RESTAURATION DE L'ÉDIFICE AU 5^ SIÈCLE
Vienne , en Tannée 69, après avoir couju les plus grands dangers par l'effet de ilelmitié cîas Lyomiais , après avoir racheté son salut au prix d'énormes cooiribuîions , dont une partie fut eniployé-e à satisfaire la cupidité de Valens , et l'autre à apaiser la colère de son armé-a , s-e vit encore exposée , peu après , aux ati'enfats et à la licence des soldats de Vitellius , et à de ruineuses dépenses pour assouvir la gloutonnerie de celui-ci. Cet empereur , au milieu des
festins, de l'insouciance et de tous les excès , allait en Italie recueillir le sanglant he'ritage de Galba et d'Oliion , qui devait lui être sitôt ravi par Vespasien , lorsque , passant à Vienne , il voulut rendre la justice dans cette ville. Pendant qu'il ëlait assis devant son tribunal , un coq lui sauta, diton 5 sur les épaules , et ensuite sur la tête. Cet e'vèncment fut considère^ plus tard, comme un présage de la défaite que lui lit essuyer, quelque temps après , Antonius Primus ^ attendu que celui-ci , Gaulois de naissance , ëlait , dans sa jeunesse, surnomme' Becco ^ expression du pays, qui s'est conservée dans la langue française * et répond à bec de coq.
Sue'tone, à qui nous devons la connaissance de ce fait, ne désigne pas le lieu particulier de Vienne où il s'est passe'. Mais Chorier, et quelques aulres écrivains qui l'ont suivi, n'hésitent point à affirmer que, dans cette circooslance , Vitellius siégea dans le monument qu'ils nomment préloire , et qui est aujourd'liui reconnu pour le temple d'Auguste et de Livie, Cepen lant la parliculariîé du coq sauiant sur la lète et les épaules du nouvel empereur indique plulôt que celui-ci siégeait en plein air , et même en rase campagne , près de quelque mélairie, Pxien, dans les usages romains, n'obligeait en effet un empereur à tenir ses audiences dans un temple ou dans un prétoire , comme l'on voudra , plutôt que dans le forum , ou ailleurs.
Quand l'avènement de Vespasien eut mis fin aux désordres qui suivirent la mort de Néron , lorsque le sage gouvernement de cet empereur eut guéri tous les maux causes par Fanarchie , Vienne vit croître de nouveau sa prospériîé. Heureuse de sa deslioée , qui l'avait placée dans un pays fertile , au milieu de coteaux favorables à la vigne, dans une position aussi forte qu'agréable , sur le bord d'un grand fleuve , à peu de distance et presque au pied des Alpes , au point de réunion des diverses rouf es qui venaient d'îlalie , cette ville possédait tous les éléments d'une haute fortune.
Aussi resta-t-el!e à la té te du mouTCment de rîndustrie , des sciences et des arts , qui changea la face de la Gaule du Nord , et dont les règnes ëplie'mères de Galba , d'Othon et de Vltellius avaient troublé le cours. Les perles essuye'es par elle dans celle courte et désastreuse période furent bientôt réparées. De grandes richesses , produit d'une agriculture perfectionnée et d'un commerce actif et étendu , lui permirent de couvrir de beaux édifices , soit publics , soit privés , la pente des cinq collines qu'embrassait l'enceinte de ses remparts. Elle vit dans son sein la culture des lettres et des beaux-arts , celle source de jouissances pures et de sentiments élevés , cet instrument de civilisation , annoblir l'opulence en la rendant polie etulilc . en la faisant servir à orner son sol de monuments de différents genres , et à lui conserver son influence et son rang. Des Viennois , qui honoraient et proiégeaient leur pairie, non pas seulement par leurs grands biens , mais encore par leur mérite personnel , conlinuèrent à être revêtus, à Kome , des plus importantes fonctions , et à y jouir d'un grand crédit. C'est ainsi que l'empereur Vespasien confia à L. Vestinus , dont nous avons déjà parlé , le soin de présider aux travaux de la reconstruction du Capitoie , brûlé par Vitellius (1). Vaîerlus Asialicus , que nous croyons le fds de celui qui a été précédemment nommé , et qui périt victime des infâmes intrigues de la cour de Claude , avait fait , en sa qualité de consul désigné , un rapport au Sénat sur la proposition de cette réédification (2). On avait vu précédemment Othon , dans l'espoir de gagner la partie des Gaules qui s'était déclarée pour Galba, désigner consul subrogé Poppœus Vospicus, de Vienne 5 et son ami. Il expliqua ce choix par la
(1) Tacil. , Mst. IV, o3.
(2) id. ,ibi<].,îV,4.
liaison qui exislail cnlve eux. MiiisTopinion (générale, à Rome, fui qu'il avait voulu flatler les Viennois (1).
On vit toujours les artistes distingues accourir cl se former partout où leurs talents souvent employés obtinrent l'estime cl les récompenses qui leur sont dues. L'architecture , la sculpture et les autres arts parurent à Vienne , presque dès la fondation de la colonie , dans tout Téclat et dans toute la perfection qu'ils atteignirent , à Rome , sous les premiers empereurs. Mais les monumenis y brillèrent d'abord bien plus par le goût que par de riches matériaux. Si la pierre commune entra seule alors dans la composition des édifices, même publics, tels que le temple d'Auguste et de Livie , tels que les portiques du Forum , le slyle qui les caractérise s'y montre bien supérieur , par sa pureté et sa noblesse , à celui qui domina quand le progrès du luxe , encore plus que celui de l'art, eut conduit à n'employer que des marbres précieux, et à y prodiguer les ornements. Ce n'est pas cependant que les monuments de la seconde période soient peu dignes d'estime ; bien au contraire , on observe , dans les débris qui nous en restent, les plus grandes beautés. On y admire une imagination féconde et ingénieuse, une riche et habile ornementation , une exéculion savante , et des plus propres à l'effet. On y trouve enfin la preuve que les arts furent longtemps cultivés à Vienne de la manière la plus brillante.
Mais aux temps de prospérité qui les virent florir succéda la longue période de malheurs qui se termina par la ruine de l'empire. Ce fut celle de l'anarchie militaire , celle de la lutte avec les Barbares qui assaillirent de tous côtés les frontières, et linirent par les franchir. Au milieu du désordre , des ravages , de l'excès des charges , et de l'appauvrissement, suite inévitable de nombreux désastres et de rapides révolutions, les règles du goût, les principes du beau et la pratique des
(i) Id., ibid., !, T7.
arts ne purent se soutenir j et allèrent toujours en s*affaiblissant jusqu'à la chute de l'empire d'Occident. Il est peu de villes antiques qui n'en offrent la preuve dans leurs e'difices. Le temple d'Auguste , de Jupiter et de Livie , en particulier, porte l'empreinte de ce changement. Il nous montre les deux états extrêmes de l'architecture romaine à Vienne. Il la présente telle qu'elle fut dans la première moitié' du premier siècle de l'ère chre'lienne , et telle qu'elle devint dans le cinquième siècle.
Nous ne parlerons pas , dans ce paragraphe , des changements, des additions et des dégradations faites au monument pendant le moyen-âge , mais seulement de ceux qui , dans le même édifice , appartiennent à l'ëpoque romaine. On se rappelle que nous y avons fait remarquer deux parties distingue'es par des différences très-sensibles. L'une se compose du frontispice , des cinq premières colonnes des ailes ou faces late'rales , et de l'entablement qui les couronne. L'autre comprend tout le reste de l'édifice. ,Celle-ci présente des chapiteaux d'une belle proportion , et parfaitement exécutés, ainsi que les modiilons et les rosaces qui ornent le plafond du larmier. Tous les membres de l'entablement sont d'un profil et de proportions de bon goût. Toute cette partie est, sans aucun doute , de l'époque florissante de l'art romain. Aussi n'hésitons-nous pas à la consiflérer comme un reste de la construction primitive , datant de l'an A\ ou A3. Quant à l'autre partie , ses chapiteaux plus courts , d'un galbe moins gracieux, d'une exécution moins parfni?e dans tous les détails, ses architraves à bandes fortement inclinées, ses modiilons et ses rosaces, encore dans le bossage, nous y montrent un ouvrage moins ancien , une restauration faite long-temps après la première construction , et dans un temps peu prospère. Nous croyons , d'après les caractères de l'architecture , ne pas nous tromper en attribuant cette seconde partie aux premières années du 5^ siècle. On verra
^railleurs celte opinion confirmée par d'autres indices.
L'on se rappelle que l'inscriplion de notre monument , telle que M. Schneyder Ta decouverle , fait supposer que le nom de Jupiter y existait primitivement, et qu'il y a ensuite e'ië remplace par un ornement en bronze , figurant probablement un aigle. La suppression de ce nom d'un dieu du paganisme nous offre une marque frappante d'une révolution plus importante encore que celle des arts : nous voulons parler du cbangement accompli dans les croyances religieuses et dans le culte par le christianisme. Lors de la fondation du temple dont il s'agit ici , le polythéisme re'gnait avec éclat , et sans opposition, sur tout l'empire. Respecte' de tous les peuples 5 à l'exception d'un seul soutenu par le pouvoir politique , auquel il prêtait lui-même son appui , il était loin de craindre aucun ennemi^ et si quelque chose pouvait augmenter sa sécurité, c'était certainement la puissance absolue des empereurs , réunissant en elle l'autorité religieuse au pouvoir politique^ c'étaient la vénération et les honneurs divins dont il avait entouré ces princes, et qui devaient lui paraître comme un gage de leur zèle à le défendre. Mais , à i'époque où ce temple reçut la restauration dont nous venons <Ie parler, le christianisme avait grandi à travers les persécutions et les violences de tous genres. îl s'était assis sur le Irône impérial , et commandaiten maître. II avait contraint son mortel ennemi à fermer ses temples , à abandonner ses autels , à laisser ses Idoles dans la solitude, et à s'abstenir de tous sacrifices et de toutes cérémonies publiques,
La conséquence de ce fait est que tout acte qui se rattachait ouvertement et uniquement au paganisme dut être alors interdit. Ainsi , en restaurant un édifice public , il fut Impossible que Ton y laissât reparaître le nom d'une divinité de ce culte proscrit. C'est ce qui nous explique pourquoi le nom de Jupiter, qui existait primitivement dans Unscription de
notre monument, ainsi que nous Tavons dëmonirë précédemment , fut supprimé lors de la restauration de ce même édifice. En l'y replaçant. Ton eût évidemment renouvelé des honneurs défendus, Ton eût publiquement violé les lois portées contre l'idolalrie , et l'autorité chargée de i'èxécution de ces lois eût manqué à un devoir qui lui était rigoureusement imposé.
D'un autre côté , le respect que les Romains gardèrent toujours pour les institutions et les usages antiques conservait encore trop d'empire pour que, dans le reste du monument, on ne fût pas fidèle aux lois de sa consécration. Aussi les observa- t-on avec le plus grand scrupule dans le plan et dans la forme, que l'on reproduisit tels qu'ils étaient dès l'origine. Et si Ton s'écarta de l'état primitif dans la dédicace rétablie , ce fut eu un seul point : celui dont il vient d'être queslion.
Ce que nous venons de dire exige quelques explications ; car il paraîtra peut-êlre douteux que , au 5^ siècle , on eût pu rétablir sur un édifice public une inscriplion qui , malgré l'omission du nom de Jupiter, restait entachée d'idolâtrie, puisqu'elle formait la dédicace d'un temple à un empereur et à une impératrice déifiés, et que les noms de dieu et de déesse leur y sont donnés. On aura peut-être de la peine à se persuader que , à l'époque dont il s'agit , l'on eût pu même seulement restaurer un temple païen, et le faire ainsi servir à perpétuer la superstilion. Ces difficultés et ces doutes s'évanouiront, nous osons l'espérer, si l'on prend la peine de lire ce qui suit.
Le paganisme ne fut point immédiatement frappé de mort par la conversion de Constantin, comme on le croit communément. Il subsista au contraire long-temps encore , soit comme culte public , soit comme dominateur des habitudes? comme régulateur des pensées et du langage. C'est ce que prouvent les écrits et les monuments contemporains , et ce
qu*â savamment tiémontrë M. Beugnot dans un ouvrage couronne par l'Institut (1).
