‹ Description du Musʹee de Vienne (Isère) prʹecʹedʹee de recherches historiques sur le Temple dÁuguste et de LivieChapitre 8 sur 128 · ÉPOQUE ET MOTIFS DE LA CONSTRUCTION DE L'ÉDIFICE · texte numérisé non relu

ÉPOQUE ET MOTIFS DE LA CONSTRUCTION DE L'ÉDIFICE

Nous ne devons pas seulement à l'inscriplion découverte au frontispice du temple dont ii s'agit ici la connaissance des divinilës auxquelles il fut consacre^ nous y trouvons encore des données pour déterminer l'époque et les motifs de son ëdilication. L'explication suivante a besoin, pour ne rien laisser à désirer , de développements assez étendus -, avant d'y entrer, nous reproduisons ici l'inscription , de peur qu'on ne l'ait oubliée :

CON. SEN. DIVO AVGVSTO ::::::: OPTIMO MAXIMO ET mVM AVGVSïiE.

« Dit consentement du Sénat: au dieu Auguste ::::::: très-^ « hotî ^ très-grand ^ et à la déesse Augusta. »

On se rappelle que le nom de Jupiter , lOVI , dont les lettres n'ont pas laissé de vestiges sur la pierre , a dû , par les raisons précédemment déduites, exister anciennement entre le nom propre AVGVSTO et l'adjectif OPTIMO.

Le titre d'Auguste, décerné à Octave par le Sénat , le 17 janvier de l'an 5 avant J.-C. , devint, comme personne ne Tignore , le nom propre de cet empereur. On sait aussi que tousses successeurs l'ajoutèrent à leur nom comme le signe de tous les pouvoirs réunis qui constituaient la puissance impériale. Ainsi , dans l'inscription précédente , ce titre ne se trouvant uni à aucun autre nom , il y désigne indubitablement Octave, fils adoptif et hériîier de J. César. Quant h celui d'Augusta , beaucoup de princesses , épouses . sœurs oiî

mères d'empereurs l'ont porte; mais comme il est place , dans la même inscription, après le nom d'Auguste , on ne peut supposer qu'il désigne une autre que Livie , e'pouse de cet empereur. 11 a ^ au reste, certainement été' donne' à cette princesse (î).

L'usage de décerner à un homme le tiîre et les honneurs de la divinité , si étrange aujourd'hui à nos yeux, car la raison, la morale et la rctigioii de tous les peuples civilisés modernes le réprouvent également , paraissait naturel et sans absurdité aux anciens. Pleins de respect pour les inventions primilivcs des poètes , n'ayant reçu de la philosophie que des notions imparfaiies sur la nature divine et sur l'âme humaine, ignorant fe frein du dogme fondamental de l'unité , répandu par le christianisme , leur vive imagination leur montrait des dieux dans tout ce qu'ils jugeaient utile ou nuisible, dans tout ce qu'ils avaient lieu de craiîidre ou d'aimer, dans tout ce qui constitue les causes cachées des phénomènes de ia nature. Le culte particulier que chacun d'eux rendait aux morts auxquels l'avaient attaché les liens du sang ou de l'amitié, devait les conduire à un culte public en l'honneur des hommes à l'existence et aux actions desquels se trouvaient liés les intérêts et les affections de tous les membres de la famille universelle , tels que les héros , les rois et les empereurs. Selon leur cro3^aoce , V'hne humaine, une fois libre et dégagée des entraves du corps, devenait dieu. D'un autre côté, chaque homme avait un génie <, on plutôt deux génies: l'un bon , qui le poussait au bien 5 l'autre mauvais , qui l'excitait au mal ; et l'un et l'autre , dans la confusion des idées alors reçues , lie faisaient qu'un avec l'âme. 11 n'y avait pas loin de ces conceptions à la pensée d'élever un homîîie au rang des grandes divinités qui étaient censées régir l'univers, de le faire asseoir, après sa mort, dans le

(1) TaciL Âii.a. , L 8, lY , 17, — Dio. Cas. , L LVL

céleste banquet à côte de Jupiter, de Junon, de Mars, de Venus et autres membres du se'nat divin, inscrits, comme le dit Apulée , sur Talbum des Muses. Il n'en devait pas^ coûter plus à l'imagination des Grecs et des Romains d'attribuer la nature divine â un homme , qtie de donner libéralement, comme ils avaient l'habitude de le faire, des génies, ou dieux protecteurs, aux corporations, aux villes, aux provinces, aux états, et à chaque lieu particulier.

L'apothéose prit d'abord sa source dans des sentiments honorables, quoique exaltés , savoir : dans la reconnaissance des peuples envers leurs bienfaiteurs , dans l'admiration pour de sublimes génies , dont les travaux excitaient un noble enthousiasme, charmaient les esprits, subjuguaient les cœurs, et dans la douleur d'avoir perdu des objets justement aimés. Il fut alors le culte du mérite et de la vertu -, mais , avec le progrès de la corruption , il devint le vil hommage de la flatterie et de la servilité , et , depuis , il honora souvent les vices et la tyrannie.

On sait que l'Orient le vit éclore. Il fut en usage , entre autres peuples, chez les Assyriens, les Perses et les Égyptiens. Il passa ensuite chez les Grecs, et enfin chez les Romains , où il forma une prérogative des empereurs et des impératrices après leur mort. Rome , près de son origine , avait rendu les honneurs divins à son fondateur et à son premier roi , Romulus, h qui elle éleva , après sa mort, un temple où il recevait un culte sous le nom de Quirinus-, mais elle ne les renouvela depuis qu'en faveur du fondateur de la nouvelle monarchie de l'empire. Pendant la république elle vit les provinces les décerner aux proconsuls qu'elle leur envoyait, sans être tentée de les imiter à l'égard de ses grands magistrats. Les principes de la liberté, qui prévalaient alors, durent en effet s'y opposer.

