PRINCIPAUX CENTRES DE POPULATION DES SÉOUSIAVES
PRExMlÈRE SECTION.
LOCALITÉS d'oRIOINE CELTIQUE.
§ 1««". Fenrs, capitale des Ségusiaves.
Si ron s'en rapportait à Strabon (1), les Ségusiaves auraient eu pour capitale, dès le premier siècle de notre ère, la ville de Lyon ; mais c'est une erreur évidente, fondée sur ce que Lugdunum était alors le chef-lieu de toute la Celtique, à laquelle il avait même imposé son nom, Lugdunensis Gallia. Lyon, colonie romaine, ne pouvait être la capitale d'un peuple gaulois. Au reste, plusieurs des monuments que nous avons cités précédemment prouvent Terreur de Strabon : on y voit que les Ségusiaves conservaient leur nationalité dans cette ville même. Lyon était si peu leur capitale, que Ptolémée a placé cette ville chez les Éduens, ce qui n'est pas moins erroné. En effet, Lyon était certainement sur le territoire des Ségusiaves ; mais ^ la capitale de ce peuple était Feurs, dont le nom latin était Forus et non pas Forum, comme on le croit universellement, par erreur. Ce nom de Foms, qui a l'avantage d'éviter Tassonnance désagréable qu'on rencontre dans Forum Segusiavorum, explique tout paturellement la forme actuelle du nom français, sans qu'il soit besoin de recourir au tour de force grammatical inventé par de la Mure et accepté par M. Roux (2). Suivant ces deux auteurs, Vs qui termine le
(1) Voyez ci-devanl, p. 32.
(2) « Et ce nom latin ( de Forum Segusianorum) qu'elle avoil du commencement semble avoir donné lieu au nom françois qu'elle a, non de Feur^ mais de Feurs^ vu que ce mot de Feur explique Foruniy et la lettre 5 qui lui est donnée pour finale marque en quelque sorte les Ségu-
mot Feurs est Tinitiale du nom des Ségusiaves, qui suivait habituellement celui de la ville. On ne pourrait pas, croyons-nous, citer un autre exemple à l'appui de cette explication.
Quoi qu'il en soit, il est certain que le nom latin de Feurs était Foras, Nous le trouvons écrit ainsi sur tous les manuscrits anciens où ce nom est au nominatif, et pas un à notre connaissance ne vient contredire cette lecture, car la mention de ce mot aux cas obliques ne décide pas la question en faveur de Forum. Il en est du nom de cette ville comme de celui du peuple dont elle était la capitale : on pouvait douter de la forme orthographique du nom des Ségusiaves tant qu'on ne le voyait qu'abrégé sur les inscriptions ; mais du moment qu'on en a trouvé où il était complet, le doute n'a plus été permis ; de même pour Feurs : tant qu'on n'a trouvé ce mot qu'au génitif, au datif, à l'accusatif, à l'ablatif, qui sont les cas les plus usuels, on a pu douter de l'orthographe du nominatif; mais le doute n'est plus permis aujourd'hui, car nous pouvons citer plusieurs manuscrits anciens portant Forus en toutes lettres. Nous mentionnerons particulièrement un registre officiel du comté de Forez , conservé aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, et dans lequel sont inscrits tous les fonctionnaires nommés par les comtes au quatorzième siècle (1) ; le nom de Feurs ne figure au nominatif qu'en deux endroits (folios 16 et 47) de ce précieux volume ; mais, dans l'un coname dans l'autre, il est écrit Form. Il en est de même du cartulaire de Savigny : le nom de Feurs n'y paraît aussi que deux fois au nominatif, dans des actes datant du dixième siècle (chartes 247 et 288) , et, dans l'un comme dans l'autre, ilest écrit Forus (2). Mais nous pouvons citer un document plus décisif encore, c'est l'ouvrage de Ptolémée , où le nom de Feurs est écrit en grec ^opoç [Forus ) et non <t>opov {Forum), L'autorité de cet écrivain est d'autant plus
siens, dont elle estoit initiale. » [Ilist, du pays de Forez, p. 69.) « Quel- ' ques auteurs ont écrit Feur par respect sans doute pour le mot Forum, qui n'a pas d's. Je crois qu'il faut conserver l'ancienne orthographe, d'abord parce que l'usage l'a consacré ainsi, ensuite parce que l's qui termine ce mot est le conimencement de Segusiavorum, qui lui donne son caractère et la distingue de tous les autres Forum connus. » (Recherches sur le Forum Segusiavorum^ P- 2.)
(1) Nous comptons publier bientôt cecurieux document, le plus important que nous ayons sur l'histoire du^Forez,
(2) Voyez notre édition du Cartulaire de Savigny dans la Collection des documents relatifs à V histoire de France.
grande- dans cette question que la langue, dans laquelle il écrivait lui permettait de donner à ce nom l'une ou Tautre forme, et que, s'il a employé la première , c'est qu'apparemment c'était celle qui avait cours de son temps.
Au reste, l'orthographe de forus^ pour désigner une place, un marché, etc., est justifiée par l'usage qu'en ont fait les auteurs latins ; elle paraît même être la plus ancienne, car c'est surtout dans ceux qui sont antérieurs à l'époque d'Auguste, ou qiiî affectent des formes archaïques, qu'on la trouve ; on la voit dans Salluste ; on la lit chez Lucilius , l'un des pères de la poésie latine , dont le grammairien Nonius nous a conservé ce vers ;
Romanis ludis foras olim ornatu* lucernis.
Et cela explique son emploi dans la dénomination de Feurs, qui date certainement du premier siècle avant notre ère.
Nous venons d'indiquer approximativement les limites du territoire des Ségusiaves. En jetant les yeux sur la carte, on verra que Feurs est presque au centre de ce territoire. Cette circonstance , qui vient corroborer ce que nous avons dit, suffirait seule à expliquer le rôle qu'a joué cette ville dans le passé ; mais il en est d'autres qui lui donnaient une grande importance à une époque où le commerce consistait presque uniquement dans la vente ou l'échange des produits du sol et des bestiaux: Feurs est situé dans une vaste plaine, près de la Loire, le fleuve gaulois par excellence (1), et entouré d'une contrée fertile. Voilà ce qui fit choisir ce lieu pour être le marché des Ségusiaves (2), et lui valut par cette raison le titre de cheflieu politique, judiciaire, administratif et religieux du pays, titre qu'exprime parfaitement le nom de Fortus que lui donnèrent les Romains (3) ; car cette dénomination , dont Feurs tire son nom actuel, est toute latine, comme celle 6!Augu$todunum, dont on a fait Autun.
(1) « Flumen clarum Ligerim, » dit Pline, Hist, nat.^ lib. IV, cap. xxxii.
(2) « Il suffit aussi, dit de la Mure {Eist. du pays de Forez^ p. 75), d'alléguer son nom pour preuve de cela, puisque la plus expresse et naturelle signification de ce mot forum^ qui est son nom de toute ancienneté, est celle de €oire et de marché, d'où vient que, dans les titres du pays où il est parlé du marché de Feurs, il se trouve appelé, par une agréable rencontre, forum Fori. »
(3) L'existence de Feurs avant l'époque romaine est démontrée par Icsvases celtiques qu'a découverts M. Roux au-dessous des constructions^ gaHo-romaincs, et dont il a donné le dessin dans ses Recherches,.
Malheureusement, César n'ayant pas eu occasion de nommer la capitale des Ségusiaves, comme il a nommé celle des Éduens (Bibracte)et celle des Arvemes (Gergovie), nous ignorerons toujours le nom gaulois de'Feurs, à moins que quelque monument inconnu des premiers siècles ne vienne un jour nous le révéler.
Mais peut-être 'possédons-nous déjà ce monument révélateur ! Il ne s'agit que de le comprendre. En effet, la Table de Peutinger place entre Forus Segimavorum et Roidomna une localité du nom de Mediolanum^ dont il est impossible de retrouver la trace entre Feurs et Roanne, les deux points extrêmes de cette ligne. Cette station intermédiaire est même tout à fait inutile , comme on le verra plus loin, le chiffre xiii qui accompagne le nom de Mediolanum étant précisément celui de la distance en lieues gauloises qui sépare Feurs de Roanne ; il n'y a, à noire avis, qu'une façon d'expliquer la présence du nom de Mediolanum sur la Table de Peutinger, c'est d'admettre que le rédacteur de ce document, trouvant sur les itinéraires qui lui servaient à rédiger le sien la ville de Feurs désignée sôus ses deux noms différents, en a fait deux localités distinctes. Le nom de Mediolanum^ qui signifie milieu du pays, convient en effet parfaitement, comme on a pu le voir, à. la ville de Feurs ^ placée au centre d'une vaste plaine traversée par la Loire.
Quoi qu'il en soit de cette nouvelle hypothèse, sur laquelle nous reviendrons plus loin, il est certain que Feurs est bien le Forus Segusiavorum des anciens. Quelques auteurs (1) modernes lui ont contesté cet honneur ; mais c'est sans aucune espèce de raison. Nonseulement c'est à Feurs ou dans ses environs qu'on a découvert tous les monuments épigraphiques faisant mention de la cité ou nation des Ségusiaves et de ses principaux fonclionûaires , comme nous l'avons vu précédemment; mais c'est encore dans cette ville que se trouve la seule inscription portant le nom de Forus Segusiavorum. C'est la dédicace d'un autel , gravée sur une pierre. Elle est ainsr conçue: ' . .
NVMIN • AVG DEO SILVANO FABRI-TIGNVAR QVIFOROSEGVS '
CONSISTVNT D S P P
(l) M. Walkeiiaer, enlrc autres. (Voyez sa Géographie .de la Gaulc^)
En français (1) : « Au dieu Sylvain , divinité d'Auguste , les ouvriers charpentiers qui habitent Foru^ Segusiavorum ont élevé ce monument de leurs propres deniers (2). »
Au surplus, la ville de Feurs n'a pas cessé jusqu'à nos jours de porter le nom de Forus dans les documents latins. Ce nom lui est donné, comme nous l'avons vu, durant tout le moyen âge (3), et il fut mêmeâ cause d'elle appliqué adjectivement au reste du pays, qui fut appelé successivement pagtts forensis^ ager forensis, patria forensis , comù talm foremiSj territorium forense (4), d'où on a fait Forisium, Foresium, Forés, Forois, Forais, enfin Forez^ dernier nom politique de la contrée.