A Rome , le polythéisme était éfroilement lie' aux institutions, aux lois , à la politique, aux usages, aux mœurs, et aux souvenirs historiques. Il avait préside à la gloire de la patrie , et avait reçu la mission de soutenir ses hautes destinées. Comme dans la Grèce , l'esprit humain s'était développé avec lui , et sous son inspiration. La littérature , les heaux-arts lui devaient leur existence et leurs beautés. Il s'y était comme incorporé. Il vivait daas la^ poésie , dans la peinture, dans la sculpture , dans l'architecture , et dans la langue même. Partout, les temples , les théâtres , les cirques , les amphithéâtres , les tableaux , les statues en nombre infini le rappelaient à la pensée , et l'admiration qu'excitaient ces œuvres du gënfe eût sutïi pour le faire aimer et respecter. Quel puissant empire ne devaient pas exercer sur les anciens les gracieuses fictions de la mythologie , puisque , aujourd'hui même , quoique dépouillées de tout autre prestige que celui de l'imagination , elles nous charment et nous séduisent.
Ayant jeté de si vastes et si profondes racines , ce n'était point sans beaucoup d'efforts , et sans une latte long-temps prolongée, que le paganisme pouvait être renversé et anéanti. Il trouvait aussi un ferme appui dans l'aristocratie romaine, qui , par ses grands biens et son patronage , exerçait la plus active influence sur un peuple avide et superstitieux. En possession de tous les sacerdoces , aussi bien que de toutes les Mîrgjst ratures , et jouissant ahîsi des titres et des prérogatives qui y étaient attachés , et des biens appartenant aux temples , cette classe avait intérêt à défendre
(1) Voyez l'Histoire de la destruction du paganisme en Occident , par cet auteur.
Voyez aussi la Bis3er talion sur U souverain pontificat d^s empereurs rouudrts, |r: r de la Kastie, dans les mém. de l'Acad. das iiistr![>(ions.
rancien culte. Les colonies ^ les villes , les provinces d'Oc-cident ^ les yeux sans cesse tournes vers Rome , la ville sacre'e , le sanctuaire des dieux , le siège du pouvoir, le foyer des lumières , étaient depuis long-temps accoutumées à lui tout emprunter : cuite , institutions , arts , usages , langue , et jusqu'à la manière de penser. Elles partageaient sur les dieux les mêmes ide'es que Rome , et leur conservaient le même attachement , ou plutôt un attachement encore plus vif et plus durable, parce que la superstition, chez elles, était d'autant plus forte qu'elle subissait moins l'inflence de l'intérêt, et qu'elle reposait davantage sur la conviction.
De là cette conduite prudente et mesurée des premiers empereurs chrétiens vis-à-vis du polythéisme, de là cette tolérance à laquelle ils s'attachèrent. Si Constantin, Constance^ Valentinien l^^ et Valens se montrèrent hostiles à cet ancien culte , ce ne fut pas par des défenses et des prohibitions lancées contre lui , mais par la protection et par les faveurs qu'ils accordèrent au christianisme. Ils ne rendirent des lois que contre des abus , dans tous les temps repréhensibles , contre des excès nuisibles à l'ordre public. Gratien fut le premier qui attaqua de front l'ennemi de la foi chrétienne en refusant la robe de souverain pontife, en faisant enlever de la salle du Sénat la statue et Fautel de la Victoire , qu'Auguste y avait placés , en confisquant les biens consacrés au culte païen , et en révoquant les privilèges politiques et civile dont iouissaicnt les pontifes et les vest^dcs. Quant aux lois par lesquelles Tdéodose défendit , sous les plus grandes peines , de sacrifier aux idoles ^ et d'entrer dans leurs sanctuaires, elles ne reçurent aucune eséeiilion en Occident. Pendant qu'en Orient les païens s'y soumettaient, à Rome, en îlalie, en Espagne, dans les Gaules, ils continuaient d'aller dans les temples , d'offrir leurs sacrifices , de célébrer leurs fêtes et leurs cérémonies ; les divers collèges de prêtres Y vaquaieiil h ieurs fonciiuos^ , et le fois s;jcré l'rûiait ton--
Jours sur Tautel de Vesta , entretenu par «es prêtresses.
C'est d'Honorius que le; paganisme reçut le coup mortel en Occident. Ce prince , par des lois de l'an 398 et. de Tan 399 , défendit les sacrifices , les rites publics , et toutes les eëre'monies entachées de superstition. Alors les temples se fermèrent réellement , les autels cessèrent de fumer et d'être arrose's du sang des victimes. Bientôt St-Augustin put dire avec verilé : « chaque jour l'on voit tomber, dans presque* « toutes les cite's, ces théâtres , cavernes de honte j. et ces « professions publiques de crime; chaque jour on voit s'e'i< crouler ces forum, ou ces enceintes dans lesquelles les «< démons étaient adorés (1). w
On se tromperait cependant si Ton croyait que , aussitôt après la publication de ces lois , lion vit partout les chrélicrts s'armer du marteau , et courir avec fureur à la destruction de tous les temples et de toutes les idoles> en disperser sur le sol les riches débris. Quoique tout acte public d'idolâtile fût interdit, le paganisme exista et se défendit enco3?e longtemps , réfugié dans le foyer domestique, dans le cœur et dans l'esprit des païens , toujours nombreux et puissants , et retranché demère les moeurs et les usages antiques. Par l'influence d'une longue habitude il exerçait , même sur une foule de chrétiens , le plus grand empire. Protégés par le respect dont ils étaient entourés depuis des siècles , la plupart des temples et des idoles restèrent debout. On a la preuve que , après la prise de P\ome par Alaric, en 410, il en existait encore beaucoup dans cette ville , et qu'ils y subsistèrent jusqu'au-delà du siècle. Ils se conservèrent long-temps aussi dans les provinces. A Vienné parliculière-
(1) Quia per omnes penè civîtates cadunt thèatra , caveœ turpi^
tudinum, et publicœ profesdmes flagitiorum ; cadunt fora , vd ma nia ^ m (luibus dœmonia colebantur. St-Atig. , i!e tons, evang. , 1. 1 , tvol.
ment , vers le milieu du 5« siècle , ou voyait , outre le monument qui fait le sujet de cet article , uu temple oit cent dieux recevaient les adorations des païeiis ^ ainsi que le dit Adon , e'vêque de Vienne , dans sa chronique. Il fut détruit , à la même époque , par St- Sévère ^prêtre Indien , qid , selon le martyrologe du même prélat , étant verni à tienne , y convertit ^ par sa parole et ses miracles^ un grand nombre de païens. J.e même saint balit , sur les fondations de ce panthéon 5 une e'glise dêdiêe à St-Élienne, et ensuite à St- Sevère lui-même. Peut-êlre existait-il , dans ce temps-là , d'autres temples à Vienne.
D'un autre côte' , il était impossible , même à des chrétiens, de considérer avec froideur des édifices qui formaient l'ornement des villes et des campagnes , qui brillaient de tout le luxe et de toutes les merveilles des arts , et dont les beautés élaientle produit des plus sublimes et des plus délicates combinaisons du goiit et du génie. Le zèle aveugle ou exalté pouvait seul n'éprouver pour eux que des sentiments de mé-pris ou d'aversion. L'une des plus précieuses richesses de l'état, ils étaient susceptibles de s'appliquer à l'utilité commune. Cette dernière idée dut naturellement s'offrir; car l'on avait toujours vu les temples servir au dépôt des deniers de rétat , à diverses assemblées , et surtout à celles du Sénat, à Rome, et des curies , dans les colonies et les municipes. 11 ne s'agissait que de conserver ces différentes destinations à ceux qui en étaient déjà en possession et de les donner à ceux qui n'avaient jusque-ià reçu d'autre affectation que celle du culte. Pour ne point blesser les yeux du christianisme , il suffisait d'enlever de ces édifices les objets de l'adoration des païens.
Ce sont ces considérations qui portèrent Honorius à rendre la loi du 17 des calendes de décembre 408 (1). Parmi
'ij CgJ. Th. , 1. 10, t. X, 1. V}.
plusieurs autre» dispositions, celte loi ordonna que les temples qui se trouvaient dans les villes^ vu hors des villes ^ seraient appliqués aux usages publics (1); et, comme les autels et les statues des dieux n'e'taient propres alors à recevoir aucun emploi utile, et qu'ils ne servaient qu'à entretenir l'idolâtrie, la même loi prescrivit de r/eVrj/ire les autels dans tous les lieux où. il en existait^ et d*e?ilever les idoles de tous les temples (2). Elle chargea enfin les evêques de veiller à Texe'cution de ces dispositions.
Il paraîtra peut-être fort vraisemblable que ce fut seulement après la publication de celte loi, et pour s'y conformer, que l'on convertit notre temple d'Auguste, de Jupiter et de Livie, en un auditoire de justice, ou en une salle d'assemblée pour la curie. On n'a en effet aucune preuve përemploire du contraire. Quoiqu'il en soit, si la tradition qui lui attribue le nom de prétoire n'est point menteuse , il ne l'a reçu qu'au 5*^ siècle -, il lui a ëtë donne' , sinon dans le langage vulgaire, du moins dans les actes publics, seulement lorsque le culte des idoles n'a plus ètê permis, lorsque les temples, de'sormais soustraits à leur ancienne destination , ont dû perdre jusqu'à leur nom.
Nous ferons ici une observation ayant , selon nous , une grande apparence de ve'rité. L'affectation de noire monument à un usage public, soit après la publication des lois qui ruinèrent le paganisme, soit avant, doit avoir puissamment contribue à sa conservation, si eilen'en est pas la seule cause. S'il fut reste sans un tel emploi , l'on n'eut peut-être jamais entrepris de le restaurer*, l'on n'y eût pas même songe.
(1) OEdificia ipsa tempîonim qiiœ in civitaiibus , vel oppidis , vel extra oppida sunt , ad usmn publicum vandicentur.
(2) Arœ locis omnibus destruantur Simulacrn si qua eîiain mine in
tempUs fanisque consistant , et quœ alicubi riln vel accipo int vcl acci" piunt paganorum , suis éditas evellantur.
Fermë , et abandonné à l'action du temps, il serait de jour en jour tombé en ruines j ses matériaux , épars sur le soi , auraient été employés dans d'autres édifices plus récents , et l'on ignorerait aujourd'liui son existence.
Comme nous l'avons déjà remarque, le respect généralement subsistant pour les temples et pour les usages antiques fit rétablir l'ancienne inscription du monument lors de sa reslauration. Yoici ce que dit M. Beugnot à l'occasion de la vénération dont les temples étaient l'objet, et de l'effet qu'elle produisait sur les Romains long-temps même après l'époque à laquelle nous fixons cette restauration , c'est-à-dire au 6« siècle. « Le choix de l'emplacement d'un temple , la consë- « cralion de cet emplacement , l'élévation et la disposition « de l'édifice , étaient autant d'actes religieux d'une haute « importance , dans lesquels intervenaient le souverain ponte tife et le collège des Augures. Un temple était-il détruit , c( on devait le reconstruire sur un plan exactement semblable « à celui dont on avait primitivement fait usage •, tout chant( gement, toute amélioration étaient prohibés. De là provint c( l'impossibilité oii l'on fut de soumettre à un alignement les (( •édifices sacrés du Forum. Chacun des temples de Rome (( rattachait son origine à quelques faits relatifs à l'histoire (( nationale. Ces idées de consécration religieuse , ces souve- « nirs de l'ancienne gloire parlaient encore à l'imagination « des Romains du 6*^ siècle. Sans doute les églises recevaient « seules leurs prières , et ils ne regardaient les temples que (c comme des tombeaux*, mais ces tombeaux, ils les vénè- (( raient, ils ne souffraient pas qu'on les profanât, et ils ne (( reconnaissaient qii'au temps seul le droit de les détruire (( (1). » Ces observations, aussi savantes qu'élégamment exprimées , et qui , de plus , ont le mérite de la plus exacte vérité , ne laissent point lieu d'ctre surpris qu'au siècle
[i] Voy. l'ouvrage du m«>me auteur cilé plus haut , t. H , p. 299^
olî ait rétabli la dédicace de notre monument. Quant à la forme de celui-ci, on peut juger que l'influence des mêmes sentiments et d'une longue habitude eût également engagé à la reproduire fidèlement, dans le cas même oii , ce que nous ne croyons nullement , la partie conservée de l'édifice primitif eût permis de s'en écarter.
