ÉTENDUE ET DIVISIONS DU TERRITOIRE DES SÉGUSIÀTES
Plme nous apprend que la colonie de Lugdunum fut fondée sur le territoire des Ségusiaves : <( Secitsiabbi liberi in quorum agro coîonia Lugdunum » (1) ; et Strabon cofefirme le fait : (( Aouy^ouvov iroXiv tSv 2eYo<Tia6Sv (2). » A la vérité, Plolémée semble placer cette ville chez les Eduens (3) ; mais c'est une erreur évidente, qui provient de ce que Lyon était, au temps de Ptolémée, non pas la capitale des Ségusiaves, comme le dit par erreur Strabon (4), mais celle de la province entière dont les Éduens faisaient partie , c'est-àdire la métropole de la Celtique, ou Lyonnaise, comme il la nomme lui-même dans le sommaire du chapitre consacré à cette portion de la Gaule (5). Lyon ne figure dans le paragraphe des Éduens que parce que ce paragraphe est le dernier du chapitre, qui se termine luimême parle nom de Lyon comme conclusion du récit (6).
Du reste, Ptolémée nomme deux autres villes des Ségusiaves, Rodomna çX Forus Segmiavorum , qui sont Roanne et Feurs, l'ancien chef-lieu de la contrée; il ajoute que ce peuple conflne aux Arvernes, qui habitent les monts Cemènes (7), ce qui ne laisse aucun doute sur ses limites à l'ouest, car il existe, en effet, sur ce point une branche des Cevennes qui a dû toujours servir de frontière, et qui sépare encore le Forez de l'Auvergne, ou pour mieux dire le département de la Loire
(1) Pline, Uist. nat,, lib. IV, cap. xxxii. Voyez p. 33. Voyez aussi. ce que nous ayons dit en général dans le chapitre précédent sur les manuscrits des auteurs anciens que nous invoquons ici.
(2) Strabon, Geogr., lib. IV, cap. i. Voyez ci-devant, p. 31-32.
(3) Ptolémée, Geogr., lib. II, cap. viii, § 17.
(4) Strabon, Geogr.y lib. IV, cap. m. Voyez ci-devant, p. 31.
(5) Ptolémée, Geogr.j lib. II, cap. vui ; KeXTo-yotXaTta Aou-y^ouvYiaîa.
(6) Ibid.y lib. II, cap. viil, $^ 17 : Aou^^ouvov (1.7)7^0770X1;.
(7) Ibid., lib. Il, cap. vui, $ 14. Voyez ci-devant, p. 34.
de celui du Puy-de-Dôme (1). Il ne peut pas y avoir davantage doute relativement aux limites méridionales, du moins en ce qui concerne la portion du Forez et du Lyonnais située à la droite de la Saône et du Rhône, car nous trouvons de ce côté deux peuples qui faisaient partie de confédérations distinctes : 1** les Vellavi, dont la capitale était Revessio, aujourd'hui Saint-Paulien, et qui, suivant la fortune des Arvernes, étaient, par conséquent, ennemis des Ségusiaves, clients de Éduens ; 2* les Allohrogea, qui s'étendaient sur fa gauche du Rhône depuis Genève jusqu'à Vienne, et qui occupaient même une portion de la rive droite du fleuve près de la dernière ville. Sur les deux points que nous venons d'indiquer, c'est-à-dire à l'ouest et au midi, les limites des anciens diocèses de Glermont, du Puy et de Vienne doivent nous donner celles dû peuple ségusiave ; car, comme on le sait, les circonscriptions ecclésiastiques avaient conservé généralement les divisions romaines, qui, de leur côté, étaient en grande partie fondées sur les nationalités gauloises. En effet, pour former les cités romaines, on divisa le territoire des peuples gaulois trop grand pour n'en former qu'une , ou on réunit dans une seule celui de peuples trop petits pour en composer une, mais sans les mutiler autrement. C'est de la môme manière qu'on a procédé à la fin du siècle dernier pour la formation des départements, dans les limites desquels on peut encore retrouver celles des anciennes provinces créées par la féodalité. Il n'y a qu'un point sur lequel nos pères se soient complètement départis des habitudes gauloises : c'est en ce qui concerne les fleuves et les rivières, qui servent fort souvent de frontières aux départements , tandis que chez les Gaulois, au contraire, les deux rives d'un fleuve appartenaient presque toujours au même peuple (2), et cela avec raison , car une rivière est plutôt un lien qu'une séparation (3).