M. l'abbé Roux, qui a fait une étude spéciale de Feurs, où il est resté plusieurs années, dit (5) que la ville gallo-romaine s'étendait entre le château du Palais, au nord, et l'extrémité du clos de M. de Boubée, au sud; qu'elle ne dépassait pas à l'est la limite du chemin de fer de Roanne , mais qu'elle s'avançait à l'ouest vers la Loire, sur les rives de laquelle étaient échelonnés des hameaux et des villas, dont le sol présente les nombreux vestiges depuis Rs^dan jusqu'à Marclop. « La Loire, dit-il, coulait alors, selon toute apparence, sous les berges de Magneux-Haute-Rive, de Chambéon, et à l'extrémité de l'avenue de Bigny, où elle a laissé un goufre profond, connu sous le nom de Gourd-dii-Cruel. Le lit du fleuve, en s'élevant, l'a rejeté de siècle en siècle jusque sous les murs de FeurS. Cet envahissement progressif a formé les Chamàon8{6). » En effet, il y a quelques années qu'en réparant les chaussées de Magneux, on trouva dans le sable, à une distance assez considérable de la Loire, les débris d'un bateau
(1) Voyez-en la restitulion page 47.
(2) La pierre sur laquelle est gravée cette inscription, consen^ée comme^ un trophée dans l'église chrétienne 'qui remplaça l'édifice romain où elle se trouvait,' fut plus tard encastrée à l'extérieur du mur du chœur de l'église actuelle,' qui ne date que du quinzième siècle. On voit par là qu'on attacha toujours une grande importance à ce monument, puisqu'on lui réserva une place d'honneur dans la construction moderne. C'est en 1853 seulement qu'on l'a retirée du chevet de l'église, où elle était exposée aux mutilations de toute sorte, pour la placer dans le vestibule do la mairie de Feurs.
(3) Voyez, p. 63, note 2, ce que dit de la Mure à ce sujet.
(4) Voyez la table du Cartulaire de Savigny à ces divers mots.
(5) Recherches sur le Forum Segusiavorum, p. 40.
(6) On appelle chambonSy terres chambonales^ les terrains fertilisés par les eaux d'une rivière. Voyez le Glossaire de Ducange au mol Cambo-,
enseveli depuis des siècles. Le prieuré de Randan , qui a disparu par suite de l'envahissement du fleuve, était, avant la Révolution, à une certaine distance de la Loire.
Toutes les découvertes faites par le savant archéologue que nous venons de nommer ont concouru à lui démontrer que les rues de Tanèien Forus étaient à angle droit, et venaient se rabattre sur les grandes voies qui le traversaient. C'est ce que prouve en effet le plan qu'il a joint à ses Recherches , livre consciencieux auquel nous emprunterons en grande partie la description suivante des édifices publics de la ville de Feurs :
Au centre de la ville, près et à Test de la route, actuelle de Paris à Marseille, s'élevait le Forum proprement dit, vaste construction à portiques, dont la face principale, regardant l'ouest, avait 80 mètres d'étendue ; de chaque côté partaient des galeries dont la longueur était de 60 mètres et ayant 16 mètres d'abord d'entre-colonnement, comme la partie principale, puis 12 seulement, par suite d'un retrait symétrique de 4 mètres à la partie finale extérieure. Le quatrième côté de ce parallélogramme irrégulier, tourné à l'est, était libre de constructions ; il faisait face à une place appelée dans les vieux terriers Boateria Fori, et aujourd'hui la Boaterie ; car Feurs avait, k l'exemple de Rome, son Forum Boarium (1) ou marché aux bœufe et autres animaux de boucherie. Toute la construction dont nous . venons de parler était assainie par des égouts ou cloaques placés au-dessous des galeries, et dont les conduits existent encore. Ils ont sous clef 1™,85 de hauteur et 0°*,60 de larçeur. A l'angle nord-est se trouvait un canal particulier qui déversait les eaux dans la rivière de Loise.
Ce Forum devait être décoré, suivant l'usage , de statues des empereurs, de monuments et d'inscriptions honorifiques. C'est de là sans doute que vient un fragment d'autel volif encastré aujourd'hui sens dessus dessous dans le mur d'une maison voisine, et portant le nom à peu près complet d'Oticilia Severa, femme de Philippe le Jeune , qui gouverna l'empire de l'an 244 à l'an 249. Cette inscription est d'un style assez bon, quoique datant d'une époque de décadence (2) .
(i) Boaterie vièirt évidemment de 605 (bœuf), comme boatus, boatim. Ce mot était en usage dans tout le Lyonnais au moyen âge pour désigner un marché aux bœufs. Beaujeu avait aussi sa boaterie. Voyez au reste le Glossaire de la basse latinité, édit. Didot, au mot Boateria,
(2) Voyez-en un fac -si mile dans les i{ecAerc/tes de M. Roux, pi. 9.
Autour du Forum étaient groupés les édifices publics. A l'ouest, faisant face à la galerie principale, mais dans l'axe de l'aile méridionale, était la basilique ou tribunal, dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par l'église. La découverte d'une construction romaine, en forme d'hémicycle, faite, à une profondeur de 2 mètres environ, dans le chœur même de l'église, dont elle occupait toute la largeur, ne laisse pas de doute à cet égard. On sait du reste ({ue ce fut un usage général chez les chrétiens d'installer leur culte dans les basiliques ; c'est même de là qu'est venue la disposition actuelle des églises chrétiennes. Voici en effet quelle était celle des basiliques, suivant Vitruve : elles avaient h. l'intérieur deux rangs de colonnes, qui divisaient le vaisseau en trois nefs ; au fond était un hémicycle, où siégeait le tribunal, tandis que lésions d'affaires négociaient dans les bas côtés. Cette circonstance explique la présence dans le mur de l'église actuelle de l'inscription rappelant l'érection d'un autel au dieu Sylvain par les ouvriers charpentiers 4e la ville de Feurs. Ce monument commémoratif , élevé dans le lieu même où se réunissaient les corporations, fut conservé comme un trophée de la religion chrétienne dans les différentes reconstructions de l'église (1). C'est également dans les basiliq^ues que se faisaient lés réunions de VOrdo ou sénat local, dont l'existence nous est implicitement démontrée par l'inscription du monument érigé par la cité des Ségusiaves à son prince Caius^Julius Jullus (2).
Parallèlement à la basilique, et dans l'axe de la galerie septentrionale du Forum, devait se trouver un autre édifice public que rappelle un reste de construction romaine porté en cet endroit sur le plan de M. Roux. Malheureusement, nous n'avons aucune donnée ni sur la forme ni sur l'usage de cet édifice. Peut-être était-ce VjSrarium ou Trésor de la cité des Ségusiaves ; f)eut-être était-ce là qu'on frappait la monnaie nationale que nous avons décrite précédemment ? ,
Dans le quartier de la Boaterie, des travaux exécutés il y, a quelques années mirent à découvert un petit bâtiment carré, dont l'iso-
(1) Le bâtiment actuel de Notre-Dame ne date que du quatorzième siècle. « On fit, il y a quelques années, des travaux d'agrandissement dans l'église de Feurs.. En creusant les fondements d'une chapelle, on trouva plusieurs tombes du moyen âge recouvertes avec des blocs de granit demi-cylindriques, dont la surface plane conservait encore les entailles qui avaient servi à les assujettir. Ces blocs avaient évidemment servi de colonnes pour quelque édifice, d (Roux, Recherches^ p. 49.)
(2) Voyez ci-devant, page 18.
lement , l*exiguïté et la disposition semblent se rapporter à la cella d'un temple. M. Roux croit que ce temple était dédié à Mercure, parce qu'il était d'usage d'en élever au dieu du commerce dans les fieux de marché. Mais ce' sont là des théories générales dont on ne peut rien conclure pour le fait actuel. *
Nous en dirons autant du raisonnement de M. Roux au sujet des thermes et du théâtre, deux édifices publics qu'il place arbitrairement en face l'un de l'autre sur les bords de la Loise. Nous ne doutons pas qu'il n'y ait eu à Feurs des thermes et un théâtre (c'était pour ainsi dire des établissements de première nécessité pour toute agglomération gallo-romaine) , mais nous laisserons aux découvertes à venir le soin de nous apprendre où ils se trouvaient, car, de l'aveu même de M. Roux , il n'existe aucune trace de construction antique où il les amis.
M. Roux nous paraît plus heureux dans sa description du cimetière gallo-romain de Feurs. « L'usage de brûler les corps, dit-il, devint presque Universel sous les empereurs (1). Après avoir brûlé le cadavre, on en renfermait les cendres dans une urne dont la matière plus ou moins précieuse indiquait le rang du défunt ; puis cette urne était déposée dans le lieu de la sépulture, qui était privé ou public. Les lieux de sépulture, soit privés, soit publics, étaient dans les champs ou dans des jardins situés près des grandes routes. Â Rome, on inhumait les pauvres en dehors de la porte Esquiline, d'où le terrain consacré à cette cérémonie prit le nom de Campus Esquilinus :
Hoc miserae plebi stabat commune sepulcrum (2).
Feurs eut aussi son Campus Esquilinus : ce sont les jardins situés à gauche de la route qui mène de la Boaterie au chemin de fer. On y a trouvé un grand nombre d'urnes cinéraires de la dernière simplicité, recouvertes tantôt avec des couvercles grosâers, tantôt avec des fragments de tuile ou de brique. Elles renfermaient toujours la pièce de monnaie qui devait payer le passage. Les médailles qu'on eu a retirées sont presque toutes d'Auguste ou de Trajan La position de ce cimetière limite l'ancien Feurs de ce côté, car, d'après la loi des Douze Tables, il était défendu d'enterrer ou de brûler dans l'intérieur des villes (hominem mortuumin urbe nesepelito neve urito) (3). »
(1) Tacite, Ânn., XVl, 9.
(2) Horace, Sat. ï, ix, 8.
(3) Roux, Recherches^ p. 62.
En outre, le même auteur a décrit plusieurs aqueducs : Tun d'eux était à Test de la ville ; il commence vers le monument élevé aux victimes de la Révolution, et vient aboutir sur les bords de la Loise, en un lieu où M. Roux croit avoir découvert un four à briques galloromain ; un .autre passait sous les cloaques du Forum, et vient aboutir en un lieu appelé la Font qui pleut {on M. Roux croit que se trouvaient les thermes) ; un troisième, enfin, placé à l'ouest de la ville, traverse la route de Bordeaux, et se rend dans la Loise, ou pour mieux dire dans un canal de dérivation de cette rivière qui servait déjà à faire mouvoir divers moulins , et particulièrement un situé en un lieu appelé Monta), où vient aboutir raqueduc(l). L'abaissement du niveau de ces aqueducs au-dessous du sol, dit M. Roux, s'opposait à ce que leurs eaux fussent distribuées dans l'intérieur de la ville, où ils alimentaient sans doute des réservoirs publics auxquels on venait puiser; mais ils pouvaient desservir les habitations échelonnées sur les pentes des deux rivfères.