Un autre sentiment non moins profond et peut-être plus puissant que celui qui protégeait les temples , et les défendait contre tout changement ou innovation , concourut avec lui à faire replacer la dédicace ancienne au frontispice du même monument. Ce fut la vénération que les Romains avaient vouée aux empereurs et aux membres de leur famille , soit pendant leur vie , soit après leur mort, et qu'ils conservèrent toujours. Elle se manifesta, comme l'on sait, pendant le triomphe du paganisme , par divers signes extérieurs , tels que les autels , les temples, la consécration, les sacerdoces clablis en leur honneur , le tilre de dieu qui leur élait donné , et l'usage de jurer par le génie du prince régnant. Celte espèce d'adoration sut résister à la victoire du christianisme. Ainsi plusieurs empereurs chrétiens furent encore consacrés après leur mort^ tels sont Constanlin, Constant, Constance, Jovien , Valentinien l^^. Les mêmes empereurs , ainsi que Valens, Gralien , Valentinien jeune , Théodose I*^^, Arcadius, Honorius , ont le titre de dieux , diui , dans le code Théodosien , publié vers l'an 438 (1). Il est donné à Théodose II , et a Valentinien III, mort en 455, dans le code Justinien , publié en 533. Tous les empereurs chrétiens souffraient que, de leur vivant, en leur parlant ou en leur écrivant, on les qualifiât de DIVINITÉ (/277me;2), comme aujourd'hui nous qualifions les souverains de MAJESTÉ. Bien plus , ils se donnaient eux-mêmes ce titre dans les actes qui émanaient de leur autorité , comme on le voit par l'exemple de Justinien .
(1) Oiîîiph. l'aiiviiî, . (.'ivita? Rom. . pp. 83 seq..
Ces acles, par une conséquence logique, étaient nommés CÉLESTES ou DIVINS ORACLES (cœlestia ou divina oraijiila) (1). Eu \^effet , c'était ordinairement par des oracles que, dans l'antiquité, les dieux étaient censés communiquer leurs volontés aux hommes.
On ne doit donc pas être surpris de voir reparaître sur noîre monument , au siècle , les tilres de dieu et de déesse , donnés à Auguste et à Livie. lis n'offusquèrent personne alors parce que l'on y était habitué. Bien loin de là , l'on aurait cru manquer à un devoir essentiel en ne les rétablissant pas. On considéra l'obligalion de leur restitulion comme une loi sainte et sacrée-, et, pour entrer autant que possible dans l'esprit du temps , l'on eut pensé faire une offense à la divinité de l'empereur régnant en montrant du mépris pour celle d'Auguste , fondateur de l'empire, et pour celle de Livie, son épouse. Mais les lois étaient contraires au rétablissement du nom de Jupiter dans la même inscription-, et si l'on eût tenté de l'y placer de nouveau , les évêques ayant mission de surveiller l'exécution des lois rendues contre le paganisme , celui de Vienne n'eût point manqué de s'y opposer.
Si nous ne nous abusons point , les observations développées ci-dessus répondent victorieusement aux objections qui pourraient être faites, i*^ contre l'âge attribué par nous à la restauration romaine de notre monument ^ 2° contre le
(i) Symmach. , lib. 10, episl. 34 , 47, S8 , 21 , 3o , 1. 10 et 11. C. dg
sacros eccles., 1. 3; c. de emancip. liber..
Cette espèce de consécration et d'adoration, l'un des «sages transmis par les païens au ciiristianisme , se moiitrait de diverses manières dans le langage. Ainsi Eiitrope , adressant son abrégé de l'histoire romaine à Yalens , empereur chrétien , lui dit : lit tranquillitaiis tuœ mens divina lœtari , etc.. Symmaque , écrivant à ïhéodose , se sert des expressions suivantes : cœlesti mansuetudini vestrœ.... divinis sensibus vestris (epist,
47) divinœ clementiœ vestrœ...... œtarnitas vcstra.... (epîst. 49}, dï~
aiids scini'tionibus vestris consiUo cϔcsti.... [episl, 21),
î ëlablissemenl , à la même époque, de rinscriplion telle qu'elle a ele' retrouvée sur la frise et l'archilrave du frontispice. Elles nous paraissent de naîure à dissiper tous les doutes. Nous ajouicrons cependant que la suppression du nom de Jupiter, dans Tinscriplion, est contemporaine du rétablissement de celle-ci. On ne peut la supposer poslericure. On ne peut pre'tendre que le nom dont il s'agit ait d*abord ële rétabli avec le reste , et ensuite enlevé. L'ëtat de la pierre , à la place qu'aurait dû occuper le même nom , indique en effet qu'aucune lettre n'en a jamais êlê arrache'e , qu'il n'y en a jamais existe , ainsi que nous l'avons remarqué précédemment. Dans le cas contraire , les lettres composant le nom de Jupiter (lOVI) eussent laissé des traces : on verrait les trous ayant servi à les fixer tandis que ceux que l'on observe au même endroit sont sans rapport à ceux d'aucune lettre , et ne peuvent avoir servi qu'à fixer un ornement figurant probablement un aigle.
Depuis la fondation de notre temple d'Auguste et de Livie jusqu'à la restauration qui en fut faite au 5^ siècle , c'est-à-dire dans l'intervalle de plus de trois siècles et demi , ce monument reçut, sans doute, différentes réparations plus ou moins considérables j mais il est à croire que la restauration dont il s'agit ici , la seule qui ait laissé des traces, et que nous connaissions, fut la plus importante, et aussi , sous le rapport bisîorique , la plus remarquable. Voici les conjectures auxquelles nous conduit la discussion précédente. Dans les premières années du 5*^ siècle , la partie de notre édifice qui était la plus légère , et la moins susceptible de résister aux efforts du temps , celle où des colonnes isolées portaient tout le fardeau de l'entablement, se trouva dans un état de grande dégradation. Soit que ce ïùi l'effet de la vétusté , soit celui d'une cause extraordinaire , telle qu'un Irembîement de terre , elle avait peut-être même
ëtë renversée, ou fortement ébranlée. Quoi qu'il en soit, cet édifice ne pouvait long-temps étaler d'ailligeanles ruines dans le lieu le plus apparent et le plus fre'quenlë de la ville. La gloire de la cilë , Tulilile publique, les souvenirs inle'ressanls qui s'y raliachaient , la vénération dont , depuis des siècles, il ëlait Tobjet , rornement qu'il ajoutait au forum , parlaient trop vivement en sa faveur au cœur de tous les Viennois.
Quoiqu'il eût ëte' consacre' par un culle proscrit, la souillure de l'idolâlrie s'effaçait aux yeux de tous , même à ceux des plus zëiés chrétiens , devant le respect commande par la mémoire d'Angusie et de Livie. Aucun n'eut voulu vouer à l'oubli les honneurs rendus autrefois à l'un et à l'auîre. Tous se rappelaient avec reconnaissance les bienfaits dont Vienne ëiait redevable aux empereurs. Le palais ëlevë à ces princes dans celle cilë ne permettait pas d'ignorer le séjour que plusieurs y avaient fait. Le plus grand nombre des habilanîs avait vu Valenlinien ïl , qui y përit en 392, et quelques-uns, le cëlèbre Jullien, que sa faiblesse à retourner aux idoles lit surnommer l'Apostat, et qui y passa , n'ëtant que Cësar , l'hiver de 3Ij5 à 336. Ces circonstances partie ulières fortifiaient chez les Viennois l'attachement et le respect généralement portes à la majesté impériale. Le chrisliiuiisme dominait, il est vrai, extérieurement, et son etineml était contraint de cacher ses superstitieuses pratiques-, mais l'esprit païen exerçait toujours secrètement son empire, surtout dans la curie. Les chrétiens, qui formaient le petit nombre , en subissaient le joug dans beaucoup de choses. La consécration païenne du monument ne fut donc point un obstacle opposé à l'utilité , à la gloire de la cité , au respect des empereurs qui réclamaient sa restaura lion. Celle-ci fut donc mise en délibération. Les magistrats impériaux, le Sénat, car Vienne alors en possédait un comme beaucoup d'autres villes des Gaules , enfin l'évêque , en disentèrent les conditions. L'on mit d'accord ce que commandait
raltachemeiit aux règles et aux usages antiques dérivant du paganisme, avec ce que prescrivaient les loi:J dictées par le culte dominateur.
Les Viennois virent avec joie une nouvelle construction remplacer les ruines qui avaient attriste' leurs regards , se lier parfaitement aux parties conservées de l'antique édifice^ et reproduire avec la plus grande exactitude l'ordonnance et le plan primitifs. Leur profond respect pour les usages observe's jusque-là n'en fut pas moins satisfait en voyant reparaître l'inscription sur ie frontispice, lis s'applaudirent du rétablissement de celle-ci en songeant qu'il attestait leur vëne'ration pour la majesté impériale , et montrait qu'ils étaient fidèles à l'adoration consacrée par les siècles, autant que par les décrets du Sénat , envers Auguste et sa maison divine. Malgré les changements introduits dans les idées pM* le christianisme, le pouvoir d'une longue habitude ne permit pas d'apercevoir rien d'impie dans la restitution d'une dédicace en l'honneur du fondateur de l'empire , et de son épouse , ilans laquelle leurs noms sacrés étaient accompagnés des titres ordinaires de dieu et de déesse. Un nom seul , un nom long-temps redoutable , en avait disparu : celui de Jupiter. Ce fut, pour les uns, une douloureuse concession faite à la religion nouvelle, par obéissance au prince et aux lois ; pour les autres , le signe du triomphe de leur culte qui , après avoir conquis la liberté au prix de beaucoup de sang et de tourments, déclarait que cette liberté n'appartenait qu'à lui seul. A la satisfaction des païens, un aigle , les ailes dé- ])loyées, remplaçait le nom de Jupiter. Le noble oiseau y parut comme l'emblème de l'empire , et comme celui de la consécration de laquelle Auguste et Livie tenaient leur divinité; mais, formant aussi l'attribut du Roi de l'Olympe , il le représentait à leur pensée , et les consolait de l'absence de son nom. Celui- ci leur était d'ailleurs assez clairement rappelé par les titres de trh-hon et de très-cfrand ^ OPTIMO ?
MAXIMO, les plus vënéres de ceux qui n'apparlenaieni qu'k Jupiter, et qui avaient e'té aussi rétablis par condescendance pour le désir de remettre Te'difice dans son e'tat primitif, par respect, pour rattachement aux usages et aux lois de la consécration des monuments. Ces attributs dans l'inscription, succédant au nom d'Auguste , pouvaient , par une interprétation purement litte'rale, s'appliquer à cet empereur. Les chrétiens se contentèrent de cette disposition qui sauvait les apparences , tandis que les païens , n'ayant point encore oublié le rituel de leur culte , les donnaient à Jupiter. Mais rien ne put adoucir le chagrin de ces derniers de voir la statue du père des dieux arrachée de son temple, et peutêtre dès-lors brisée^ de voir détruire les trois autels placés devant le frontispice, et avec eux tout espoir d'y faire jamais fumer l'encens , et briller la llamme des sacrifices. Il leur fallut bien se soumettre à celte conséquence inévilable des lois rendues contre leur culte décrépit et tombant en ruine. Quant aux statues d'Auguste et de Livie , nous croyons qu'elles continuèrent à orner la cella ou salle intérieure jusqu'à l'époque où les mêmes causes firent enlever aussi les lettres de bronze formant l'inscription.
Quelque peu considérable que fût Tenlreprise qui rendait au forum de Vienne son plus bel ornement, le temps n'était plus où cette ville exécutait avec facilité, et comme en se jouant, les plus grands travaux, les plus colossales constructions , où elle ne redoutait aucune dépense pour les achever et pour les porter à leur perfection. Elle se ressentait alors de l'état d'épuisement dans lequel se trouvait l'empire romain. Celui-ci, dans ce temps , par les vices inhérents à sa constitution politique et à son administration , par la faiblesse des princes , et par le malheur des circonstances , était entraîné dans une inévitable ruine.