(1) Voyez la carte pour les détails..
(2) Celle assertion semble en conlradiclion avec ce que rapportent César, Slrabon et d'autres auteurs anciens, qui, très-souVent, donnent des rivières pour limites aux peuples gaulois; mais nous ferons remarquer que ces écrivains se sonl servis d'indications générales, et que les rivières sont meolionnées par eux moins comme des limites que comme des points de repères.
(3) Il est' bien évident que nous entendons parler ici uniquement de la portion navigable des fleuves et rivières , de celle dont les deux rivages étaient également abordables, et non de celle où des rochers ou d'autres obstacles naturels en interdisaient la navigation; car alors, comme aujourd'hui, celte dernière pouvait servir de limites : il y a de nombreux
Nous le répétons donc, on doit accepter comme indiquant exacte* ment l'étendue du territoire ségusiave à l'ouest et au sud les limites de l'ancien diocèse de Lyon sur' ces deux points.
Il en doit être de même au nord^ où ce diocèse était limité par ceux d'Âutun et de Màcon, deux villes des Éduens. Il est évident que le territoire des Ségusiaves ne fut pas agrandi sur ce point, puisque la ville de Roanne, que nous savons avoir appartenu à ce peuple, se trouvait sur les confms du diocèse ; il est fort probable ^ au contraire, qu'on le réduisit de ce côté pour domier plus d'étendue à la cité de Mâcon,. formée tardivemeht d'un démembrement de celle des Éduens. La position singulière de Roanne dans le diocèse de Lyon, la limitation de ce dernier sur ce même point par deux rivières , la Loire et le Rhin , contrairement aux usages gaulois, enfin l'affinité particulière de toute la portion méridionale de la cité de Mâcon avec celle de Lyon, ou du moins sa dépendance immémoriale de la métropole, tout nous porte à penser qu'il y eut sur ce point mutilation du territoire ségusiave ; aussi croyons-nous pouvoir attribuer à ce territoire toute la portion du diocèse de Mâcon qui dépendait de l'archiprêtré de Beaujeu, qui nous semble représenter asse:; exactement la circonscription d'un petit pagm gaulois tirant son nom de Turvéon , pagm Tuîveonensis.
Il est plus difficile d'arriver à un résultat satisfaisant du côté de Test, parce qu'il est certain qu'on adjoignit aux Ségusiaves, de ce côté, pour composer la cité de Lyon, au moins un des petits peuples de la confédération éduenne. Nous n'avons pour nous renseigner à cet égard que ce que disent César et Strabon, et cela est trop vague pour nous permettre de résoudre complètement la question des limites. Voyons toutefois quelles lumières nous en pourrons tirer.
Strabon dit que les Ségusiaves sont entre le Rhône et le Doubs (1). On pense que ce dernier nom est venu par erreur sous sa plume ou celle de ses copistes^ parce que, d'après cette donnée > la ville de
exemples de ee fait. Voyez, au reste, ce que dit à ce sujet Strabon, ci-après, p. 45, note 2.
(1) npcxaftviTai 1^8 ToO IQvouc toû Ïep<na6wv -h woXiç aStu, xetpiivou p.tTaÇiTo3 ^o^vôû x*t TOU Âoô€ioc* rk ^ IÇîiç IBvyj rà m>VT8ivovTa wpôç tov tiivov, Ta p.w Owo TOÛ Aou6toc épi^isTai, TA è*. irno toO Apapoç* cStoi p.cv o5v, 6»c 8?pv)Tai Trportpcv, airb tSv AX^sov xat aÔTol xa.rvtiyfivtT%i, ftrsir* tiç îv psTdpov ao|xir8ffovTiç et; tov l^o- ^avov xaraf^povTai* àXXoç ^ jorîv, h^itùç iv toIç kkmm tkç impàç Ix^^» Zvjxooévai^ 5vofMi, (péov)- ^el i* lie TOV ^xtavo'v, tcapocXXYjXoç tô thivo», ^tà Idvou; é{Ji«AVU(Aou, ouveéirrovTo; tô tiim rk itpbç ItA, rd ^* sf; Tdcvavrta r& Âpapi. (Strabon, liv. lY,
chap. 111.)
