^e^blouissement dont elle les frappe les empêche d'en apercevoir l'excès. Ils ont encore souvent la faiblesse de la vouloir justifier en la supposant utile à leur autorité , confondant les marques de servHilé, qui dégradent l'homme , avec les fustes témoignages de respect commandés par l'ordre public et la raison. Ainsi , selontPhilon, si Auguste permit qu'on lui rendit un culte divin , c'est qull le^ croyait propre à relever encore la grandeur et la majesté de l'empire (1).
Sous ce prétexte , ou tout autre d'aussi mince valeur , it 9e laissa dresser partout des autels , instituer des sacrifices , des prêtres, des flamines (2). Selon Appien , après la défaite de Sextus Pompée , et l'abdication de Lepidus , Auguste fut placé, dans toutes les villes , parmi les dieux tutélaires(3). Outre des autels et des temples , on lui dédia aussi des bois, sacrés , ainsi qu'il résulte d'une médaille de TarraQo, en Espagne , et d'une antre de Juba II , roi de Numidie. Il crut faire montre d'une grande modestie en mettant quelques restrictions à ces hommages sacrilèges. Ainsi , il ne fut point per^ mis de lui donner dans les actes publics , pendant sa vie , le nom de tlieu , comme on l'avait donné aux successeurs d'Alexandre , aux rois de Syrie d d'Egypte , et aux rois Parthes (4)^ de placer ses statues dans l'intérieur diS temples de»
(1) Philo. ; de légat. , c. 9.
(2)Tadt.Anii., 1,10.
(3) Appian. : de bell. cît. , Y , 132.
(4) Philo. : de kgat., c. 9.
4i«QX , mais seulement à Tenfrée (1). Une vouliit pas non plus qu'on lui bâtît des temples à Rome et dans l'Italie (2); il les autorisa seulement dans les provinces , et à la condition de les dédier aussi à la tille de Rome , dëifiëe (3).
Cette dernière résolution fut fidèlement observe'e. L'histoire 9 les inscriptions et les meMailles antiques noui font connaître un assez grand nombre de monuments dédiés à Rome et à Auguste. Elles ne nous en montrent aucun à l'égard duquel on ait la preuve qu'il ait été bâti en l'honneur d'Auguste seul , de son vivant (4).
La colonie de Vienne dut suivre l'exemple donné par tant de villes et de provinces. Elle ne put se soustraire 9 sans doute , à ce genre d'hommages , nouveau pour les Gaules , «t dans lequel cependant celles-ci se signalèrent avec tant d'éclat en élevant en commun l'autel et le temple célèbres ile Lyon , situés au confluent du Rhdne et de la Sadne 9 et dédiés , comme l'on sait , à Rome et à Auguste, Vienne rendit donc probablement aussi un culte solennel à cet empereur pendant qu'il vécut. Mais lui érigea-t-elle un simple
(1) Ses successeurs ne le permirent pas non plus, excepté les pins tyrans: Caligula , Domitien et Commode (Van Dale : de consecr. , p^ «29).
(2) Id. , p. 632 , et Mongault dans la dissert, citée plus haut.
Quant à l'Italie , Dion Cassius , de qui Van Dale et Mongault empruntent leur opinion , parait se tromper ; car , dans Finscription du cénotaphe de Pise , expliquée par Noris , cénotaphe qui a été élevé du vivant d'Auguste , il est fait mention d'un flamine d'Auguste , de cette «lanière : T. STATVLENVS. IVNCVS, FLAMEN AVGVSTALIS. Sur un marbre de Préneste, aussi du temps dAuguste » on lit: CN. PQNTIVS. RVSTICYS. FLAMEN. CJESARIS AVGVSTI. « Cneïu» Pontius, flamine de César Auguste. » (Foggini, FasU Verriit p» i\).
(3) Sueton. : August. , 52. — Dio Cass. » 1 ,51.
(4) Voir le discours sur les médailles dAuguste et de Tibère y an re* -rert de l'autel de Lyon , par M. Artaud , note 104 , page 2S.
aatel , M bâlU-elle un temple? Dans quel lieu Tun ou l'attire e'tait-il situe' ? Ce sont des questions que ni l'histoire , ni les monuments connus jusqu'à ce jour ne nous permettent de résoudre 5 car, nous le prouverons , le monument dont il s^agit ici , quoique dédié autrefois à Auguste , ainsi qu'à Livie 5 a été bâli seulement après la mort de cet empereur^ Les règles de critique, dont ne doivent jamais s'écarter ceux qui osent écrire sur des matières historiques , ne nous permettent pas d'admettre , au sujet des mêmes questions , l'assertion de l'auteur pseudonyme de V Histoire de Fienne sous les dou^e Césars^ insérée par M. Mermet aîné dans son propre ouvrage (1). Les Fiennois^ dit-il, élevèrent un temple à Vempereur (Auguste) sur la rive droite de la Gère ^ près de son embouchure (2). Cette supposition, par laquelle on nous paraît avoir voulu parodier la consécration du grand autel de Lyon , à l'embouchure de la Saône , ne s'étaye d'aucun document , ni d'aucime découverte locale.