Du jour où César eut vaincu Pompée et les restes de son parti 5 la flatterie ne put trouver de frein que dans l^ mode-

ration ou la poïitîque de celui qui était en possession du souverain pouvoir, c'est-à-dire qu'elle n'en eut plus. Le Sénat , le premier, donna l'exemple. Il se jeta dans tous les excès reproches , dans ce genre , aux Grecs et aux Orientaux , car il alla jusqu'à attribuer les honneurs divins à l'homme auquel son génie et sa fortune avaient soumis la république et ses immenses provinces. Ainsi , par ses décrets il ordonna que l'on porterait la statue du dictateur avec celles des dieux dans les fêtes du cirque , qu'on l'exposerait aussi avec elles sur les coussins sacres^ il institua en son honneur un nouveau collège de TAiperqiies ^ ou prêtres du dieu Pan-, un siège d'or, surmonte d'une couronne aussi d'or, et enrichie de pierreries, dut êlre érige pour lui, par le peuple, dans le cirque et dans le théâtre, ce qui était une prérogative rëserve'e aux dieux. Voulant exalter la clémence dont Cësar avait donne' d'éclatantes preuves en e'pargnant aux Komains les horreurs des proscriptions, le même Sénat fit bâtir un temple consacré à cette vertu, et l'on y plaça la statue de la déesâe donnant la main à celle du grand homme. Par son ordre on éleva encore à ce dernier une statue au Capitole sur le piédestal on grava cette inscription : an demidieu ; l'on en plaça une autre dans le temple de Romulus , avec celte autre inscription : mi dieu invincible. Selon Dion Cassius, le Sénat prescrivit encore d'ériger à Césarune statue dans toutes les villes, et à Rome dans tous les temples; il lui décerna même le surnom de Jupiter, et attacha Marc- Antoine à son service comme un ilamine dial (1).

Soit par pudeur , soit par crainte , César fit enlever l'inscription de sa statue du Capitole , et sans doute aussi celle du temple de Quirinus.

Pendant qu'il reçut du Sénat les hommages dont nous venons de parler , le peuple donna des regrets à la liberté ; mais , quand l'audacieux usurpateur fut tombé sous le poi-

(1) Dio. Cas. , 1. XLiV. — Sucloii.^ J. Cœs. , 7G.

gnard de ses assassins , le peuple ne ressentit plus que la doukur d'avoir perdu l'homme généreux qui raccablait de ses libéralités. L'explosion terrible de raiïliction publique ne rëvëla pas seulement l'iraprë voyance et la faiblesse des conjure's, mais encore l'inconse'quence et la légèreté de ce même peuple^ car ce fut lui qui conféra alors le culte divin à César. Après les tumultueuses funérailles de celui-ci , la multitude lui éleva une colonne et un autel sur le Forum, à la place même où le bûcher avait consumé son corps , et elle y venait tous les jours faire des sacrifices (I).

Mais le consul Dolabeîla renversa la colonne et l'autel, et interdit les sacrifices; le culte de César-Iiipiter resia suspendu.

Cicéron , en qui l'on aimt^rait à rencontrer toujours des sentiments dignes de l'orateur-philosophe , traile à'inipîe , dans ses Pbilippiques , le culte dont nous venons de parler , décerné par la multitude , et voue Antoine à l'exécration pour avoir voulu être le prêtre^ soit cVun tyran , soit rV un mort (2). Ce sont ses expressions. Sa raison semble se révolter contre de tels hommages, tristes aberrations de la pensée humaine. Mais , comme on a lieu de le croire , s'il les désapprouvait , c'était seulement par haine pour Antoine et pour la mémoire de César; il ne voyait réellement rien d'absurde ni d'immoral dans l'apothéose. Sous l'inlluence des mêmes idées et des mêmes habitiides que tous les anciens, il croyait à l'homme le pouvoir, aussi bien que le droit, de se faire des dieux , et d'élever à leur rang ceux de ses semblables qu'il avais aimés, et il voulut , en effet , lui-même bâtir un temple à TuUia , sa fdle chérie , quand il ent le malheur de la perdre.

Un phénomène naturel vint bientôt persuader à la muKi-

(1) Voir hi dissort, de MoiisauU sor los hoiiiî. dîyiiis , etc. , dans îe mt'îii. de l'ac. des iuscript. el belies-leltres.

(2y Cicer. , Piiiiipp, , i , 2 ; M -, ^<3.

lude ignorante et superstitieuse que rhomiïie , objet de ses regrets, avait en effet pris place parmi les dieux. Pendant qu'Octave , qui venait alors recueillir le périlleux héritage de son oncle et de son père adoptif , faisait célébrer les jeux pour la dédicace du temple de Vénus, temple élevé par celui-ci h cette déesse , de qui il prétendait descendre , une comète se montra dans le ciel , vers la région du nord, et brilla pendant sept jours. Ce fut, aux yeux du peuple, l'âme du défunt dictateur , admise dans l'Olympe , et venant contempler les jeux. Octave , dès-lors attentif à toutes les circonstances favorables h son ambition , s'empressa d'adopter cette opinion populaire, et fit placer, depuis, une étoile au-dessus de la tête de toutes les statues qu'il éleva à César (1). Le même signe se voit aussi sur les médailles qu'il fit frapper à l'effigie du même homme.

Plus tard , la mort de celui-ci ayant été vengée par celle de tous ses assassins , Octave , plus affermi dans le pouvoir qu'il partageait encore avec Antoine , fit mettre César au rang des dieux par l'autorité du Sénat (2) , et lui bâtit un temple qui se voit représenté dans les médailles avec sa statue placée au milieu. Dès-lors on lui offrit des sacrilices réguliers, on lui rendit un culte public, comme à un dieu. Par le décret de consécration on lui décerna ce titre de dieu , div2(s , qui , depuis , fut toujours joint à son nom dans les actes , dans les inscriptions et dans les médailles oii il fut nommé. Octave lui-même y est appelé César , fils du dieu Jules, ou du dieu, tout simplement : Cœsar ^ divi JuUî^ ou divi fHhiS.

Une fois délivré , par la victoire d'Actium , de l'importune rivalité d'Antoine , Octave ne craignit point d'être l'objet des

(1) Suetoi) : Jîiî. C<ps. , 88. — Plhi. : îlist. nat. , îl , 2a. — PkUaic. ; J. Cœs. vit. , 87. — î)io Cass. : 1. XLV.

(2) Suc loi). : .L Cœ?. , 88,

plus honteuses flatteries. On se rappelle par quelle feinté modération il se fit contraindre à garder l'empire -, ensuite il accepta le titre d'Auguste (ou de saint , de sacre') , et bientôt après, parmi un grand nombre d'autres honneurs, ceux de lajdivinite'. Rarement les hommes qui possèdent le pouvoir repoussent Tadulation. L'ëbîouissement dont elle les frappe les empêche d'en apercevoir l'excès. Ils ont encore souvent la faiblesse de la vouloir justifier en la supposant utile à leur autorité , confondant les marques de servilité , qui de'gradent l'homme , avec les justes témoignages de respect commandes par l'ordre public et la raison. Ainsi , selon Philon, sr Auguste permit qu'on lui rendît un culte divin , c'est qu'il le croyait propre à relever encore la grandeur et la majesté de l'empire (1).