Lyon elle-même, bâtie sur la montagne de Fourvière, comme Tiridiqae son nom latin et comme le rapporte d'ailleurs Strabon, se serait trouvée par le fait hors du territoire du peuple ségusiave, limité, dans ce cas, par la Saône à l'ouest. 11 est certain que l'explication de Strabon est incomplète, puisque nous avons la preuve que les Ségusiaves s'étendaient à la droite de la Saône, où se trouvaient leurs principales villes, Feurs et Roanne, et où tous les monuments épigraphiques qui font mention de ce peuple ont été découverts; mais les commentateurs de Strabon se trompent également en substituant purement et simplement le nom de la Loire à la place de celui du Doubs : c'est remplacer une erreur par une auù^; car il est certain que les Ségusiaves occupaient les deux rives de la Loire, suivant' l'usage gaulois. La description de Strabon se rapporte sans doute à la portion du territoire que possédaient les Ségusiaves à la gauche de la Saône, et qui se trouvait, en effet, entre le Rhône et le Doubs, quoique fort éloignée de cette dernière rivière. Strabon parle encore ailleurs de cette portion du territoire ségusiave, dont l'existence est ainsi constatée de la manière la plus positive. «T^e Rh^ne, dit-iî, se réunît à la Saône près de Lyon , après avoir arrosé les plaines des Allobroges et des Ségusiaves (1). » Mais rien lie nous indique quelle était l'étendue précise de cette portion de territoire. Voyons si nous pourrons tirer plus de lumières de César.
Le conquérant des Gaules parle des Ségusiaves dans trois endroits de ses Commentaires. Dans Fun il nous apprend que ce peuple était client des Éduens (2) ; dans un autre , qu'il touchait à la province romaine (3), qui s*étendait, comme on sait, le long du Rhône, de Genève jusqu'à Vienne, sur le pays des Allobroges, et comprenait en outre la Provence; dans un autre, enfin, d'accord avec Strabon, il nous apprend que les Ségusiaves avaient quelques portions de territoire à la gauche de la Saône (4).
Ce passage étant le plus important de tous , et pouvant nous offrir
(1) Voyez ci-devaul, p. 31.
(2) • Imperant Hedui& atque eorum dieaiibus, Segu^avis, Ambivaretis, Aiùercis Braonovicibus , BraoBOviis. » (César, ùa Bello Gall,, lib. VU, cap. Lxxv.)
(3) c( Hedui& Segusiavisque , qui sunt fmittmi Provinciae. » ( César, de B^Uq Gall,j lib. VU, cap. i,xiv.)
(4) «c In Segusiavoft exeroUam ducit. Hi su&t extra Provinciam trans Blùodanum pdmi. » (César, de Bello GaU., lib. I, cap. x.) Voyez ce que nous avons dit de ce texte ci*devant, p. 30-31.
Ift sohiCion cberchée, nous erayons AwcAr entrer à son siifet dans quelques dëtafis. l) se trouve an début des Commentaires , et nous fait connaître ccxnment le général romam fiit amené, presque sans y songer, à la conquête des Gaules. Voici Tanalyse, aussi abrégée que possible, de ce passage curieux ?
<c €ésar ay^nt appris que les Hehétiens se disposaient à traverser le pays des Allobroges^ nouvellement soumis, pour se rendre dans un autre canton des Gaules, se hâta de quitter Rome, et de ^enir dans la Province, dont il avait le commandement. Il se rendit à Ge^ nève, qui n*était séparé du pays des Helvétiens que par le Rhône, et ordonna d*eii rompre le pont, ou du moins la partie qoi touchait à la vtfle , car il existe en cet endrcHt une île qui le partageait en deux (J).
