DE BOUE ET DE CRACHAT
La Civilisation se peint dans ses fourmilières, où s’élèvent çà et là quelques monuments pêle-mêle avec des taudis ; elle se peint dans ses villes et dans ses villages, où l’on trouve tous les genres, toutes les espèces, toutes les variétés de laideur et de saleté. — Vienne l’Association! vienne l’Harmonie ! et l’Harmonie se mirera dans ses resplendissants Phalanstères !
Ne voyez-vous pas que, déjà, toutes les fois qu’il y a eu dans le monde une concentration de volontés, quelle ait été obtenue par amour, par crainte ou par terreur, cette concentration de volontés s’est toujours traduite par un Monument proportionnel à sa puissance? La féo dalité donnait le château-fort ; la royauté, la pyramide d’Égypte et le palais ; la religion, le temple antique et la cathédrale. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de Pouvoir, ni de volontés unies et concentrées, il ne se fait plus que des maisons; oh! pardon, j’oubliais... on bâtit aujourd’hui des prisons très-solides, très-épaisses, très-vastes, très-bien verrouillées et cadenassées. Le plus bel édifice de Londres moderne est une prison (1) ! !
Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher de reconnaître que l’œuvre individuelle est nécessairement petite, mesquine, étroite, et que, seule, l’union des volontés, la concentration des forces peut donner des résultats grandioses. Cette vérité est écrite partout. Vous la retrouvez dans l’Hôtel-de-Ville qui se distingue entre les maisons, parce que c’est le principe de la Commune qui l’a élevé; dans le Théâtre, qui correspond à un amour de la population pour un plaisir commun , de même que l’Église est
(1) La nouvelle Force , dont on achève la construction dans le huitième arrondissement de Paris, aura coûté cinq millions... pour loger cellulairement douze cents accusés! [Note de la 2e Edit.
l’expression d’une pensée religieuse collective. La Communauté monastique a hérissé de Couvents les terres chrétiennes ; l’Université a bâti des Collèges ; le Gouvernement, des Palais de justice, des Ministères, des Préfectures, des Arsenaux, des Prisons ; il a élevé autour de mille Places de guerre d’épaisses et hautes ceintures de pierre , bastionnées et redoublées.
Vous voyez bien que la Civilisation, toute pauvre de moyens qu’elle est, élargit pourtant et régularise son architecture toutes les fois qu’elle a engendré une organisation quelconque.
Quand les molécules sont éparses dans un milieu troublé , elles se déposent çà et là et se précipitent en poussière. Quand elles peuvent s’approcher et se joindre dans un milieu favorable à l’affinité , elles se juxta-posent et se combinent naturellement en brillants cristaux. —Ainsi, quand les individualités, éparses aujourd’hui, se réuniront sous le principe tout puissant de l’Association, et se grouperont librement par leurs pôles sympathiques , quand les communes deviendront Phalanges, les maisons et les cabanes deviendront Phalanstères S
fie pijalanstcre.
Et après cela je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ;car le premier ciel et la première terre avaient disparu. ..
Et moi, Jean, je vis descendre du ciel la ville sainte, la nouvelle Jérusalem qui venait de Dieu, étant parée comme une épouse qui s’est revêtue de ses riclies ornements pour paraître devant son époux.
Apoc. xxi, i. 2.
Philosophe! tu vas dire que je rêve.... Tu rêves bien toi même depuis plus de mille ans. Fais donc un rêve aussi beau que le mien !
ScÉ VOLA IIVSSON.
Pas d’Association possible sans une nouvelle Architecture ; autrement il fhut nier l’influence du milieu extérieur.
Jules Leciievalier,
Rappelons -nous que, sous rinfluence du principe d'Association , les propriétés individuelles et morcelées du canton se sont converties en Actions hypothéquées sur l’ensemble de ses richesses. Haies, barrières, démarcations, fossés croupissants, murs de clôture aimablement couronnés de tessons de bouteilles , toutes les incohérences , toutes les laideurs , toutes les infamies défensives du Morcellement, qui coupent, hachent, gâchent et bariolent misérablement le terrain ont disparu ; les cultures sont distribuées avec une élégante et sage variété dans le grand domaine unitaire.
Le Phalanstère s’élève au centre des cultures.
