AVANT "PROPOS
Les écrivains de Lyon se plaignent souvent de ceux de Paris, qui^ sous le titre d'Histoire de France, ne donnent que l'histoire de la capitale, et pourtant ils commettent journellement une faute semblable ou plus grave encore, en négligeant complètement le territoire ressortissant à leur ville : ils ont fait l'histoire de Lyon sou» toutes ses faces (1), et nous attendons encore d'eux l'histoire du Lyonnais.
On possède bien, il est vrai, quelques livres spéciaux sur deux fractions de celte province, le Forez et le Beaujolais; mais ces livres, dépourvus de critique, pèchent par un excès contraire à celui que je reproche aux histoires de Lyon. Leurs auteurs , de la Mure et Louvet, en écrivant l'un l'histoire du Forez, l'autre l'histoire du Beaujolais, ne paraissent pas s'être doutés que, la constitution distincte de ces deux petits pays ne datant que du douzième siècle , il n'était pas possible d'en parler isolément avant cette époque.
Au reste, non-seulement ces auteurs manquaient des connaissances historiques et archéologiques essentielles pour traiter avec fruit des premiers temps de l'histoire de notre province , mais ils manquaient même des documents nécessaires pour écrire Thistoire plus moderne de la fraction qui les intéressait particulièrement (2) : à l'époque où ils s'occupaient de ce travail , il y avait près de deux
(i) Histoire civile de Lyon, Histoire littéraire de Lyon, Histoire ecclésiastique de Lyon, Histoire commerciale de Lyon, Histoire monumentale de Lyon, Lyon souterrain, Lyon ancien et moderne, etc., etc.
(2) Les ouvrages de 9e la Mure et de Louvet sont restés en grande partie manuscrits; mais tout ce qui a de l'intérêt dans ces livres a été publié, soit par moi (Histoire du Forftî, 2 vol. in-S», 1836), soit par M. Ferdinand de la Roche la Garellc (Histoire du Beaujolais, 2 vol. in-S^, 1853).
siècles déjà (1 ) que François P*" avait fait enlever de Montbrison et de Villefranche les archives féodales du Forez et du Beaujolais, et les avait fait déposer dans les archives domaniales du royaume, où elles sont restées depuis.
Désirant combler la lacune que je signale ici, je me suis mis depuis une vingtaine d'années à recueillir des documents sur nos trois petites provinces lyonnaises (2), et j'espère être bientôt à même de donner au public un travail sérieux sur ce sujet , grâce à quelques cartulaires d'abbayes qui m'ont permis de reconstituer l'état du pays du septième au douziètae siècle, grâce surtout aux archives féodales dont je viens de parler, qui renferment près de* vingt mille titres originaux, presque tous inédits, à l'aide desquels il est facile de faire l'histoire authentique de nos trois provinces à partir du do,uzième siècle (3 ).
Mais, avant d'aborder l'histoire du Lyonnais, j'ai pensé qu'il convenait de faire connaître l'état du territoire avant qu'il eut pris ce nom, c'est-à-dire ôvant que Lyon n'eût été fondé et durant toute la période romaine où cette ville conserva son titre de colonie, qui la rendait presque étrangère au reste de la province, s
Tel est Tobjet du travail qu'on va lire. J'ai cru devoir le
(1) Après U confiscation des biens da conpétable de Bourbon, en 1531.
(2) G*cst en faisant des recherches dans ce but que je découvris, il y a plus de vingt ans, à Auxerre, les manuscrits de de la Mure , que J'eus le bonheur de faire rentrer k Montbrison. (Voyez ce que j'ai dit à ce sujet dans ma Notice historique iur la Bibliothèque Lavaletie. in-S^», 1854.)