, Sous ce prétexte , ou tout autre d'aussi mince valeur , iî se laissa dresser partout des autels, instituer des sacrifices , des prêtres, des llamines (2). Selon Appien , après la défaite de Sextus Pompée, et l'abdication de Lepidus, Auguste fut placé, dans toutes les villes , parmi les dieux tutélaires (3), Outre des autels et des temples , on lui dédia aussi des bois sacrés , ainsi qu'il résulte d'une médaille de Tarraco, en Espagne , et d'une autre de Juba II , roi de Numidie. H crut faire montre d'une grande modestie en mettant quelques restrictions à ces hommages sacrilèges. Ainsi , il ne fut point permis de lui donner dans les actes publics , pendant sa vie , le nom de dieu , comme on l'avait donné aux successeurs d'Alexandre , aux rois de Syrie et d'Egypte , et aux rois Parthes (4)^ de placer ses statues dans l'isitérieur d *s temples de&

(1) Philo. : de légat. , c. 9.

(2) ïacit. Aiin. , 1 , 10.

{'^) Appian. : de hell. civ . , V , 132, :4) Philo. : de le^^al., c. 9.

AS

tikux , mais seiiîement à l'enlroe (1). Il ne voulut pas non plus qu'on lui hiûîi des lemples à Kome et dans l'ilalie (2); il les autorisa seulement dans les provinces , et à la condition de les de'dier aussi h la ville de Komc , dëifiëe (3).

Celle dernière résolution fut fidèlement observée. L'histoire , les inscriptions et les médailles antiques nous font connaiire un assez grand nombre de monuments dédiés à Rome et à Auguste. Elîes ne nous en montrent aucun à Te'^gard duquel on ait la preuve qu'il ait été bâti en l'honneur d'Auguste seul , de son vivant (4).

La colonie de Vienne dut suivre Texemple donné par tant de villes et de provinces. Elle ne put se soustraire , sans doule , h ce genre d'hommages , nouveau pour les Gaules , et dans lequel cependant celles-ci se signalèrent avec tant d'éclat en élevant en commun l'autel et le temple célèbres de Lyon , situés au confluent du Rhône et de la Saône , et dédiés, comme l'on sait, à Rome et à Auguste, Vienne rendit donc probablement aussi un culte solennel à cet empereur pendant qu'il vécut. Mais lui érigea-t-elle un simple

(1) Ses successeurs ne le permirent pas non plus, excepté les plus tyrans: Caligula , Domitien et Commode (Van Dale : de consecr. , p. 629 ).

(2) Id. , p. 632, et Mong^auU dans la dissert, citée plus haut.

Quant à l'Italie , Dion Cassius , de qui Van Dale et Mongault empruntent leur opinion , paraît se tromper; car , dans l'inscription du cénotaphe de Pisc , expliquée par Noris , cénotaphe qui a été élevé du vivant d'Auguste , il est fait mention d'un flamine d'Auguste , de cette manière : T. STATVLENVS. IVNCVS. FLAMEN AVGVSTALIS. Sur un marbre de Préneste, aussi du temps d'Auguste, on lit: CN. PONTIVS. RVSÏICVS. FLAMEN. C.F:SARIS AVGVSTÎ. « Cneïus Pontius, flamine de César Auguste. » fFoggini, Fast. Verrii , p. iij.

(3) Sueton. : August. , 32. — Dio Cass. ,1,51.

(4) Voir le discours sur les médailles d'Auguste et de Tibère , au revers de l'autel de Lyon , par M. Artaud , note 104, page 2G.

autel , lui halit-elle un temple? Dans quel lieu l'un ou l'autre e'ialt-il situe' ? Ce sont des questions que ni l'histoire , ni les monuments connus jusqu'à ce jour ne nous permettent (le résoudre j car, nous le prouverons , le mojiument dont il s'agit ici , quoique dëdie' autrefois à Auguste , ainsi qu'à Livie , a ele bâli seulement après la mort de cet empereur. Les règles de critique, dont ne doivent jamais s'écarter ceux, qui osent écrire sur des matières historiques , ne nous permettent pas d'admctlre , au sujet des mêmes questions, Tasscrdon de l'auîeur pscudon5'me de VHistoire de Fienne soks les cloute Césars^ insérée par M. Mermet aîné dans son propre ouvrage (1 ). Les Fiemiois ^ dit-il , élevèrent un temple à V empereur (Auguste) sur la rive droite de la Gère,, près de sou embouchure (2). Cette supposition, par laquelle on nous paraît avoir voulu parodier la consécration du grand autel de Lyon , à l'embouchure de la Saône , ne s'étaye d'aucun document , ni d'aucune découverte locale.

Ce qui est certain, c'est que le monument de Vienne, dont nous cherchons ici l'origine , n'a point été bâti pendant la vie d'Auguste. Nous en trouvons la preuve dans l'inscriplion du fronlispice. Premièrement, on n'y voit pas le nom de Rome , ROMx^ , à laquelle le monument eût été aussi dédié , d'après ce que nous avons dit plus haut. Ensuite , le titre de dieu , DIVO , qui y est uni au nom d'Auguste , AV- GVSTO, n'a jamais été accepté , comme nous l'avons déjà dit , par cet empereur tant qu'il vécut. Il ne l'a pas été davantage par ses successeurs. Ils l'ont reçu , comme lui , seulement après leur mort , et en vertu du décret du Sénat qui les rangeait parmi les dieux , et ordonnait leur consécration ;

(t) întitîdé : îlistoire de la ville de Vienne durant l'époque Gauloise et la domination Romaine dansl'Allobroçjie. Paris, F. Di«lot, 1828, in-8°.

(2) Piige 173 (le l'oTiviago ciié.

iA cela rss si vnn que , placée devant le nom d'un empereur, sor les inscriptions el dans les ecrils des anciens , celle qnaiification equivaiil à l'epiUièle de defiort (1). L'on se souvient de la plaisanlerie de Vespasien qui , à la première alleinle de la maladie don! il monnil , dit à ceux qui renlouraient ; Je crois que je fleuief^s dieu (2).