La Phalange n’a que faire de quatre cents cuisines , quatre cents étables, quatre cents caves, quatre cents greniers ; elle n’a que faire de cette multiplicité de ma-
gasins , de boutiques et de mesquines constructions disloquées et boiteuses que la complication actuelle prodigue et entretient à grands frais. - — Quelques grands et beaux ateliers, quelques vastes locaux , un bazar, lui suffisent pour préparer les aliments plus ou moins recherchés de ses différentes classes de pensionnaires , pour confectionner les travaux du grand ménage , pour emmagasiner les récoltes et les produits du canton, pour étaler, enfin , ses marchandises de vente extérieure ou de consommation.
Les relations sociétaires imposent donc à l’architecture des conditions tout autres que celles de la vie civilisée. Ce n’est plus à bâtir le taudis du prolétaire, la maison du bourgeois, l’hôtel de l’agioteur ou du marquis. C’est le Palais où 1’ homme doit loger. 11 faut le construire avec art, ensemble et prévoyance ; il faut qu’il renferme des appartements somptueux et des chambres modestes , pour que chacun puisse s’y caser suivant ses goûts et sa fortune ; — puis il y faut distribuer des ateliers pour tous les travaux, des salles pour toutes les fonctions d’industrie ou de plaisir.
Et d’abord jetons un coup d’œil à vol d’oiseau sur l’ensemble des dispositions architecturales résultant des grandes conditions du programme sociétaire; nous voici planant sur une campagne phalanstérienne ; regardons :
Ah! ce n’est plus la confusion de toutes choses ; l’odieux pêle-mêle de la ville et de la bourgade civilisée ; l’incohérent agglomérat de tous les éléments de la vie civile, de la vie agricole, de la vie industrielle; lajuxtaposition monstrueuse et désordonnée des habitacles de l’homme et des animaux, des fabriques , des écuries , des étables; la promiscuité des choses , des gens , des bêtes et des constructions de toutes espèces... Le Yerbe de la Création a retenti sur le Chaos ; et l’Ordre s’est fait.
Les éléments confondus dans le Chaos se sont séparés et rassemblés par genres et par espèces au comraan-
ARCHITECTURE HARMONIENNE.
dement de la Parole. Avec la Séparation, la Distinction et l’Ordre, ont surgi la vie , l’économie et la beauté , toutes les harmonies de la vie, toutes ses magnificences.
Contemplons le panorama qui se développe sous nos yeux. Un splendide palais s’élève du sein des jardins , des parterres et des pelouses ombragées , comme une île marmorienne baignant dans un océan de verdure. C’est le séjour royal d’une population régénérée.
Devant le Palais s’étend un vaste carrousel. C’est la cour d’honneur, le champ de rassemblement des légions industrielles , le point de départ et d’arrivée des cohortes actives, la place des parades, des grandes hymnes collectives, des revues et des manœuvres.
La route magistrale qui sillonne au loin la campagne de ses quadruples rangées d’arbres somptueux , bordée de massifs d’arbustes et de fleurs, arrive, en longeant les deux ailes avancées du Phalanstère, sur la cour d’honneur, qu’elle sépare des bâtiments industriels et des constructions rurales , développées du côté des grandes cultures.
D’un côté, le palais de la population ; au centre le cheflieu du mouvement, la grande place des manœuvres ; de l’autre côté la ville industrielle , les abris des récoltes , les toits protecteurs des machines et des animaux, qui secondent l’homme dans la conquête de la terre.
Au premier rang de la ville industrielle, une ligne de fabriques , de grands ateliers, de magasins, de greniers de réserve, dresse ses murs en face du Phalanstère. Les moteurs et les grandes machines y déploient leurs for ces, broient, assouplissent ou transforment les matières premières sous leurs organes métalliques, et exécutent pour le compte de la Phalange mille opérations merveilleuses. C’est l’arsenal des créations actives et vivantes de l’intelligence humaine, l’arche où sont rassemblées les espèces industrielles ajoutées par la puissance créatrice de l’homme aux espèces végétales et
aux espèces animales, ces machines de l’invention du premier Créateur. Là, tous les éléments domptés , tous les fluides gouvernés, toutes les forces mystérieuses asservies, toutes les puissances de la nature vaincues , tous les dieux de l’ancien Olympe soumis à la volonté du Dieu de la terre , obéissent à sa voix, serviteurs dociles et proclament son règne.