Les Gaules, à leur détriment, avaient vu la révolte de
Maxime , n^e dans la Gramic-Brelagne , s'ëlendre dans toute* leurs provinces , renverser Gralien , et e'taldir le règne d'un usurpateur. La mort de Valentinien , e'irangie' à Vienne par ordre d'Arbogaste., et Tusurpalion d'Eugène, ne leur furent pas plus favorables. Ces révolutions successives , en appesantissant sur elles le fardeau des charges, déjà si lourd , laissèrent les villes sans force et sans énergie , et les rendirent incapables d'exécuter de grands projets.
Après avoir respiré pendant les premières années du gouvernement faible et mal assuré d'Honorius, après avoir joui au moins de la paix pendant leur durée , les Gaules , d'abord effrayées de Finvasion des Golhs en Italie , eurent bientôt à souffrir elles-mêmes d'un pareil malheur. Les Vandales , les Suèves et les Alains traversèrent le Rhin le 31 décembre de l'année 406 , et parcoururent sans obstacle tout le pays entre ce fleuve et les Pyrénées, le couvrant d'incendies, de ruines et de saog.
Nous n'examinerons point ici une question que les documents écrits laissent indécise , savoir : si Vienne subit en cette circonstance le sort affreux de tant d'autres villes. Mais , soit qu'elle n'ait pu y échapper , soit que les habitants , en sûreté derrière leurs remparts , n'aient vu que de loin les flammes allumées par la fureur des Barbares , elle dut participer à la profonde misère qui suivit tant de dévastations.
Les événements postérieurs ne purent rendre sa position meilleure. Bientôt une nouvelle révolte des troupes romaines dans la Grande-Bretagne envoya dans les Gaules un nouvel usurpateur. Constantin, après s'être rendu maître d'une partie de ce dernier pays, fut obligé de se défendre contre les généraux d'Honorius , qui l'assiégèrent dans Valence. Délivré par les siens , il vit, peu après , Géronce , l'un d'eux , se révolter contre lui en Espagne , lui nommer un successeur , et venir l'attaquer. Pendant qu'il se tenait enfermé dans Arles. Géronce
marcha cohtre son fils Constant ^ qui était a Vienne , s'empara de lui, et le fit mourir. La pénurie des documents iiistoriques sur cette époque ne permet guère de décider si Vienne soutint alors un sie'ge , ou bien ouvrit ses portes sans avoir fait aucune résistance.
Soit que l'on fixe ses regards sur les e'vènements que nous venons de rappeler, soit qu'on les promène sur ceux dont les Gaules furent postérieurement le théâtre , tels que l'usurpation de Jovin, l'invasion des Visigoths, la re'volte des peuples et des cile's , la guerre d'Atlila , l'envahissement successif du pays par les Burgondes et les Francs, jusqu'à sa séparation définitive de l'empire, l'on y verra des causes nombreuses d'appauvrissement pour les villes.
C'est à celte diminution progressive de leurs ressources que nous attribuons l'inachèvement de la partie reconstruite du temple d'Auguste et de Livie. Nous avons fait remarquer phis haut que les mouillons et les rosaces de la corniche ne sont point sculptes, comme ils devraient l'être. Le manque de fonds, résultat de la situation du pays, nous en paraît la véritable cause; car il serait invraisemblable que, après avoir terminé les chapiteaux et les cannelures des colonnes , les Viennois eussent jugé peu important de terminer aussi les rosaces et les modillons de la corniche.
Mais à quelle époque du 5« siècle fixera-t-on la restauration dont il s'agit ici? Elle ne peut, selon nous , se placer qu'avant l'invasion de 406 , ou dans le petit nombre d'années pendant lesquelles , depuis la mort de Jovin , en 413, jusqu'à l'occupation complète du pays par les Burgondes , Vienne jouit de quelque repos, tandis que l'agitation et l'anxiété régnaient autour d'elle. Dans la première hypothèse , vers laquelle nous inclinons . le terrible événement dont nous avons parlé vint suspendre tous les travaux, et entr'autres ceux de notre monument. Les modillons et les rosaces restèrent inachevés. Dans l'autre hypothèse , quelque événement
désastreux, facile à concevoir, vinl également mellre obstacle à leur sculpture.
Quoi qu'il en soit , cette restauration ne saurait être attri buée à un autre siècle que le cinquième. Indépendamment de la preuve qui ressort du caractère de Tarchitecture , Talvsence du nom de Jupiter dans l'inscription offre , il nous semble , un indice certain de sa postériorité aux lois d'Honorius , rendues contre l'exercice public du paganisme , c'està-dire aux années 398 et 399. D'un auîre côté, Toccupation de Vienne par les Burgondes , qui eut îieu vers l'an 475 , ne permet guère de supposer ia même restauration faite après cette dernière date. L'inscription n'eût probablement point alors été rétablie. Le christianisme , par sa propre énergie , et favorisé par les circonstances , avait fait de rapides progrès, et le temple d'Auguste et de Livie avait dès-lors changé de destination , comme nous allons l'expliquer.
HISTOffiE DU MONUMENT DEPUIS LE 5^ SIÈCLE JUSQU'EN 1793.
Privé jusqu'ici de documents écrits pour composer Thistoire du temple d'Auguste et de Livie, nous n'avons eu d'autre secours que l'étude du monument : lui seul nous a révélé tout ce que nous en avons dit. C'est , comme on l'a vu , en conférant les données qu'il fournit avec celles qui se recueillent dans les écrivains anciens et modernes qu'il nous a éié possible de retrouver un petit nombre de faits qui s'y rapportent. Quant à ce qui nous reste à faire connaître , les documents peu nombreux et peu développés dont il nous est permis de disposer ajouteront peu de choses aux témoignages du même édifice. Si, comme nous en sommes nous-
même convaincu , cette disette de matériaux laisse beaucoup à dç'sirer dans nos reclierches , nous ne croyons cependant point que nous eussions dû nous en abstenir.
Lorsque les siècles et les rëvolulions ont accumulé leurs empreintes sur les monuments, faut-il fermer les yeux pour ne les point voir , doit-on e'viter de remarquer les faits qui en découlent comme des conséquences de leurs principes? Nous ne le pensons pas. L'on ne saurait, il nous semble, condamner les efforts qui tendent à soulever le voile épais dont s'enveloppe le passé , et à réparer autant que possible le silence de Thistoire. Tout ce que Ton a droit d'exiger dans les tentatives de ce genre , c'est qu'elles ne dégénèrent point en vains caprices d'imagination, que l'on n'élève point ûu hasard un édifice fantastique sur les nuages j mais que, fidèles aux règles de la critique et de la raison , et bâtissant sur une base solide, sur des faits positifs et incontestables, on reste toujours dans le vraisemblable, et l'on ne donne point comme prouvé et certain ce qui n'est que conjectural.
Nous ne prétendons point , au reste , imposer notre conviction , ni revendiquer le privilège de l'infaillibilité. Nous avons rejeté la méthode de l'alïirmation sans discussion et gans autorité , si commode pour l'écrivain léger, ou dépourvu de bonne foi. Chacun peut suivre le fil qui nous a guide'. Nous sommes-nous égaré ? Nos observations manquent-ellea d'exactitude, nos inductions de justesse, nos conjectures de fondement? Nous est-il échappé quelques-uns des éléments qui devaient concourir à la solution des diverses questions que nous nous sommes proposées ? N'ayant rien dissimulé, il sera facile de reconnaître les fautes oîi nous serons tombé. Nous le disons sincèrement : nous verrons avec plaisir re-^ lever nos erreurs , et nous accueillerons avec empressement toutes les rectifications qu'apporteront à ces essais les observalions , les recherches et les découvertes nouvelles y çar
le principal objet des travlaux archéologiques nous paraît devoir ê ire la vérité. „
L*un des plus grands obstacles aux progrès du christianisme et à la destruction de ridolâtrie fut , dans TOccident , rattachement à la solennité et à la pompe des cérémonies du paganisme. On le comprit enfin , et au 5^ siècle l'on fit entrer dans le nouveau culte plusieurs usages de l'ancien. De même, en considérant la vénération du peuple pout les^ temples, on se décida à les convertir en églises. On parvint ainsi à détacher du culte si attrayant des idoles une foule d'hommes pour qui la religion est toute dans la forme extérieure , et Ton transporta aux églises le respect dont les temples étaient l'objet. On jugea avec raison que , pour anéantir l'ancienne superstition, l'essentiel était moins de convaincre d'abord les esprits que de frapper les imaginations, moins de faire du premier coup de vraM>chréliens que d'amener graduellement , et par une transition qui ne fût point trop brusque , le plus grand nombre possible de néophytes dans le giron de l'église. Leur foi , d'abord grossière, ne pouvait manquer de s'épurer avec le temps, et par les travaux persévérants du sacerdoce. C'est une chose généralement connue qu'il existe encore à Rome plusieurs temples païens convertis en églises , et que beaucoup d'églises ont été élevées sur les fondements d'autres temples. « Il « n'est aucun pays , dit M. Beugnot dans l'ouvrage précé a demment cilé^. où l'on ne trouve dé pareils exemples. Il t( faut remarquer, ajoule-t-il, que presque tous ces chan- « gements ont eu lieu à la fin du 5*^ siècle. s>
C'est aussi vers cette époque , selon nous , que les chrétiens établirent les cérémonies de leur culte dans le temple d'Auguste et de Livie , de Vienne. Nous n'émettons pas une opinion nouvelle *, car Chorier, en parlant du même monument , a déjà dit : <« Ce qui avait été le temple de la Justice ,
« sous tes ilomains , deviiit un temple plus sacre âous le^ (c Bourguignons. Le preloire fut la chapelle de leurs rois c< (1). » Cet auteur a néglige de citer les autorités sur lesquelles s'appuie son allégation. On n'a cependant aucun motif de la supposer sans fondement -, et un fragment des^ écrits de St-Avite , évêque de Vienne 5 que nous citerons plus bas 5 semble la confirmer. , . , . i.^
: Nous l'avons déjà dit, les Burgondes ou Bourguignons y peuple venu d'au-delà du Rhin, occupèrent notre ville vers l'an 475. A cette époque où l'autorité romaine expirait dans les Gaules , et où l'empire d'Occident allait s'éteindre , ils s'emparèrent de tout le pays compris entre celui qu'ils pos-: sédaient déjà vers les Alpes, et le Rhône. Vienne resta en leur pouvoir jusqu'en 534^ alors le dernier de leurs rois fut défait dans une bataille, et dépouillé de ses états par les enfants de Clovis. Ce ne fut point sans faire éprouver une douleur bien vive aux anciens habitants que les Burgondes, à leur arrivée , se répandirent dans les campagnes et dans les villes , et qu'ils s'emparèrent du tiers des terres , ainsi qu'il avait été convenu. Les Viennois ^ élevés et nourris dans la politesse romaine^ eurent d'abord de la peine à supporter l'aspect de ces hommes grossiers , à haute stature , à longs cheveux , grands mangeurs , et auxquels l'habitude de se nourrir d'ails et d'oignons, et celle de se graisser la tête de beurre rance, donnaient une odeur repoussante. Chaque jour se renouvelait le chagrin de les avoir pour
(]) Chorier, Aiitvi- de Viemie, liv. 1, ch, 13, page 99 de rédition
(le 1828. ■ • ■ ■ - '^^'^ •
Le célesllii Biibois, celui qui a ie premier publié tes Antiquités dè Vienne i paraît avoir eu la même opinion; car il dit, en parlant du
même édifice : Iirer , paj^anilale senescesiie , in hnnoreM hcatœ Mnridt fr i-nsmutata. Joh. à Bosco , Vien. aotiq. , p. IK . . .
maîtres eu les voyant ëpars ou groupes sur le forum , assis ou couches sous les portiques et sur les degrés des temples ^ faisant retentir un langage dur, que l'on ne pouvait comprendre, et des chants aigus et sauvages qui ne pouvaient charmer des oreilles romaines. L'empire d'Occident était arrive aux faibles et derniers efforts de l'agonie. 11 n'y avait plus de secours à espérer. 11 fallut se soumettre à la nécessité de recevoir de tels hôtes , qui ne prenaient eux-mêmes que le titre de patrons, et trouver quelque consolation dans la pensée qu'ils étaient les plus doux de tous les barbares répandus dans les Gaules,
Leurs rois, comme souverains , échangèrent leurs tentes ou leurs cabanes contre les somptueux palais des RomainSi Quand ils résidaient à Vienne ils habitaient, selon Chorier> l'ancien palais prétorial, auparavant la demeure des pré^ sidents de la province Viennoise , et situé sur l'un des côtés du forum , non loin du temple d'Auguste et de Livie. Son emplacement est occupé aujourd'hui par le Palais de justice.