Auguste mounii le 19 aonî; de Tan 14 de Fère clirelienne. L'on sait quelles magnifiques funérailles lui furent faites. (Nous en rappellerons seulement quelques traits. Du haut du l»ûcher où brûlait son corps on fit échapper un aigle ; cehii-ci, s'èlevanl dans les airs , fut censé emporter son ame dans l'Olympe, parmi les dieux. La même chose se pratiqua depuis dans l'apothéose de tous ses successeurs ; et l'aigle devint , sur les médailles des empereurs , le signe de leur conse'cration. Un se'nateur aiïtrma ensuite avec serment avoir vu celle ame prendre son essor vers les cieux (3). Le Sènai , d'accord avec Tibère , se hata de décerner à Auguste défunt tous les honneurs divins. On ne lui donna pas alors seulemenf le nom de dieu , selon la remarque de Velleïus Paterculus 5 mais on en fit un vrai dieu (4). On lui dècre'ta un temple , des prclres , des sacrifices et des jeux (5).

Le temple fut ëleve dans le palais, et, en attendant qu'on l'eût construit, Ton consacra la maison dans laquelle Auguste était mort. L'on plaça sa statue dans le temple de Mars , où il

(1) Cùm îex refus obtinerot nenîiiiem Komœ consecrari nisi calciilo el (Iccreto Soiialus. Eusèb. : Mist. eccles. , LU, c. 2. — Morieas fÂiiguslusj divus appoîîaliis est. Eutrop. , VII, 5. — Nam deum honor ï)riiic!pi non antô liabeiur quàm agere iiiler lîomiaes desierit. Tacit. Ann. , X V, 74.

(2) SaeSon. Tranq. : Yespas. , c. 23.

(3) Siieton. Traoq. ; Âugiist. , 100. — Dio Cass. , 1. 56.

(4) Vell. Paicrc. , lï, 126.

(5) Tacil. xiiiii. , 1 , 11 , io. Jusl. Lips. comment, ad hune loe.

recevait ie cuUe divin. Les prêtres du nouveau dieu formèrent , à Rome , un colle'ge sous le nom de Compagnons Augustaux (^Sociales Augustales). Ils e'taient au nombre de vingt-un, tires au sort parmi les principaux Romains, et Tibère , Drusus, Claude et Germanicus leur furent adjoints. Le même décret conslitua Livie prêtresse de son défunt mari (1). Les inscriptions nous apprennent qu'il y eut d'autres femmes honore'es de ce titre. Las jeux publics e'tablis en l'honneur d'Auguste se célébraient périodiquement , le jour de sa naissance , et à quelques autres époques déterminées.

Outre ce culte public , fondé sur les décrets du Sénat , on vit s'établir volontairement , dans les maisons , un culte particulier. Les ambitieux et les courtisans , gens toujours empressés de plaire , placèrent, à l'envilesuns des autres , la statue d'Auguste avec celle des autres dieux dans leurs oratoires, et lui firent là des sacrifices. Livie avait, il est vrai , donné l'exemple de ces honneurs privés par ceux qu'elle rendait elle-même dans le palais , oii, à cette occasion, elle célébrait des jeux et d'autres solennités (2).

On voit que le culte d'Auguste déifié devint une manière de faire sa cour , de montrer son attachement et son dévouement à la famille impériale. Tel était l'esprit de l'antiquité. Les provinces se hâtèrent de suivre à cet égard , comme à beaucoup d'autres , l'exemple de Rome (3). Les Taraconais , les premiers , demandèrent au Sénat l'autorisation de bâtir un temple au nouveau dieu. Le décret qui la leur accorda est de l'an 15 de notre ère (4). Partout s'élevèrent alors , dans les colonies et dans les municipes , des

(1) Tacit. Ann. , I, 34. — Dio Cass. , 1. Sô. — PUn. : Hist. .^at. , XII,

(2) Tacit. Ann. , 1 , 73. — Bio Cass. , 1. 56 et 57.

(3) Dio Cass. , 1. 57. — Sueton. Tranq. : Àugust. ,59.

(4) Tacit, Ann. , 1 , 78.

temples et des autels , s'établirent des fîamines d'Auguste , des collèges d'Augustaux , ou prêtres d'Auguste, partout se cëiëhrèreiil des sacrifices et des jeux solennels en l'honneur d'Auguste. Les Augustaux y formèrent bientôt même une classe distincte , intermédiaire entre les simples citoyens et les dêcurions. Ils obtenaient leur titre de ces derniers: ils le recevaient comme re'compense , ou l'achetaient à prix d'argent. Six ou trois d'entre eux , nommes Sêvirs ou maîtres Augustaux 5 avaient: la charge de prendre soin des sacrifices, des jeux et des différends qui se rapportaient au culte d'Auguste. Leurs fonctions étaient annuelles. Ils les devaient aussi au choix des dêcurions (1). Il est peu de titres que l'on rencontre plus souvent dans les inscripfions antiques.

Plusieurs monuments de ce dernier genre , découverts à Vienne (2) , prouvent qu'il y avait dans cette ville des Augustaux, et, par conséquent, un culte d'Auguste, et: un édifice religieux consacré h cet empereur, A l'égard de ces deux derniers objets , Vienne ne put, nous l'avons déjà dit, se dispenser de suivre l'exemple donné par les autres colonies. Si , contre toute vraisemblance , elle l'eût négligé pendant la vie d'Auguste, elle se fut hâtée, après sa mort, de réparer une omission qui pouvait être une faute grave , et avoir de fâcheuses conséquences pour elle. Quoiqu'il en soit , le monument élevé à Vienne , dans l'une ou l'autre de ces deux hypothèses, n'est point celui qui forme le sujet de notre dissertation.

Ce dernier fut bâti seulement après la mort de Livie , et même sous le règne de Claude. C'est ce qu'atteste l'épithète de déesse, jointe dans l'inscription au nom de la femme çé--

(1) Marcel. : ïnscr. , to:r. î , p. 20.

(2) Voy. Cfîorier, Kecherclies sur les aiiliq. de Vieone, (kîition de 1828. Les pages 38, 92, 177, 270 et 324 offrent cinq inscriptions où se îit le tiire de Sévir ÂiigusiaJ.

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lèbre que nous venons de nommer. La qualification de déesse, en effet, soit dans les actes publics, soit sur les monuments, ne se donna jamais aux impëralrices, comme celle de dieu aux empereurs , qu'après leur mort et qu'après leur consécration. Il est inutile , sur ce dernier point , d'enîrer dans de plus longs développements , Quant aux raisons qui obligent de rappporter au règne de Claude la fondation de l'e'difice dont il s'agit ici , nous allons les déduire avec quelques détails. Elles formeront , nous le croyons , une démonstration complète.