« Dès que les Belvétiens eurent appris Tarrivée de César, fis lui envoyèrent les principaux d^entre eux pour le prier de leur accorder le passage h travers la Province, promettant de ne faire aucun dommage. César, qui n'avait pas l'intention de leur 'accorder cette demande, mais qui ne âe «entait pas en état de leur résister avaht cpie les troupes qu'il avait réclamées fassent arrivées, répondit aux députés qu'il avait besoin de réfléchir à cette proposition, et leur dit de revenir dans quinze jours. Pendant ce temps, il fit faire parla légion qui! avait amenée avec lui un mur de seize pieds de haut, avec un fossé en dehors, sur une longueur de dix-neuf mille pas, depuis ren«^ droit où le Rhône sort du lac Léman, jusqu^au mont Jura (2), qui se** pareie pays des Séquanes de celui des Helvétiens.
¥ Le Jour fixé, les députés helvétiens se présentèrent à César pour lui demander sa réponse; mais alors il! leur refusa positivement l& passage, et leur déclara que, s'ils tentaient de Tobtenir par la force»
(î) C*est ce que César indique ailleurs par ces mots : « Pous ad Helvelios perlinet, » et « pons qui est ad Genevam. »
(2) César éteud ici le nom de Jura au mont de Wache, qui lui fait suite, mais qui est sur la rive gauche du Rhône, ce qui a donné lien à beaucoup de discussions. Il est bien évident cependant que le général romain n'&a«< rait pu faire construire une fortification anr la rive droite du fleuve, qui appartenait aux Helvétiens, et qui était occupée alors par toute la population, au nombre de quatre cent mille personnes, dans Tattente du passage. Au reste, on vient de voir que César avait fait rompre le pont de Genève pour rendre les communications impossibles entre les deux rives du fleuve. Si le mur eût été sur la droite, César n*eût pas dit que les Helvétiens étaient arrêtés par cet obstacle après avoir passé Fe Rbône, et eoBu ces derniers n'auraient pu sortir par le défilé d^ TÉcluse.
il était en mesure de les repousser. Déçus dans leurs espérances, les Helvétiens essayèrent de passer, tantôt de jour, tantôt de nuit, les uns en traversant le Rhône sur des bateaux, les autres à gué, car le fleuve était très-bas; mais, toujours arrêtés par le rempart. des Romains, ils renoncèrent à leur entreprise.
« Il leur restait une autre route à travers le pays des Séquanes, entre le mont Jura et le Rhône (1) ; mais elle est si étroite qu'à peine un chariot peut y passer; elle est d'ailleurs dominée par une montagne fort élevée, en sorte qu'un petit nombre d'hommes peut en interdire le passage. N'espérant pas pouvoir passer de vive force, les Helvétiens envoyèrent des députés au chef des Éduens, afin qu'il sollicitât pour eux auprès des Séquanes Ayant obtenu ce qu'ils désiraient, ils se mirent en route
(i On vint dire à César que les Helvétiens allaient passer sur le territoire des Séquanes et des Éduens, pour se rendre dans le pays des
Santons Il jugea que, si leur projet était exécuté, la Province
serait en grand danger, ayant dans son voisinage un peuple belliqueux, ennemi des Romains. Confiant la garde des retranchements à Labienus, il se rend aussitôt à grandes journées en Italie, y lève deux légions, en prend trois autres qui étaient à Âquilée, et repasse les Alpes par le plus court chemin. Les Centrons (2), les Graïocèles et les Gaturiges, qui s'étaient emparés des hauteurs, veulent arrêter la marche de son armée ; mais il les repousse dans plusieurs combats, et se rend en sept journées d'Ocèle (Ëxille?) dans le pays des Voconces ; de là il conduit ses troupes dans le pays des Allobroges, puis chez les Sëgusiaves, qui sont le premier peuple hors de la Province au delà du Rhône (3).
« Les Helvétiens avaient déjà traversé les défilés et les frontières des Séquanes, et ils étaient arrivés sur le territoire des Éduens, qu'ils ravageaient. Ce peuple, trop faible pour se défendre, envoya
(1) Nous fondons ensemble les divers paragraphes du récit de César, pour ne pas trop allonger cette citation.