Les Burgondes embrassèrent la foi catholique vers l'an 417 , pendant qu'ils étaient encore sur les bords du Rhin. Ils la quittèrent pour l'arianisme vers l'an 440. Tant qu'ils furent orthodoxes, ils assistèrent aux cérémonies du culte dans les mêmes églises que les anciens habitants -, mais quand l'arianisme, peut-être plus en rapport avec leur première idolâtrie , les eut séduits , il leur fallut des églises particulières. Fidèles h leurs principes de modération, ils en bâtirent, et ne s'emparèrent que d'un petit nombre de celles qui appartenaient aux catholiques.
Ce fut sous la domination des Burgondes , de l'an 490 à l'an 5^ , que St-Avite occupa le siège épiscopal de Vienne. Homme éloquent et savant pour le temps où il vét:ut , il joua un rôle important par ses vertus , par ses talents , et par smi zèle ardent pour la foi orthodoxe. Une partie de ses écrits-.
heureusement échappée k l*aclioii du temps , a été imprimée par les soins du P. Sirmond. Elle consiste en lettres, en fragmenîs de discours , et en poésies. Ce que l'on y cherche le plus avidement , ce sont les faits historiques , et l'esprit du siècle où ils ont été composés.
Voici la traduction littérale du fragment de ses écrits dont nous avons parlé, et qui paraît évidemment avoir fait partie d'une homélie prononcée à l'occasion de la consécration au culte orthodoxe d'un ancien temple païen qui avait servi d'église aux Ariens : « Pourquoi l'antiquité me vanterait-elle « son Moïse pour avoir autrefois , par la vertu d'un certain « bois, adouci des eaux amères? Ou bien son Élisée, non « moins grand par ses mérites , pour avoir corrigé l'amer- « tume d'un mets rustique en y répandant de la farine? Qui «( ne juge ces faits merveilleux? Et cependant pareil pouvoir
« a été donné aujourd'hui à votre prêtre... H y a certes
« presque moins de mérite à changer les créatures par la a prière qu'à entjager le créateur à entrer dans un temple (( après en avoir chassé son ennemi. La hideuse erreur des « Ariens , nos voisins , occupe ici la place de celle des Gen- « tils *, et si , par cas fortuit , il ne s'y rencontre plus de «c païen qui veuiile que l'on adore plusieurs dieux , l'héré-
<f tique se plaint de ce qu'on n'y prie qu'un seul
u Pourquoi celui qui invoque en vaîn le nom du Christ se « plaint-il qu'un lieu qui a été fermé aux idoles se soit outt vert aux vertus? Personne n'est repoussé de la commute nauté du salut. Qu'avec ceux qui sont dans la voie du c( bonheur éternel chacun jouisse de ce que nous n'avons a pas voulu partager avec des hommes perdus. Nous interi( disons les portes des temples aux cultes impies. Nous les a ouvrons à leurs sectateurs qui veulent se convertir. Qu'il « vienne donc chercher ici l'unité quiconque a été aupara- « vaut partisan de la pluralité *, qu'il reconnaisse maintenant « le Christ ^ qui est notre pierre , quiconque a adoré ici
« long-temps des pierres. Ou a brisé l'autel servant aux « sacrilèges , on a élevé un autel pour les saints sacrifices
Dans ce qui a été imprimé des œuvres de St-Avile on remarque les litres de plusieurs discours ou homélies que !e prélat prononça dans diverses circonstances, et, immédiatement après , quelques fragments des mêmes discours , rangés sous des chiffres qui paraissent correspondre à ceux des titres. Le fragment que nous venons de rapporter est placé sous le chiiTre 2. Celui des titres , qui porle aussi le chiffre 2, est ainsi conçu : Dicta ïn hasil'icd sunctœ Mur}œ\) <« pro- « noncé dans l'église de Ste-Marie. )> Or, on n'a jamais connu à Vienne que deux églises dédiées à la Vierge. L'une était située sur la rive droite de la Gère, et rien ne témoigne qu'elle fût précédemment un temple. L'autre, plus ancienne, était justement le temple d'Auguste et de Livie. Ces deux circonstances , celle de la dédicace à la Vierge , et celle de la destination primitive au culte des idoles, qui se rencontrent et dans ce dernier temple et dans celui dont il s'agit dans le
(1) Quld mihi laudet antiquus Moysem suum aquas ah evo asperas îiyno castigante dulcasse? Quld Elisœum , virtute non imparern, agres^ tis cibi amaritudine plénum lebetum medici farris infusione condidisse? Rœc qu'idem gcsta exempli adrnirahilis fuisse qtiis nesciat? Sed non mi-
nùs hodiè vestro datum est sacsrdoti Cûm minons pœnè virtutis
Ht creaturas orando convertere quàm , hosîe depuiso , creatorem œdibns invitasse. Implet hicjwrro gentilium vices vicinantium Ârianorum tur-^ bidus livor. Et si paganus Jnc fortè jàm deest qui plures deos velit ex-
coli , gémit hœreticus , qui unum conspicit exorari Quld ingemiscat
Christi vacuus nominator locum numinibus interclusum patuisse virtutibus? Nullus à salutis consortio prohibetur. Sit eis pariter commune cum suivis quod hactenùs nostrum noluimus esse cum perditis. Pro fards cultibus claustra damnamus , conversuris cultoribus templa patefacimus.. Expetat ergo hic solidum quisquis amaverat antè divisum ; recognoscat nunc Christum petram quisquis hîc dudùm saxa vencratus est. Sacri^ legiis ara pçrit , venit ara sacrificii-s*
fragment d'homëlie cite plus haut , semblent laisser peu de doute sur Tidenlite de ces deux églises (1).
Nous croyons donc , jusqu'à preuve contraire , que , vers îa fin du 5* siècle ^ peut-être même dès le moment de Toccupalion de Vienne par les Burgondes , les chrétiens orthodoxes suivirent l'exemple donne k Rome et dans beaucoup d'aulres villes; qu'ils établirent leurs cëre'monies religieuses dans le temple d'Auguste et de Livie. Les rois burgondes n'y mirent aucune opposition. Mais, selon une conjecture qui nous paraît vraisemblable , l'un d'eux , pendant son séjour à Vienne , voulut assister au service divin dans cet oratoire , situé auprès de son palais , et le faire célébrer par des prêtres de la secte arienne, à laquelle il était attaché. Dès-lors les catholiques s'en éloignèrent avec horreur.
L'époque qui vit convertir ce temple en église vit aussi ,
(1) Nous devons , par respect pour la vérité , donner les explications suivantes. Le P. Sinnond , dans une note sur les frag^ments d'iiomélies dont il s'agit, déclare qu'il y a tant de confusion dans le manuscrit d'où il les a extraits , qu'il est difficile de rapporter chacun au titre qui lui appartient. Il n'en excepte qu'un, qui n'est pas le 2% mais le 6''. 11 suit de là que nous ne pouvons nous-mème rapporter avec certitude ce frag^ment 2^ au titre 2®. — D'un autre côté, ei ce titre indique que l'homélie a été prononcée dans la basilique de Sle-Marie, il ne désigne point, comme quelques autres , le lieu où était située cette église. 11 en résulte que l'on ne peut non plus affirmer avec assurance qu'il s'agisse d'une église de Tienne. — L'on ne saurait cependant ne point remarquer le rapport frappant qui existe entre l'église dont parle Sl- Avitc dans le fragment n" 2 , et le monument qui fait le sujet de cellQ dissertation. L'un et l'autre ont été successivement temple païen et église chrétienne ; le temple d'Auguste et de Livie a été dédié à la Vierge Marie comme celui dont il est question dans le titre 2*. Si le caractère de la certitude manque aux elTorls du P. Sirmond pour référer chaque fragment à sou tiîre , l'on doit convenir que , à en juger par le singulier rapport dont nous venons de parler , le fragment 25 appartient très-probablement au titre 2^
«ans doute , arracher les lettres de brônze qui formaient l'iuscription, ainsi que Taigle qui y avait pris la place du nom de Jupiter. Le paganisme , alors sans influence , et ayant perdu presque tous ses sectateurs , n'imposait plus aucune déférence. Le déclin de ses forces avait suivi celui de l'empire, tandis que le christianisme , en se soumettant les Barbares , avait acquis plus d'ascendant , et était devenu l'asile de tous ceux qui cherchaient appui et protection contre la violence. Rien ne devait dès-lors empêcher de faire disparaître jusqu'aux dernières traces d'un culte impie, ni les égards qu'imposait autrefois un parti puissant , ni le respect dû à une autorité qui n'existait plus. Les vœux de la politique durent être alors d'accord avec ceux de la religion. Les nouveaux dominateurs ne pouvaient avec plaisir voir subsister les marques d'un pouvoir dont ils occupaient la place. Aussi enleva^t-on non-seulement l'inscription du frontispice , mais encore les statues d'Auguste et de Livie , qui, vraisemblablement 5 s'étaient jusque-là conservées dans la cella.
Pendant que les Ariens possédaient cet édifice , il fut peutêtre le théâtre d'une scène sanglante , dont l'histoire nous a conservé l'odieux souvenir. Gondebaud , l'un des rois burgondes , éprouva , par la trahison de son frère Godégisile , une déroute complète dans une bataille que Clovis lui livra près de Dijon. Obligé de fuir , il traversa rapidement ses états , et alla s'enfermer dans Avignon. Après un long siège, il lit sa paix avec le roi des Francs , et, animé par le désir de la vengeance , autant que par celui de s'emparer des états de son frère , il vint attaquer celui-ci dans Vienne. On sait qu'il prit cett^ ville lorsqu'on s'y attendait le moins , en inli'oduisant secrètement des troupes dans l'intérieur par les aquéducs antiques. Sans doute , en ce moment , Godégisile î>e confiait en la force de ses remparts et dans Iti vigilance
de ses soldais. 11 était loin de soupçonner la possibilité d'une surprise , et se trouvait relire dans son palais , dont nous avons fait connaître la situation. Inopinément attaqué , se Voyant dans l'impuissance de se défendre , il se réfugia, avec un évêque de sa secte , dans une église qui, selon l'histoire» appartenait au culte arien, et où ii se croyait en sûreté sous l'aile protectrice de la religion. 11 ne nous paraît point invraisemblable que ce fut dans le temple d'Auguste et de Livie , qui devait être l'église la plus voisine du palais , si celui-ci était en effet situé sur l'emplacement désigné , et qui était peut-être , dans Vienne , la seule où les Ariens célébrassent leurs cérémonies. Il espérait y trouver un asile respecté', mais Gondebaud avait déjà donné, dans la même ville , des preuves d'une cruauté pour laquelle rien n'est inviolable et sacré. Après un premier siège de cette ville, il avait fait périr deux de ses frères, l'épouse de l'un d'eux , et deux de ses neveux. Godégisile et l'évêque arien furent massacrés au pied de l'autel (1). Cet événement se passa l'an 500.
Ce Gondebaud , tout souillé du sang des siens , fut arien zélé , bâtit des églises aux gens de sa secte , et s'occupa beaucoup de conlroverse religieuse. Il entretenait une correspondance suivie avec St-Avite , dans laquelle celui-ci s'efforça de le convaincre de la supériorité de la foi orthodoxe sur la sienne. 11 consentit même à ouvrir entre les évêques ariens et ceux des catholiques une conférence qui fut sans résultat. Combattu par des motifs politiques qui l'engageaient à se faire aimer des derniers , et par ceux qui lui faisaient craindre de déplaire aux siens , il demanda au saint évêque de Vienne de lui administrer en secret le baptême des convertis. Mais le prélat refusa , et ce roi mourut arien.