La vie de Livia Drusilîa est un exemple bien frappant de la singularile' de quelques-unes des destinées humaines , et nous offre aussi l'occasion de remarquer la profonde corruption de mœurs à laquelle e'taient parvenus les grands de Rome à la fin de la re'publique (1). Fille d'un homme qui mourut pour la cause des meurtriers de Gësar, marie'e à l'un des ennemis des triumvirs , par conse'quent doublement liée au parti que combattait Octave, et qui était l'objet de sa haine et de ses proscriptions , elle devint cependant Te'pouse constamment chérie de ce dernier. Après avoir fui devant ses satellites, et , pour les éviter, ayant couru bien des dangers, elle le séduit par les charmes de son esprit et de sa beauté. En vain des nœuds sacrés l'attachent k Tiberius Claudius Nero*, en vain un enfant né de leur union, et un autre qu'elle porte dans son sein, semblent rendre cette union indissoluble , elle passe sans rougir du lit de son époux dans la couche de l'ambitieux Octave. Celui-ci, également engagé dans les liens du mariage , répudie Scribonia , dont il venait d'avoir une lille , et épouse Livie , du consentement de son mari , qui la lui cède sans aucune hésitation.

Voy. Tacit., Ann. 1, 3, 4, 5, 10, 14; IIÏ , 64. —Sueton., AiigîîsL, 62; Tiber. , 4, G, 50, 51. — Dio Cas., I. 56, 57 et 58. — VelL Paterc, II, 75.

L'aseenrîant de cette femme sur son second époux ne peut être compare' qu'à la puissance de séduction qui avait présidé à leur union , et à l'adresse avec laquelle elle sut lou^ jours s'en servir. La complaisance , le pew d'empressement à pénétrer les secrets d'Octave, et l'indifférence pour ses infidélités, furent, selon elle-même, les principaux moyens par lesquels elle obtint sur lui tant d'inlluence. Privée d'enfants de son second mariage , et dominée comme elle l'était par un penchant irrésistible à s'immiscer dans lesaffaires de l'état, ce n'est pas sans raison que l'histoire élève contre elle le grave soupçon d'avoir fs)U périr par le poison les pelils-fils d'Auguste, et d'avoir même hâté par un semblable moyen la mort de cet empereur dans ses vieux jours, afin d'assurer l'empire à son propre fils Tibère , né de son premier mariage 5 et qu'elle avait su faire adopter par le même prince.

En effet, gprès la mort d'Auguste, lorsque Tibère eut été proclamé son successeur, s'étayant de ce que celui-ci lui devait son élévation, ainsi qu'elle le disait hautement, elle lie dissimula point ses prétentions à gouverner l'empire. Elle recevait chez elle le Sénat, et les plébéiens qui venaient lui foire leur cour^ elle souffrait que l'on plaçât son nom avec celui de Tibère dans les édits qui émanaient de ce dernier 5 ■elle ne laissait; échapper, enfin, aucune occasion, de prendre part à Fadministration des affaires , de même que si le pouvoir impérial eût été déposé cr ses mains» Sans le moindre ménagement poiGr l'amour-propre de son fils , dans la dédicace d'une statue qu'elle consacra à Auguste, près du théâtre de Marcellus , elle fit pkcer le no^r^ de Tibère après le sien.

Mais l'excès de son -mibition devait lui ravir le prix qu'elle attachait à ses criminels 'cervices. Tibère, déjà fatigué de son affectation à se îr.êl8r de tout et à tout diriger, fut poussé à bout, et se sentit prcfondément blessé d'une proposition faite dans le Sénat par qnelqoes-uns des flatteurs de sa mère , savoir : d'ajouter le titre de fils de Livie à celui de fils d'Au-

giiste 5 que prenait cet empereur. Ne pouvant plus contenir son indignation, il résolut de rabaisser l'orgueil et les prétentions de cette femme hautaine. Il l'eloigna entièrement des Affaires publiques , et lui signifia de ne s'occuper désormais que des siennes propres, et de l'intérieur du palais. Il évita même avec elle les entretiens trop longs et sans témoins, et ne voulut laisser croire en aucune manière qu'il se conduisit par ses conseils, auxquels il prêta d'ailleurs toujours une oreille impatiente. Gomme elle continua de l'obséder , il prit le parli, pour re'viter, de se retirer dans l'île de Caprëe , et l'on sait que là il ajouta , dans un âge déjà avance , de de'goûtantes débauches aux autres vices dont il avait donne' tant de preuves.

La rancune du sombre Tibère contre sa mère alla jusqu'à la haine. Elle éclata surtout par le refus d'une faveur qu'elle lui demandait pour un de ses prote'gès ^ et rien ne put Teteindre ou l'affaiblir , ni la maladie, ni l.i mort de cette princesse. Pendant les trois ans qu'elle ve'cut depuis qull quitia Rome il la vit une seule fois ^ il ne la visiîa point pendant sa dernière maladie-, il n'assista point, contre l'usage desPvomains, à ses funérailles 5 et, comme on l'attendit long-temps, elles se firent lorsque le cadavre tombait déjà en putréfaction, et répandait une odeur insupportable.

Pendant la vie de la même princesse il n'avait autorisé presque aucun des honneurs publics qu'elle avait reçus du Sénat ^ tels furent celui d'avoir un licteur, d'i^.jouler à son nom le titre de mère de la patrie, et de lui élever un autel, dit d'adoption. A sa mort, il défendit formellement sa consécration, supposant que c'était d'après la recommandation qu'elle lui en avait faite elle-même. Le Sénat déféra en cela à sa volonté. Cependant il décréta que les dames romaines porteraient le deuil pendant un an, qu'on élèverait un arc à Livie , honneur jusque-là sans exemple à l'égard d'une femme. Il crut le devoir à cette impératrice par reconnaissance

de ce qu'elle avait sauve la vie à plusieurs sejuileurs , fait élever les eufauts de plusieurs autres , et doté leurs filles en les mariaut. Tibère n'osa pas casser le décret dans ce qui se rapportait à l'arc, mais , pour empêcher d'ëlever ce dernier, il déclara se charger de le construire à ses frais , et ne s'en occupa jamais. Eutin il ne permit pas rexëcution du testament de la défuute, le tenant pour non avenu; et, dans un espace de temps assez court, il infligea diffe'rentes peines à tous ceux qui avaient joui de l'amitié de sa mère, ou avaient vécu dans son inlimiie' , même à ceux qu'elle avait charges du soin de ses fuiièrailles (1).