(3) M. Monfalcon nous apprend , dans son Nouveau Spori , p. 96, que M. de Ghabrier lui a adressé, pour les Monumenta Lugduni historica, un sommaire des documents relatifs au Lyonnais, au Beaujolais et au Forez, consenrés « dans l'immense établissement commis à sa garde. » Il est à peine besoin de dire que M. de Ghabrier, tout garde des Archives qu'il était, ne connaissait pas les documents dont je viens de parler, et n'a, par conséquent, signalé à M. "Monfalcon que quelques pièces isolées. Ce n'est pas par procuration qu'on petit faire fructueusement des recherches dans les Archives.
publier isolément, parce qu'il peut servir d'introduction et de rectification à tous les ouvrages historiques imprimés jusqu'ici sur notre province, sans en excepter le beau livre de M. de Boissieu, qui, suivant moi, manque de logique. Portant le titre d' Inscriptims antiques de Lyon, il n'aurait dû comprendre que les monuments particuliers à LUgdunum, ou bien, traitant des inscriptions du temple d'Auguste, de Condate, de Feurs môme, il aurait dû prendre un titre plus général. Malheureusement l'auteur était dominé par des préoccupations politiques qui lui ont fait rejeter bien loia notre confraternité : a Romains, catholiques et Burgundes, plus encore que Celtes, ou Ségusiaves, dit-il (1), nous devons maintenir l'honneur de nos annales dans le passé , garantir notre dignité et notre indépendance dans l'avenir contre les prétentions et les tentatives des Francs de tous les âges. » Sied-il bien de nos jours de se vanter d'être issu des conquérants romains ou barbares ?" Je ne sais; mais, quant à moi, s'il était permis d'établir des démarcations de ce genre dans notre France si homogène, je n'hésiterais pas à me ranger dans la classe des vaincus, c'est-à-dire des aborigènes, des Ségusiaves, tant je sens en moi d'amour pour le sol lyonnais ; et je me ferais gloire de cette origine , sans garder rancune aux vainqueurs , surtout aux Romains, auxquels notre pays doit d'avoir été initié de bonne heure à la civilisation, bienfait qui ne pouvait être payé trop cher. Peut-être est-ce le sentiment de cette origine nationale qui m'a amené à faire l'histoire du territoire plutôt que celui d'une ville ?
Quoi qu'il en soit, il y a longtemps déjà que j'ai abordé ce sujet. J'ai publié, en 1846, un Mémoire sur les origines du Lyonnais f dans lequel j'ai>démontré, entre autres choses,
(1) Page 577. Au rcsle, ce passage me semble en contradiction avec le chapitre UI, où M. de Boissieu parait rattacher Toriginc de Lyon au peuple ségusiave.
que le véritable nom de nos ancêtres était Segusiavi et non SegusiatHy comme on les appelait depuis la Renaissance. Cette rectification a été à peu près universellement adoptée dans le monde savant; mais, comme j'ai trouvé dans mon pays même des contradicteurs qui ne veulent pas se rendre à l'évidence, j'ai cru convenable de traiter de nouveau cette question d'une manière plus complète dans un chapitre spécial de mon livre, de façon à ne laisser aucune place au doute, et je crois y être arrivé. En effet, plus j'étudie ce sujet, plus je me confirme dans ma première opinion. Aujourd'hui je puis mettre au défi mes contradicteurs de produire un seul témoignage contemporain qui autorise leur hésitation , et j'en puis fournir vingt qui la condamnent^ Cette rectification n'a sans doute pas une grande importance; pourtant elle a aussi isa valeur historique, sans compter que la vérité est toujours bonne à connaître pour elle-même. Ainsi elle a déjà permis de restituer aux Ségusiaves des inscriptions mutilées où la dernière partie seulement du nonî de ce peuple subsistait, et qu'on avait négligées jusqu'ici dans l'impossibilité de li3S expliquer.
En Allemagne même, plusieurs savants se sont empressés d'adopter la nouvelle orthographe proposée par moi. Je puis citer M. Nipperdey, qui, dans son édition de César avec variantes, publiée à Leipsick en 1846, a complètement admis ma restitution, tout en rectifiant une erreur que j'ai commise dans mon premier Mémoire f voyez ses additions à la page 261 de son livre); M. Henzen, qui, dans son Recueil d'inscriptions, t. III, n° 5218, me cite avec éloge; et enfin M. Gluck, qui, dans un travail imprimé à Munich, en 1857, sur les noms de lieux des Comnientaires de César,
en fait autant, mais malheureusement en germanisant mon nom, qu'il écrit Bernhard.