Ce qui est certain , c'est que le monument de Vienne , dont nous cherchons ici l'origine , n'a point été bâti pendant la vie d'Auguste. Nous en trouvons la preuve dans l'inscription du frontispice. Premièrement , on n'y voit pas le nom de Rome , KOMiË , à laquelle le monument eftt été aussi dédié , d'après ce que nous avons dit plus haut. Ensuite , le tiîre de dieu , DIVO , qui y est uni au nom d'Auguste , AV- GVSTÔ, n'a jamais été accepté , comme nous l'avons déjà dit , par cet empereur tant qu'il vécut. U ne l'a pas été davantage par ses successeurs. Ils l'ont reçu , comine lui , seulement après leur mort, et en vertu du décret du Sénat qui les rangeait parmi les ^eux , et ordonnait leur consécration ;
(1) Intitulé : Histoire de la ville de Vienne durant l'époqtie Gauloise et la domination Romaine dansVAllobrogie, Paris, F. Didot, 1828, ia-Ô*.
(2) Page 173 de l'ouvragée cité.
^t cela est si vrai que 9 placée devant le nom d'un empereur, sxir lès inscriptions et dans les écrits des anciens , cette qualification équivaut à l'épithète de défunt (i). L'on se souvient de la plaisanterie de Vespasiei^ qui 9 à la première atteinle de la maladie dont il mourut , dit à ceux qui Tentouraient : Je crois que je deviens dieu (2).
Auguste, mourut le 19 août de Tan 14 de l'ère chrétienne. L^on sait quelles naajgniliques funérailles lui furent faites. Nous en jappellerons seulement quelques traits. Du haut du bûcher où brûlait son corps on fit échapper un aigle ; ce^ lui-ci 9. s'élevant dans les airs 9 fut censé emporter son âme dans rOlympe 9 parmi les dieux. La même chose se pratiqua depuis dans Tapothéose (Je tous ses successeurs ; et l'aigle devint , sur les médailles des empereurs , le signe de leur x:onsécration. Un sénateur affirma ensuite avec serment avoir vu cette âme prendre son essor vers les cieux {3). Le Sénat , d'accord avec Tibère ^ se hâta de décerner à Auguste défunt tous les. honneurs divins. On ne lui donna pas alors seulcr ment le nom de dieu 9 selon la remarque de Velleïus Paterr iculjus 9 mais, ou en fit un vrai dieu (4). On lui décréta un temple ^ des prêtres « des sacrifices et des jeux (5).
Le temple fut élevé dans le palais 9 et 9 en attendant qu'on l'eût construit 9 l'on consacrala maison dans laquelle Auguste ^taitmort* L'on plaça sa statue dans le temple de JVIars , où il
(1) Cùm lex Yelu) -obtiaeret neminem Roms consecrari nisi calcnlo ei décrète genatûs. Emèb, :JffUt. ecc^s, , l. II, e. 2. — Moriens (Aur gustusj divus appellatus est. Eutrop, , VII , 5. — Nam deum honor principi non antè habetur quàm agere inter homines desierit. Tacit, Ann. , XV, 74.
(2) Sueton. Tranq. : Vespas., c. 23.
(3) Sueton. Tranq. : Àugust. , 100. — Dio Cass. , 1. 56.
(4) Vell. Paterc, II, 126.
{5) Tacit. Ann. , 1 , 11 , 15. Just. Lips. comment, ad hune loc.
recevait le culte divin. Les prêtres du nouveau dien former rent , à Rome , un cottége sous le nom de Compagnons Augustaux {Sodales AugustaUs). Ils étaient au nombre de vingt-un , tires au sort parmi les principaux Romains , et Tibère , Dmsus, Claude et Germanicus leur furent adjoints. Le même décret constitua Livie prêtresse de son deïunt mari (1). Les inscriptions nous apprennent qu'il y eut d'autres femmes honorées de ce titre. Les jeux publics établis en l'honneur d'Auguste se célébraient périodiquement , le jour de sa naissance , et à quelques autres époques déterminées.
Outre ce culte public , fondé sur les décrets du Sénat , on vit s^établir volontairement , dans les maisons , un culte particulier. Les ambitieux et les courtisans , gens toujours empressés de plaire , placèrent, à l'enviles uns des autres , la statae d'Auguste avec celle des autres dieux dans leurs oratoires , et lui firent là des sacrifices. Livie avait , il est vrai , donné l'exemple de ces honneurs privés par ceux qu'elle rendait elle-même dans le palais , où, à cette occasion , elle célébrait des jeux et d'autres solennités (2).
