Description du tresor de Guarrazar, accompagnee de recherches sur toutes les questions archeologiques qui s'y rattachent
Vers la fin de l'année 1 858, une trouvaille aussi importante qu'inattendue fut faite, aux environs de Tolède, par quelques paysans occupés a défoncer une pièce de terre. Cela se passait au lieu dit la Fueiite de Guarrazar. Depuis plus de onze siècles, et sans que personne en eût le moindre soupçon, là se trouvait enfoui un trésor contenant huit couronnes d'or de diverses dimensions, ornées à profusion de pierreries, accompagnées de croix, et toutes munies de chaînes de suspension également en or fin. Jamais trésor si riche n'était tombé en de si pauvres mains. Mais ce qu'ignoraient ces braves paysans, c'est que la valeur historique et archéologique dudit trésor dépassait encore de beaucoup sa valeur intrinsèque. Heureusement pour nous, cependant, un appréciateur plus éclairé se trouvait dans le voisinage. Ayant compris, du premier coup d'œil, tout le parti qu'on pourrait tirer de cette trouvaille, il parvint non sans peine à réunir et à racheter tous les objets découverts, y compris ceux que les gens de la localité s'étaient déjà partagés entre eux; puis, ausitôt après, le nouveau propriétaire du trésor se rendit à Paris, où il l'offrit en vente au gouvernement français. Des indices certains établissaient que la plupart de ces richesses devaient provenir de l'un des rois Gothsqui régnèrent sur l'Espagne au septième siècle. On sait combien sont rares les monuments de cette époque. C'était donc pour la France une occasion précieuse de s'enrichir d'un ensemble de monuments unique dans son genre, et, comme d'ailleurs les prétentions du vendeur n'avaient rien de trop exagéré, le marché fut bientôt conclu. Grâce au mystère qui écartait toute concurrence, grâce à la prompte décision du ministre chargé des beaux-arts, l'une de nos plus intéressantes collections, le musée deCluny,
est ainsi devenu l'heureux dépositaire de toutes les richesses archéologiques découvertes à la Fuente de Guarrazar.
C'est ce précieux trésor que j'entreprends de décrire avec tout le soin dont il est digne, pour aborder ensuite l'examen des questions qu'il soulève, questions très-nouvelles, très-diverses et très-intéressantes au point de vue de l'histoire de l'art.
Pour procéder avec ordre dans cette description, commençons par les couronnes.
Dès le premier abord, il en est une qui attire tout particulièrement l'attention et l'accapare en quelque sorte, tant par ses dimensions et son extrême richesse que par la singularité de son ornementation.
Cette couronne occupe le centre de la planche d'ensemble qui sert de frontispice à la présente Dissertation , et , pour mieux faire saisir le détail de son ornementation , j'en ai reproduit (planche F'') toute la partie supérieure de grandeur naturelle.
Elle se compose d'un large bandeau ou diadème ouvrant à charnière, qui ne mesure pas moins d'un décimètre de hauteur sur un diamètre de deux décimètres en moyenne. Chacune des parties du bandeau est formée d'une double plaque de l'or le plus fin. Les plaques intérieures, celles qui servent en quelque sorte de doublure , sont tout unies ; les autres, au contraire, les plaques extérieures, se distinguent par la plus riche ornementation. Trente saphirs cabochons et autant de perles, alternant régi i- Jièrement, disposés sur trois rangs et en quinconces, en occupent la partie médiane, de telle sorte que chaque rangée se compose de dix saphirs et de dix perles. Les perles sont énormes, et les pierres ne le leur cèdent en rien. Ce sont des saphirs orientaux de la plus grande beauté, et la plupart fort gros. La monture, comme celle des perlés, en est fort simple ; elle consiste dans une sertissure tout unie. Une ornementation d'un autre genre, moins riche, mais infiniment plus rare, se fait remarquer dans l'intervalle des chatons. La paroi extérieure du bandeau, légèrement soulevée par le procédé du repoussé, figure, autour de chaque perle
de la rangée intermédiaire, une sorte de quatre-feuilles composée de palmettes dont les follicules découpées à jour sont garnies de petites lames de verre rouge. D'autres ornements découpés du même genre remplissent les interstices des pierrecies. Enfin deux bordures de verre cloisonné, hautes chacune d'iiri centimètre, complètent l'ornementation du bandeau. Le verre rouge domine dans ces bordures, comme dans les palmettes ci-dessus décrites. Cependant un petit carré de couleur verdâtre se voit aussi au centre de chacun des cercles dont l'ingénieuse intersection forme le dessin de la bordure.