De son vivant , et , sans doute , avec son consentement ^
Greg. Turon. , hlst. Fran. , 1. Il , c. 28 et 3% . h -'^
Sigîsmond, son fils et son successenr , s'ëtalt déjà converti à la foi orthodoxe. A Tavènement de celui-ci , l'an 516 , leâ catholiques se montrèrent dispose's à i'intole'rance envers les Ariens, et voulurent leur ôter leurs e'glises. Viclorius , que Ton croit avoir ëte' ëvèque de Grenoble , écrivit à St-Avile pour lui demander si Ton pouvait affecter au culte orthodoxe les églises de ces sectateurs. Le vénérable prélat de Vienne, dans sa réponse, après s'être attaché à démontrer que la souillure arienne ne pouvait s'effacer , observe à son suffragant que, si les hérétiques venaient à être privés de leurs églises , ils ne manqueraient pas de crier à la persécution , et qu'ils en feraient un juste grief contre leurs adversaires.
c( Il convient mieux à la douceur de la foi catholique , n ajoute-t-il, de souffrir les injures des héréliques et des w Gentils que de leur en faire. Qu'y aurait-il d'aussi alïligeant « si ceux-là même que l'évidence de leur erreur fait périr « allaient se flatter de ce qui a fait les mérites des confes- « seurs et des martyrs (1)? » Il eut été sans doute bien désirer, pour l'honneur de l'humanité et pour celui de la religion , que de si sages maximes eussent toujours prévalu.
Quelque temps après cette lettre , sur l'invitation du pape Horsmidas, fut convoqué le concile d'Epaonne (2). 11 se composa des évêques qui avaient leurs sièges dans les états burgondes -, il se tint du 6 au 15 septembre 517. Parmi les
(1) Cùm cathoUcam mansiietudinem calumnias hœreticorum atqus Gentilium plus deceat sustinere quàm facere. Quid enim tàm duriim , quàm si illi, qui apertâ perversitate pereunt , de confessione sibi aut martyrio blandiantur? — Aie. Avili epist. 6.
(2) Charvet, dans son Hist. de l'église de Vienne, p. 118, prouve, d'après un mémoire de M. Didier, doyen de celle église, que le lieu nommé Épaonnc est celui qui est connu depuis long-temps sous le nom 4'AiboD. D'autres , avec plus ou moins de fondement , indiquent d'autres lieux.
diverses décisions qui y furent portées , on en remarque une qui est conforme aux vues de St-Avite relativement aux églises des Ariens. Elle est renfermée dans le 33« canon. Celui-ci défend expressément d'appliquer au culte catholique les églises des hérétiques. Il établit cependant une exception, savoir: à l'égard de celles que les Ariens avaient enlevées aux catholiques (1). Nous la remarquons comme pouvant confirmer notre opinion : que le temple d'Auguste et de Livie avait été converti en église par les orthodoxes avant d'avoir appartenu aux Ariens.
Après la décision du concile , St-Avite ne craignit pas de céder au vœu de ses ouailles qui redemandaient ce temple. ^ Avec le consentement du roi Sigismond , il le consacra de nouveau , et le dédia à la Vierge Marie, si déjà il ne lui était pas dédié avant que les Ariens s'en emparassent. C'est dans cette circonstance qu'il prononça l'homélie dont nous avons cité un fragment. à
Nos lecteurs nous sauront gre , nous le croyons , d'em- " prunter encore à l'excellent ouvrage de M. Beugnot, auquel nous devons tant, un passage qui se rattache à l'histoire de notre monument , et qui fera connaître sous l'influence de quelles idées a été faite la dédicace dont nous venons déparier.
fc S'il entrait, dit-il, dans les desseins de la Providence « de tempérer les dogmes sévères du christianisme par la « consécration de quelques idées douces , tendres , consotf lantes , appropriées par cela même à la nature fragile de <t l'homme , il est évident que ces idées , quelle que fût leur 1 « forme , devaient contribuer à détacher les derniers païens (( de leurs erreurs. Le culte de Marie , mère de Dieu, semt( ble avoir été le moyen dont la Providence s'est servie pour ; a compléter le christianisme. Après le concile d'Ephèse, les
'1) Yoy. Charvp! , dans l'onvraisfe cité ci-dessus , p. 650, |[
« églises trOrient et d'Occident offrirent à l'adoralion des {< fidèles la Vierge Marie , sortie victorieuse d'une atfaque (( violente. Les peuples furent comme e'blouis par l'image f( de cetle mère divine réunissant dans sa personne les deux (( senliments les plus doux de la nature : la pudeur de la (( vierge, et l'amour de la mère, emblème de douceur, de « résignation , et tout ce que la vertu présente de sublime -, (( qui pleure avec les malheureux , intercède pour les cou- « pables, et ne se montre jamais que comme la messagère t< du pardon ou du bon secours. Ils accueillirent ce culte « nouveau avec un enthousiasme quelquefois trop grand , (( puisque pour beaucoup de chrétiens ce culte devint le (c christianisme tout entier. Les païens n'essayèrent pas c( même de défendre leurs autels contre les progrès du culte « de la mère de Dieu. Ils ouvrirent à Marie des temples (( qu'ils avaient tenus fermés à Jésus-Christ , et s'avouèrent c( vaincus. A la vérité ils mêlaient souvent à l'adoration de t< Marie ces idées païennes , ces vaines pratiques , ces suce perstitions ridicules dont ils ne semblaient pas vouloir se (( séparer ; mais l'Église s'applaudissait cependant de les voir ce entrer dans son sein, parce qu'elle savait bien qu'il lui <( serait facile, avec l'aide du temps, de purger de son ala liage un culte dont l'essence était la pureté même. »
Le même auteur , dans une note , choisissant , entre une multitude de faits que fournissent les annales de tous les pays , une seule preuve de ce qu'il vient de dire , cite huit temples de la Sicile , les plus beaux du paganisme, qui furent placés , après le concile d'Éphèse 5 sous l'invocation de la Vierge (1).
Si l'on admettait l'opinion rapportée par Charvet , l'histolien de l'église de Vienne, l'on devrait attribuer la conversion
(i) Histoire de la destruction du paganisme , t. II, pp. 270 el
du temple d'Auguste et de Livîe en e'glise à Burcard , archevêque devienne , qui siégea de Tan 1000 à Tan 1029. Cependant le même auteur, ne considérant apparemment pas ce fait comme bien e'iabli , se conîenle de dire , sans indiquer aucune source : « On croit que le saint prélat e'rigea en ciia- « pelle un ancien temple , d'autres disent l'ancien pre'toire t< où les Pvomains rendaient la justice (1). » Cette opinion ne doit pas, selon nous , être rejetêe d'une manière absolue. Elle nous semble indiquer de grands travaux exe'cutés par le pre'lat nomme ci-dessus. En effet, en examinant le monument, on y observe des constructions que l'on peut rapporter au XI^ siècle, et au temps oii l'archevêque Burcard occupait le siège de Vienne. Ainsi, les caractères de Tarchi-' lecture de cette époque se montrent dans la porte à plein cintre et à linteau qui existe à la face du nord , au couchant de la 6*^ colonne , et qui est murée aujourd'hui. On peut encore attribuer au même temps une fenêtre à plein cintre , et mîu'ée , que l'on remarque également au nord, entre la 4^ et la 5*^ colonne. Celle fenêtre étroite et peu élevée est évidemment antérieure à celles qui offrent l'ogive dans le même mur, et dont nous assignerons bientôt la date. L'on peut supposer qu'il y en avait plusieurs autres du même genre sur les trois faces libres de l'édifice.
(1) Charvet, Histoire de la sainte église de Vienne , pp. 28 1 et 626.
Le môme auteur , dans le même ouvrage, page 626, dit: « RodoK « phe lïî, craignant de troubler la régularité des Bénédictins de « St-André (il s'agit des moines de St-André-le-Bas , dont l'église, selon Charvet , était la chapelle royale), choisit un ancien tomple , d'autres « disent l'ancien prétoire des Romains, qui était près de son palais, f{ Le B. Burcard, archevêque de Vienne, le consacra, et l'érigea « en titre de chapelle. C'est aujourd'hui l'église paroissiale de Notre- « Damo-de-la-Vie. » Dans son ouvrage inédit, intitulé: Fastes ds la ville de Vienne, page 82, Charvet impute, peut-être à tort, à R-odolphc Uî les dégradations qu'a subies le monument.
Nous croyons donc qu'au lemps de Tarchevêque Burcard, époque où se re'veillait le goût pour les consiructions religieuses , Tenceinle fermée du temple d'Augusle et de Livie parut trop étroite pour les besoins du culîe chrëlien. Le prélat voulut remédier à cet inconvénient , qui devait être celui du plus grand nombre des temples païens ^ il fit raser les murs de la cella , et élever entre les colonnes ceux que nous voyons encore aujourd'hui. La porte d'enlrëe fut placée à la face du nord , à cause du palais qui était de ce côte' , et parce que la face occidentale présentait un mur massif en pierre de taille, que Ton n'osa pas alors percer. On l'ouvrit vers l'extrémité' occidentale parce que l'autel fut établi, selon l'usage , au côté oriental de l'édifice. Ce sont ces travaux qui , selon nous , ont fait croire que l'archevêque Burcard avait, le premier, consacré au culte chrétien notre antique monument. On pourrait , d'ailleurs , présumer que , lorsqu'il les entreprit, le mauvais état de celui-ci y avait fait cesser depuis long-temps la célébration des cérémonies religieuses. En effet, depuis l'époque où il fut restauré et, en partie, rebâti , dans le 5« siècle, il devait avoir grand besoin de réparations.
Burcard fut le premier archevêque qui jouit de la donation du comté de Vienne , faite à l'église de cette ville par Txodolphe lîï , dernier successeur de Boson, et confirmée ou renouvelée par l'empereur Conrad îll , en Tan 1146, sous le titre deganle du même comté. Cette donation, marque de la grande révolution sociale qui s'était opérée depuis la chute de l'empire d'Occident, et de la constitution féodale qui s'organisait , fut la source de cette puissance et de cette richesse où les archevêques de Vienne puisèrent les moyens d'exécuter de grands travaux.
Parmi les prélats auxquels notre ville doit les plus imporliintes constructions 9 se distingue principalement Jean de Il 1
Bournin, qui siégea de l'an 1221 à Tan 1286. Il fit bâtir le chœur actuel de l'e'glise cathédrale de St-Maurice, les cloîtres et les chapelles qui e'taient situes au nord de la même église , et que Ton a vu impitoyablement démolir eu 1805 ; l'hôpital du pont du Rhône , connu sous le nom de Temple , dont les5 murs existent encore en grande parlie-, le château de (a Bâtie , dont les ruines , placées au sommet des rochers escarpes de Salomont, appellent de loin les regards du voj^ageur-, enfin, beaucoup d'autres édifices. Il s'occupa aussi du soin de restaurer l'église de Notre-Dame, l'ancien temple d'iVuguste et de Livie. // Vembellit ^ dit son e'pitaphe , par de magnifiques constructions (1). L'architecture ogivale , ne'e dans le Xll^ siècle , avait pris alors son principal développement , et avait revêtu son caractère dislinclif. Limitée ici dans son essor par les constructions antiques, elle dut se borner à quelques dispositions et à quelques travaux oh elle n'eut point la liberté de montrer toute la grandeur et la noblesse qui lui sont propres. xMais ce qui reste de ces travaux est aise' à reconnaître.
Telle est la porte à ogive , aujourd'hui murée , qui se voit sur la face du midi, vers la partie occidentale. Telles sont les fenêtres, aussi à ogive, dont on aperçoit les contours dans les murs des faces du nord , du midi et de l'est. Les dispositions et la décoration alors ajoulées dans l'intérieur nous sont aujourd'hui complètement inconnues. '
Nous présumons qu'un édifice ricliement décoré fut alors adossé à la face occidentale de notre monument. On en voit encore les traces à la partie supérieure de celle-ci, dans les trous pratiqués pour recevoir la charpente , et dans les restes
(1) BcmUras et heatœ Mariœ vetcris Viennensis sumptuosis
clecoravit œdificiis. L'épitai he ds Jean de Bournin se trouve dans l'ouvrage du célestiii Dubois , p. 97; dans celui de Leiièvre , p, 371. Charvef en a donné la traduction . p. 630-
4e peintures qui exisient en-dessous , et qui présentent des ornements dans le goût byzantin. L'on a de'moli en 1838 une maison , située au midi du temple d'Auguste , dont une partie du premier e'tage et du rez-de-ciiausse'e datait de la même époque , et pouvait être un ouvrage du même archevêque. Les fenêtres, de'corêes de coîonnelles gothiques , avec chapiteau imitant ie corinthien, étaient surmonte'es d'arcs en ogive. Tout le reste de J'êdifice , qui était une addition , de beaucoup postérieure , présentait les caractères de l'architecture du commencement du XVP siècle.