On voit que le culte d'Auguste déifié devint une manière de faire sa cour , de montrer son attachement et son dé-* Touement à la famille impériale. Tel était l'esprit de l'antiquité. Les provinces se hâtèrent de suivre à cet égard ^ comme à beau(56up d'autres , l'exemple de Rome (3). Lei Taraconais , les premiers , demandèrent au Sénat l'autorisation de bâtir un temple au nouveau dieu. Le décret qui la leur accorda est de l'an 15 de notre ère (4). Partout s'élevèrent alors, dans les colonies et dans les municipes , des
(i) Tacit. Ànn. , I> 54. — Dio Cass. , 1. 55. — Plin. : HisU nat , XII,
(2) Tacit. Ann. » t » 73. — Dio Cass. > 1. 55 et 57*
(3) Dio Cass. , 1. 57. ^ Suetoii. Tranq. : Àugust , 50. (♦)TacU.Ann.,I,78.
temples et des autels, s'établirent des flammes d'Auguste, des collèges d'Augustaux , ou prêtres d'Auguste , partout se ce'iébrèrent des sacrifices et des jeux solennels en l'honneur d'Augusle. Les Augustaux y formèrent bien! Al même une classe distincte , intermédiaire entre les simples citoyens et les décurions. Ils obtenaient leur titre de ces derniers*, ils le recevaient comme récompense , ou l'achetaient à prix d'ar«gent. Six ou trois d'entre eux , nommés Sévirs ou mattres Augustaux, avaient la charge de prendre soin des sacrifices, des jeux et des différends qui se rapportaient au culte d'Aur* guste. Leurs fonctions étaient annuelles. Ils les devaient aussi au choix des décurions (1). Il est peu de titres que l'on rencontre plus souvent dans les inscriptions antiques.
Plusieurs monuments de ce dernier genre , découverts à Vienne (2) , prouvent qu'il y avait dans cette ville des Augustaux, et, par conséquent, un culte d* Auguste, et un édifice religieux consacré à cet empereur. A l'égard de ces deux derniers objets , Vienne ne put, nous l'avons déjà dit, se dispenser de suivre l'exemple donné par les autres colonies. St', contre toute vraisemblance , elle l'eût négligé pendant la vie d'Auguste, elle se fût hâtée, après sa mort, de réparer une omission qui pouvait être une faute grave , et avoir de fâcheuses conséquences pour elle. Quoiqu'il en soit , le monument élevé à Vienne , dans l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, n'est point celui qui forme le sujet de notre dissertation.
Ce dernier fut bâti seulement après la mort de Livie , et même sous le règne de Claude. C'est ce qu*atteste Tépithète de déesse , jointe dans l'inscription au nom de la femme eé-
(1) Marcel.: Inscr>, tom. l, p. 20.
(2) Voy. Chorier, Recherches sur les antiq. de Vienne, édition de 1828. Les pages 38, 92, 177, 270 et 324 offrent cinq inscriptions où se lit le titre de Sérir Aogustal.
lèbre que nous venons de nommer. La qualification de déesse, en effet, soit dans les actes publics, soit sur les monuments, ne se donna jamais aux impératrices, comme celle de dieu aux empereurs , qu'après leur mort et qu'après leur consécration. Il est inutile , sur ce dernier point , d'entrer dans de plus longs développements. Quant aux raisons qui obligent de rappporter au règne de Claude la fondation de l'édilice dont il s'agit ici , nous allons les déduire avec quelques détails. Elles formeront , nous le croyons , une démonstration complète,
La vie de Livia Drusilla est un exemple bien frappant de la singulariié de quelques-unes des destinées humaines , et nous offre aussi l'occasion de remarquer la profonde corruption de mœurs à laquelle étaient parvenus les grands de Rome à la fin de la république (1). Fille d'un homme qui mourut pour la cause des meurtriers de César, mariée à l'un des ennemis des triumvirs , par conséquent doublement liée au parti que combattait Octave , et qui était l'objet de sa haine et de ses proscriptions , elle devint cependant l'épouse constamment chérie de ce dernier. Après avoir fui devant ses satellites, et , pour les éviter, ayant couru bien des dangers, elle le séduit par les charmes de son esprit et de sa beauté. En vain des nœuds sacrés l'attachent a Tiberius Claudius Nero ; en vain un enfant né de leur union , et un autre qu'elle porte dans son sein, semblent rendre cette union indissoluble , elle passe sans rougir du lit de son époux dans la couche de l'ambitieux Octave. Celui-ci , également engagé dans les liens du mariage, répudie Scribonia , dont il venait d'avoir une fille , et épouse Livie , du consentement de son mari , qui la lui cède sans aucune hésitation.