« On voit encore, écrivait de la Mure en 1674 (2), en un champ voisin de cette ville, une étendue de ciment romain, de douze pieds de longueur et de huit de largeur, fort uni et de couleur rougeâtre, et ayant à chaque bout la figure d'une flamme élevée de la hauteur d'une main ; tout lequel ciment est assis sur un pied d'estail de maçonnerie, et tout le long et autour de ce môme ciment est relevé comme nn liteau de même matière et de la hauteur de trois doigts, ce qui fait voir que c'est un mausolée antique, semblable à un autre dont nous parlerons ci-après, traitant de la ville de Roanne. »
Ce monument, comme cefui de la ville de Roanne, n'existe plus, ou du moins nous ignorons où il se trouve, et nous ne pouvons, par conséquent, confirmer ou contredire l'opinion de de la Mure.
Q\x(À qu'il en soit, il est certain que Feurs fut jadis une ville de quelque importance : on y a trouvé des mosaïques (3) et des statuettes qui rappelaient ies plus beaux temps de Rome (k)-
Mais ce n'est pas tout : il y a près de Feurs un lieu qui porte le
(1) Ce moulin est porté sur la carte de Cassini.
(2) Hist. du pays de Forez^ p. 72.
(3) Une d'entre elles décore aujourd'hui l'un des pavillons du jardin d'Allard, à Montbrison.
(4) Parmi les vases en terre , de forme plus ou moins gracieuse , découverts à Feurs par M. Roux, ce savant en décrit un ayant la disposition d'une aiguière, haut de 30 centtraèlres, et sur le col duquef on lit, gravées à la pointe, les six lettres MATRID [matri deorum).
nom de Palais^ en latin Palatium^ emprunté à un vieil édifice détruit depuis longtemps, mais dont on retrouve encore chaque jour de riches débris, malgré les circonstances qui se sont réunies pour en faire disparaître toute trace. En effet, l'espèce de respect traditionnel attaché à ce lieu Payant fait de bonne heure occuper par la féodalité, qui y éleva un château, malgré sa situation -peu favorable pour une construction de ce genre, tout ce qui restait de l'ancien édifice'fut employé dans le nouveau; ensuite un arrêt des ^ands jours de Clermont, de 1666, ordonna de raser ce château en punition des crimes de ses maîtres (1), et tous les matériaux furent alors dispersés au loin. Voilà pourquoi on ne découvre plus sur les lieux que des fragments peu considérables. Néanmoins ces fragments suffisent pour donner une haute opinion de l'édifice auquel ils ont appartenu. Ainsi on y a trouvé, dans une espèce de fouille faite il y a une dizaine d'années pour la construction d'un nouveau corps de bâtiment, des portions de colonnes de marbre dont les cannelures sont d'une proportion extraordinaire. En outre, il existait naguère, dans le voisinage, des restes de thermes connus sous la dénomination de Bains de César, que porte encore un petit étang voisin. Ces fragments antiques, ces thermes, le rang que tenait autrefois la maison féodale construite en ce lieu, son nom de Palais, qui est resté longtemps à la porte de Feurs et au chemin qui y conduisait (iter publicum quô iturde Foro adPalatium), la tradition enfin, tout démontre l'importance de cet édifice à l'époque gallo-romaine (2). « On serait fort embarrassé, dit M. Roux (3), si on voulait préciser sa destination, et justifier la tradition qui en fait un palais d'empereur. Les maîtres de l'empire, dans les visites fréquentes qu'il firent à la Gaule, ont-ils honoré de leur présence la capitale ségusiave, lui ont-ils imposé par la suite des gouverneurs? Je ne puis le dire. Quelque rôle qu'ait joué ce palais, il est certain que c'était une construction splendide, àen juger par ses restes et par l'acharnement qu'on a dû mettre à le détruire. 11 semble qu'on a pris plaisir à piler comme dans un mortier tous les marbres précieux quela magnificence
(1) Voyez les Mémoires de Fléchier sur les grands jours de Clermont (p. 452 de rédition de M. Gonod. Clermont, i844, in-8o).
(2) Le Palais n'est qu'à 900 mètres du mur d'oclroi de Feurs, et faisait encore partie de sa paroisse avant la Révolution. Il en a été détaché depuis : la commune de Feurs est aujourd'hui limitée par la Loise, qui tra- \ersaitV<liS) ou tout au moins longeait la ville gallo-romaine.
(3) Recherches ^ p. 55.
romaine y avait rassemblés, et à les disperser dans toutes les directions autour du noyau de Tédifice. On ne peut se faire une idée de la quantité de ces marbres, presque tous d'origine étrangère, qui, sciés en plaques minces, ont formé les cannelures des colonnes et Torneraentation intérieure de l'édifice. On y trouve les marbres noir, blanc de Carrare, blanc de Paros, Jaune, pavonazzetto, cipolin, brèche orientale, brèche rose, brèche violette, porphyre vert ou serpentine, porphyre rouge, vert antique, et plusieurs granits d'Egypte. J'ai reconnu parmi ces débris des fragments d'une statue en marbre de Paros. IL y a trente ou quarante ans qu'on y trouva une statuette en bronze de 55 centimètres de hauteur, représentant Hercule jeune, assis et couvert de la peau du lion. Je n'ai pu savoir ce qu'elle était devenue. Après les marbres, le témoin le plus irrécusable de l'importance du palais est une énorme substruction dont on n'a pu mesurer complétementi'étendue, mais qui présente une largeur de 2™, 50. La direction des travaux entrepris dans le parc (1) n'a pas permis de la découvrir en entier, mais je suis convaincu qu'en la suivant on retrouverait le plan du vieux Palatium. Le propriétaire du Palais, M. Perier, en faisant redresser, il y a deux ou trois ans (vers 1848), le chemin de Pouilly, a trouvé les restes d'une construction dépendante du Palatium. La base des murs présentait des revêtements de marbre blanc encore en place. J'incline fortement à croire qu'il y avait là des thermes alimentés par des sources qui venaient dans la direction de l'étang qu'on appelle encore Étang ou Bains de César. J'attribue encore aux dépendances du palais les restes indiqués dans le plan par un carré, un demi-cercle et une ligne- droite, et placés sur le bord de la Loire : c'étaient deux réservoirs, l'un carré et l'autre rond, qui étaient alimentés autrefois par un double conduit en poterie. Les réservoirs furent entraînés par les inondations de la Loire, qui a rongé successivement la balme (2) ; les tuyaux ont aussi disparu ; j'en ai enlevé les derniers restes pour les réunir à la collection que j'ai commencée à Feurs. Ces conduits en poterie étaient géminés, comme je Tai dit, et se composaient de tuyaux ronds à l'intérieur et carrés extérieurement. Leur longueur est de 70 centimètres, et leur largeur de 1 3 au sommet ; la base, c'est-à-dire la partie qui reposait sur le sol, a 15 centimètres. Le style des canne-
(1) Une. maison de campagne a succédé en ce lieu au château féodal détruit en 1666.
(2) On nomme ainsi dans nos contrées ce qu'ailleurs on appelle falaise, Voy. le Glossaire de la basse latinité, au mot Balma (édit. Didot).
lures des colonnes et la pureté du galbe des corniches me font placer la construction du Palais entre Auguste et les Ântonins. »
En l'absence de toute autre donnée, nous proposerons une hypothèse sur l'origine de ce monument intéressant : peut-être fut-il construit par Gaïus Julius Jullus, prince de la cité des Ségusiaves, dont les noms, conformes à ceux de César, auraient dans la suite fait attribuer cette résidence à un empereur, et par là môme donné lieu à la qualification de palais qui lui est restée. Poursuivant notre hypothèse, qui nous semble très-plausible, nous faisons remonter au même personnage le nom' de Fons Jidii donné par d'anciens terriers à une localité voisine appelée aujourd'hui la Font qui pleut, et celui de Julieu, resté à un village situé à peu de distance, sur la rive gauche de la Loire. Les érudits du pays s'efforcent en vain de rattacher cette dernière localité à César lui-même (1) ; pour nous c'aurait été simplement une maison de campagne de Gaïus Julius Jullus, qui lui aurait laissé son nom, Juliacum.
C'est dans l'intervalle qui sépare la ville actuelle du Palais, c'està-dire dans l'enclos des Ursulines, occupé aujourd'hui par l'hôpital (2) , qu'on découvrit au dix-septième siècle les quatre colonnes milliaires décrites précédemment (page 24), et qui attribuent à l'empereur Maximin et à son ûls la restauration de la route sur laquelle elles devaient être placées î mais où elles ne le furent pas, par suite d'un de ces revirements politiques dont l'histoire de cette époque offre tant d'exemples, et auquel on peut, à'ia rigueur, rattacher la des* truction du Palais lui-même, en supposant que la famille ou les héritiers de Gaïus Julius Jullus y furent mêlés. En effet, l'inscription de ces colonnes nous apprend qu'elles furent commandées par la cité libre des Ségusiavea dans la troisième année de la puissance tri* bunitienne de Maximin. Or, cet empereur ayant été massacré avant la fin de cette troisième année (en mars 2S8), à l'instigation de Marcus Glaudius Pupienus Maximus et de Decimus Caelius Balbinus, élus einpereurs par le sénat en juillet 237, les Ségusiaves n'eurent pas le
(1) Voyez VAstrée d'Honoré d'Urfé, 1" partie, livre II, p. 64, de l'édil. de 1633, et la Description du pays de Forez , d'Anne d'Urfé, dans notre Monographie des d'Urfé, p. 448.
(2). Cet enclos fut donné à l'hôpital en 171 S, après la réunion des Ursulines de Feurs à celles de Montbrison. L'hôpital , dont les bâtiments tombaient en ruines, fut alors installé dans les bâtiments du monastère abandonné. (Voyez la Notice hist, sur Vhôpital de Feurs^ par M. Broulin, p. 34 et suiv.)
temps d*ériger les monuments de leur flatterie, et se hâtèrent de les enfouir pour ne pas déplaire aux nouveaux maîtres (1). Cette circonstance nous porte à croire que Tatelier du tailleur de pierre auquel ces colonnes avaient été commandées, et d'où elles ne sortirent probablement pas, se trouvait à Tendroit même où elles avaient' été enfouies. Cette opinion est d'autant plus naturelle que Tatelier en question se trouvait ainsi à portée des carrières de pierre de Civen (2) , d^où semblent provenir nos colonnes.