(2) Voyez sur le véritable nom de ce peuple, mal écrit jusqu'ici par les auteurs modernes, une lettre adressée par nous à M. Léon Renier, et publiée dans la Revue archéologique du mois de novembre 1857.
(3) Il est important de se rappeler que César n'avait pas encore passé la Saône ; par conséquent il se trouvait alors dans la portion du pays des Ségusiaves située à la gauche de cette rivière, et à la droite du Rhône; c'est celle que décrit Strabon au chapitre l" du livre IV. (Voyez ci devant page 31.)
demander du secours à César.... Au même moment, les Ambarres, peuple allié des Éduens (1), viennent annoncer à César que leurs campagnes étaient ravagées, et qu'ils pouvaient à peine défendre leurs bourgs contre les ennemis. Enfin les AUobroges, qui possèdent quelques portions de territoire au delà du Rhône, s'enfuient vers César, et lui rapportent que les Helvétiens ne leur ont laissé que les campagnes nues.
« César, touché du récit de ces désastres, ne crut pas devoir laisser aux Helvétiens le temps d'arriver chez les Santons, après avoir enlevé à ses alliés toutes leurs richesses. Le pays des Séquanes est séparé de celui des Éduens (2) par une rivière appelée Arar (la Saône), qui se jette dans le Rhône. Elle coule avec une telle lenteur, que l'œil ne peut distinguer de quel côté est son cours. Les Helvétiens étaient occupés à passer cette rivière à l'aide de radeaux et de petits bateaux réunis. Lorsque César sut que les trois quarts des Helvétiens avaient passé l'Arar, il sortit de son camp à la troisième veille, marcha vers les retardataires, et, les attaquant à l'improviste, en tua un grand nombre ; le reste prit la fuite et se cacha dans les forêts voisines. »
Ensuite, César, ayant fait jeter un pont sur la rivière, se mit à la poursuite du gros des Helvétiens, qu'il força bientôt, comme on sait, à rentrer dans leur pays, après avoir perdu les deux tiers de leur population.
Il ressort pour nous du récit de César que le territoire du département de l'Ain était occupé par six peuples différents : i^ les Helvétiens, à qui appartenait le pays de Gex ; 2^ les Séquanes, qui s'étendaient sur le versant ^occidental du Jura jusqu'au Rhône;
(1) a Necessarii et consanguinei Heduorum. » (César, de Bello Qall., lib. I, cap. XI.)
(2) Comme le fait remarquer Adrien de Valois, à l'article de la Bresse, il est probable que cette limite n'était pas rigoureuse, et que les Ëduens s'étendaient un peu sur la rive gauche de la Saône, suivant l'usage gaulois. En effet, une portion de ce territoire fit plus lard partie des diocèses de MâcoB et de ChAlou, dont les chefs-lieux se trouvaient dans le pays des Éduens. Au reste, on trouve dansStrabon un passage qui peut cxpliquer le fait : « Quant aux Éduens, dit-il, leur liaison avec les Romains les rendait naturellement ennemis des Séquanes; mais cette inimitié s'est accrue par les contestations des deux peuples au sujet de la Saône, qui les sépare^ chacun d'eux prétendant à la possession exclusive de ce fleuve ainsi qu'à la perception des péages. » (Strabon, liv. IV, t. U, p, 48 de la traduction de la Porte du Theil.)
3^ les AUobroges, q^ii avMiiU quelques bourgs sur la rive droi<ie du Rhône ; h"" 1^^ ÉduenB« qui avaient un lambeau de territoire sur la rive gauche de la Saône, comme le prouve la composition des anci^s diocèses de Mâcon et de Ghàlon; 5^ les Ségusiaves, qtti occupaient la partie sud -ouest du département, où César vint camper; 6^ enfin les Ambarres, dont la position reste à trouver.
Pour obtenir ce résultat, il est nécessaire de 8e rendre compte du chemin que suivirent les Helvétiens au sortir du défilé de TÉcluse jusqu'à la Saône; mais, au préalable^ il faut fixer approximativement le point d^ la rivière où eut lieu leur passage» G*èst certainement au-dessus de Thoissey^ puisque le territoire des Ségusiaves ^'étendait jusque-là sur la rive droite de la Saône, au moins, et que ce peuple n'eut pas à souffrir des ravages des Helvétiens. Tout nous porte à croire qu'ils passèrent au-dessous de Mâcon, afin de gagner immédiatement les plaines de la Loire, et d'éviter les montagnes du Forez et du Cantal pour se rendre à leur destination (chez les Santons).