D'autres travaux et d'autres dispositions paraissent avoir été exécutés au même édifice , et toujours au détriment de la partie antique, par un autre archevêque, dont on remarque les armoiries fort dégradées au-dessus de la porte d'entrée d'aujourd'hui , au sommet de l'ogive d'une fenêtre murée. Ce sont celîes de Pierre Palmier , qui occupa le siège de Vienne de l'an 1528 à Tan 1554. Elles étaient d'azur, à trois palmes d'argent. En observant de près l'écu , nous y avons aperçu dans le champ quelques traces de couleur bleue, et une partie des palmes. C'était l'usage, ainsi qu'on le remarque surtout dans l'église de St-Maurice de Vienne , de placer sur les édifices, ou sur les parties d'édifices, les armoiries des personnages qui les avaient fait construire. C'est pourquoi rexistence des armoiries de Pierre Palmier dans cette position nous semî)le indiquer que ce prélat fit faire une nouvelle restauration de la même église, et qu'il fit établir sur la face orientale la porte qui existe aujourd'hui, et qui avait d'abord été ouverte sur la face regardant le nord, ensuite sur celle du midi. Cette porte, en effet, appartient à ce style bâtard du XVI^ siècle , qui succéda à l'architecture gothique. Ce fut sans doute aussi à cette époque que l'on plaça au côté occidental l'autel qui avait existé jusque-là à l'orient. . .
On ne doit pas être surpris qu'un si vëne'rable monument ait élé l'objet des soins de l'archievêque Palmier -, c'est à la sollicitude et, en grande partie, aux libéralités de ce prélat qu'est du l'achèvement de la belle cathédrale de Vienne , ainsi qu'une nouvelle fondation de l'hôpital St-Paul, celui qui existe aujourd'hui.
On sait que son goût pour les lettres et les arts lui avait fait attirer à Vienne l'imprimeur ïrechsel, et plusieurs savants, du nombre desquels était le célèbre sectaire Michel Servet.
Il avait un frère nommé Jean , qui fut vibailli du Viennois, et paraît avoir habité la maison dont nous avons déjà parlé, située au midi du temple d'Auguste et de Livie, et récemment démolie; car l'on voyait les armoiries des Palmier sculptées dans l'escalier -, et de plus nous avons recueilli dans la même maison, et déposé au musée de notre ville , line pierre présentant sur une face les mêmes armoiries , et, sur la face opposée, l'écu de France avec les trois fleurs -de-lis. Nous ignorons quelle place occupait celte pierre. jNIais la réunion des deux écus qu'elle nous offre nous paraît se rapporter à la charge de vibailli, possédée par Jean Palmier.
Un Pierre Palmier , dernier rejeton , dans Vienne , de la famille de ce nom , avait sa sépulture dans notre temple (1). Son épitaphe s'est perdue.
Ainsi tout prouve que celte église était l'objet de l'affection de celte famille, et que l'un ou plusieurs de ses membres , si ce n'est l'archevêque , y avait fait exécuter des travaux importants.
On voyait autrefois dans la même église, et devant l'autel, le tombeau de Jean Faber, archevêque de Tarse i?i pariibus
(1) Choricr: Rerh, sur Us Antiq. de Vienne , L I , ch. 13. •
lot
infidelium^ et suffragant de l'archevêque de Vienne , Jérôme de Villars. Son ëpitaphe , qui n'existe plus, ëlait ainsi conçue (1) :
R . DD . JOHANNES . FABEPx . ARCHIEPISCOPVS . TAHSENSIS . SVFFRAG . VIENN . OBllT . ANN. . D. . MILL . VCXV . XVÎl . AYGVST . CORPVS . SVCCEDIT . TERR.^ . IMANEAT . ANIMA . COELO . AMEN.
Fac miJii sit fetix in te post fala sepulchrum.-.
Une maison distinguée de Vienne, celle des Coustaing , qui conlribua puissamment aussi à l'achèvement de l'ëglise de St-Maurice , avait fonde une chapelle dans celle dont il s'agit ici. Voici l'inscription qu'on y lisait avant 1793 r
Due fac ut amore amoris tuî moriar qui amore amoris mei dlgoatus es mori.
c( Noble Pierre de Coustaing founda ceste chapelle d'une messe jouriiallière et perpétuelle , tant pour l'àme de feu roi Charles Mil , son meslre , et ses successeurs à la couronne ^ que pour celles de noble François de Coustaing , et damoiselie Jiiîiarie de Rrion, sa mère , dcce'dës en 1396 ; de nobles Guigo , Mathieu , Jacques et Guichard de Cousiaing , ses frères-, de damoiselle Arthaude Duchesnot, sa femme , que sienne en 14.42. Noble François de Cousiaing, sieur du Palais, founda une messe en ladite chapelle pour l'àme de noble Guigo de Coustaing et dame Magdelaine de Chevrières^ ses père et mère ; de noble Jacques de Coustaing , pour le
(i) Yoy, Charvcî : IlisL de l'cgJ. cl: Vienne , pp. 382 ?{ 64L
remède de leurs âmes, conseiller du Roi en ses conseils* son oncie , et pour celle de dame Louise de Gênas , sa femme , et de nobles Hector , Jacques , Aimard et Claude de Coustaing , ses enfants, en 1597. Noble Jacques de Coustaing , informe' , en Fan 1622, des susdites fondations, a dësirë de restaurer et remettre ladite chapelle en quelque ëtat 5 tant pour les pies intentions desdits S^^ fondateurs , ses devantiers , que encore pour les âmes de haut et puissant seigneur messire François de Cousiaing , seigneur de Palais et de Pusignan , chevalier de Tordre du Roi, son père , et de haute et puissante dame Catherine de Rostaing , sa mère^ de noble Jacques Coustaing , son oncle , mort à la bataille de Dreus-, de noble Albert de Coustaing, son frère, mort au siège de Lan , de haute et puissante dame Anne de Coustaing , dame de Behie , que sienne et de ses successeurs , lesquels il charge du service d'une messe journaîlière et perpétuelle en ladite chapelle , comme il est contenu en sa dernière disposition.
Priés pour eulx (1). » ^
Telles sont les seules choses remîu'quables , renfermées dans notre temple , dont le souvenir se soit conservé. Cette église , sous Tinvocation de Notre-Dame-de-la-Vie avant 1793 , était celle d'une paroisse de Vienne , qui n'était pas la plus étendue, mais bien la plus riche.
j, Chorier : Ê 'rh, sur les Àntiq. de Vienne , édition de 182S , pp. 94
DIVERS NOMS DONNÉS AU MONUMENT DEPUIS SA CONSÉCRATION AU CULTE CHRÉTIEN...
I loos croirions laisser incomplète l'histoire de notre momiment avant 1793 si nous ne parlions pas des différents noms qui lui ont été donnes depuis qu'il fut converti en église , et ti nous n'en faisions pas l'objet d'un examen particulier.
Nous avons déjà dit qu'il a existe' à Vienne deux églises de'diées à la Vierge Marie. L'une e'iait située sur la rive droite de la rivière de Gère, et appelée, àcause de cette circonstance, No(re~Dame-d'outre-Gère , Basilîca heatœ Mariœ idtrà Geriain (1). L'autre, qui e'iait le temple dont il s'agit ici , se nommait Nolre-Dame-Ia-Vieiilé , Basilica heatœ Mariœ vêtus. Ces noms leur sont donnes au XIII^ siècle dans l'e'pilaphe de l'archevêque Jean de Bournin. Chorier (2) cite même un acte du XI*^ siècle , oii la seconde église est désignée par l'épithèle de vieille. Il y a lieu de croire qu'on la lui donnait parce que celle église était dès-lors la plus ancienne de Vienne qui fût dédiée à la Vierge. Ainsi , au XI®siècle , la consécration de cet édifice au culte chrétien remontait déjà à une époque fort reculée*, ce qui nous paraît appuyer notre opinion , selon laquelle cette consécration date du V^ siècle,
(1) EUe fui plus tard cédée aux Jacobins , doiil ic couvent la joignait..
II en existe encore des restes dans une écurie.
(2) Redu sur les Antiq. de Vienne, L î, ch. AS,-
Quant au titre dé Notf e-Dame-de-la-Vie , dont iious avOJi* parle à la fin du paragraphe pre'cédent , on ignore à quelle époque il a pris son origine. Il semblerait^ d'après l'inventaire des archives de la cour des comptes de Grenoble (1) , avoir déjà existe au XIV^ siècle. On ne l'a point encore explique d'une manière satisfaisante. On a prétendu qu'il de'rivait des mots viœ veteris (du vieux chemin) , et qu'il avait e'te' donné à cette e'glise à cause d'un ancien chemin qui passait auprès. Des dénominations analogues eussent pu appuyer cette conjecture, car on connaît à Rome l'église de Ste-Marie in via ^ et celle de Ste-Marie in via latd. Mais Chorier déclare l'explication que nous venons de rapporter sans vraisemblance , attendu que l'église de Notre-Dame-de-la-Vie était entourée de trois rues. La raison qui , selon nous , devrait la faire rejeter, est que l'on ne trouve le titre distinctif de vice veieris appliqué à cette église dans aucun document fort ancien. Le titre de la vie , en français , s'est-il formé par corruption de l'épithète vieille? ou bien doit-il être rangé parmi le grand nombre de ceux que la dévotion à la Vierge a fait donner à celie-ci et à ses temples , soit à cause des secours que l'on croyait devoir h son intercession , soit à cause de ceux que Von en sollicitait? Quoi qu'il en soit, il paraît postérieur au XllI- siècle (2).
(1) Au reg® tertius liber copiarurn Vienn. , p. 452, g i.^* , G. B. , n" 3.
(2) Si, à notre tour, nous voulions hcTsarder une conjecture, nous aurions peut-'étre beau jeu. Nous dirions que le mot viœ (traduit par d'i la vie] dérive du nom propre Liviœ (de Livie), nom de l'impératrice à laquelle le temple était anciennement consacré. Nous pourrions même alléguer en faveur de cette supposition l'exemple de quelques églises de Rome, qui, ajant remplacé d'anciens temples, sont distinguées d'autres églises par le nom de la divinité païenne à laquelle ils furent d'abord dédiés* tels que St-Laurent in Lucinâ, Ste-Marie soprà Mi-^ nervâi etc.. Mais nous ne croyons pas que la simple identité dans la rfcàinence de deux mots suifise pour établir que l'un dérive de l'autre*
Selon Lelièvre , l'un des historiens de nos antiquités , Ton donnait encore anciennement à notre temple le nom singulier de Ponieriinn Pilati en latin (1). Par une autre singularité on avait peint en rouge , à la partie supérieure de l'édifice, un globe que le peuple nommait la pomme de Pilate, pomum Pilati (%), L'on avait ensuite écrit en français, audessous de cette figure : c^est ici la pomme du sceptre de Pilate (3).
Ces particularités , qui appartiennent à des siècles d'ignorance , ne nous paraîtraient dignes d'aucune attention si le nom de Pilate ne se trouvait si souvent mêlé à nos traditions viennoises. D'après ces traditions, en effet , Pilate aurait été exilé à Vienne postérieurement à la mort de Jésus-Christ-, il y aurait été enfermé dans une tour qui existait encore il y a moins de cent ans; il s'y serait donné la mort*, on verrait aujourd'hui même son tombeau dans notre ville ; une montagne voisine porterait son nom ; enfin , ce qui est encore moins vraisemblable , Pilate aurait rendu la justice dans notre temple d'Auguste et de Livie , que quelques-uns ont même appelé , à cause de cela , le prétoire de Pilate,
Il est impossible de ne point trouver curieuse cette affectation de Vienne chrétienne , de Vienne la sainte^ à attacher à ses monuments et aux lieux remarquables pour elle le nom d'un personnage odieux à toute la chrétienté , le nom de cet homme dont la figure , comme celle de Judas , apparaît dans les histoires de Jésus avec des traits si hideux et de si noires couleurs, et est resté comme le type à jamais détesté des juges faibles qui livrent l'innocence à ses persécuteurs.
(1) Lelièvre : Ântiq. de Vienne , p. 47.
(2) Joh. à Bosco» : Antiq. Vienn. , p. 9.