Livie mourut l'an 29 de notre ère , à l'âge de 82 ou de 86 ans , et fut déposée dans le tombeau d'Auguste. La mort de Tibère arriva huit ans après, le 16 mars de Fan 37. '

Il résulte bien certainement des faits précédents que îe temple de Vienne, dédié à Auguste et à Livie, ne put être construit pendant le règne de Tibère. On ne pourrait supposer, sans heurter la vraisemblance , que cet empereur, si peu disposé à laisser rendre des honneurs publics à sa mère , l'eût autorisé. D'un autre côté , le titre de déesse , DIVAK , qui se lit dans l'inscription du monument , fournit une preuve sans réplique de ce que nous avançons. En effet, nous l'avons déjà dit , ce tilre n'a éîé accordé publiquement aux princesses , comme celui de DIVUS aux empereurs , qu'après leur consécration décrétée par le Sénat, et n'a pu l'être à Livie pendant la vie de Tibère, puisque ce prmce défenJit expressément de lui conférer ce dernier honneur (2:).

(1) Dio Gass. , 1. 57 , 58. — Suet. Tranq. : Tiber. , 50 , 51. — Tacit. Ânn., î, U.

(2) On poFjTaîl faire um objeclion tirée d'mi fai! que rapporte Tacite. Avant la mort de Li^ie , l'aii 23 de J.-C. , les viîîes de l'Asie , dans i'eatiiousiasine de la reconnaissuiice que leur iiispira la punition de

Il n'est pas moins certain que le temple de Vienne ne fut point e'ieve' sous le règne de Caligula. Ce prince en démence ^ qui causa la mort de son aïeule Antonia par les chagrins dont il l'abreuva , et qui fut même soupçonne de lui avoir fait prendre du poison, ne dut guères agir par des sentiments de piété filiale , ni avoir la pensée de rendre des honneurs à sa bisaïeule Livie, Bien loin de là, en effet, il ne pouvait supporter l'idée qu'il descendît non-seulement d'Agrippa par sa mère , mais encore de Livie par son père. Son amourpropre était blessé du défaut d'illustration de leurs familles. Il entrait en colère quand on le disait petit-fils du même Agrippa -, et lorsque , dans des discours ou dans des vers , on mêlait le nom de celui-ci à ceux des Césars , il n'avait

Lucilius Capilo , qui , pendant qu'il était procïirateiir de l'empereur ' dans cette province, y avait exercé de grandes concussions, décernèrent un temple à Tibère , à Livie et au Sénat romain. Un décret leur accorda la permission qu'ils demandèrent de l'élever. On prétendrait peut-être que le culte rendu à Livie , dans cette occasion , a bien pu l'être également à Vienne avant sa mort, et pendant le règne de Tibère. Cette objection mériterait à peine d'être réfotée. Cependant nous remarquerons (TOG l'on ne peut déduire du fait exceptionnel cité par nous aucune pfésompticn coBi.re notre opinion ; car Tacite nous apprend aussi que, l'an 25, l'Espagne Ultérieure envoya des députés à Rome pour demander au Sénat la permission d'élever un temple à Tibère et à sa mère , et qu'elle invoqua en faveur de sa demande l'exemple des villes de l'Asie. Tibère refusa , et donna pour motifs que , en recevant les honneurs divins de l'Asie , il avait , il est vrai , voulu d'abord imiter Auguste , qui en avait accepté de semblables des habitants de Pergame ; mais il y aurait eu , selon lui , de la vanité et de l'orgoeil de sa part de les souffrir dans toutes les provinces , et c'eût été avilir le culte rendu à Auguste de laisser l'adulation le prodiguer à d'autres sans mesure (Tacit. Ann. , IV, la , 37 , 5o et 06). Ainsi , outre la preuve péremptoire qui se tire du titre de déesse, DIV^, donné à Livie par l'inscription de noire monument Viennois, le dernier fait démontre que ce que Tibère avait toléré , sur la demande des villes d'Asie , ne le fut pas dans les autres provinces.

point de honte de déclarer hautement que sa mère était née d'un commerce incestueux d'Auguste avec Julie, sa lille. Quant à Livie, il l'appelait quelquefois l'Ulysse en stole (en jupon) , et ne craignit pas un jour, dans une lettre écrite au Sénat 5 d'affirmer , contre la vérité , que cette femme , sa bisaïeule , était de basse naissance (1).

Après la mort violente de cet insensé , Claude , son successeur, n'eut pas de la peine à comprendre, malgré la stupidité qui offusquait habituellement ses facultés , que la gloire de ses ancêtres et les honneurs rendus à leur mémoire jetteraient de l'éclat sur la dignité impériale dont il venait d'être décoré. Sollicité sans doute aussi par des sentiments de piété filiale, il fit décréter des fêtes solennelles et des jeux à la mémoire de Drusus, son père, et d'Antonia, sa mère 5 et, de plus , à la seconde, Fhonnenr d'un char dans le Cirque, ainsi que le nom d'Augusta qu'elle avait refusé pendant sa vie. ïl rendit aussi des honneurs à la mémoire de son frère Germanicus et de son aïeul Marc-Antoine. Mais un de ses premiers soins fut de déclarer qu'aucun serment ne h.i paraissait plus sacré et devoir être employé plus souvent que celui qui se ferait par Auguste , et de faire décerner à son aïeule Livie l'apothéose dont elle avait été privée jusque-là. Il fut en même temps ordonné que , dans les pompes Cirque , la statue de cette impératrice serait portée , comr^f: celle d'Auguste , dans un char traîné par des éléphants ; çae le culte divin lui serait rendu par îes Vestales , et que ]es femmes jureraient par son nom. Claude lui consacra de plus une statue dans le temple d'Auguste, sans doute dans celui qui avait été élevé par Tibère, et achevé par Caligula (2).

Ainsi , Livie consacrée reçut seulement alors les honneurs

(i) Siieton. Tranq. : C. Caîiguk , 23.

( 2) Suet. Tranq. ; Claud. , lï. — Ijio. Cass. , ï ^ 60.

divins et le titre de déesse, d'wa. Les médailles confirmeiît k cet e'gard ce que nous apprend l'histoire. On en connaît plusieurs de Tempereur Claude oii Ton voit au revers celte princesse avec les attributs divins et le titre de déesse. Vienne , selon nous , éleva vers le même temps le monument qui fait le sujet de la présente dissertation.