Voici quelle dut être, dans cette hypothèse, la route des Helvétiens : au sortir du défilé, c'est-à-dire aux environs de Bellegarde, ils prirent la direction de Nantua, après avoir, au préalable, pillé les Allobroges qui se trouvaient établis dans la vallée du Rhône, sur la rive droite du fleuve ; de là, ils se dirigèrent du côté de Bourg, et enfin arrivèrent à la Saône, sur les rives de laquelle ils trouvèrent les Éduens, qu'ils pillèrent également, quoiqu'ils leur dussent le passage à travers le défilé des Séquanes^ Or, comme les Ambarres sont, avec les Allobroges et les Éduens, les seuls qui se plaignirent à César, il faut en conclure que ce peuple occupait tout l'espace compris entre les Allobroges et les Éduens, c'est-à-dire au moins toute la portion septentrionale du département de l'Ain.
Pour adiever la démonstration, il convient de fixer approximativenf^nt l'emplacement où César vint s'établir chez les Ségusiaves/ Du pays des Voconces, où il était allé camper à son arrivée dans la Gaule, il se rendit chez les Allobroges, et vint sans doute à Vienne, leur capitale ; de là, longeant le Rhône, il vint passer ce fleuve près de son confluent avec la Saône. II dut s'établir dans les plaines de la Bresse situées à la droite du Rhône, lesquelles, suivant Strabon, appartenaient, en effet, aux Ségusiaves (1), et près des bords de la Saône, pour pouvoir surveiller plus facilement l'opération du passage
(i) Voyez ci-devant, p. 31, et ci-apr^s, p. 73.
des Uelvétiens. C'est là que les Éduens, puis les Ambarres, puis les Allobroges (1), vinrent lui porter plainte.
Ainsi voilà un fait acquis : les Ambarres occupaient la portion nord du département de TAin. On en peut conclure, d'après les données précédentes, que tout leur territoire est entré dans la cité des Lyonnais, dont nous parlerons bientôt, et que nous avons, par conséquent, leurs limites au nord, à Test et au sud-est dans les limites mêmes de Tancien diocèse de Lyon, sauf la vallée de la Bienne ou de Saint-Claude, qui appartenait aux Séquanes. Nous voudrions pouvoir fixer exactement les limites des Ambarres au sudiHiest; mais la chose n'est pas possible. Nous croyons toutefois qu'^n ne s'écarterait guère de la réalité en attribuant aux Ségusiaves tout le sud des archiprêtrés de Dombes, de Sandrans et de Chalamont (2), et aux Ambarres le nord, de ces mêmes archiprêtrés, et de plus ceux de Coligny, de Bâgé, de Treffort, d'Ambournay et de MoresteV . Ce territoire renferme, en effet, plusieurs localités qui semblent avoir conservé quelque race de l'ancien nom gaulois : telles sont, à peu de distance l'une de l'autre, Ambérieux, Ambournay, Ambutrix. La première, qui pourrait bien avoir été la capitale des Ambarres, est probablement le lieu d'où est daté le litre LXIV de la fameuse loi Gombette, publiée au sixième siècle par les rois de Bourgogne (3).
Quoi qu'il en soit, nous connaissons d'une manière à peu près certaine l'étendue du territoire ségusiave , sauf sur un point , du côté des Ambarres, à l'est.
Ce territoire fut constitué en cité libre par Auguste, lorsqu'il vint organiser la Gaule, l'an 727 de Rome (27 avant notre ère), dans une assemblée tenue à Narbonne. Pour cela, l'héritier de César dégagea les Ségusiaves de la clientèle des Éduens, sous laquelle ils avaient été
(1.) César nomme ici ces peuples dans l'ordre où ils vinrent se plaindre à lui, c'est-à-dire dans Tordre de leur proximité de son camp ; ce serait rinverses'il avait voulu faire connaître les circonstances de la marché d«s Helvétiens. En effet, ceux-ci durent frapper d'abord les Allobroges, puis les Ambarres, et en dernier liett seulement les Êduens.