La ligne des grandes constructions industrielles s’ouvre au centre pour dégager la vue et laisse, du Phalanstère , les regards plonger dans rétablissement agricole, et s’échapper, par dessus ses toits abaissés , aux verdoyantes perspectives de la campagne et des horizons lointains. Au milieu du large éventail qu’ouvre aux regards cette trouée monumentale, l’œil s’arrête d’abord sur une immense basse-cour, charmant assemblage de pièces d’eau, de ruisseaux courant sur le gravier, de treillis courant sur les gazons, de pavillons coquets, de parcs ombragés, de volières à vastes compartimens groupées sur la tour élancée du colombier, qui s’élève comme un fastueux obélisque au point de centre des constructions agricoles. Les toits rustiques de la laiterie , de la glacière , de la fromagerie se dégagent à droite et à gauche des massifs épars dont les touffes les protègent. Tout autour l’œil aperçoit les parcs aux cbarues, aux herses luisantes, les hangars aux chariots vernissés, les remises des équipages champêtres, peints aux couleurs variées et contrastées des séries et des groupes : le regard découvre toute cette artillerie de l’agriculture , plus brillante que les arsenaux montrés avec tant d’orgueil par les fonderies militaires de l’Angleterre et de la France.
Les parcs , les hangars , les remises, les ateliers de ferronnerie et de charronnage, les cours de service sont, à leur tour, encadrés dans les étables et les écuries royales où logent, par escadrons, classées et divisées d’après leurs espèces, leurs titres de valeur et de sang, les races chevalines et bovines qu’entretient la Phalange.
ARCHITECTURE HARMONlENNE.
L’air et l’eau, savamment ménagés et conduits à l’intérieur et à l’extérieur, circulent dans ces masses de constructions, coupées d’arbres, de communications combinées et de cours de service. La lumière les baigne et les pénètre, et avec l’eau, l’air, la lumière et les soins orgueilleux et jaloux des légions ardentes à qui l’entretien en est dévolu, la propreté, la salubrité, la vie dans tout son épanouissement et son luxe. Autour des constructions rurales et s’engageant dans la campagne, comme des forts avancés, les bergeries et les parcs aux meules de graminées et de fourrages.
Voilà l’ensemble !
Le Phalanstère; la Ville industrielle; l’Établissement agricole.
Dans le Phalanstère l’homme règne sur le monde. Dans la Ville industrielle, il commande aux forces élémentaires de la nature Dans l’Etablissement agricole il gouverne la création vivante.
L’Homme a conquis son sceptre et sa couronne : il règne , il commande , il gouverne.
Au loin, des sous-centres d’exploitation, des castels, dans les grandes divisions du territoire de la Phalange ; —des ronds-points, des kiosques et des belvédères semés aux bords des rivières ou des lacs, dans les vergers , dans les prairies, dans les bois et dans les cultures, servant de rendez-vous ou d’abri aux essaims de travailleurs ; — des ports , des docks , des embarcadères et de larges ponts sur les fleuves. — Plus loin encore, les ports, les docks , les kiosques, les castels et les Phalanstères des Phalanges avoisinantes.
Voilà les campagnes phalanstériennes , voilà les villages de l’Harmonie.
Nous ne parlons pas encore de ses villes et de ses capitales.
Étudions de plus près maintenant les dispositions gé-
nerales du palais d’habitation, du Phalanstère proprement dit.
Un croquis était nécessaire pour faire comprendre les dispositions générales d’un Phalanstère. J’ai d’abord dessiné un plan ; mais , comme chacun ne lit pas aisément un plan, j’ai voulu faciliter l’intelligence d’un édifice sociétaire, au moyen d’une perspective (1).
La forme générale de mon dessin est celle qui dérive du plan de Fourier. Elle remplit parfaitement toutes les convenances sociétaires , tous les avantages de commodité, salubrité et sûreté. Il est inutile de dire que cette forme n’a rien d’absolu. Les configurations du terrain et mille exigences diverses la développent et la modifient. Les façades, le style et les détails offrent, dans chaque Phalanstère, des variétés infinies. En un mot, il ne faut voir ici qu’une forme assurant le service général et remplissant les grandes convenances, un type de Phalanstère , comme la croix est un type de cathédrale , comme le front bastionné est un type de fortification ; type flexible et souple aux accidents du terrain , aux convenances des lieux et des climats , et qui n’arrêtera pas lourdement le vol des artistes de l’avenir.