Au dix-septième siècle, on voyait encore à Sail-en-Donzy, autre commune limitrophe de Feurs, et à trois quarts de lieue de cette ville, des restes de thermes romains pour lesquels on avait utilisé une source d'eau chaude (3)*
Plus loin, sur la même commune, se trouvait un fort qui se liait à un système général de défense de la ville de Feurs, et dont de la Mure a pris les ruines pour les restes d'un temple païen (4). Au onzième siècle, cette fortification était encore en assez bpn état. Elle est désignée dans le cartulaire de Savigny sous le nom de castelhmi guod jam vetustissimum fuit (5).
Nous venons de dire que cette fortification se liait à un système général de défense de Feurs : en effet, nous trouvons autour de cette ville Salvisinet ou Sanvisinet, qui, suivant de la Mure (6) , tire son nom de Campus vicintis; le Châtelet, dont le nom n'a pas besoin d'explication, et enfin Randan, où nous voyons au dixième siècle un ancien château, castrum (7), renforcé par une construction plus moderne, castellum novum^ qui avait fait donner au douzième siècle le nom de Chatelneuf à un quartier de ce village (8). Randan est aujourd'hui
(1) De la Mure attribue à la révolution politique dont nous venons de parler Torigine des noms de Marclop et de Balbigny, que porlenl deux localités voisines de Feurs. « Balbigny, en latin ^a/&imaoum, dit-il (p. 94), vient manifestement de Balbinus^Vnn des deux adversaires de Maximin.. ; de mesme, de l'autre costé de Feurs, ce nom de Marclop, en latin Marelopeium, semble encore venir de l'autre adversaire..., qui s'appelait Jtfareus Clodius Pupienus.,» »
(2) C'est le nom d'une commune limitrophe de Feurs, et dans le territoire de laquelle se trouve maintenant compris le Palais.
(3) De la Mure, Hist. du pays de Forez, p. 72.
(4) lUd.
(5) Cartul. de Savigny, cb. 652 et 654.
(6) Hist. du pays de Forez ^ p. iOS.
(7) Cartul, de Savigny, eh. 71.
(8) Ibid., ch. 906.
presque entièrement détruit par les érosions de la Loire ; mais il paraît avoir eu à J'époque romaine une certaine importance. On y a trouvé, entre autres antiquités, un cippe funéraire que s'était fait ériger de son vivant Titius Ervandus (1). La tradition rapporte même que ce serait là qu'aurait été élevé le premier temple chrétien de la contrée. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y avait un prieuré fort ancien, que nous voyons mentionné dans des chartes du dixième siècle (2). Au douzième, cette localité semble avoir été la forteresse principale de Feurs. Nous voyons qu'elle était alors pourvue de chadafals (3), espèce de guérites élevées près des portes des villes, et où se tenait un guetteur [speculator) (4), chargé de voir ce qui se passait aux alentours, de peur de surprise. Château ancien, château neuf, chadafals, prieuré, église, tout a disparu : il ne reste plus à Randan que quelques maisons, qui ont été réunies à la commune de Feurs.
Quant à cette ville, elle est elle-même bien déchue de sa splendeur. On a peine à reconnaître aujourd'hui la capitale d'une nation dans ce pauvre bourg, sans monument. Mais, en l'étudiant avec soin, on y retrouve partout quelque trace de son glorieux passé. La déchéance de Feurs est attribuée à un incendie dont on ignore les circonstances, mais qui est prouvé par de nombreuses ruines enfouies sous des charbons et des débris de tuiles antiques ; toutefois, la cause ^ principale de cettfe déchéance fut, à notre avis, la proximité de la colonie de Lugdunum, fondée par ordre du Sénat, fidèle interprète de la politique romaine, qui consistait à rompre sans violence les habitudes des peuples vaincus, et même à les attirer à lui par des bienfaits. Nous verrons, en effet, que Lugdunum^ d'abord simple colonie fondée sur le territoire des Ségusiaves, mais indépendante et sans autorité sur eux, devint leur capitale au quatrième siècle. A partir de ce moment, Feurs alla sans cesse en déclinant.
« Vers le quatorzième siècle, dit M. Roux (5), on entoura Feurs de murailles, qui furent entièrement construites avec les débris des édifices gallo-romains. Le théâtre, le palais, les portiques (6) ont
(1) Nous en donnons rinscription au chapitre V, 2« séct., § 2.
(2) Voyez le Cartulaire de Savigntff à la table, p. 863.
(3) Ihid,, charte 906.
(4) Ibid,
(5) Recherches, p. 98.
(6) Il semble que la place, sinon les ruines du forum, existât encore au dixième siècle, car une charte du Cartulaire de Savignyy de cette époque (n« 71), mentionne le petit forum (foronicum).
fourni des matériaux à l'église, dont les piliers intérieurs, les contreforts et les corniches sont en superbes ^locs de granit , portant encore les traces des crampons enfer qui les reliaient, il y a dix-huit siècles (1) : chaque habitant a pris sa part dans les ruines que le temps avait entassées. Voilà comment tout a disparu de la surface du sol. »
A répoque gallo-romaine, quatre routes principales partaient de Feurs, se dirigeant par les quatre points cardinaux sur les capitales les plus voisines : au nord, Augustodunvm (Autun); à l'ouest, Augus' tonemeium (Clermont); au midi, Revessio (Saint-Paulienj ; & Test, Geneva (Genève). Ces routes traversaient quatre villes ségusiaves, que nous décrirons plus loin, avant d'arriver à leur destination : Roidomna (Roanne) , Boateria (la Bouteresse), AqiuB Segestœ (Moind), et Co/Miîa^^, autrement dit Lyon.
Voici, au reste, l'itinéraire de ces routes, diaprés la Table de Peutinger rectifiée (les chiffres romains indiquent les distances en lieues gauloises) : '
Mediolanum ou Forvs Segusiavorum (Feurs),
xki
Roidomna
Boateria
Jquœ Segestœ
Condate
(voy. Turticle de
(la Bouteresse).
(Moind).
ou
Roanne, qui 8uU).
Lugdunum
Vorogium
Icidmagui
(Lyon).
(Vollope ?).
(Usson).
Geneva Vesontio
Àuguitonemetum
Ruessio
(Genève). (Besancon)
(Clermont).
Saint-PauHen.
(1) De la Mure (Hîst. du pays de ForeZy p. 107) parle de « pierres antiques enchâssées en la voûte et frontispice de l'égUse, portant encore les marques des anciens mausolées et autels de sacrificature , par les figures de flammes, de brasiers, de vases et autres- semblables, qui en sont les indices; i fît d'un ff talisman (si on le peut ainsi nommer) enchâssé dans les murs d'une des maisons de ce lieu, qui est une pierre de deux pieds de long, autrefois tirée de terre, où sont ramassées d'horribles figures des choses les plus mortelles et les plus venimeuses de la nature. » Nous ne savons que dire de ces monuments, dont nous n'avons pas trouvé de traces. Sans doute, comme le dit M. Roux , a le bon chanoine a pris pour bas-reHets des clefs de voûte de style ogival et de mauvais ornements de la Renaissance qui sont accolés au fronton du temple. » {Recherches sur le Forum Segusiavorum^ p. 99.) -
S 2. Roanne.
Nou3 avons vu que Ptolémée ooaunait deux villes des SéguslaveSt Rodomna et Foru$ Segmavormi. Nous venons de parler de 1a seconda ; disons quelques mots de la première, qui a joué un certain rôle dans le pays, et qui de plus a eu l'honneur de conserver son nom gaulois* £n effet, Bodotnna, que la Table de Peutinger nomme Boidomna, n'est autre que la ville de Roanne, sur le bord de la Loire. Le nom de cette ville, déjà changé en Bodona ou Rodana au dixième siècle (1), s'est altéré successivement jusqu'à ce qu'il ait produit le nom actuel, destiné à vivre longtemps sans doute, malgré sa forme barbare.
Très-probablement, le nom primitif de Roanne venait du celtique Bodo, gué, et fut donné à cette ville parce qu'elle se trouvait sur un des principaux passages de la Loire dès l'époque gauloise. Quoi qu'il en soit, l'existence de Roanne avant l'arrivée des Romains est prou^ Yée par de nombreux témoignages. Sur tous les points de la ville et des environs, on rencontre, en fouillant la terre, des armes, des vases, des statuettes, des monnaies, dont le travail grossier dénote une civilisation antérieure. C'est sans doute à cette période primitive de l'existence de Roanne qu'il faut faire remonter les' sarcophages de pierre trouvés en grand nombre au nord de la ville, et contenant des ossements d'une taille extraordinaire. Au quartier de la Livatte, on a découvert deux petites statues en bronze d'Isis et d'Osiris, divinités dont le culte, comme on sait, était très-répandu dans les Gaules'(2).
Il parait qu'autrefois le cours de la Loire était beaucoup plus rapproché à l'ouest qu'il ne Test aujourd'hui. Le fleuve suivait alors une longue dune parallèle aux rues Poisson , Marengo et Fontenille. La ville romaine ne devait pas s'étendre au delà, car, passé cette ligne, on ne trouve plus aucun débris d'antiquités, et le sol n'est qu'un amas d'alluvions accumulées de siècle en siècle par les crues successives de la rivière.
11 y a cent ans, on voyait encore sur la place d'Armes une espèce de ravin, reste de l'ancien lit de la Loire, et dans lequel elle passait de temps en temps, lors des hautes eaux.
(1) Voyez le Cartulaire de Savigny^ à la table, p. 866.
(2) Nous empruntons presque Huéralement ces détails et ceux qui voiH suivre à une très-intéressante brochure de M. Alphonse Caste, intitulée : Notice sur les antiquités de Roanne (in-8o, Roanne, 1857).
A répoque romaine, il devait y avoir des quais tout le long de cette partie du fleuve. Les rues de la ville venaient y aboutir; on en trouve des traces à divers endroits. Il y a quelques années, on a découvert dans la rue Poisson, à environ trois mètres de profondeur, des fragments de poteries et un pavé indiquant le niveau du sol antique. Tout le long de cette côte, jusque vers l'hôpital, on rencontre à la surface du terrain des milliers de ces grandes tuiles à rebord qui recouvraient les édifices gallo-romains.
Toutefois, la partie la plus importante de la ville semble avoir été sur l'emplacement des quartiers nommés aujourd'hui la Livatte et le Marais. G'e^t là qu'on fetrouve en plus grand nombre des traces d'habitations. Elles attestent que la ville a dû avoir une certaine importance.