Mais ce qui constitue, plus que tout, l'originalité de ce précieux joyau, ce sont vingt-deux lettres appendues en guise de pendeloques au bord inférieur du bandeau. Ces lettres-, découpées à jour, et qui mesurent en moyenne trente-quatre millimètres de hauteur, sont d'un travail absolument identique à celui de la double bordure que je viens de décrire, c'est-à-dire qu'elles sont remplies de petits fragments de verre rouge cloisonnés d'or. Leur assemblage donne l'inscription suivante ;
f RECCESVINTHVS REX OFFERET.
Reccesvinthusfut l'un des monarques les plus distingués delà dynastie des roisGoths. Dès l'an 6^9, son père l'avait associé à la souveraine puissance. Mais bientôt il régna seul, et occupa le iiiisrïi. js' trône jusqu'en 672.
J ia date de notre couronne se trouve donc indiquée très-approximativement par cette inscription d'un genre tout nouveau, dont chaque lettre forme comme un bijou à part.
Pour donner une idée bien exacte de cette singulière décoration, je reproduis ici les trois lettres du mot PtEX. Chacune d'elles, on peut le voir, est suspendue au bandeau par une chaîne à doubles chaînons, et soutient à son tour une pendeloque de saphir violacé en forme de poire. E- "^'r
Rnfin la couronne, telle que je viens de la décrire , est elle-même suspendue par quatre chaînes , dont le bouton d'attaclie est un chapiteau en cristal de ro-
Ç) che surmonté d'une boule de pareille matière. Tout autour
de ce bouton, et comme au ^ sommet d'un lustre, s'élancent des feuilles d'or pointues et recourbées, auxquelles se rattachent encore d'autres pendeloques.
Le bouton de cristal me ^ ;^ paraît tout à fait digne d'attention. Il serait impossible,
je crois, de trouver autre part un meilleiu" spécimen des chapiteaux du septième siècle. Aussi m'a-t-il semblé utile d'en donner ici la fîgin^e de grandeur naturelle.
Quant aux chaînes de suspension, elles ne sont pas non plus sans intérêt. Le poids considérable de la couronne obligeant l'orfèvre à l'attacher solidement et par deschaî- |: nés un peu massives, il en a profité [)our donner à celles-ci un dessin qui ne manque ni de style, ni d'ampleur, ni de ][f^ richesse, ainsi qu'on en peut juger par la figure ci-jointe.
Aucune des autres couronnes n'est comparable à celle deReccesvinthus pour la richesse de l' ornementation.
L'une d'elles cependant s'en rapproche assez par ses dimensions, et, quoique très-inférieure au point de vue de l'art, se fait encore remarquer par le nombre et la valeur des pierreries dont elle est couverte.
.le l'ai reproduite aux deux tiers de sa grandeur naturelle (Planche II).
C'est égalementun bandeau formé de deux pièces réunies à charnières.
Sa hauteur est de huit centimètres, et son diamètre de cent soixantehuit minimètres. Le rapport de ces proportions avec celles de la couronne de Reccesvinthus ont fait penser tout d'abord, que, si l'une avait appartenu au roi, l'autre devait avoir été le diadème de la reine, hypothèse sur laquelle j'aurai à revenir plus tard.