Étudions sur les dessins les principales convenances imposées aux constructions sociétaires, et dont Fourier, dans cet admirable plan qui dépasse de cent coudées toutes les conceptions architecturales imaginées jusqu à lui, a su remplir toutes les conditions. — Vous avez pu reconnaître que Fourier est un analyste prodigieux, un logicien implacable, un calculateur sévère; vous allez juger s’il est un piètre architecte. Et ce ne sera pas tout , je vous en préviens: plus tard vous en verrez bien d autres.
Nous avons devant nous, en regardant le Phalanstère, le corps central, au milieu duquel s’élève la Tour d ordre; les deux ailes qui, tombant perpendiculairement sur le centre, forment la grande cour d’honneur, oùs’exécu-
(l) Voyez le Plan, Idée d’un Phalanstère, etc.
ARCHITECTURE EARMONIENNE.
tentles parades et manœuvres industrielles. Puis lesdeux ailerons, revenant en bords de fer-à-cheval . dessinent la grande route qui borde la cour d’honneur et s’étend, le long du front de bandière du Phalanstère, entre cet édifice et les bâtiments industriels et ruraux postés en avant.
Les corps de bâtiments sont redoublés : le Phalanstère se replie sur lui-même, pour éviter une trop grande étendue de front, un éloignement trop considérable des ailes et du centre, pour favoriser, enfin, l’activité des relations en les concentrant.
Les ateliers bruyants, les écoles criardes sont rejetés dans une cour d’extrémité, au bout d’un des ailerons; le bruit s’absorbe dans cette cour de tapage. L’on évite ainsi ces insupportables fracas de toute nature répandus au hasard dans tous les quartiers des villes civilisées, où l’enclume du forgeron, le marteau du ferblantier^ le flageolet, la clarinette, le. cor de chasse conspirent contre les oreilles publiques avec les grincements du violon, le tintamarre des voitures, et tous ces charivaris discordants, cassants, déchirants ou assourdissants qui font, de presque tous les appartements des grandes villes , de véritables enfers, enfin, et pardessus tout, avec lex féroce, l’inévitable, l’indomptable piano 1
À l’aileron de l’autre extrémité, se trouve le caravanserai ou hôtellerie affectée aux étrangers. Celte disposition a pour but d’éviter les encombrements dans le centre d’activité.
Les grandes salles de relations générales pour la Régence, la bourse, les réceptions, les banquets, les bals, les concerts, etc., sont situées au centre du palais, aux environs de la Tour d’Ordre. Les ateliers, les appartements de dimensions et de prix variés, se répartissent dans tout le développement des bâtiments. — Les ateliers se trouvent en général au rez de-chaussée, comme il convient évidemment. Plusieurs pourtant, tels que ceux de couture, de broderie et autres de genre délicat, peuvent monter au premier étage.
Il est sensible que le centre du palais en sera la partie la plus somptueuse : aussi les appartements chers, trèsrichement ornés et princièrement établis, bordent-ils le grand jardin d’hiver, fermé, derrière la Tour d’ordre, par les replis carrés du corps redoublant. Les appartements plus modestes s’échelonnent dans les ailes et les ailerons.
Toutefois, l’Harmonie, sans viser à une égalité con traire atout ordre naturel et social, opère toujours la fusion des classes et le mélange des inégalités. Pour cela faire on réserve, dans cette distribution générale, un engrenage qui empêche et prévient jusqu’au moindre germe de déconsidération d’un quartier : on introduit, dans le centre et aux alentours, des logements de prix modique, on en reporte de plus chers sur les extrémités. — D’ailleurs, les variétés de goûts, d’humeurs et de caractères dispersent encore les différentes classes de fortune dans tous les corps de bâtiments du Phalanstère, et l’on n’y voit pas un faubourg Saint-Marceau à côté d’un faubourg Saint -Germain.
Les grands espaces laissés entre les bâtiments forment des cours plantées, rafraîchies par des bassins et affectées à différents services. Elles sont ornées de plates-bandes et de parterres intérieurs. Les statues y foisonnent et s’y détachent en blanc de marbre sur les massifs de verdure.