Près de la rue de Mably, on voit encore des restes de constructions antiques que de la Mure (1) a pris pour les ruines d'un temple du paganisme, mais qui semblent avoir appartenu à un établissement thermal dép^dant d'une grande résidence. C'est un petit édifice carré à l'extérieur et rond à l'intérieur. Les murs, en ciment et en pierres cubiques, sont d'une grande solidité. Quelque endommagé que soit ce monument, on reconnaît encore parfaitement sa forme primitive. On aperçoit dans les murailles des conduits en terre des-» tinés à y amener de l'eau. En fouillant au-dessous de l'enceinte circulaire, on rencontre, à deux ou trois mètres de profondeur, Une e^èce de caveau dont on ne conçoit pas très-bien la destination. Tout autour on a trouvé quantité de médailles des empereurs en or et «1 argent, des urnes, des mosaïques, des fragments de marbre, attestant une certaine magnificence. '
Non loin de ces ruines, le terrain se relève brusquement et forme une espèce de monticule où la féodalité construisit au moyen âge le vieux château des seigneurs de Roanne. Toute cette butte est littéralement pavée de sépultures. C'est là qu'on a trouvé les curieux sarcophages en granit dont nous avons déjà parlé, et dont la découverte préoccupe'depufs longtemps l'attention des antiquaires. M. Lapierre, ancien bibliothécaire de Roanne, pense que cet emplacement, après avoir servi de cimetière sous les Gaulois, était devenu, au
(1] HisL du pays de Forez^ p. 124. Cet auteur nous dit que le monument en question avait vingt-cinq pieds en rond et douze et demi de hantenr. Il nous apprend en outre qu'on ddmoUt de son temps « des masures, qui n'estoient pas loin des susmentionnées, qui ressentoient entièrement les ouvrages romains. »
letnps des Romains, un ustrintmi, lieu où l*on brûlait les corps. On y a trouvé en effet différents objets ayant une destination religieuse ou funéraire, mais peu de traces d'habitations.
Il en est de même, à l'exception toutefois du quartier du Bourg- Neuf, de toute la partie de la ville qui s*étend du Château à la rivière de Renaison. C'est surtout aux environs de la place Saint-Jean et de la rue de la Berche qu'on trouve le plus de traces de l'existence d'un vaste cimetière gallo-romain. Parmi les innombrables urnes, lampes, lacrymatoires recueillis en cet endroit, et dont plusieurs ont été donnés au musée de la ville par M. Gourtaret, quelques-uns sont Irès-remarquables et indiquent une bonne période de l'art.
Un autre cimetière, dont les urnes de grandes dimensions semblent dénoter une période plus ancienne, s'étendait tout le long de la rivière de Renaison, dans les vastes prairies qui environnent le moulin Paillasson.
A l'extrémité opposée de la ville se trouve le quartier de la Uvatte, plaine vaste et unie, aujourd'hui presque entièrement occupée par des jardins, mais qui parait avoir été autrefois couverte d'habitations. On y reconnaît la trace de plusieurs rues, entre autres une large chaussée pavée, qui suivait, à dix mètres environ de distance, une direction parallèle au chemin actuel de Mably. On découvre journellement en cet endroit une foule d'objets attestant le séjour des Romains, des moulins à bras, des lampes, des amphores, des poteries sigillées, etc. On y rencontre des parquets d'appartements encore bien conservés, sous une couche de terre : les uns sont en argile cuite, tout d'une pièce; les autres sont formés de frjigments de briques noyés dans une espèce dé ciment. Tout l'espace compris entre la rivière d'Oudan et la place Saint-Étienne est parsemé de ces décris. En cei tains endroits, les tuiles romaines sont en si grande quantité, que, suivant l'expression de M. Lapierre, on croirait marcher sur des toits.
Près de l'hôpital, on a trouvé, il y a quelques années, en ouvrant la route de Charlieu, des fondations an tique» annonçant un édifice important. C'est là qu'existait, avant le dixième siècle, l'église Saint- Julien, paroisse primitive de Roanne. On croit qu'elle avait succédé Il un temple du paganisme, selon l'usage généralement suivi par les premiers chrétiens.
Toute cette partie de la ville, aujourd'hui si abandonnée, conser^ vait encore au moyen âge comme un reflet de son ancienne splen« deur. Au bout de la rue Fontenille, que les vieux terriers nomment Fons Gilini, se trouvait une place appelée le Bruchet {Bruchetum),
SOT laquelle donnaient Téglise, la maladrerie, une petite chapelle ap* pelée la Frari, et un grand nombre d'habitations particulières. Au milieu de la place él^ût un grand ormeau sous lequel on rendait quel* quefois la justice.
On désigne sous le nom général de Marais l'ensemble des terrains bas et humides qui s'étendent à l'ouest de Roanne, depuis le Château et la rue du Bourg-Neuf jusqu'à la colline des Poupées. Une tradition fort répandue dans le pays fixe en cet endroit l'emplacement d'une ancienne ville détruite du temps des Romains. L'étude des lieux semble donner raison à cette tradition. Au-dessous de toute cette plaine, à une profondeur qui varie de un à deux mètres, on, trouve une espèce de banc de tuiles romaines et de fragments de poterie. Ces débris gisent au milieu d'une épaisse couche de cendres, comme si un vaste incendie les avait atteints ; mais au-dessus et jusqu'à la surface du sol s'étend un lit profond de limon et de sable, suite d'un séjour prolongé des eaux. Au siècle dernier, il y avait là de vastes marécages qui semblent s'être formés au-dessus des ruines de la ville antique, à la Suite d'une catastrophe inconnue.
Dans le voisinage de la grande avenue qui conduit de la rue Bourg-Neuf au château du Marais, on trouve des traces d'anciennes fabriques de poteries. Dans un endroit, on a découvert un monceau de grandes tuiles à rebord non encore cuites et prêtes à être mises au four. Plus loin étaient une cinquantaine d'urnes vides, toutes neuves et rangées comme dans un magasin..
Roanne parait avoir été, dès l'époque gauloise, le chef-lieu d'un canton des Ségusiaves, qui, de son nom, s'appelait ;?a^ Rodonemis : c'est du moins ce qu'il est permis de conclure de la mention.de c^ pagus dans des actes du dixième siècle (1).
Quatre routes partaient de Roanne à l'époque romaine*. La première était celle qui réunissait cette ville à sa capitale ; elle traversait la Loire au midi et au sortir de la ville pour gagner Feurs en remontant la rive droite du fleuve. Cette route , au gué de laquelle Roanne doit probablement son nom, comme nous l'avons dit plus haut, était évidemment d'origine gauloise ; c'est celle qui conduisait' du pays des Ségusiaves dans celui des Éduens, leurs patrons , autrement dit de Mediolanum à Bibracte. Elle paraît avoir été négligée, par les Romains, à cause des accidents de terrain qu'elle offrait avant d'avoir atteint la plaine du Fbrez , ou, plutôt à cause des difficultés qu'offrait parfois le passage de la Loire.
(1) Voyezie CarUdaire de Savigny, p. 866, 1083 et 1084
La seconde est celle qui faisait suite à U préoédente, et 8e dirigeait par le nord de Roanne sur Bibraote ou Auguatodunum. Elle sortait du quartier de la Livatte parallèlement à la route actuelle de Paris, à une distance d'environ cent mètres à la droite de cette route. Il y a peu d'années, im pavé en indiquait encore la trace à travers les jar* dins, derrière le clos des Casernes. Selon Tusage , .elle était sans doute lardée de tombeaux. C'est près de là en ^et q»'on découvrit, en 1820, une urne cinéraire au-dessus de laquelle était un cîppe portant cette inscription, d'après M. Comarmond, qui a eu le tort impardonnable de vendre en Angleterre ce monument, ainsi que beaucoup d'autres trouvés sur le sol de notre province :
S-QS-AVEVSTI V-CONLIBERTI EIVS PON • C • B • (1)
C'est sans doute en réminiscence de ces deux vieilles voies qui se soudaient dans Roanne qu'une des rues de cette. ville est encore appelée rue des Vies- Vieilles, du latin ad vias veteres.
La troisième route traversait le quartier du Marais, où elle se réunissait à la seconde. C'était la route de Gergovie à Bibracte, ou, si Ton aime mieux, d'Augustonemetum à Augustodunum. Après avoir contourné la base des montagnes vers Saint-HacHi-le- Vieux, elle arrivait à Roanne par les Poupées et le quartier du Bourg-Neuf, et entrait sans doiite dans la ville par la Porte-cTOr. Cette dénomination, dont on ignore l'étymologie, mais qui rappelle celle de Porter-Marbre^ donnée à une des entrées d'Autun, se trouvait sur la place du Bourg- Neuf. M, Lapierre a reconnu les traces de cette voie en plusieurs endroits. Il a également trouvé daos le voisinage qnelq^ues-uas de
(1) Description éh musée lapidaire de Lyon^ p. 427, a^ 12. Cette lecture nous paraît trop défectueuse peut que nouis; essayions d'en donner ici la restitution. M. de Boi^sieu , consulté sur cette inscription, dont on lui avait envové une copie un peu différente, à ce qu'il paraît, la lisait ainsi : D. M. -^ Q. S. AVGVST, L. — CONLIBERTI -.- EIVS PON. C. R., et la restituait : D[ii&) M^anibus) Q[uinti) S{exti), Âugust(i) l(iberti), conîiberti ejus pon.(endwfn) c(ti)r{averunt). — En français : « Aux dieux mânes de Quintus Sextus, affranchi d'Auguste, ses coaffranchis ont pris soin 4^ faire élever ce monument. » (Voyez la notice de M^ Costa, p. 14.)
- tl -
ces Diortiera eu basalte que les soldats romains portaient avec eux pour piler la ration de blé qu*on leur donnait êû route.
La quatrième voie allait de Kodomna à Modûnium , autrement dit Aqnœ SegéBtm^ autre ville ségusiave^ dont nous parlerons au § 5. Cette route, dont la direction nous est indiquée par Tancien chemin de Montbrisoa à Roanne, traversait, avtôt d'arriver dans cette dernière vilie, un faubourg considérable» doût on retrouve de nombreux vestiges. Ainsi, à Tendroit appelé Boirat, près de Bravard, il y avait un petit mo^ miment formant une espèce de grotte, dans laquelle on a trouvé des urnes et des médailles (1), et qui était couverte d'une large pierre. Non knn de là, on a aussi découvert des restes d'habitations avec deux moulins à bras bien conservés. Après avoir traversé ce quartier, Fancienne voie passait sans doute le Renaison un peu plus bas que te pont actuel, et pénétrait dans la ville en coupant les vastes cime^ tières de la me Saint-Jean.
