‹ Description du phalanstère et considérations sociales sur l'architectoniqueChapitre 20 sur 38 · ARCHITECTURE HARM0N1ENNE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE HARM0N1ENNE

Les tables et les buffets, chargés dans ces salles basses, pris et élevés, aux heures des repas, par des machines, sont apportés tout servis dans les salles de banquets, qui régnent à l’étage supérieur et dont les planchers sont pourvus d’un équipage de trappes, destiné à donner aux grandes opérations du service unitaire la rapidité prestigieuse des changements à vue d’un opéra féerique. — Ces mécanismes ingénieux, que la Civilisation emploie çà et là pour faire quelques jouissances à ses oisifs, l’Harmonie trouve son économie à les prodiguer pour faire des jouissances sans nombre à tout son peuple.

La chaleur perdue du Séristère des cuisines est employée à chauffer les serres, les bains, etc. Quelques calorifères suffisent ensuite pour distribuer la chaleur dans toutes les parties de l’édifice , galeries , ateliers, salles et appartements. Cette chaleur unitairement ménagée est conduite dans ces différentes pièces par un système de tuyaux de communication, armés de robinets au moyen desquels on varie et gradue à volonté la température, en tout lieu du palais sociétaire. Un système de tuyaux intérieurs et concentriques à ceux des calorifères, porte en même temps de l’eau chaude dans les Séristères où elle est nécessaire et dans tous les appartements. Il existe un service analogue pour la distribution de l’eau froide. On conçoit facilement combien ces dispositions d’ensemble sont favorables à la propreté générale, combien elles font circuler de confort et contribuent à dépouiller le service domestique de ce qu’il a de sale , de répugnant , de hideux souvent , dans les doux ménages de la Civilisation morale et perfectibilisée.

La môme pensée unitaire préside au dispositif de tous les services. Ainsi c’est par un mode analogue que des bassins supérieurs, placés dans les combles, recevant les eaux du ciel ou alimentés par des corps de pompe, fournissent des ramifications de boyaux divergents, d’ou l’eau, projetée avec la force de compression due à sa hauteur, entretient pendant les chaleurs de l’été, dans les

atriums , les salles et les grands escaliers , des fontaines jaillissantes, des cascatelles aux bassins blancs et de hardis jets-d’eau dans les jardins et les cours. Les boyaux mobiles sont employés au service journalier de l’arrosage des abords du Phalanstère; ils servent aussi à laver les toitures et les façades, et surtout à ôter toute chance à l’incendie (1).

Grâce à ces dispositions, si bien prises d’ailleurs pour marier la salubrité à l’agrément, dix enfants sur les combles d’un Phalanstère, arrêteraient un incendie plus rapidement que ne le sauraient faire toutes les compagnies de pompiers du monde dans les maisons et sur les toits inabordables des constructions morcelées, boiteuses, inextricables de nos villes morcelées et civilisées.

L’éclairage général , intérieur et extérieur, est aussi réglé, dans la Phalange, sur la même idée unitaire. Personne n’ignore que la plupart des grandes cités et des établissements publics sont éclairés par ce procédé. — Les réfracteurs lenticulaires et les réflecteurs paraboliques seront d’un heureux emploi dans cet aménagement unitaire de la lumière, qui multipliera sa puissance en combinant convenablement les ressources de la catoptrique et de la dioptrique.

Une grande partie de ces choses sont déjà réalisées dans les palais et dans quelques somptueux hôtels de France et surtout d’Angleterre. Mais, en Civilisation, pareils avantages ne sont réservés qu’au très-petit nombre. Le pauvre meurt de faim, de froid et de misère à côté des royales maisons où les riches meurent , euxmêmes, gorgés de luxe, de dégoûts et d’ennuis : car

(1) Il faut ajouter encore que pour parer à ces chances infiniment réduites d’incendie, les différens corps du Phalanstère pourront être sépares par des coupures, et reliés seulement, en ces points de section, par la rue galerie qui n’est interrompue nulle part. — Au reste toutes les dispositions que nous décrivons ici seront mille fois dépassés par les progrès de la mécanique et des inventions du génie humain.

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la Civilisation met à la disposition du riche tous les raffinements du confort et du luxe... et elle les empoisonne, —ce qui est justice ! Dieu n’a pas voulu que quelques fainéants égoïstes pussent être réellement heureux au milieu des souffrances et des grincements de dents des masses qui travaillent pour eux. Le bonheur est une conquête qui ne peut être faite qu’au profit de l’espèce entière. Aussi est-ce pitié que devoir ces pauvres riches se mutiner contre le sort, comme des enfants quinteux, parce qu’ils ne trouvent pas le bonheur , quoique placés pourtant, disent-ils, au milieu de tout ce qui peut le donner.