(2) Nous ne comprenons pas ici l'archiprètré de Meyzieux, qui semble un emprunt fait au pays des Allobroges lors de la formation de la cité des Lyonnais, pour ne pas laisser Lyon sur les confins de la nouvelle circonscription.
(3) Nous espérons pouvoir démontrer ailleurs que Icç Àmbarri de César sont un débris des Ombri ou Ambri des anciens, appelés Insubret par Tile-Live.
placés usque^tà, et leur donna une existence distincte. De plus, il paraît avoir partagé leurs pays en cinq cantons ou pagi, dont nous retrouvons Tindication dans des documents postérieurs : ce sont le pagus Forensis, ou pays de Feurs ; le pagus Rodonensis, ou pays de Roanne ; le pagus Tulveonensis^ ou pays de Turvéon ; le pagus Jarensis, ou pays de Jarez, et le pagus Condatensis^ ou pays du confluent. Ce dernier canton figure déjà sur un monument du premier siècle, dont nous aurons occasion de parler plus loin. Peut-être même toutes ces circonscriptions remontaient-elles aux Gaulois, et Auguste ne prit-il que la peine de les régulariser. On sait, en effet, que la Gaule renfermait des circonscriptions analogues : Tite-Live nous dit, par exemple, que les Insubres (1) de l'Italie tiraient leur nom d'un pagus de la cité des Éduens (2), et César nous apprend que la cité des Helvétiens était divisée en quatre pagi (3). Mais, en tout cas, ce mode de division du sol fut alors généralisé. Pline, qui écrivait vers le milieu du premier siècle de notre ère, mentionne un pagus Vertacomicoris (le Vercors) dans la cité des Voconces (4). Le rhéteur Eumène, qui vivait à la fin du troisième siècle, à Autun, sa patrie, place dans la cité des Éduens un pagus Arebrignus, dont on ignore la situation (5). Au reste, le Digeste nous fournit là-dessus un renseignement précieux dans sa partie relative au cens ; il porte : t( Forma censuali caveatur ut agri sic in censum referantur : nomen « fundi cujusque, et in qua civitate et quo pago sit, et quos duos « vicinos proximos habeant, etc. (6). » C'est-à-dire : « qu'on ait bien soin de spécifier dans la déclaration du sens le nom du fonds, dans quelle cité et dans quel pagus il se trouve, quels s<Hit ses deux plus proches confins.... w
Il existe un témoignage plus précis encore, et qui prouve que la subdivision da la cité en pagi était réalisée, au moins dans le nord de ritalie, dès le premier siède de notre ère ; nous voulons parler de la iable alimentaire de Veleia , précieux monument épigraphique du règne de Trajan, découvert au milieu du dix-huitième siècle, près de Parme, et conservé aujourd'hui dans le musée des antiques de cette ville. C'est une grande table de bronze, du poids de 600 livres, ayant
(1) Voyez la note 3 de la page précédente.
(2) Tite-Live, V, xxxiv.
(3) César, de Bello Gall.^ lib. I, cap. xii.
(4) Pline, Hist, nat.. lib. 111, cap. xxi.
(5) Bouquet, Rec. des hist. de France^ t. ï, p. 72S.
(6) Diflf., lib. L, lit. XV, de Censu, Jex 4.
8 pieds 8 pouces de large sur 5 pieds 9 pouces de haut, et sur laquelle est gravée Tune des inscriptions les plus considérables qu'on connaisse; Cette inscription est un fegistre d'hypothèques, institué dans un but particulier dont il est inutile de s'occuper ici (1), et donnant : 1° le nom des propriétaires emprunteurs; 2° la valeur totale de leur domaine ; 3<» la somme hypothéquée sur cette valeur ; k^ rénumération de chacun des fonds de terre, avec l'indication exacte de leur situation dans telle cité et dans tel pagtis, et les noms des deux ou trois propriétaires limitrophes, conformément aux prescriptions du Digeste citées plus haut; 5«» enfin l'estimation spéciale de chacun des fonds de terre.