Dans le grand carré central s’étale le jardin d’ hiver f planté d’arbres verts et résineux, afin qu’en toute saison on s’v puisse récréer les yeux. Tout à l’entour circulent un ou deux étages des serres précieuses , dont on peut combiner l’arrangement avec celui des grandes galeries et des salles de bain. — C’est le jardin le plus riche, le plus luxueux de tous les jardins de la Phalange ; il forme une promenade élégante, abritée et chaude, où les vieillards et les convalescens se plaisent à respirer l’air et le soleil. (Je n’ai pas figuré, dans la perspective géométrique, les arbres des cours et des jardins, afin de ne pas nuire à l’intelligence de la disposition architecturale. )
ARCÎI1TECTECTURE HARMONIENNE.
Toutes les pièces de la construction harmonienne, appartements et ateliers, et tous les corps de bâtiments, sont reliés entre eux par une rue -galerie qui les embrasse, circule autour de l’édifice et l’enveloppe tout entier. Cette circum-galerie est double : au rez-de-chaussée elle est formée par des arcades qui s’étendent parallèlement au bâtiment, comme au Palais Royal; sur ces arcades, au-dessus du plafond de la galerie inférieure s’élève celle du premier étage. Cette dernière monte jusqu’au sommet de l’édifice, et prend jour par de hautes et longues fenêtres, auquel cas les appartements des étages supérieurs s’ouvrent sur elle ; ou bien elle s’arrête et forme terrasse pour l’étage supérieur.
Inutile de dire que ces galeries sont vitrées, ventilées et rafraîchies en été, chauffées en hiver, toujours abondamment pourvues d’air et agréablement tempérées.
La rue-galerie est certainement l’un des organes les plus caractéristiques de l’architecture sociétaire. La rue-galerie d’un Phalanstère de haute Harmonie est au moins aussi large et aussi somptueuse que la galerie du Louvre. Elle sert pour les grands repas et les réunions extraordinaires. Parées de fleurs comme les plus belles serres, décorées des plus riches produits des arts et de l’industrie, les galeries et les salons des Phalanstères ouvrent aux artistes d’Harmonie d’admirables expositions permanentes. Il est probable que souvent elles seront construites entièremeut en verre.
Il faut se figurer cette élégante galerie courant tout autour des corps de bâtiment, des jardins intérieurs et des cours du Phalanstère ; tantôt en dehors, tantôt en dedans du palais: tantôt s’élargissant pour former une large rotonde, un atrium inondé de jour; projetant, au travers des cours, ses couloirs sur colonnes, ou de légers ponts suspendus , pour réunir deux faces parallèles de l’édifice ; s’embranchant enfin aux grands escaliers blancs et s’ouvrant partout des communications larges et somptueuses.
Cette galerie qui se ploie aux flancs de l’édifice sociétaire et lui fait .comme une longue ceinture ; qui relie toutes les parties du tout; qui établit les rapports du centre aux extrémités, c’est le canal par où circule la vie dans le grand corps phalanstérien, c’est l’artère magistrale qui, du cœur, porte le sang dans toutes les veines; c’est, en même temps, le symbole et F expression architecturale du haut ralliement social et de 1 harmonie passionnelle de la Phalange, dans cette grande construction unitaire dont chaque pièce a un sens spécial, dont chaque délai! exprime une pensée particulière, répond à une convenance et se coordonne à l’ensemble; — et dont l’ensemble reproduit, complète, visible et corporisée, la loi suprême de F Association, la pensée intégrale d’harmonie.
Quand on aurait habité un Phalanstère, où une population de deux mille personnes peut se livrer à toutes ses relations civiles ou industrielles, aller à ses fonctions, voir son monde, circuler des ateliers aux appartements, des appartements aux salles de bal et de spectacle, vaquer à ses affaires et à ses plaisirs, à l’abri de toute intempérie, de toute injure de l’air, de toute variation atmosphérique ; quand on aurait vécu deux jours dans ce milieu royal, qui pourrait supporter les villes et les villages civilisés, avec leurs boues, leurs immondices ? Qui pourrait se résoudre à se rembarquer encore dans leurs rues sales, ardentes et méphitiques en été, ouvertes en hiver à la neige, au froid, à tous les vents ? Qui pourrait se résigner à reprendre le manteau, les socques, le parapluie, les doubles souliers, attirail odieux dont 1 individu est obligé de s’embarrasser, de s’affubler, de s’écraser, parce que la population n’a pas su créer le logement qui la garantirait s bien en masse?— Quelle économie de dépenses, d’ennuis et d’incommodités, de rhumes, de maladies de toute espèce, obtenue par une simple disposition d’architecture sociétaire ! Que de jeunes filles mortes trois jours après le bal où elles s’étaient montrées éclatantes de vie et de jeunesse , qui répon-
ARCHITECTURE HALMONIENNE^
draient encore aux baisers de leurs mères, si seulement cette garantie de santé avait pu exister dans nos abominables villes !