Près de quatre-vingt-dix ans s'étaient écoules depuis que cette ville avait reçu une colonie romaine. Les Allobroges qui riiabitaient alors, expulses de leurs maisons et de leurs terres, chassèrent à leur tour les Romains, profilant des désordres et delà confusion où la mort de César jeta toutes les provinces. Admis ensuite, à la faveur des mêmes circonstances , à jouir des droits de colons, comme leurs prédécesseurs qui allèrent fonder la colonie rivale de Lyon, ils devinrent bientôt Romains eux-mêmes en adoptant les arts, la langue, les mœurs, les institutions municipales et la religion de Rome , auxquels les avait pre'parés une domination continue'e pendant plus de cent ans. On recueille dans rhistoire des preuves de la prospe'rite' et de l'importance auxquelles s'était élevée cette colonie pendant la longue paix qui régna dans les Gaules , et leur fut si favorable depuis Auguste jusqu'à Claude. On en trouve surtout un témoignage irrécusable , et qui a l'avantage d'être contemporain , dans l'un des plus curieux monuments qui nous soient restés de l'antiquité: dans les deux tables de bronze , si connues , conservées au musée de Lyon. On sait que l'on y voit gravé un discours prononcé par l'empereur Claude devant le Sénat , l'an /18 , quand ce prince voulut faire accorder aux habitants de la Gaule Chevelue le droit d'être admis aux magistratures de l'empire. Elles furent retrouvées dans la terre, en 1528, sur la colline de St-Sébaslien. Oulre les faits historiques qui ne se trouvent point ailleurs, et doiit quelques-uns sont surtout intéressants pour noire ville 5 elles nous offrent un échantilloîi

de Teloqnonce de cet empereur, qui ë(ail îoln d'être dépourvu d'ëhides et de savoir, qui composa des harangues , des mémoires historiques, et d'autres ouvrages , mais dout le corps, l'esprit et le caractère furent également faibles et vacillants ; et, par la comparaison du discours qu'elles ont conservé , avec cehii que Tacite met dans la bouche du même empereur dans la même occasion (1), elles nous procurent le plaisir de juger du procédé suivi par cet historien pour la composition des harangues semées dans ses ouvrages.

Claude, dans l'une de ces deux tables, parle de Vienne , et montre cette ville comme une des plus florissantes et des plus puissantes colonies, en possession , depuis long-temps, de donner à Rome des sénateurs (2). Tacite confirme ce témoignage (3). Les Lyonnais, dans le discours qu'il leur prête quand , au commencement de l'an 69 , ils excitèrent les légions de Valens à détruire Vienne, accusent cette ville d'avoir levé depuis peu des légions pour Galba (A) , ce qui fait supposer beaucoup de richesses et de puissance , et leur montrent l'immense butin qu'elles auraient à y recueillir (5).

(1) Tacit. Ann. , Xî , 24.

(2) Ornalissima ecce colonia vaUntisslmaque Viennensium quant longo jàm tempore senatores huic curiœ confert.

(3) Tacit. hist., ï , 6o, 66.

(4) înscrîptas nuper legiones in prœsidium Gaîbœ referendo. On voit que Tacite ne spécifie pas le nombre des légions , qui peut ainsi n'avoir été que de deux. D'où il suit que l'auteur de l'Histoire de Tienne sous les douze Césars a eu tort de les porter à cinq , de son autorité privée. Dans le premier cas il s'agissait de douze milie hommes au plus; dans le second , les Viennois en auraient fourni trente mille.

(3) Et uhi causas odiorum prœtenderant magniludinem pra^dœ osten-^ debant.

Enfin, après avoir peint les efforts des Viennois pour fle'chr' la colère des soldats , il dit qu'alors on vit triompher l'antiquité' et la dignité de la colonie (1).

Vers le commencement du règne de Claude , plusieurs Viennois, également recommandables par leur mérite et puissants par leurs grandes richesses , tenaient à Rome le rang le plus distingue'. Il est question de trois d'entre eux dans les tables de bronze dont nous avons parlé , savoir : de L. Vestinus, de Valerius Asialicus, et du frère de celui-ci. ïls étaient sénaleurs. Le premier jouissait de la faveur de Claude. Le second, consul sous cet empereur, l'avait déjà été sous Caïus , et , après avoir vécu dans l'intimité de ce dernier , trempa dans le complot qui termina la vie et le règne de cet odieux tyran. Il eut même un moment le dessein de se mettre sur les rangs de ceux qui aspiraient à lui succéder, avant que le hasard eût offert aux yeux des soldats furieux, se livrant à la recherche des conjurés , le timide Claude dans le lieu secret oii la peur le faisait cacher , et leur eût ainsi suggéré la pensée de le proclamer empereur.

Que Vienne fût redevable d'une partie de son influence et de ses autres avantages à ceux de ses citoyens qui étaient haut placés à la cour et dans les grandes magistratures de Rome -, que ces citoyens dussent eux-mêmes leur élévation et leur crédit à l'importance de leur colonie, c'est ce dont nous ne croyons pas que l'on puisse guère douter. Quoiqu'il en soit, lorsque Claude eut été investi de l'autorité impériale. Vienne dut songer à gagner sa bienveillance , chercher les moyens de se le rendre propice. Elle y mit sans doute beaucoup d'empressement , soit que son intérêt seul le lui suggérât , soit qu'elle en eût reçu les premières inspirations de ceux de ses citoyens qui étaient établis à Rome , et pouvaient lui donner des conseils salutaires.

(i) Tùm vôîustas digniiasque colonîœ valiàt.

Les Viennois îrouvcrent dans les honneurs que Claude Tenait de faire décerner à son aïeule roccasion et, le moyen de flatter ce prince. Alors , très-vraisemblablement , c'est-àdire vers l'an 41 de noire ère ^ ils résolurent d'ëiever dans leur ville le temple d'Auguste et de Livie.