C'est sans doute à Radomna que les nautes de la Loire, nauteè Ligerici, dont l'existence nous est révélée par une inscription unique, malheureusement perdue aujourd'hui, avalent leur établissement. Cette ville était, en effet, autrefois le premier point où le fleuve commençât à être navigable. Depuis, certains travaux exécutés dans le lit de la Loire ont permis la navigation un peu plus haut ; mais à la descente seulement. Il n'est encore possible de remonter que jusqu'à Roanne. L'administration des nautes de la Loire se trouvait probablement dans l'endroit appelé l'Ile, à cause de sa situation au milieu du fleuve , endroit qui était encore habité naguère par les mariniers de Roanne, qui y avaient fait construire une chapelle sous l'invocation de saint Nicolas. Cette île a disparu dans les remaniements qui ont eu lieu de nos jours pour l'établissement du pont et An canal de Roanne.
Les nautes'de la Loire s'associèrent de bonne heure avec ceux de
(1) De la Mure, Hist. du pays de Forez, p. 1^4 : « Non loin du rivage de Loëre, en un tepritoire appelé du Boirat, se voit à fleur de terre une grande pierre de huit pieds de long et quatre de large, tournée ainsi que va le cours de la Loëre, ayant sur son extrémité, du côté qui regarde ce fleuve, un filet de marbre blanc, marquetée aussi en plusieurs endroits de petits carreaux de mesme marbre, assise sur des murs de brique enfoncez en terre et cimentez à la romaine, qui, par des ouvertures faites en ovale qu'ils ont tout aatour, ont donné lieu de fouir dans la voûte qu'ils forment au-dessous de cette pierre, i la feçôn d'un af»ci4)n mausolée, dent encore opt esté tirées plusieurs autres médailles antiques. »
Condate, leurs compatriotes, établis sur la Saône et le Rhône, réali* sant ainsi dès Tépoque romaine un projet qui est encore à Tordre du jour, Tunion de la Méditerranée à TOcéan par les fleuves. Mais cette grande idée ne fut complètement réalisée que lorsque les trois grandes corporations qui exploitaient la Loire, la Saône et le Rhône {nautes Ligerici, Ararici et Rkodanici), renonçant à leurs privilèges exclusifs, eurent fusionnés ensemble, sous un patron unique : ce qui eut lieu, comme on rapprend de diverses inscriptions publiées par M. de Boissieu (1). Celle que nous avons citée comme faisant connaître l'existence des nautes de la Loire nous apprend déjà leur fusion avec ceux de la Saône, dont le chef-lieu était probablement à Châlon, et les mariniers de Condate, qui devaient avoir quelques droits de navigation sur le Rhône. Cette association était déjà puissante, puisqu'elle eut pour patron un personnage auquel les trois provinces de la Gaule chevelue crurent devoir élever un monumeat dans le temple même de Rome et d'Auguste, érigé par elles au confluent du Rhône et de la Saône (2).
Voici l'itinéraire des routes qui partaient de Roanne, d'après la Table de Peutinger rectifiée ( les chiffres romains indiquent les distances en lieues gauloises) :
Roidomna (Roanne).
XÎIII
Pocrinium
Ariolica
Aqum SegestcB
(Pcnîgnyî).
(Arfeuille ?).
(Hoiud).
(Feurs).
(Voyez le $ 5.)
(Voyez p. 65.)
Tulonnum
Aquœ Calîdœ
(Toulon).
(Vichy?:.
Auguttodunum
AuQutlonemetum
(Autun).
(Glermont).
(1) Inscriptions antiques de Lyon, p. 197, 204, 207, 209, 212, 269, 260, 388, 389, 390, 391, 392, 393, 394, 395, 396.
(2) Voyez p. 77.
S s. Ctnâate. ^
Il existait dès Tépoque gauloise, à Textrémité méridionale du territoire ségusiave situé entre le Rhône et la Saône, une ville dont le nom explique à la fois l'origine et la situation. Elle s'appelait Condate : on sait que ce nom, tout celtique, si commun dans les Gaules (1), s'appliquait toujours à un lieu situé au confluent de deux rivières; qu'il signifie angle ou jonction, ce que justifient également les racines celtiques (2) , et ce qui revient au même dans le cas actuel.
Cette ville avait même une certaine importance, car, comme Rodorhna, elle était le chef-lieu d'un territoire qui, de son nom, était appelé pagm Condatensis, ainsi que nous l'apprenons d'un monmhent trouvé sur le lieu môme (3), au commencement de ce siècle, et aujourd'hui déposé au musée de Lyon (4).
Voici l'inscription intéressante que porte ce précieux monument, et dont M. de Boissieu a donné un fac-similé (5) :
DIANAE- AVG • SACRVM IN HONOR . PAGI • CONDAT.
G -GENTIVS • OLILLVS MAGISTER- PAGI BIS CVIVS DEDICATIONE HONO RATIS PRAESENTIB • DEDIT
VLI — X . Il- L- D- D- P- GOND-
(1) Il est resté dans beaucoup d*endroits. C'est de là que viennent les Condéf CosnBf Cognac\ si nombreux en France. Voyez le Glossaire de la basse latinité, édit. Didot, t. Il, p. 517.
(2) Voyez le consciencieux travail que vient de publier M. Roget de Belloguet, sous le titre de Glossaire gaulois^ p. 141.
(3) Rue de la Vieille.
(4) Portique 44. C'est un gros bloc de pierre jurassique qui a près d'un mètre de haut.
(5) Inscriptions antiques deLyon^ p. 19. Voyez aussi la Description du musée de Lyon^ par M. Comarmond, p. 270. M. Monfalcon, désireux d'scttrlbuer à la colonie romaine de Lugdunum tout le territoire du confluent, conteste l'existence du bourg gaulois de Condate, fondée, dit*il, sur un seul témoignage. Ce témoignage, fût-il seul, en effet, et on va voir qu'il est corroboré par plusieurs autres, serait péremptoire cependant. Beaucoup de faits de VHistùire de Lyon écrite par M. Monfalcon ne sont pas aussi
Restitution :
Dianœ Augustœ aacrtm in honore pagi Condat{en$i8), C{ahai) GenHm OKlïus^ magister pagi bis^ cigus dedicatione honoratis prœsentibiis dédit {ep)uK denario$ binos. L{ocus) (t{atus) d[eereto) p{<igi) Cond{atensi8) .
Traduction :
« Autel consacré à Diane, divinité d'Augu3te, en Thonneur du pagus de Condate. Gains Gentius Olillus, magister de cepagus pour te. deuxième fois, a donné à ceux qui ont eu Thonneur d'assister à cette dédicace un festin de deux deniers. L'emplacement a été con* cédé par une décision des habitants du pagua de Gondate. »
Le pagm de Gondate devait comprendre, croyons-nous , tout le territoire ségusiave situé entre le Rhône et la Saône, et s'étendre par conséquent bien au-dessus de Trévoux, qui, avec Miribel, entra plus tard dans le système défensif de iMgdtmum.
Gondate, d'abord peu considérable, acquit un certain développement à Tépoque romaine , par suite de la fondation de Lyon et de rérection du temple d'-Auguste* Artaud y a constaté Texis-
solidement assis. Gombien de villes de la Gaule ne nous sont connues que par leur mention sur des documents moins authentiques, tels que la Table de Peutiuger, par exemple. Si cette preuve unique manquait, si le temps n'avait pas par hasard respecté ce frdie témoignage (une feuille de parchemin ! ), toutes ces villes restaient dans le -néant, comme tant d'autres dont nous ne connaîtrons même jamais le nom. Bénissons la main qui a écrit ce document, où tant de localités ont trouvé leur état civil, quoique cela fût si loin de la pensée de l'auteur. Ceci nous ramène à la critique de M. Monfalcon. a L'itinéraire si exact d'Antonin, dit-il (Hist, de Lyon^ p. 1363), qui parle de plusieurs Gondali ou Gondate sans aucune importance, n'aurait certainement pas oublié le Gondate ségusiave, au point de jonction d'un grand fleuve et d'une rivière considérable, et au pied d'une ville {(ussi fréquentée que l'était Lugdunum» x> Mais c'est précisément parce que le Gondate ségusiave était près de Lugdunum que ni l'Itinéraire d'Antonin ni la Table de Peutinger n'en ont parlé. Les localités mentionnées sur ces deux monuments le sont uniquement comme lieux d'étape, et non à lilre de renseignements géographiques. Nommant Lugdunum, les itinéraires romains n'avaient pas besoin de mentionner une localité située à la porte de cette ville. Si nous possédions un itinéraire purement gaulois, il présenterait les faits différemment sans doute, c'est-à-dire qull nommerait Condate et non Lugdunum^ qui est relativement d'une époque frop récente.
tence de deux voies antiques (1), sans doute celles qui conduisaient de Condate à Genève et à Besançon, d'une pari, et àMâcon, de l'autre. Il y a quelques années, on découvrit sur remplacement actuel du Jardin-des-Plantes les restes d'un monument qu'on prit pour une naumachie (2), mais qui paraît avoir été un amphithéâtre. Suivant M. Martin^Daussigny, l'arène déblayée en 1820 aurait eu 188 pieds de long et 126 de large. *,.» Des piliers soutenant les vomitoires du côté du midi auraient même été dernièrement mis au jour, au nombre de onze (S),
Des fragments d'inscriptions trouvés sur le lieu même, et conservés aujourd'hui au musée de Lyon, nous apprennent qu*il y avait des places réservées dans cet amphithéâtre aux différentes nations de la Gaule, celles sans doute qui avaient contribué à l'érection du temple d'Auguste, et qui, à une certaine époque de l'année, y envoyaient des députés pour délibérer sur les affaires générales du pays. Les places étaient très-probablement occupées par ces députés,, lorsqu'ils se trouvaiait sur les- lieux. Trois portent le nom des Bituriges Cubi (BITC), deux celui des Tricassea (TBJi), une celui des Arvernes (ARV) (4)..
Outre l'autel de Diane, dont noua avons déjà parlé, cm a trouvé sur le territoire de Condate plusieurs monuments consacrés à d'autres divinités* Nous en citerons d'abord un qui est dédié à Mars, et qui a été découvert près de Saint-Clair. 11 porte l'inscription suivante, doot M^ de Boissieu a donnée le fac-similé (5) ;
DEOMAR
TI^AVG
CALLIMO
RPHVS
' SECVNDA
RVDIS
(1) Voyez Lyon souterrain^ par Artaud; Lyon antiqtAe restauré, par Cbenavard ; Descriptien d^une voie romaine, etc., par M. Martin-Dans^ signy.
(2) C'est le nom que lui donDent les auteurs cités dans la note précér dente. On peut voir, sur la planche 4 du Lyon antique restauré^ le plaq des découvertes de iS20.
(3) Revue du Lyonnais, février 1858, p. 465.
(4) De Boissieu, Inscript, ant, de Lyon, p. 467-68^ (6) Ihid., p. 7.