Voy. Tacit., Ann. 1, 3, 4, 5, 10, 14; III, 64. — Sueton., August. , 62; Tiber* , 4, 6, IJO, H. — Dio Cas., I. »6, 57 et 58. — VeU. Paterc, n, 75.
L'ascendant de cette femme sur son second époux ne peut être comparé qu'à la puissance de séduction qui avait pré-* sidé à leur union , et à l'adresse avec laquelle elle sut to.u-< jours s'en servir. La complaisance , le peu d'empressement à pénétrer les secrets d'Octave, et l'indilTérence pour ses infidélités, furent, selon elle-même, les principaux moyens par lesquels elle obtint sur lui tant d'influence. Privée d'enfants de son second mariage, et dominée comme elle l'était par un penchant irrésistible à s'immiscer dans lesafr^aires de l'état, ce n'est pas sans raison que l'histoire élève contre elle le grave soupçon d'avoir fait périr par le poison les petits-fils d'Auguste, et d'avoir même hâté par un semblable mojen la mort de cet empereur dans ses vieux jours , afin d'assurer l'empire à son propre fils Tibère, né de son premier mariage , et qu'elle avait su faire adopter par le même prince .
En effet, saprès la mort d'Auguste, lorsque Tibère eut été proclamé son successeur, s'étayant de ce que celui-ci lui devait son élévation, ainsi qu'elle le disait hautement, elle ne dissimula point ses prétentions à gouverner l'empire. Elle recevait chez elle le Sénat, et les plébéiens qui venaient lui faire leur cour^ elle souffrait que l'on plaçât son nom avec celui de Tibère dans les édits qui émanaient de ce dernier •, elle ne laissait échapper , enfin , aucune occasion de prendre part à l'administration d«s'affa!res , de même que si le pou- Toir impérial eût été déposé en ses mains. Sans le moindre ménagement pour l'amour-propre de son fils, dans la dédicace d'une statue qu'elle consacra à Auguste, près du théâtre de Marcellus , elle fit placer le nom de Tibère après le sien.
Mais l'excès de son ambition devait lui ravir le prix qu'elle attachait à ses criminels services. Tibère, déjà fatigué de son affectation à se mêler de tout et à tout diriger , fut poussé à bout, et se sentit profondément blessé d'une proposition faite dans le Sénat par quelques-uns des flatteurs de sa mère , savoir : d'ajouter le titre de fils de Livie à celui de fils d'Au-
gnste 5 que prenait cet empereur. Ne pouvant plus contenir son indignation, il résolut de rabaisser l'orgueil et les prétentions de cette femme hautaine. II Téloigna entièrement des affaires publiques , et lui signifia de ne s'occuper désormais que des siennes propres, et de l'intérieur du palais. Il évita même avec elle les entretiens trop longs et sans témoins, et ne voulut laisser croire en aucune manière qu'il se conduisit par ses conseils, auxquels il prêta d'ailleuihs toujours une oreille impatiente. Comme elle continua de l'obséder , il prit le parti, pour l'éviter, de se retirer dans l'île de Gaprée , et l'on sait que là il ajouta , dans un âge déjà avancé , de dégoûtantes débauches aux autres vices ^ont il avait donné tant de preuves.
La rancune du sombre Tibère contre sa mère alla jusqu'à la haine. Elle éclata surtout par le refus d'une faveur qu'elle lui demandait pour un de ses protégés *, et rien ne put Téteindre ou l'affaiblir , ni la maladie , ni la mort de cette princesse. Pendant les trois ans qu'elle vécut depuis qu'il quitta Rome il la vit une seule fois ; il ne la visita point pendant sa demièremaladie; il n'assista point, contre l'usage des Romains, à ses funérailles^ et, comme on l'attendit long-temps, elles se firent lorsque le cadavre tombait déjà en putréfaction , et répandait une odeur insupportable.
Pendant la vie de la même princesse il n'avait autorisé presque aucun des honneurs publics qu'elle avait reçus du Sénat; tels furent celui d'avoir un licteur, d'ajouter à son nom le titre de mère de la patrie , et de lui élever un autel, dit d'adoption. A sa mort, il défendit formellement sa consécration, supposant que c'était d'après la recommandation qu'elle lui en avait faite elle-même. Le Sénat déféra en cela à sa volonté. Cependant il décréta que les dames romaines porteraient le deuil pendant un an , qu'on élèverait un arc à Livie , honneiw jusque-là sans exemple à l'égard d'une femme. 11 crut le devoir à cette impératrice par reconnaissance
de ce qu'elle avait sauvé^ ta vie â plusieursr séiiatears , fait e'iever les enfants de plusieurs autres , et doté leurs filles en les mariant. Tibère n'osa pas casser le décret dans ce qui se rapportait à l'arc •, mais , pomr empêcher d'élever ce dernier j il déclara se charger de le construire à ses^ frais , et ne s'en occupa jamais. Enfin il ne permit pas l'exécution du testament de la défunte, le tenant pour non avenu*, et, dans un espace de temps assez court , il infligea différentes peines k tous ceux qui avaient fouî de l'amitié de sa mère, ou avaient vécu dans son intimité , même à ceux qu'elle avait chargés du ^in de ses funérailles (1).