Au point central du palais se dresse et domine la Tour d’ordre. C’est là que sont réunis l’observatoire, le carillon, le télégraphe, l’horloge, les pigeons de correspondance , la vigie de nuit ; c’est là que Hotte au vent le drapeau de la Phalange. — La Tour- d’Ordre est le centre de direction et de mouvement des opérations industrielles du canton; elle commande les manœuvres avec ses pavillons , ses signaux, ses lunettes et ses porte-voix, comme un général d’armée placé sur un haut mamelon.
Le temple et le théâtre s’élèvent, à droite et à gauche du palais, dans les deux rentrants formés parla saillie des ailerons, entre le corps du Phalanstère et les jardins dont les terrasses l’enveloppent, et du sein desquels il émerge (I ) .
Il est facile de voir que cette distribution se prête à toutes les convenances, se plie à toutes les exigences des relations sociétaires, et réalise merveilleusement les plus belles économies.
Chacun trouve à se loger suivant sa fortune et ses goûts dans les quartiers du Phalanstère. On s’abonne avec la Phalange pour le logement comme pour la nourriture, soit que l’on prenne un appartement garni , soit que l’on se mette dans ses meubles. Plus de ces embarras, de ces nombreux ennuis de ménage, attachés à l’insipide système domestique de la famille ! On peut, à la rigueur, n’avoir en propriété que ses habits et ses chaussures , et se fournir de linge et de tout le reste par abonnement. Il est certain même que cette coutume sin-
(1) Ces deux édifices, reliés au palais par des galeries couvertes, ont été supprimées, pour plus de simplicité, dans la petite gravure [idée d'un phalanstère ), où l’on a supprimé aussi les bâtiments ruraux ; mais ils sont à leur place dans le plan et dans la vue générale de X Album du Phalanstère «
gulièrement économique et commode se généralisera beaucoup quand on verra la propreté raffinée des lingeries sociétaires. — Aujourd’hui on n’est pas si chatouilleux : on couche souvent dans des draps d’auberge et d’hôtels- garnis, dont la propreté est bien fort douteuse ; et nos petites maîtresses parisiennes donnent leur linge à des blanchisseuses qui leur font subir, dans leurs cuviers, Dieu sait quels contacts!
L’Harmonien n’a pas à songer à tous ces minutieux arrangements de chaque jour , qui harcèlent le Civilisé et lui font une vie si matérielle, si prosaïque, si fastidieuse et si bourgeoise : — et c’est ainsi que Fourier, précisément parce qu’il a pris en considération les questions matérielles et domestiques, a pu affranchir l’homme du joug de plomb que les dispositions abrutissantes de la Civilisation lui imposent à chaque heure de son existence! c’est ainsi qu’il a trouvé le moyen de poétiser la vie ! Essayez donc d’en faire autant avec des abstractions quintessenciées et des maximes morales? Pauvres sots philosophes ! vous verrez que ces Béotiens crieront à l 'utopie, eux qui, laissant l’homme courbé sur la terre, livré au despotisme absolu et tout-puissant, à l’inflexible tyrannie des nécessités premières, des besoins matériels de chaque jour, n’en ont pas moins la prétention de spiritualiser sa vie! Cette absurdité, qui a trois mille ans de longueur, est tellement épaisse, que l’avenir n’y voudra pas croire.
Le Séristère des cuisines (1), muni de ses grands fours, de ses ustensiles, de ses mécaniques abrégeant l’ouvrage , de ses fontaines à ramifications hydrophores, pavoisé de batteries étincelantes, se développe à la fois sur des cours intérieures de service, et du côté de la campagne. Ses magasins d’arrivages, de dépôt et de conserve, et les salles de l’office sont à proximité.
(I) Séristère est le nom générique clés ateliers phalanstériens ; on saura bientôt la raison de cette dénomination.