(3) Chorier : Rcch. sur les Antiq. de Vienne ^ 1. 1 , c. 13*
Ponce Pilate , représente dans l'Évangile comme un homme froid et lâche quand il faut protéger la veriu , se montre , dans l'histoire, emporte, téméraire, non moins que cupide et cruel quand il veut accomplir d'ambitieux projets. Il souleva plusieurs fois par sa violence les peuples de la Judëe , dont il e'tait le procurateur ou gouverneur. La première fois, sans e'gard pour les scrupules religieux des Juifs , qui leur de' fendaient de souffrir des images dans leur ville , scrupules que ses pre'de'cesseurs avaient toujours respeciës , il lit entrer des légions dans Jérusalem avec leurs enseignes orne'es, selon la coutume des Romains, de l'image de l'empereur régnant. La seconde fois, au mépris encore de la religion du même peuple, qui ne reconnaît qu'un seul dieu, et qui repousse tout signe d'idolâtrie, il consacra des boucliers d'or à Tibère, comme à une divinité, dans le palais d'Hérode. Celte dernière entreprise lui attira une vive réprimande de l'empereur.
L'an 35 il voulut faire consiruire un aquéduc pour amener des eaux à Jérusalem d'une distance de dix ou même de vingt lieues; il s'empara du trésor sacré, déposé dans le temple, afin de l'employer h la dépense de cet immense travail. Le peuple s'ameuta. Des soldats déguisés, et armés de bâtons, se jetèrent, par son ordre, sur la multitude, et frappèrent indislinctément les innocents et les coupables. L'année précédente il avait fait massacrer des Galiléens pendant qu'ils célébraient leurs sacrifices.
Enfin , les rigueurs et la cruaulé avec lesquelles il traita des Samaritains rassemblés pour se soustraire à sa violence mirent fin à son administration. Sur la plainte de la nation que nous venons de nommer , Yitellius , chargé du gouver- i nement de la Syrie, dont la Judée formait une division, or- j donna à Pilate d'aller rendre compte de sa conduite à l'em- l pereur. Mais il arriva à Rome après la mort de Tibère , qui |
eut lieu le 16 ou le 26 mars de Tan 37. La Judëe avait éié sous sou gouvernement pendant dix ans (1).
Il n'eut point lieu de s'applaudir du changement de règne ; car, au rapport d'Eusèbe, les nombreux sujets d'affliction qu'il reçut de l'empereur Caïus Caîigula îe poussèrent à se donner lui-même la mort. Cet événement est date' de l'an 40 de J.-C.
- La plus ancienne ciironique oi^i il soit quesîion de l'exil de Pilate à Vienne est celle d'Adon , arclicvèque de celle ville dans le ÎX*^ siècle. Si donc le fait est reste douteux , la Iradiiion, du moins, en exisiait déjà dans la même ville à i'êpoque d'Adon, à moins que l'on ne suppose, commo on Ta déjà fait pour la série des plus anciens évêqiies de Vienne^ qui se trouve dans la même chroaiqF^c , que le passage où il est fait mention de cet exil y ait éié intercalé long-temps après la mort de ce prélat.
Aux traits précédents , qui composent une peinture assez peu flattée de Pilate , la piété crut pouvoir en ajouter d'autres afin de rendre encore plus odieuse , s'il était possible, la mémoire de ce juge inique du fds de Dieu. Lelièvre , le naïf historien de nos antiquités, les a fidèlement recueillis, ainsi que les traditions viennoises. Après avoir dit , d'après certains chroniqueurs, que Pilate était né à Lyon d'une liaison incestueuse , le bonhomme ajoute, dans son vieux langage : ce Ce Pilate en son temps fut personnage fort caul, « rusé 5 plein de toute meschanceté , maculé vilainement de f< toute infamie abominable 5 dur , inhumain et opiniâtre , î( lequel en sa jeunesse tua son propre frère, et en après (( par grande trahison occit dans Rome l'ambassadeur d'Hé- « rimère , duc des Français avant nos rois establis , et exerça ce plusieurs autres semblables homicides. »
(J) Len. de Til, , hist. des cmp. , L î, pp. m , -m, 423, 424, 431
Il fait ensuite à sa manière le récit de Torageuse administration de Pilate dans la Jude'e , et prouve , par le temoi-gnage d'Adon , qu'il fut exile à Vienne, a par ban perpëluel , <( dil-il , suivant l'e'dict de Caïe , empereur , pour ses cruautés « et forfaicls, enlr'autres pour avoir donné seiilcnce de mort « injuste contre Jésus-Christ innocent. Estant en ladite cite « de Vienne, il fut assailly et pressé de tant tralllixions et <c langueurs imposées et ordonnées par ledit Caïe, empereur, « que le pauvre misérable fut contrainct, pour mettre fin à c( ses misères, de se tuer de sa propre main, vivant ledit « empereur : bien que aucuns tiennent qu'il aye eu repen- « lance de ses fautes: mais cela est bien doubteux, attendu « qu'il était sollicité à désespoir par le malin esprit. )>
De ces naïves réilexions il passe aux fables remplies d'anachronismes , qu'il emprunte aux vieilles légendes. Il nous apprend comme quoi Pifatc était encore k Jérusalem lors du siège et de la prise de cette ville par Titus, trente-sept ans après la mort de Jésus-Christ-, comme quoi, échappé de la même ville , il arriva à Vienne, où il fut emprisonné , et où la faim , la soif et le chagrin le portèrent à s'étrangler avec ses propres liens. Adon dit qu'il se perça de son épée. Selon les mêmes légendes , et selon d'anciennes chroniques , son corps, jeté dans le Rhône , fut cause, à l'endroit où il était arrêté, d'une agitation violente et continuelle des eaux, funeste à tous les bateaux qui y étaient poussés.
Selon d'autres, dans le siècle, les tremblements de terre, les apparitions nocturnes de bêtes sauvages au milieu de la ville , qui effrayèrent si fort les habitants de Vienne , et devinrent l'occasion de rinstitution des Rogations , ne durent cesser, d'après une révélation faite à St-Mamert, évêque de cette ville , que lorsque le corps de Pilate serait retiré du Rhône. Le peuple l'ayant appris courut vers le rivage, vis-àvis l'endroit fameux par de nombreux naufrages. Là les eaux s'entr ouvrirent miraculeusement, livrèrent un passage, ei
découvrirent le corps d'oii provenaient tant de malheurs. Celui-ci fut saisi avec des crocs de fer, enlevé', et jele' dans un puils de grande profondeur, que Ton combla ensuite de pierres et d'immondices jusqu'au sommet. Alors cessa la colère de Dieu , et le calme se rëlabiit dans Vienne. Mais le corps de Pilalc devait (oujours porter maiheur aux lieux qui le recelaient; la tour où se trouvait le puits, et qui, située sur le bord du Rhône, avait servi de prison à Pilalc pendant qu'il vivait, se vit, depuis lors, fréquemment frappe'e de la foudre.
D'autres enfin , et Leiièvre déclare accorder plus de foi à ceux-ci , disent que le corps, après avoir ètè relire du Rhône, fut porte' par les malins esprits sur la montagne appelée , de son nom , Pilaîe , et jelë dans un marais. De là, comme d'un gouffre communiquant avec l'enfer, s'élèvent de temps en temps de noires vapeurs; elles s'étendent, elles enveloppent le sommet du mont , le dérobent à la vue , et promènent ensuite au loin, sur tous les pays inférieurs, les tempêtes, la grêle et les ravages. On sait qu'il s'agit ici de la montagne de Pilât, qui, vue de Vienne, termine si agréablement l'horizon au sud-ouest, et qui, servant comme de baromètre à tous les lieux d'où on l'aperçoit, présage le mauvais temps quand son sommet se couvre de nuages.
Après ces contes merveilleux nous citerons aussi l'opinion des écrivains modernes selon lesquels Pilate était né à Vienne, sans doute parce qu'il leur paraissait naturel qu'il eût été exilé dans son pays natal ; mais elle n'a pour lui donner crédit aucune autorité ancienne.
Parmi ceux qui ont écrit les histoires particulières des villes , un grand nombre , dans leur désir d'illustrer cellesci , se sont plu à les faire le théâtre d'événements remarquables , sans s'inquiéter de la vérité des faits ou de la valeur des témoignages. C'est ainsi que l'on a agi quant à ce
qui concf^rne Tliisloire de Vienne. Joseph , dans ses Anti qnitës Judaïques (1), avait dit qu'Archélaiis , prince ou ethnarque de Jude'e , fut relègue' dans cette ville -, on y a fait exiler aussi Ponce Pilate, juge du Christ, et ensuite Hërode, Antipas , le'trarque de Galilée, et sa femme , aîin de pouvoir donner à Vienne le tilre singulier de prison des Romains, carcer Fioinanorum (2) , qui n'eût pas e'ie' suffisamment justifie' par un seul exemple.
Quant à l'opinion selon laquelle noire temple aurait vu Pilate siéger dans son enceinte, et y rendre la justice, elle est lout-à-faii de'nuëe de vraisemblance, à moins que l'on ne suppose le fait antérieur à la disgrâce de cet homme , ce qui ne saurait s'ëlablir elle nous paraît avoir pris sa source dans une circonstance fortuite, peut-être dans le nom de Pomcrium Pilati ^ écrit probablement, dans le moyen-âge , sur le monument , comme l'on y a ensuite écrit : c'est ici la pomme du sceptre de PUate. Ce nom appartient à la basse latinité , et désigne , comme pomarium , un verger (3). Il est donc très-vraisemblable que , avant que l'entre'e de l'e'glise de Nolre-Dame-de-la-Vie eut e'të établie sur la face orientale, un jardin joignait le même monument de ce côte , et l'enveloppait en partie. Peut-être le propriétaire , du nom de Piiati, eut-il la fantaisie de placer sur le frontispice l'inscription : Pomer'mm P'dati, a c'est ici le verger de Pilali, » et d'y faire peindre un globe que l'on appela ensuite ridiculement la pomme du sceptre de Pilate. Plus tard , quand il ne resta plus de traces du jardin, et que le souvenir du propriétaire eut êtë eiFacë , l'ignorance, en voyant le nom de Pilati y ëcrit sur la face de l'ëdifice , crut qu'il désignait le
(1) Lib. XYÎÎ, c. 15.
(2) Lelièvre : Antiq. de Vienne , p. 3i.
f3) Diîcangc , J}\c\. , rorho pornrrnim.
célèbre Pilale, et iniliquait que celui-ci y avait rempli, comme à Jérusalem , les fondions de juge. Nous sommes , au resîe , conduit à celte conjecture par un exemple analogue , ciîe'
par Clîorier (1).
On ne doit point être surpris qu'il ait existe un jardin près du temple d'vVugiiste et de Livie -, au moyeiî-age , les environs de ce temple n'e'îaient pas , comme aujourd'hui , couverts de maisons. En effet « il est conslant que, dans les Xl*^, Xll^ et Xlll'^ siècles, et même plus lard, le même monument, et le palais royal qui e'îait auprès, dominaient un vaste espace où l'on ne voyait que champs laboures , vignes, saule'es , et surtout des jardins, qui lui avaient fait donner 3e nom de P'al des jardins (2). Cet espace e'tait alors un lieu de plaisir et de divertissement, et s'ëlendait le long du Khône, depuis l'embouchure de la Gère. Il est occupe de nos jours en partie par le quartier de la Grande-Rue. Compris h toutes les époques dans l'enceinte de la viile , il présentait, sous les Romains, un grand nombre d'èdinces publics et prives. L'état où on le voyait dans le moyen-âge témoignait des grandes révolutions que îe temps avait opérées , des malheurs et de la dépopulation essuyés par la ville de Vienne. Ce fut très-tard, vers l'an 1200, que les Dauphins accordèrent des permissions de bâtir près de l'ancien palais des rois bourguignons , qui leur appartenait (3). Quant au nom de Pilaîi , il a certainement été porté par une famille en Dauphiné. L'un des membres de celle-ci fut secrétaire de plusieurs dauphins, et mourut en 1373 îl posséda peutêtre le jardin dont nous avons parlé.
(1) Mech, sur les Antiq. de Vienne , ]. 1 , r. 5. : . ;
(2) îd.,ibiiL, c. il cl 13.
f3} Chorier: ibid. , c. 13.
• (4) Talbonnais : Ilist, dn Dauphiné , !. îî , pp. 362 , o5â oÔi.