Livie mourut l'an 29 de notre ère , à l'âge de 82 ou de 86 ans 9 et fut déposée dans le tombeau d'Auguste. La mort de Tibère arriva huit ans après , le 16 mars de Tan 37*
il résulte bien certainement des faits précédents que le temple de Vienne, dédié à Auguste et à Livie, ne put être construit pendant le règne de Tibère. On ne pourrait supposer, sans heurter la vraisemblance y que cet empereur, si peu disposé à laisser rendre des honneurs publics à sa mère , l'eût autorisé. D'un autre côté , le ttoe de déesse , DIViE , qui se lit dans l'inscription du monument , fournit une preuve sans réplique de ce que nous avançons. En effet , nous l'avons déjà dit , ce titre n'a été accordé publiquement aux princesses, comme celui de DIVUS aux empereurs, qu'après leur consécration décrétée par le Sénat , et n'a pu l'être à Livie pendant la vie de Tibère, puisque ce pnnce défendit expressément de lui conférer ce dernier honneur (i),
(1) Dio Cass. , L {J7 , »S. — Soet. Tranq.: Tîber. , 50 > 51. — Tacit. AnD.,1,14.
(2) On pourrait faire une objection tirée d'un fait que rapporte Tacite. Avant la mort de Liyie , Tan 23 de J.-C. , les villes de l'Asie , dans renthausiasnie de la reconnaissance que leur inspira la punition de
Il û'est pas moins certahi que le temple de Vienne ne fut point élevé sons le règne de Galigula. Ce prince en démence 9 qui causa la mort de son aïeule Antonia par les chagrins dont il l'abreuTa , et qui fut même soupçonne de lui avoir fait prendre du poison, ne dut guères agir par des sentiments de piëtë filiale , ni avoir la pensée de rendre des honneurs à sa bisaïeule Livie. Bien loin de là, en effet, il ne pouvait supporter l'idée qu'il descendit non-seulement d'Agrippa par sa mère , mais encore de Livie par son père. Son amourpropre était blessé du défaut d'illustration de leurs familles. 11 entrait en colère quand on le disait petit-fils du même Agrippa; et lorsque, dans des discours ou dans des vers^ on mêlait le nom de celui-ci à ceux des Césars , il n'avait
Lucilins Capito , qui , pendant qu'il était procuf alèur de Fempereur dans cette province , y atdit exercé de grandes concussions , décerné^ rent un temple à Tibère , à Livie et au Sénat romain. Un décret leur accorda la permission qu'ils demandèrent de l'élever. On prétendrait peut-être que le culte rendu à Livie , dans cette occasion , a bien pu l'être également à Vienne avant sa mort, et pendant le règne de Tibère. Cette objection mériterait à peine d'être réfutée. Cependant nous remarquerons que l'on ne peut déduire du fait exceptionnel cite par nous aucune présomption contre notre opinion; car Tacite nous apprend aussi que. Van 25, l'Espagne Ultérieure envoya des députés i Rome pour demander au Sénat la permission d'élever un temple à Tibèrç et à sa mère , et qu'elle invoqua en faveur de sa demande l'exemple des villes de l'Asie. Tibère refusa , et donna pour motifs que , en recevant les honneurs divins de l'Asie , il avait , il est vrai , voulu d'abord imiter Auguste , qtrî en avait accepté de semblables des habitants de Pergame ; mais il y aurait eu , selon lui , de la vanité et de l'orgueil de sa part de les souffrir dans toutes les provinces , et c'eût été avilir le culte rendu à Auguste de laisser l'adulation le prodiguer à d'autres sans mesure (Tacit. Ann. , lY , 15 , 37 , 55 et 56). Ainsi , outre la preuve péremptoire qui se tire du titre de déesse , DIY Ji^ , donné à Livie par Tinscription de notre monument Viennois , le dernier fait démontre que ce que Tibère avait toléré , sur la demande des villes d'Asie , ne le fut pas dans les autres provinces*
point de honte de déclarer hautement que sa mère était née d'un commerce incestueux d'Auguste avec Julie, sa fille. Quant à Livie, il l'appelait quelquefois l'Ulysse en stole (en jupon) 9 et ne craig^nit pas un jour, dans une lettre écrite au Séâat, d'affirmer, contre la vérité, que cette femme, sa bisaïeule , était de basse naissance (1);
Après la mort violente de cet insensé, Claude , son successeur, n'eut pas de la peine à comprendre, malgré la stupidité qui afifusquait habituellement ses facultés , que la gloire de ses ancêtres et les honneurs rendus à leur mémoire jetteraient de l'éclat sur la dignité impériale dont il venait d'êlre décoré. Sollicité sans doute aussi par des sentiments de piété filiale, il fit décréter des fêtes solennelles et des jeux à la . mémoire^ de Drusus , son père , et d'Antonia , sa mère ^ et , de plus , à la seconde ,. l'honneur d'un char dans le Qrque , ainsi que le nom d'Augusta qu'elle avait refusé pendant sa vie. 11 rendit aussi des honneurs à la mémoire de son frère Germanicus et de son aïeul Marc-Antoine. Mais un de ses premiers soins fut de déclarer qu'aucun serment ne lui paraissait plus sacré et devoir être em^^oyé plus souvent que celui qui se ferait par Auguste , et de faire décerner à son aïeule Livie l'apothéose dont elle avait été privée jusque-4à. Il fut en même temps ordonné que , dans les pompes du Cirque, la statue de cette impératrice serait portée , comme celle d'Auguste, dans un char traîné par des éléphants; que le culte divin lui serait rendu par les Vestales , et que les femmes jureraient par son nom. Claude lui consacra de plus une statue dans le temple d'Auguste , sans doute dans celui qui avait été élevé par Tibère, et achevé par Caligula (2).