On pourrait aussi faire coïncider cette de'termination des Viennois avec le voyage de Claude en Angleterre, qui eut lieu Tan 43. Ce serait ainsi à son passage à Vienne que, pour être agréables à ce prince , ils lui auraient présente' le de'cret de leur curie ^ ou corps municipal , relatif à cet objet , et l'auraient prié d'y donner son approbation et son consentement. Nous ne voyons , à dire vrai , aucun motif bien puissant qui doive faire rejeter cette dernière opinion , et pre'fërer la première ; mais nous ne croyons pas , dans tous les cas , pouvoir rapporter le projet et la fondation de l'édifice à un temps moins éloigne' que l'an 43. Le de'cret du Se'nat qui en accorda l'autorisalion ne se fit sans doute pas attendre-, les Viennois , aussitôt après avoir obtenu l'assenliniput du prince , durent envoyer des députés à Rome , et l'empressement du Sénat répondit au leur. Il rendit un décret conforme à leur demande. On en trouve la preuve dans l'inscription même du monument , m commencement de laquelle on lit , comme on l'a vu , les d3"jx mots abrégés : CON SEN, consensu Scnntits , a du consentement du Sénat. » C'était la formalité , dans ce cas , nécessaire , ainsi que l'on en peut juger en se rappelant l'autorisation demandée en l'an 15 , au même corps, par les Tarraconais.

Le temple de Vienne n'offre pas le seul exemple de l'association d'Auguste à Jupiter dans une dédicace. Tacite nous apprend que Germanicus , après ses victoires sur les Germains, éleva un trophée qu'il consacra à Mars , à Jupiter et à cet empereur (1). On trouve dans le Foyage littéraire de

(1) Tacil. Ann. , Il , 22.

deux Bénédictins (\) \me îiiscrlptiou qui est une dédicace à la sainteté de Jupiter et d'Auguste^ SAiNCTlTATI lOVîS ET AVGVSTi , et qui orirM la face d'un aulel antique.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de rechercher le motif qui a pu engager les Viennois à établir cette association d'une divinité ancienne avec des dieux de nouvelle création , d'unir dans leur culte Jupiter à Auguste et à Livie. Voici quelle est à ce sujet notre opinion. Claude avait déclare' , comme nous l'avons déjà dit , qu'aucnn serment ne lui paraîtrait plus sacré que celui qui se ferait par Auguste , et avait ordonné aux femmes de jurer par Livie. D'un autre côté , de toute antiquité , le serment le plus inviolable , aux yeux des Romains , était celui dans lequel on prenait à témoin Jupiter. Selon nous , les Viennois , en associant Auguste , Livie et Jupiter dans la consécration du nouveau temple , se proposèrent de réunir dans la même enceinle les trois divinités qui , d'après l'usage antique et d'après la volonté de Claude , devaient servir de garants à la stabilité des promesses et h la vérité des témoignages.

La situation du monument donnait beaucoup de convenance à cette disposition , car il s'élevait sur un forum oii devaient se traiter toutes les affaires publiques et privées , et il pouvait être utile de placer devant les yeux de tous les dieux vengeurs de la foi violée. Les Viennois voulurent encore 5 il nous semble , marquer qu'ils unissaient les trois divinités dans les mêmes respects , et qu'ils ne faisaient aucune distinction entre les serments qui s'appuyaient sur l'une ou sur raulre, les considérant tous comme également sacrés et dignes de confiance.

Claude dut être fort touché de l'attention des Viennois à entrer dans ses sentiments. C'était en efïet un honnnage offert à sa piété llliale. D'autres moîifs pouvaient encore le

{!) Tom. î, p. 30a.

lui rendre agre'able. Ce prince efail le second fils de Drnsus, ce frère de Tibère que Livie porlait dans son sein quand Tiberius Claudius Nero , son premier mari , la céda pour épouse à Augusie. Dans son testament cet empereur avait adopté celte même Livie , sans doute pour assurer les droits de Tibère et des enfants de Drnsus à l'empire , et elle avait pris , (Jepuis , le nom de Julie , parce que celte singulière adoption l'avait fait enfrer dans la famille Julia, Claude pouvait donc se croire la qualité ainsi que les droits d'arrière-petilïûs d'Auguste par adoption , et voir dans celle de son aïeule un titre de plus à la possession du pouvoir impérial. Les honneurs rendus par les villes à la mémoire de cette princesse tendaient à confîrmer et à forliller le même titre , et devaient , par cette raison , lui causer un vif plaisir. Sa satisfaction de la résolution des Viennois se manifeste , au reste , dans le brillant éloge de leur colonie , qui se lit dans son discours au Sénat , conservé dans les deux tables de bronze de Lyon. Évidemment la jusSice et la vérité ne lui prêtent pas seules le langage qu'il y lient à leur sujet, mais des sentiments de bienveillance et de gratitude y ont aussi beaucoup de part.

Quoiqu'il en soit , comme nous l'avons explique , le temple d'Auguste et de Livie , de Vienne , n'a pu être construit avant le règne de Claude, puisque Livie n'a reçu les honneurs divins que lorsqu'ils eurent été décrétés , c'est-à-dire après l'élévation de ce prince au trône impérial. Nous avons présumé que la résolution des Viennois à cet égard avait été prise et exécutée au commencement de ce règne , par une raison qui nous paraît fort plausible : ils durent, principalement alors , faire leurs efforts pour mériter la faveur du nouvel empereur. Nous ne connaissons, d'ailleurs, aucun document historique ancien , ni aucun fait qui nous indique que cette résolution soit postérieure ,

On nous fem peut-être ici une objection. — Siia de'dicace à Lîvie , nous clira-t-on , si les mots ET DlV.'ffi. AVGVSÏ.^ , qui se lisent sur îe frontispice du temple dont il s'agit , sont postérieurs à l'avènement de Claude , il ne s'ensuit pas que le temple lui-même ne soit pas plus ancien. îi est possible que cet e'difice ait e'ié construit, dans un temps ante'rieur. sous Tibère ou Caligula , et que la partie de l'inscription qui se rapporte à Livie ait ètè ajoutée sous le règne de Claude lorsque cet empereur jugea à propos de faire décerner les honneurs divins à son aïeule. — Cette objection serait peu fondée 5 car la conse'cralion des édifices sacre' s , chez les anciens , était soumise à des lois tellement rigoureuses et respectées que , sous aucun prétexte , on ne se permettait jamais d'y rien changer, ni ajouter. On ne saurait, d'ailleurs ^ citer aucun exemple authentique d'une innovation semblable à celle que l'on supposerait ici.

Le temple de Vienne , qui fut consacre à Auguste , à Jupiter et à Livie, a donc été fondé vers l'an 41 ou 43 de J.-G. , et il a été élevé pour flatter l'empereur Claude» C'est ce que nous nous élions proposé d'établir.

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