. Bestitution :
Deo Marti Augusto. Callimorphus secunda rudis, v{otum) 8(olvi(^ l(îd>ens) m{erito).
Traduction :
«À Mars, divinité augustale. Callimorphus, gladiateur décoré de la seconde baguette, a accompli avec empressement son vœu. »
Un autre monument, que Siméoni (1) dit avoir été trouvé sur la colline Saint-Sébastien, mais qui est aujourd'hui perdu, portait Tinscription suivante, par laquelle on apprend qu'il avait été consacré aux Nymphes par Sylvarius Firmissimus :
AVG SACRAR NYMPHAR SYLVARIVS FÎRMISS
' Peut-être s'agissait-il ici des nymphes d'un établissement thermal dont on a trouvé des traces sur la place Sathoney (2), un peu audessous de l'amphithéâtre.
On a découvert dans la rue Sainte-Catherine un autel dédié au ban Esprit par T. Flavius Secundus Philippianus et sa famille. Ce monument est aujourd'hui au musée de Lyon. Nous n'en donnerons pas l'inscription, qui demanderait de trop longues explications. Nous renvoyons pour cela au livre de M. de Boissieu (3).
Nous en ferons autant pour un a^tel taurobolique découvert à la Croix-Rousse, et aujourd'hui conservé au musée de Lyon (i).
La position de Condate, qui touchait à deux grandes rivières, y avait donné naissance à une corporation de nautes rappelée dans deux inscriptions, dont le texte n'est malheureusement pas incontestable.
La première de ces inscriptions, qui se voyait au seizième siècle, suivant ce que nous apprend Bellièvre (5), « en une maison, par dehors, sur la rue, au devant la boucherie Saint-Paol, » se trouvait encore par conséquent presque «sur le lieu même où elle avait été placée primitivement, car nous démontrerons ailleurs que le temple d'Auguste» 011 l'indication finale de cette inscription permet de sup-
' (i) Le antichità di LionCy p. 29.
(2) Toyez les ouvrages cités il' Artaud et de Chenavard.
(3) Pages 65 et suiv.
(4) [bid.^ p. 36 et suiv.
(5) Lugdûnum priseum^p. 106.
poser que le monument fut érigé, se trouvait dans le quartier Samt-» Pierre , et non pas à Ainay, comme on Ta cru jusqu'ici.
Voici le texte de cette inscription, aujourd'hui perdue (1), d'après la copie de Siméoni, épigraphiste florentin d'un grand mérite (2) .
L. TAVRICIO FLORENTI TAVRICI TAVRIGIANI FILIO VENETO ALLECTORI GALL- PATRON -NAVTAR ARARICORVM ET LIGERI CORVM • (3) ITEM ARECAIROR ET CONDEATIVM [k] * III (5) • PRO VINGIAE GALLIAE
Restitution
L{ucio) Taurido Fïorenti , Tauricii Tauncîani filio^ Veneto^ al' lectori Galliœ^ pair ont nautarum Âraricorum et Ligericorum ; item Arecairorùm (6) et Condeatium^ très provinciœ Galliœ,
Traduction :
« A Lucius Tauricius Florens, fils de Tauricius Tauricianus, Vénète, allecteur des Gaules, patron des nautes de la Saône et de la Loire, patron également des nautes d'Arles et de Condate, les trois provinces des Gaules. »
Ce monument nous révèle l'existence d'une grande association de diverses corporations nautiques exploitant la Loire, la Saône et le Rhône, et réalisant, dès les premiers siècles de notre ère, la jonction commerciale de l'Océan' à la Méditerranée par les fleuves, qui est encore à Tordre du jour.
Les nautes formaient de grandes corporations pour l'exploitation
(1) On croit que la pierre qui la portait a été employée dans la construction de l'Hôtel-Dieu de Lyon.
(2) Cette inscription est rapportée différemment par Symphorien Champier, Paradin, Bellièvre, Meneslrier, Golonia, etc.
(3) Simeoni met à tort ici ligiricoruh. Tous les auteurs cités à la note précédente ont lu ugerxgorum, qui doit être la bonne leçon. '
(4) Paradin, Menestrier, etc., ont lu PonderatiiJm.
(5) Tous ceux qui ont donné cette inscription mettent ici le chiffre ii ; mais nous savons qu'il faut lire m.
(6) Au lieu d'ilrecarrorum, donné par Gruter, nous proposons de lire ici ArelaUorwn (d'Arles).
âra rivîètoi navigables ; malbenreusement, comme toutes 1^ sociétés privilégiées, elles tendaient souvent plus au maintien de leurs privi-* léges qu'aux intérêts généraux du commerce. Néanmoins elles rendirent de grands services à celui-ci. Leurs privilèges leur permet-^ taient de repousser les exigences exorbitantes de certaines villes, qui, assises sur les bords des fleuves, prétendaient en monopoliser la navigation. « On a vu, au moyen âge, dit Depping, les villes de Cologne et de Mayence s'arroger le droit de forcer tous les bateaux chargés de marchandises qui montaient le Rhin à s'arrêter pour être déchargés, et pour donner aux bourgeois la faculté de choisir, pendant trois jours, les marchandises qui leur convenaient ; en sorte que les riverains du Rhin supérieur ne pouvaient recevoir que les marchandises laissées par les bourgeois de Cologne et de Mayence (1). » . Il y avait des naules sur toutes les grandes rivières. Ceux de la Seine, connus sous le nom local de natUœ Parisiaci^ ont acquis une certaine célébrité historique. Notre inscription nous apprend qu'il y en avait sur la Loire et sur la Saône. Nous avons parlé des premiers à Tarlicle de Roanne ; quant à ceux de la Saône, ils avaient sans doute leur principal établissement à Châlon {Cabillo) ; mais nous devons croire que les nautes de Condate servaient de lien entre ceux de la Saône et ceux du Rhône, représ^tés ici par les nautes d'Arles [Arelaito* rwr^. Plus tard, nous verrons paraître, sous le nom nautes Rhodanicit ime grande corporation des nautes du Rhône, naviguant sur la Saône {Arare navigans) (2), dont le siège était à Lyon, et qui absorba la petite corporation de Condate. Celle-ci paraît cependant avoir vécu pendant quelque temps concurremment avec celle-là ; la fusion semble même s'être opérée par une association que rappelle Tinscription malheureusement très-fruste (3) d'un monument érigé à un grand personnage, Ludus Besius Superior, du pays des Veromàndui, qui fut à la fois patron des nautes de la Saône, du Rhône et de Condate (pairono nautarum Araricorum et Rhodanicorum, patrono Cond...),
La réunion des nautes de Condate à la grande corporation des nautes de la Saône et du Rhône précéda de peu un événement plus considérable, la réunion même c(e Condate à la ville de Lyon, qui,
(i) Le Livre des métiers, d'Etienne Boileau, édit. Depping, in*4<>) 1S37, ialrod., p. xxii.
(2) Boissieu, Inserip, ont de Lyon^ p. 204» 212, 392, 393.
(3) yoye2-en le fac-similc dans l'ouvrage de M. de Boissieu, Inscript. ont. deLyim^p. 260. Le («xle en a été donné par Spon, Grnter, Menestrier et Comarmond.
tout rêcembient encore, s*est assimilé de la môme manière plusieurs autres vîlleSt telles que Vaise, la Croix-Rousse et la GuiUottière ; ipaist dans la dernière circonstance, ce sont ses filles qu'elle a absorbées, tandis que, dans la première, c'est sa mère. Gomment cette pre* mière fusion eut-elle Ûeu 7 c'est ce qu'il est difficile de dire aujour* d'huit Toutefois, on peut s'en faire une idée par ce qui s'est pratiqué de nos jours.
Au quatrième siècle, le vieux régime romain, avec ses colonies, Bes municipes, ses cités libres, etc., disparut complètement dans la <}aule, pour faire place à un système uniforme d'administration, au* quel avaient tendu sans cesse les décrets des empereurs. Lyon perdit alors ses privilèges coloniaux , qui devinrent l'apanage de toute la Gaule ; mais, en revanche, il entra dans l'organisation du territoire gaulois, dont, à proprement parler, il n'avait pas fait partie jusquelà; il devint le chef-lieu d'une cité qui, de son nom, fut appelé cUé des lyonnais^ et comprenant, outre la cité des Ségusiaves, dont le nom disparut alors, plusieurs portions de territoire, comme nous le dirons ailleurs. £n même temps que Feurs perdait son titre de capitale de cité, Condate perdit celui de chef-lieu de canton {pa§in$) : ils furent l'un et l'autre attribués à Lyon« Dans cette situation, Texis* tence particulière de Condate fut jugée inutile, et cette localité fut réunie à la ville sous le titre de burgm litgdunûims^ ou, comme nous dirions aujourd'hui, faubourg de Lyon. Ce nom lui est formellement donné en 863, par Lothaire le jeune, dans un acte rédigé dans la ville romaine, qui est appelée cmta& Lu^dtmemis (1). Toutefois, Condate se fit attribuer une part de Tadministration ; nous voyons qu'au quatorzième siècle les habitants du coij^uent ayaient le droit de nommer la moitié des échevins de Lyon, et ils conservèrent .ce privilége^ jusqu'à la révolution.
C'est sans doute après cette réunion, et durant les troubles qui sur* vinrent ensuite, que furent construites les deux galeries qui longeât le Rhône, de Saint-Clair à Miribel , et sur lesquelles on a débité tant de contes absurdes. Les premiers écrivains qui ont parlé de cette construction, Menestrier entre autres, l'ont prise pour pn aqueduc destiné à fournir de l'eau à la prétendue naumachie du Jardin-des- Plantes* Les détails curieux qu'Alexandre Flacbéron a donnés sur
(i) Voyez Menestrier, Hist, cons.f pr. p. xxxvi, col. 2. Nous devons dire ce^endtaA que la plus ancienne mention latine que nous ayons trouvée de cette localité lui donne le nom de Sanctus Martinus de Miri" hello. (Voyez le ^Car^ de Savigny, p. 1130.)
tes galeries, à la fin de son Mémoire sur les aqueducs de Lyon (1) ont complètement renversé cette hypothèse. Il reste évident, par la description qu'a faîte ce jeune architecte, trop tôt enlevé à la science, que ces galeries étaient des chemins couverts destinés à relier à Lyon le château de Miribel, placé, comme le fort d'Anse et celui de Trévoux, en sentinelle avancée de la métropole des Gaules du côté des Barbares. La largeur de ces galeries, qui sont accouplées, de façon à permettre Taller et le retour sans encombrement, est de 1",90 ; leur hauteur totale sous clef est de 2«°,85. Les murs qui supportent les voûtes ont 0"»,80 d'épaisseur. Les voûtes, dont la naissance est en retraite sur les pieds-droits de 0",04 à 0",05, sont de forme demi-cylindrique, et formées de 30 à 32 voussoirs en moellons. La clef a 0n»,55 d'épaisseur. L'aire ou le pavement est fait avec une couche de béton de graviers du Rhône et de chaux de 0">,33 d'épaisseur. Les parements des murs sont de moellons cimentés avec un mortier de chaux et de sable graveleux, et ces parements sont souvent remplis à l'intérieur par du béton. La construction des murs est la même partout. Près du four à chaux de Vassieux, l'aire est à environ 1™,50 au-dessus des basses eaux. De distance en distance , il existe des espèces de croisées donnant sur le fleuve, et destinées tout à 1^ fois à en surveiller le cours et à donner de l'air aux galeries. Ces croisées démontrent à elles seules que les galeries en questions n'ont pu servir d'aqueduc. Sur certains points, M. Flachéron a constaté l'existence de restes de tours carrées tenant à ces galeries et destinées à défendre l'ouvrage et à surveiller la navigation du fleuve.