Ainsi , Livie consacrée reçut seulement alors les honneurs
(i) Sueton. Tranq. : C. Caligula , 23.
(2) Suet. Tranq. : Claud. , II. — Dio. Cass. , I, 60^
divins et le titre de déesse, diva. Les médailles confirment h cet égard ce que nous apprend l'histoire. On en connaît plusieurs de l'empereur Claude oh l'on voit au revers cette princesse avec les attributs divins et le titre de déesse. Vienne , selon nous , éleva vers le même temps le monument qui fait le sujet de la présente dissertation.
Près de quatre-vingt-dix ans s^étaient écoulés depuis que cette ville avait reçu une colonie romaine. Les Allobroges qui l'habitaient alors, expulsés de leurs maisons et de leurs terres, chassèrent à leur tour les Romains, profitant des désordres et de la confusion où la mort de César jeta toutes les provinces. Admis ensuite , à la faveur des mêmes circonstances , à jouir des droits de colons, comme leurs prédécesseurs qui allèrent fonder la colonie rivale de Lyon, ils devinrent bientdt Romains eux-mêmes en adoptant les arts, la langue, les mœurs, les institutions municipales et la religion de Rome , auxquels les avait préparés une domination continuée pendant plus de cent ans. On recueille dans l'histoire des preuves de la prospérité et de l'importance auxquelles s'était élevée cette colonie pendant la longue paix qui régna dans les Gaules , et leur fut si favorable depuis Auguste jusqu'à Claude. On en trouve surtout un témoignage irrécusable , et qui a l'avantage d'être contemporain , dans l'un des plus curieux monuments qui nous soient restés de l'antiquité: dans les deux tables de bronze , si connues , conservées au musée de Lyon. On sait que Ton y voit gravé un discours prononcé par l'empereur Claude devant le Sénat , l'an 48 , quand ce prince voulut faire accorder aux habitants de la Gaule Chevelue le droit d'êlre admis aux magistratures de l'empire. Elles furent retrouvées dans la terre, en 1S28, sur la colline de St-Sébastien. Outre les faits historiques qui ne se trouvent point ailleurs , et dont quelques-uns sont surtout intéressants pour notre ville , elles nous offrent un échantillon
de rëloqitence de cet empereur, qui était loin d'être dépourvu d*ëtudes et de savoir , qui composa des liarangues , des mémoires Iiistoriques , et d'autres ouvrages , mais dont le corps , l'esprit et le caractère furent également faibles et vacillants ; et^ par la comparaison du discours qu'elles ont conservé , avec celui que Tacite met dans la bouche du même empereur dans la même occasion (1), elles nous procurent le plaisir de juger du procédé suivi par cet historien pour la composition des harangues semées dans ses ouvrages.
Claude , dans l'une de ces deux tables , parle de Vienne , et montre cette ville comme une des plus florissantes et des plus puissantes colonies , en possession , depuis long-temps , de donner à Rome des sénateurs (2). Tacite confirme ce témoignage (3). Les Lyonnais, dans le discours qu'il leur prête quand , au commencement de l'an 69 , ils excitèrent les légions de Valens à détruire Vienne, accusent celte ville d'avoir levé depuis peu des légions pour Galba (4) , ce qui fait supposer beaucoup de richesses et de puissance , et leur montrent l'immense butin qu'elles auraient à y recueillir (5).
(l)Tacit Ann.,XI,24.
(2) Omatissima eece colonia valentissimaque Viennensium qtuxm longo jàm tempore senatores huic cuHœ confert.