Si Auguste ne créa pas les cités et les pagi, du moins il y organisa l'administration d'après le système romain. Les Ségusiaves n'eurent plus l'honneur de faire frapper monnaie à leur effigie, comme au temps de l'autonomfe, qui nous a laissé d'eux un si bel échantillon monétaire ; mais ils eurent dès lors, comme les autres grandes cités gallo-romaines, un sénat et des fonctionnaires spéciaux. Nous avons vu en effet, dans les inscriptions publiées au chapitre I*"*, que la cité des Ségusiaves avait son prince, son duumvir, etc. A la tête de chaque pagiis fut placé un administrateur chargé de veiller à ce que la culture prospérât, et à ce que les chemins vicinaux, qui devaient être entretenus aux frais des propriétaires riverains, le fussent avec soin ; il était aussi chargé de fournir' aux fonctionnaires romains qui traversaient le pays pour un service public le gîte, le bois, le sel (2) et même des habits, ^e magistrat était appelé prœfectus, ou plutôt magister pagi, comme nous le verrons sur le monument trouvé à Coridate.
Le pays des Ségusiaves était arrosé par plusieurs rivières; mais les seules qui soient mentionnées par les auteurs anciens sont le Rhône, la Saône et la Loire. La première et la troisième ont conservé leur vieux nom (Rhodanus et Uger) ; la seconde en a changé , on ne sait comment. Son premier nom était Arar : c'est celui qui est cité dans César, Strabon, etc. ; plus tard on voit paraître le nom actuel
(1) Consulter, pour avoir des détails, les récents travaux de M. Ernest Desjardins, et particulièrement celui intitulé : De Tahulis alimentariiSj etc. In-4® avec caries géographiques. Paris, 1854.
(2) C'est ce que nous apprend Horace dans le récit d'un de ses voyages {Sat. I, V, 45-46) :
Vlllula tectum
Praebuit, et parochi auœ debenl, ligna salemque.
SOUS la forme de Saucona, employée par Ammien Marcellin ; après lui Grégoire de Tours l'appelle Saugona ; Nitard, Sangona ; Fredegaire, Saogona; Aimoin, Sagonncu; Hugues, moine de Fleury, Segomna.
A ces trois noms nous pouvons joindre celui du Gier, cité dans la légende de saint Ferréol sous le nom de Jaris^ comme on le verra plus loin.
Nous n'entreprendrons pas d'expliquer Tétymologîe de ces mots : on en donne trois ou quatre au nom de la Saône seule.
Ces rivières ont sans doute en quelques points changé de lit ; mais, eir général, leur direction est la même : seulement, il paraît que le Rhône longeait autrefois ce qu'on appelle les balmes viennoises, depuis Montluel au moins jusqu'à Miribel ; aujourd'hui il ne touche à ces coteaux qu'à partir de Miribel ; au-dessus de ce point il s'est creusé un lit assez incertain dans la plaine qui se trouve plus au midi. La Loire de même a changé de lit sur un point de la plaine du Forez, du côté de Feurs, dont elle s'est rapprochée en rongeant ses rives. Nous rappellerons ce fait à l'article de Feurs.
Les seules montagnes des Ségusiaves mentionnées par les aifteurs anciens sont celles qui séparent le Forez de l'Auvergne, autrement dit les Ségusiaves des Arvernes. Elles sont appelées monts Cemènes par Strabon (1) et par Ptolémée (2). Cette chaîne de montagnes se rattache en effet aux monts Ccmènes ou Gevennes, dont une autre branche, le Pilât, servait jadis de limite méridionale aux Ségusiaves. L'ancien nom est resté à une petite rivière (la Semène) qui prend sa source dans la commune de Saint-Genest-Malifaux, au pied du mont Pilât, et vient se jeter dans la Loire près de Cornillon,
Le pays des Ségusiaves possédait des mines de divers métaux (particulièrement d'argent et de plomb), et de nombreuses sources minérales et thermales. Nous en parlerons au chapitre suivant, en décrivant les localités où elles se trouvaient.
(4) Liv. IV, cl). VI.
(2) Liv. lï, eh. vu, § 10,