Oh ! non, non, riches du monde ! vous n’êtes pas placés au milieu de ce qui peut donner le bonheur ; car vous vivez au milieu de vos frères qui souffrent ! Votre égoïsme fait un mauvais calcul quand il vous ferme les oreilles à la grande voix des douleurs humaines qui gronde autour de vos palais ; car tous les humains sont liés, il faut vous le crier sans cesse, par solidarité en malheur comme en bonheur. Croyez-vous donc que Dieu soit un père qui ait des préférences aristocratiques ? prenez-vous les autres pour des cadets ou des bâtards ?,Tant que la misère pèsera sur eux, voyez-vous, vous aurez pour lot les tortures de l’ambition déçue, les chagrins de la famille, les désespoirs du cœur, l’implacable obsession de l’ennui, le vide de l’âme, le spleen. Tant que le corps du pauvre sera mordu par le besoin, le cœur du riche sera rongé par les vers qui le dévorent aujourd’hui. — Si l’on meurt de faim

en bas, en haut on se suicide . parfois on assassine!,..

Qui trouve à redire à la justice de cette loi?

Revenons à notre architecture harmonienne qui universalise le confort et le bien être, qui loge l’Homme et non pas seulement quelques hommes comme l’architecture civilisée ; et résumons la description précédente en disant que, dans la construction sociétaire tout est prévu et pourvu, organisé et combiné, et que l’Homme y gouverne en maître l’eau, l’air, la chaleur et la lumière.

C’est au lecteur à faire surgir en relief dans son imagination, l’idée générale du Phalanstère, à se transporter dans ce séjour, à le voir, à évoquer de cette donnée féconde que j’indique rapidement, tout ce quelle renferme d’artistique et de confortable , à comprendre enfin comment toutes ses dispositions concourent à l’utile et à l’agréable, au bon et au beau, au luxe et à l’économie.

Artistes ! ici il y a de l’architecture et de la poésie.

Italiami Italiam!

’ . Virgile.

À tous donc, Artistes ! avons, peuple hardi et brillant, à vous, hommes d’imagination, de cœur et de poésie ! Que faites-vous dans ce monde bourgeois d’aujourd’hui? est-ce que vous vous sentez à l’aise dans cette vaste boutique ? Quels essors vous sont offerts dans les magasins de l'épicerie, les cuisines du ménage morcelé, la maison du bourgeois et de sa famille ?

La lésine d’un marchand, les sots caprices d’un parvenu de comptoir, la stricte économie de quelque descendant appauvri de race antique, tout cela ne s’accommode pas à l’art, tout cela ne prête pas à conception ! — Il n’y a plus de sources de richesses que dans la marchandise, et la marchandise n’aime pas l’art. La destruction des grandes fortunes féodales et cléricales, les commotions révolutionnaires et les subdivisions des propriétés ont donné à l’art le coup de mort. Il agonise aujourd’hui dans la lithographie... Que voulez-vous faire? Il n’y a plus de cathédrales, ni d’abbaves, ni de châteaux à construire, à orner de statues et de larges tableaux, à parer de sculptures et de fresques ; plus de toiles à couvrir, plus de marbres à tailler. Le pan de bois, le plâtre, le carton-pierre et le papier peint ont tout envahi...

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Voulez-vous que l’architecture renaisse? —Faites renaître les conditions qui la nourrissaient autrefois, faites renaître des concentrations de volontés. — Et cette fois, ce ne sera plus une concentration opérée autour d’un seul point, politique ou religieux : ce sera la fusion harmonique et puissante de tous les éléments de la volonté humaine ; ce sera un ralliement universel, une association intégrale de toutes les facultés et de toutes les passions ; ce sera l’Humanité unie dans sa force, dans son essence, dans la totalité de ses éléments : et l’architecture qui sortira de cette composition complète et unitaire sera, elle aussi, complète et unitaire.

Ce ne sera plus la cathédrale ou l’hotel-de— ville, le collège, le théâtre, le logement de ville ou de campagne, le château, la manufacture, la bourse, et que sais-je encore... Ce sera tout cela à la fois, tout cela réuni, combiné, glorieusement transformé et unitarisé, formant un tout avec les cent mille contrastes et les cent mille harmonies d’un monde! Voilà l’architecture de l’Avenir. — Comparez leà Phalanstères, les Villes et les Capitales dérivant du principe d’Association, comparez-les avec nos villages, nos villes, nos capitales dérivant du principe de Morcellement... comparez et prononcez!

« Mais cela est trop beau, » disent les niais ébahis, cc cela est trop beau et ne peut arriver. Ils sont fous ces gens-là, ils ont lu des contes de fées... »

Eh d’abord ! puisque nous y voici, entendons-nous un peu. Je pourrais démontrer rigoureusement que les Phalanstères de Haute-Harmonie, les Phalanstères nés au sein de l’opulence de l’Ordre Sociétaire, quand cet Ordre aura depuis quelque temps pris possession de la terre, laisseront bien loin derrière eux en magnificence , en éclat, en couleur, en richesse, ces immenses cathédrales surchargées, du triple portail à la flèche, de dentelles et de broderies de pierre, ces cathédrales où chaque moellon était frappé à l’empreinte de l’art, où les vitraux, les arceaux, les colonnes et les murs, relevés à l’intérieur

et à l’extérieur par les couleurs les plus vives, vermillon, or et azur, le disputaient en splendeur au maîtreautel et à l’étole du prêtre officiant. — Car cela était ainsi.