Le bandeau de cette couronne est, comme celui de l'autre, orné de trois rangs de chatons, au nombre de cinquante-quatre, symétriquement disposés quanta la place qu'ils occupent, mais renfermant une foule de pierres différentes, dés perles et même des pâtes, juxtaposes sans ordre régulier. Parmi les pierres, on y remarque des saphirs, des émeraudes, des opales et des morceaux de cristal de ro^che de toutes les formes et de toutes les grosseurs. Aucun de ces cabochons n'égale cependant, par ses dimensions ou sa valeur, les superbes saphirs de la première couronne.
Dans celle qui nous occupe , le bandeau lui-même est en or tout uni, sans autre ornement qu'une double bordure formée de petites perles d'or posées, quatre par quatre, sur un seul rang, de distance en distance , chaque segment de cette bordure étant séparé par un espace vide flanqué de deux anneaux fixes fort petits, ainsi que l'indique la figure ci-jointe.
Dans l'opinion de M. du Som-
merard, ces petits anneaux auraient servi à fixer ime doublure d'étoffe à l'intérieur de la couronne:
Au bord inférieur du bandeau est attachée une garniture de pendeloques en saphirs fort gros et d'une très-belle couleur.
Cette couronne était suspendue par quatre chaînes d'or à doubles chaînons , semblables à celle qui rattache les lettres à la couronne de Reccesvinthus. J'en joins ici le dessin.
Les six autres couronnes, bien que toujours en or fin, sont incomparablement moins riches et de dimensions très-inférieures.
Trois d'entre elles conservent la forme du bandeau, les autres sont à claires-voies. v »
Les couronnes pleines, toutes à charnières, sont assez minces, et décorées de dessins au repoussé d'un travail fort grossier.
J'ai reproduit ces trois couronnes de grandeur naturelle. (Voyez planche IIL) i^-o
Une seule d'entre elles (figure i ) est ornée de pierreries assez ordinaires, disposées sur un seul rang, au nombre de seize, et alternant avec une espèce d'ornement au repoussé en forme de quatre-feuilles, le tout encadré d'une bordure dont le dessin ressemble à une double rangée de C grossièrement façonnés.
Les deux bords du bandeau sont légèrement retroussés. Au bord inférieur sont attachés , comme pendeloques , de petits saphirs pâles et très-transparents, en forme de poires irrogulières. Le diamètre de cette couronne est de cent vingt-trois millimètres.
Une des deux autres se compose d'un bandeau d'or simplement façonné au repoussé, dont le dessin consiste en une bande médiane chargée de fleurons alternant, et entourée d'une bordure à rinceaux courants. (Voyez planche III, figure 2.) Six pendeloques de forme irrégulière se rattachent au bord inférieur. Cette couronne est, de toutes, la moins précieuse; son diamètre mesure cent treize millimètres. Ainsi que la précédente, elle est suspendue par de petites chaînes à chaînons simples, très-minces et très-allongés, dont je donne ici le modèle, v: ;
La troisième (même planche, figure 3) est également dépourvue de chatons, et son diamètre est encore plus petit (onze centimètres); mais le dessin en est beaucoup plus élégant , quoique toujours exécuté par le même procédé. Tout autour du bandeau sont percés à jour des arcades à plein cintre, avec une double archivolte guil-
lochée , et d'autres jours triangulaires ménagés entre les cintres. La bordure consiste en une galerie à arcades figurées, avec lisérés de petites feuilles et de perles. Les pendeloques, soutenues par une armature d'or de forme conique allongée, consistent en cristaux naturels.
Cette couronne est la plus petite ; mais elle ne manque pas d'un certain intérêt au point de vue de l'art.
. hes chaînes qui lui servent de suspension diffèrent de celles que j'ai précédemment décrites. Elles se composent de chaînons alternativement circulaires et en forme de 8, (Voyez la figure placée plus bas, sur le côté de cette page.)
Viennent enfin les trois couronnes à claires-voies.
La forme de celles-ci est très-particulière , et je ne sache pas qu'il en existe de pareilles ailleurs. Elles consistent en une sorte de réseau circulaire à mailles carrées, ou, comme les a très-bien décrites M. de Sommerard (i) , dans une sorte de double grille en or massif, avec des rehauts de pierres précieuses et de perles à chaque point d'intersection , et des pendeloques dans l'intérieur des mailles.