(3)Tacit. hlst.,1,65,66,
(4) Imcriptas nuper tegiones in prœHdium Gaîbœ referendo. On voit que Tacite ne spécifie pas le nombre des légions , qui peut ainsi n'avoir été que de deux. D'où il suit que l'auteur de YHistoire de Vienne sous les douze Césars a eu tort de les porter à cinq , de son autorité privée. Dans le premier cas il s'agissait de douze miUe hommes au plus ; dans le second , les Viennois en auraient fourni trente mille.
(5) Et uhi causas odiorutn prœtenderant magnitudinem prœdœ ostenr debant.
Enfin, après avoir peint les efforts des Viennois pour fléchir* la colère des soldats , il dit qu'alors on vit triompher l'antiquité et la dignité de la colonie (1).
Vers le commencement du règne de Claude , plusieurs Viennois, également recommandahles par leur mérite et puissants par leurs grandes richesses , tenaient à Rome le rang le plus distingué. Il est question de trois d'entre eux dans les tables de bronze dont nous avons parlé , savoir : de L. Vestinus, de Valerius Asiaticus, et du frère de celui-ci. lis étaient sénateurs. Le premier jouissait de la faveur de Claude. Le second , consul sous cet empereur , l'avait déjà été sous Caïus , et , après avoir vécu dans l'intimité de ce dernier ^ trempa dans le complot qui termina la vie et le règne de cet odieux tyran. Il eut même un moment le dessein de se mettre sur les rangs de ceux qui aspiraient à lui succéder, avant que le hasard eût offert aux yeux des soldats furieux, se livrant à la recherche des conjurés , le timide Claude dans le lieu secret oh la peur le faisait cacher , et leur eût ainsi suggéré la pensée de le proclamer empereur.
Que Vienne fût redevable d'une partie de son influence et de ses autres avantages à ceux de ses citoyens qui étaient haut placés à la cour et dans les grandes magistratures de Rome 5 que ces citoyens dussent eux-mêmes leur élévation et leur crédit à l'importance de leur colonie, c'est ce dont nous ne croyons pas que Ton puisse guère douter. Quoiqu'il en soit, lorsque Claude eut été invesli de l'autorilé impériale. Vienne dut songer à gagner sa bienveillance , chercher les moyens de se le rendre propice. Elle y mit sans doute beaucoup d'empressement , soit que son intérêt seul le lui suggérât , soit qu'elle en eût reçu les premières inspirations de ceux de ses citoyens qui étaient établis à Rome , et pouvaient lut donner des conseils salutaires.
{i) Tùm vetuttas dignitasque coloniœ valuU,
Les Viennois trouvèrent dans les honneurs que Ctaude Tenait de faire décerner à son aïeule l'occasion et le moyen de flatter ce prince. Alors , très-vraisemblablement , c'est-àdire vers l'an 41 de notre ère , ils résolurent d'élever dans leur ville le temple d'Auguste et de Livie.
On pourrait aussi faire coïncider cette détermination de» Viennois avec le voyage de Claude en Angleterre, qui eut lieu l'an 43. Ce serait ainsi à son passage à Vienne que , pour être agréables à ce prince , ils l\ii auraient présenté le décret de leur curie , ou corps municipal , relatif à cet objet , et l'auraient prié d'y donner son approbation et son consentement. Nous ne voyons , à dire vrai , aucun motif bien puissant qui doive faire rejeter celte dernière opinion , et préférer la première ; mais nous ne croyons pas , dans tous les cas , pouvoir rapporter le projet et la fondation de l'édifice à un temps moins éloigné que l'an 43. Le décret du Sénat qui en accorda l'autorisation ne se fit sans doute pas attendre ; les Viennois , aussitôt après avoir obtenu l'assenliment du prince , durent envoyer des députés à Rome , et l'empressement du Sénat répondit au leur. Il rendit un décret conforme à leur demande. On en trouve la preuve dans Hnscription même du monument , au commencement de laquelle on lit , comme on l'a vu , les deux mots abrégés : CON SEN, consensu Senatûs , « du consentement du Sénat. » C'était la formalité , dans ce cas , nécessaire , ainsi que l'on en peut juger en se rappelant l'autorisation demandée en l'an i5, au même corps , par les Tarraconais,
Le temple de Vienne n'offre pas le seul exemple de l'association d'Auguste à Jupiter dans une dédicace. Tacite nous apprend que Germanicus , après ses victoires sur les Germains, éleva un trophée qu'il consacra à Mars, à Jupiter et à cet empereur (1). On trouve dans le Voyage littéraire de
(l)Tacit. Ann.,11,22.
deux Bénédictins (\) line inscription qnï est tme dédicace à la sainteté de Jupiter et d'Auguste , SANCTITATI lOVlS ET AVGVSTI 5 et qui ornait la face d'un autel antique.