Ces souterrains sont presque partout adossés à une côte escarpée et élevée, qui en rendait l'approche difficile. Le pied de ces haïmes touche au Rhône, où elles se perdent. Il y a bien peu d'endroits où il y ait un terre-plein d'une certaine étendue entre la montagne et l'eau. Sans aucun doute, l'escarpement de la 6a/me aura été une des ' principales raisons déterminantes pour la construction de ces voies souterraines à un niveau aussi rapproché de la surface du fleuve.
On ne peut préciser le nombre des tour&de défense qui existaient. M. Flachéron a retrouvé les traces de trois d'entre elles. Les murs avaient 1"',86 d'épaisseur, et la base du mur de face de la tour, regardant le Rhône, servait en môme temps de pied-droit à la voûte du second souterrain.
11 n'est pas douteux que ces souterrains, dont on ne retrouve plus de trace qu'à l'extrémité du faubourg Saint-Clair, aboutissaient an- Ci) In-8«, 1840.
dennement au bourg de Lyon. Là terre en recouvre encore quelques restes ; mais la plus grande partie a été démolie lorsque les maisons du faubourg furent construites et lorsqu'on établit le boulevard et le quai Saint-Clair. Delorme dit avoir vu la fin de ces voies dans la maison de M. Allier, àTangle des rues du Puits-Gaillot et du Griffon (1).
Rien ne rappelle -là les belles constructions romaines : c'est une bâtisse très-ordinaire ; mais le fait peut s'expliquer par la précipitation avec laquelle elle paraît avoir été exécutée, pour parer sans doute à quelque danger imminent, comme serait, par exemple, celui de riiTvasion des Barbares. Les Romains seuls, en effet, quelque déchus qu'ils fussent alors, ont pu exécuter un travail aussi considérable dans un but d'avenir. Cette œuvre n'est pas d'ailleurs sans intérêt. En supposant que les galeries s'arrêtent à Miribel, elles ont au moins 12,000 mètres de longueur, et beaucoup de personnes croient qu'elles vont jusqu'à Montluel, ce qui doublerait presque cette étendue. Toutefois, M. Flachéron doute du fait : « J'ai examiné, dit-il, le plus attentivement que j'ai pu le territoire compris entre ces deux villes (Miribel et Montluel) qu'auraient dû sillonner les souterrains, sans en découvrir le moindre vestige. Parmi tous les cultivateurs que j'ai interrogés, il ne s'en est pas trouvé un seul qui m'ait dit avoir connaissance de galeries souterraines, soit dans leurs champs, soit dans ceux de leurs voisins. A Montluel, même ignorance, et je n'ai pu apercevoir dans les ruines de l'ancien châteaufort de cette ville les traces de ces voies couvertes, n
Suivant l'usage où est le peuple de nos contrées d'attribuer tous les ouvrages anciens aux Sarrasins, ces galeries sont appelées par lui les Sarrasinières ; mais tout semble démontrer que ce travail remonte aux derniers temps de la domination romaine.
Les Ségusiaves avaient de nombreux établissements sur le reste de \i presqu'île; mais le plus remarquable de tous était le temple d'Auguste, qui s'élevait sur l'emplacement actuel du musée des Antiques de Lyon, auquel il a fourni tant de débris. Ce temple, érigé aux frais des trois provinces de la Gaule chevelue, c'est-à-dire de la Belgique, de la Celtique et de l'Aquitaine, en reconnaissance des services que leur avait rendus l'héritier de César, fut <îonstruit sur un territoire qui, comme celui de Lyon, fut distrait du pays des Ségusiaves, auquel il appartenait primitivement : il y eut là, pendant deux ou trois siècles, un terrain neutre sur lequel se tenaient les assemblées des trois Gaules à certaines époques de l'année. Chacun
(1) Mémoire de M. Flachéron p. 91.
des soixante peuples fondateurs de ce temple y avait sa statue et y entretenait un prêtre national.
Nous ferons ailleurs rhistorique de ce monument, qui avait une grande importance, mais qui ne tient que par sa situation à Thistoire des Ségusiaves. Nous verrons, en effet, que ce peuple n'y avait point d'autre privilège que les autres nations gauloises, et qu'il y entretenait un prêtre, comme elles (1).
Quant à la ville de Lyon, ce temple lui était complètement étranger par sa situation aussi bien que par sa nature. En effet, il s'élevait au delà de la Saône, qui servait de limite à la colonie de bugdunumy et cette colonie romaine ne pouvait avoir aucun rapport avec un établissement essentiellement gaulois.
S 4. Turvéon.
Entre Roanne et Mâcon, dans la commue de Chenelette, dépendante du Beaujolais, il existe une haute montagne, appelée Turvéon, sur laquelle on voit encore les ruines de constructions romaines. Cette localité, dont le nom semble celtique, a joué jadis un rôle important dans là province, comme le rapportent les traditions. Au neuvième siècle, elle était encore le chef-lieu d'un territoire appelé de son nom pagus Tulveonensis (2). Or, comme elle était déjà ruinée alors, il est évident que cette désignation remontait beaucoup plus haut : aussi ne faisons-nous nulle difficulté de rattacher cette circonscription au système des divisions territoriales de la Gaule. Les plus anciens documents historiques que nous possédions placent, il est vrai, \epagiis Tulveonensis dans la cité de Mâcon; mais, comme la création de cette cité ne date que du quatrième ou même <lu cinquième siècle, nous pensons que le pagus Tulveonensis appartenait auparavant à la cité des Ségusiaves, et qu'il en fut distrait lors du grand remaniement administratif qui eut lieu un peu avant la chute de l'empire romain dans les Gaules. C'est à cette époque, en effet, que Lyon devint le chef-lieu d'une cité, au préjudice de Feurs, qui fut dépouillé de son titre. Dans cette circonstance, on retira probablement aux Ségusiaves, dont le nom même disparut, une portion de leur territoire destinée à former la cité nouvelle de Mâcon, dont le chef-lieu avait jusque-là fait partie de celle des Éduens. Quoi qu'il en soit, turvéon, tout ruiné qu'il était, a continué jus- Ci) Voyez p. i 9 et 21.
(2) Chartes 39, 416 et 425du cartulairo de Sainl-Vincenl dé Mâcon. Voy. les appendices aux Cart. de Savigny et d*A%nay^ p. 1097 et 1098.
qu'au dix-septième siècle à tenir un rang administratif, tant sont puissantes les traditions. Il ne perdit qu'alors le titre de châtellenie, qui lui avait été attribué par les sires de Beaujeu.
Voici ce qu'écrivait au seizième siècle Guillaume Paradin, à propos de celte localité, dans un Mémoire resté manuscrit, et conservé aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (La Mare, 9476-4} :
« Tourveon ou Tourvoyon^ ou selon les vieilles pancartes Tolvedon, est la montagne de BeaujoUuis plus descouverte, plus seule, plus aiguë, et qui se voit à descouvert de plus loing, et non seulement la voyent tout à pleip les Bressans, mais aussi ceux d'une longue estendue de Reversmont, et l'appellent les uns et les autres le monceau de bled^ pour estre de ceste forme. Geste montagne est fort stérile, desertç et sauvage, et ne contient que broussailles, bruyères et pierres ; bruyères vrayment de telle espesseur et hauteur, que l'on n'y peut marcher qu'à grand'peine, et entre-t-on dedans jusques aux genoux et plus. Il y avoit jadis au sommet d'icelle un fort duquel s'y retrouvent encore les vestiges de fondements, ensemble une cisterne peu ruinée : le tout fait d'un très bon et fort ciment, composé de brique pillée, sable et chaux chaude , ainsi que celui des antiquités de Lyon. Aucuns sont d'opinion que ce fort en si haute montagne pouvoit estre une guette faite par les Romains pour la garde du pays après la conquête d'iceluy, ainsi qu'ils en a voient fait en plusieurs lieux. Les paysans du lieu disent que c'estoit le chasteau de Ganelon, et en content une longue fable. Tant y a que pour toute mémoire qui en reste, c'est une certaine châtellenie, appartenant au seigneur, à présent monseigneur le duc de Montpensier. »
S 5. Moind.
A un kilomètre environ au sud de Montbrison, sur la route qui conduit de cette ville à Glermont par Ambert, on trouve un village portant en latin le nom de Modonium et en français celui de Moind,' qu'on écrit à tort aujourd'hui Momgt. Ge village, qu'on peut considérer comme un faubourg de Montbrison, est le chef-lieu d'une commune dont la population n'atteint pas aujourd'hui 900 âmes, mais qui paraît avoir eu autrefois une certaine importance, car on y comptait encore naguère trois églises.
Lorsqu'on approche de ce boiîrg en venant de Montbrison par la grande route de Glermont, qui emprunte la direction de la voie antique de Revessio sur une partie de son parcours, on aperçoit dans
les vignes qui couvrent le coteau situé à droite, un grand pan de mur dont !a teinte sombre se confond avec celle des terres voisines. Aucun chemin ne conduit à ces ruines, qui se trouvent aujourd'hui complètement enclaviies dans des propriétés particulières. Quand on est parvenu au pied du mur, on reconnaît facilement, en suivant son inclinaison, les traces d'une construction circulaire dont voici l'aspect général (1) ;
Légende-
A. Partie de mur encore existante.
I. Maisonnette moderne construite dans l'angle de la maçonnerie romaine. — 2. Hurs anciens. — 3. Forte placée dans le haut du mur. — 4. Partie saillante du mur ancien. — 6. Restes de coastruclions anciennes, — 6. Jardin potager. — 7. Vignes. — 8. Blé.
B. Piirimëirc marqué par'un fossé intérieur et des restes de fondations.