Ces trois couronnes sont de dimensions à peu près semblables. Leur diamètre varie de douze à treize centimètres , leur hauteur de soixante-cinq à quatre-vingt-cinq millimètres. Aussi me suis-je borné à en reproduire une seule (planche II , figure 2) aux deux tiers de sa grandeur naturelle; mais elles sont toutes trois représentées dans de moindres proportions sur la planche d'ensemble du frontispice.
Les pierreries qui les ornent n'ont rien de bien remarquable. Elles se trouvent mélangées sans beaucoup d'ordre aux perles , à la nacre et même aux pâtes de verre.
liCurs chaînes de suspension sont toutes pareilles à celles de la petite couronne à arcades. J'en donne ici-contre le dessin.
(1) Voyez son article inséré dans le numéro du Monde Illustré du samedi 12 février 1859.
Cinq des couronnes si lieureuseiiient découvertes à Guarrazar sont accompagnées de croix. Celles-ci, reliées par une chaîne au même bouton d'attache, étaient évidemment destinées à rester suspendues à travers le cercle de la couronne, qui, ainsi, selon l'heureuse expression de saint Paulin de Nola , leur servait en quelque sorte d'auréole (i).
La croix qui accompagne la couronne de Reccesvinthus est de beaucoup la plus riche.
Je l'ai représentée de grandeur naturelle (planche IV, figure i).
Huit grosses perles et six saphirs cabochons en ornent la face antérieure.
Les perles, disposées deux par deux aux quatre extrémités de la croix, sont enchâssées dans de petits cylindres d'or qui donnent à celle-ci beaucoup d'épaisseur.
Quant aux saphirs, ils sont de formes très-irrégulières. Celui qui occupe le centre de la croix fait une forte saillie. Il est d'ailleurs très-gros et d'un bleu très-intense. Les autres sont plus pâles et moins saillants. Tous sont montés à jour ; fait important à signaler, car je n'en connais pas d'autre exemple à cette époque. Chaque cabochon est fixé, au moyen de griffes, sur une sertissure très-légère, qui se rattache à la partie pleine de la croix par des pattes longues d'un centimètre environ. Celles-ci s'épanouissent à leur base et à leur sommet sur le bord de la sertissure , en forme de double palme ou de fleur de lis , |«> comme on peut le voir par la figure ci-contre.
Au pied et aux deux bras de la croix se rattachent des pendeloques, formées d'une partie carrée en pâte de verre sertie d'or et d'une poire en saphir pâle.
Cette croix ne mesure pas moins de quatre-vingt-quinze centimètres. Le revers porte encore des attaches qui semblent indiquer qu'elle a servi de fibule. Aussi n'était-elle enrichie d'aucune pierre précieuse à sa face postérieure. De simples ornements découpés à jour, au nombre
(1) Crucem corona liicido cingit globo... {Epist. ad Sever.)
de six, correspondent avec la place occupée par les saphirs sur la face antérieure. J'en donne ici la figure réduite d'un tiers.
Les autres croix ont toutes la forme de ce qu'on appelle en blason des croix pâtées ; mais elles diffèrent les unes des autres sous le double rapport de leurs dimensions et des ornements dont elles sont enrichies. Pour qu'on en pût mieux juger, je les ai réunies, avec celle de Reccesvinthus, sur la planche IV, où elles sont reproduites à moitié de leur grandeur naturelle.
Ces croix sont, en général, très-plates et ornées de cabochons peu saillants.
Sur l'une d'elles, ces pierreries cabochons sont remplacées en partie par de la nacre de perle.
Une autre (et, si ce n'est pas la plus belle, c'est à beaucoup d'égards la plus intéressante) , une autre porte , à son revers , une inscription latine tracée bien évidemment repoussé. Les lettres sont en creux, et les extrémités de chaque jambage sont plus profondément excavées , comme si de simples points avaient été creusés d'avance au moyen
d'un poinçon émoussé, pour servir de jalons an placement des lettres.