Il n*est peut-être pas sans Intérêt de recherdier le motif qui a pu engager les Viennois à établir cette association d'une divinité ancienne avec des dieux de nouvelle création , d'unir dans leur culte Jupiter à Auguste et à Livie. Voici quelle est à ce sujet notre opinion. Claude avait déclaré , comme nous l'avons déjà dit , qu'aucun serment ne lui paraîtrait plus sacré que celui qui se ferait par Auguste , et avait ordonné aux femmes de jurer par Livie. D'un autre côté , de toute antiquité , le serment le plus inviolable , aux yeux des Romains , était celui dans lequel on prenait à témoin Jupiter. Selon nous , les Viennois , en associant Auguste , Livie et Jupiter dans la consécration du nouveau temple , se proposèrent de réunir dans la même enceinfe les trois divinités qui , d'après l'usage antique et d'après la volonté de Claude , devaient servir de garants à la stabilité des promesses et à la vérité des témoignages.
La situation du monument donnait beaucoup de convenance à cette disposition , car il s'élevait sur un forum où devaient se traiter toutes les affaires publiques et privées , et il pouvait être utile de placer devant les yeux de tous le» dieux vengeurs de la foi violée. Les Viennois voulurent encore , il nous semble , marquer qu'ils unissaient les trois divinités dans les mêmes respects , et qu'ils ne faisaient aucune distinction entre les serments qui s'appuyaient sur l'une ou sur l'autre , les considérant tous comme également sacrés et dignes de confiance.
Claude dut être fort touché de l'attention des Viennois k entrer dans ses sentiments. C'était en effet un hommage offert à sa piété filiale. D'autres motifs pouvaient encore le
(i)Tom. I,p. 30»,
lui rendre agréable. Ce prince était le second fils de Dnisus, ce frère de Tibère que Livie portait dans son sein quand Tiherius Glaudius Nero , son premier mari , la céda pour épouse à Auguste. Dans son testament cet empereiu* avait adopté cette même Livie , sans doute pour assurer les droits de Tibère et des enfants de Drusus à l'empire , et elle avait pris , depuis , le nom de Julie , parce que cette singulière adoption Tavait fait entrer dans la famille Julia, Claude pouvait donc se croire la qualité ainsi que les droits d'arrière-petitfils d'Auguste par adoption , et voir dans celle de son aïeule un titre de plus à la possession du pouvoir impérial. Les bonneurs rendus par les villes à la mémoire de cette princesse tendaient à confirmer et à fortifier le même titre , et devaient , par cette raison , lui causer un vif plaisir. Sa satisfaction de la résolution des Viennois se manifeste , au reste , dans le brillant éloge de leur colonie , qui se lit dans son discours au Sénat, conservé dans les deux tables de bronze de Lyon. Évidemment la justice et la vérité ne lui prêtent pas seules le langage qu'il y tient à leur sujet, mais des sentiments de bienveillance et de |;ratitude y ont aussi beaucoup de part.
Quoiqu'il en soit , comme nous l'avons expliqué , le temple d'Auguste et de Livie , de Vienne , n'a pu être construit avant le règne de Claude, puisque Livie n'a reçu les honneurs ilivins que lorsqu'ils eurent été décrétés , c'est-à-dire après l'élévation de ce prince au trône impérial. Nous avons présumé que la résolution des Viennois à cet égard avait été prise et exécutée au commencement de ce règne , par une raison qui nous paraît fort plausible : ils durent , principalement alors , faire leurs efforts pour mériter la faveur du nouvel empereur. Nous ne connaissons, d'ailleurs, aucun document historique ancien , ni aucun fait qui nous indique que cette résolution soit postérieure.
On nous fera peut-être ici une objection. — Si la dédicace à Livie , nous dira4-on , si les mots ET DIVJE AVGVST^ , qui se lisent sur le frontispice du temple dont il s*agit , sont postérieurs à l'avènement de Claude , il ne s'ensuit pas que le temple lui-même ne soit pas plus ancien. Il est possible que cet édifice ait été construit , dans un temps antérieur , sous Tibère ou Caligula , et que la partie de l'inscription qui se rapporte à Livie ait été ajoutée sous le règne de Claude , lorsque cet empereur jugea à propos de faire décerner les honneurs divins à son aïeule. — Cette objection serait peu fondée ; car la consécration des édifices sacrés , chez les anciens « était soumise à des lois tellement rigoureuses et respectées que , sous aucun prétexte , on ne se permettait jamais d*y rien changer, ni ajouter. On ne saurait , d'ailleurs , citer aucun exemple authentique d'une innovation semblable à celle que l'on supposerait ici.
Le temple de Vienne , qui fut consacré à Auguste , à Jo^ piter et à Livie, a donc été fondé vers l'an 41 ou 43 de J.-C. 9 et il a été élevé pour flatter l'empereur Claude. C'est ce que nous nous étions proposé d'établur.