Voilà les monuments dont l’Europe s’est hérissée en trois siècles! Voilà ce qu’un seul principe d’union a su faire jaillir du désordre général, voilà ce que l’idée religieuse a eu puissance d’extraire du sein d’une Civilisation affamée. Si ces choses ont été produites dans le Chaos, pensez aux merveilles qui suivront la Création ; pensez-y, et la logique ira plus loin que votre imagination ; et vous ne trouverez pas assez de formes et de couleurs pour vous représenter l’avenir resplendissant et flamboyant du globe transfiguré.

Les palais des Phalanges , artistes ! les castels , les kiosques, les belvédères, dont elles parsèment leurs riches campagnes, les grandes villes monumentales et la Capitale du globe harmonien, voilà, artistes, qui vaut bien un devant de boutique, une soupente, un escalier tordu, un palier de maison bourgeoise, une Renommée rouge sur l’enseigne d’un pâtissier... Il faudra des voûtes hardies jetées sur des murs de marbre, des coupoles, des tours et des flèches élancées ; votre génie sera à l’aise dans ces grandes lignes dont vous aurez à combiner les mouvements et les allures ! 11 faudra aux palais des Phalanges, des portes où sept chevaux de front puissent entrer ou sortir à l’aise ; il faudra des fenêtres grandes ouvertes par où le soleil verse à flots dans la maison de l’homme la vie et la couleur ; il faudra des galeries , des balcons et des terrasses où la population du Phalanstère puisse s’épandre et lui faire d’éclatantes guirlandes de femmes et de joyeux enfants... Il faudra des tableaux à ses galeries et à ses salles, des décorations à ses grands ateliers, des fresques aux parois de ses théâtres, à ses voûtes des fresques et des sculptures; il faudra des statues dans ses atriums et ses grands escaliers, des statues sur ses entablements , des statues*

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dans ses verts bosquets, dans ses jardins ombreux , des gargouilles ouvrées aux angles des corniches , à ses machines à vapeur des tètes de bronze et des gueules de fer, des marbres à ses bassins, des autels à ses tempies, et mille chefs-d’œuvre d’art pour les revêtir et les dignement parer.

Là, voyez-vous, il faudra harmoniser l’eau, le feu, la lumière, le marbre, le granit et les métaux : l’Art aura dans ses larges mains tous les éléments à marier ensemble ; ce sera une création!...

Puis, des orchestres à mille parties, des chœurs à mille voix : des hymnes et des poèmes chantés par des masses ; des manœuvres chorégraphiques exécutées par des populations... Car dans les Phalanstères ce n’est pas une troupe râpée qui monte sur des planches : l’éducation unitaire élève chaque homme à la dignité d’artiste, et si chaque homme n’est pas poète et compositeur, chaque homme du moins sait faire sa partie dans l’ensemble ; chaque homme est tout au moins une note dans le grand concert.

Lt qui prendrait sur lui d’affirmer que Dieu a donné à chacun de ses enfants une tête qui pense, un cœur qui bat, des oreilles pour aimer l’harmonie, des doigts pour la faire, une poitrine pour chanter et des yeux pour les couleurs, sans permettre, sans vouloir, qu’il en soit un jour ainsi ? Dites, artistes, dites, poètes, ne sentez-vous pas ici la Destinée de l’homme? Dites, toutes ces merveilles de l’harmonie sociale, n’y sentez-vous pas l’empreinte du beau et du vrai dont vous portez le type en vos âmes ? Dites— le donc, est-ce cela qui est le faux, et le vrai serait-il le devant de boutique, la soupente, l’escalier tordu, le palier de la maison bourgeoise et la Renommée sur l’enseigne du pâtissier ?... Et encore, sans nous traîner dans la prose du mercantilisme et dans toutes les ordures de la Civilisation, dites si cela ne va pas mieux à vos imaginations et à vos cœurs qu’une pyramide d Egypte bâtie par un peuple nourri d’ognons.

le dos courbé sous le poids des pierres, un palais de Néron, et meme cette Colonne napoléoniénne, fondue avec le bronze sanglant qui tue dans les batailles ? Oui, oui, c’est la destinée de l’Humanité d’être heureuse et riche, et de parer sa planète, et de lui faire une robe resplendissante qui ne la rende pas honteuse à la danse céleste où elle occupe dans la ronde lumineuse une place d’honneur à côté du soleil ! Oui, quand l’Humanité marchera dans sa force et dans sa loi, on verra éclore bien d’autres merveilles sous l’influence de la puissance humaine combinée avec la puissance vivifiante du globe, et tout ce que j’ai dit ce n’est encore que mesquinerie et pauvreté... Oui, la Destinée dei’homme est bien là !

Mais il faut s’arrêter... j’oublie que ces paroles sont jetées à un monde de douleurs et de misères , où six mille ans de souffrances ont étiolé les âmes et tari dans les cœurs les sources des grandes espérances. Le mal s’est infiltré jusqu’à la moelle des os, il a rongé jusqu’au désir. Tous les rêves d’avenir se bornent aujourd’hui à la conquête des incompatibilités, de l’adjonction des capacités, et de je ne sais quelles autres réformes de ce calibre,.. 11 faut s’arrêter..,

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