L'intérêt archéologique qui s'attache à cette inscription m'a déterminé à en donner ici le fac-similé de grandeur naturelle.
- (IN NOMINE DEI OFFERET SONNICA SANCTE MARIE IN SORBACES.)
Cette inscription, je crois, n'a pas encore été traduite d'une manière bien satisfaisante. Elle offre plusieurs problèmes intéressants à résoudre, et j'aurai, plus tard, à m'en occuper longuement.
Mais c'est assez décrire. 11 est temps que j'aborde l'examen archéologique des monuments qui font l'objet de cette notice et des questions qui s'y rattaclient.
L'usage de suspendre des couronnes dans des lieux saints, et même dans les édifices profanes, était fort répandu à l'époque où les peuples envahisseurs du Nord vinrent s'asseoir surjes ruines de la civilisation romaine. Ra venue nous en offre de nombreux exemples ; circonstance qui n'est pas sans quelque valeur dans la question qui nousoccupe, si l'on se rappelle que plusieurs monuments de cette ville furent précisément fondés par des rois goths.
Ce futThéodoric qui éleva la belle église de Saint- Apollinaire le Neuf, dont Ciampini a décrit les mosaïques au chapitre xii de ses Vetera Monumenta (i). Eh bien! là, précisément là, se trouve représentée la couronne sous toutes ses formes et dans toutes ses applications, tantôt portée comme emblème aux mains des martyrs, tantôt suspendue à la voûte des niches qui surmontent les figures des saints, tantôt enfin appendue aux arcades de ce fameux palais de Ravenne qu'avait fondé le roi des Goths. Dans ce dernier cas, évidemment , elle est sans aucun caractère religieux.
Aux yeux de Ciampini , la couronne n'était qu'un ornement ou une lampe : Corona autem saspensa iiiliil aliucl signijlcat nisi ornanientum , sive lampudem coronam denominatani (2).
Cette définition est évidemment incomplète. Si la couronne était parfois un simple meuble affecté au luminaire , c'était plus souvent encore un emblème ou vui objet consacré. Toute confusion, autre que celle du nom, est pourtant impossible entre des objets d'usages si différents.
Les couronnes consacrées se suspendaient généralement au-dessus de l'autel, sous le ciborium. Constantin Porphyrogénète attribue l'origine
(1) Bien que l'église de Saint - Apollinaire passe pour avoir été fondée par Théodoric, il est bon de faire remarquer que les mosaïques
dontils'agit ne furent mises en place que vers l'an 570.
(2) Fêtera Moninne^ita, part. II, cap. xii.
de cette dévotion à Constantin le Grand (i), dont l'exemple fut suivi, depuis, par un grand nombre de princes et de hauts fonctionnaires de l'Empire (2).
Outre la couronne très- richement ornée qui se voyait à Constantinople (3), le même Constantin, s'il faut en croire Anastase le Bibliothécaire, en aurait consacré plusieurs autres dans les églises de Rome, et une particulièrement sur le tombeau de saint Pierre (4).
Ce qu'il y a de certain, c'est que cet usage se maintint pendant plusieurs siècles, tant en Orient qu'en Occident. Paul Diacre nous apprend que la veuve de Justin et Constantine, femme de l'empereur Maurice, ayant donné à ce dernier une couronne d'un grand prix, il l'envoya immédiatement à l'église pour la consacrer publiquement à Dieu (5).
De même, au dire de Cédrenus, Héracléon avait fait transporter la couronne de son père Héraclius à Sainte-Sophie, où, selon Nicétas, plusieurs autres couronnes étaient déjà suspendues (6).
En Occident, le même usage ne dura pas moins longtemps, si l'on en juge d'après le témoignage du même Anastase, qui attribue au pape LéonlV (•]*855) la fondation de quatre couronnes, toujours de l'or le plus pur (7). Enfin jusqu'en plein onzième siècle, nous voyons l'empereur Henri II, dans un voyage qu'il fît à Cluny, offrir à Dieu une couronne d'or ornée de pierreries (8).
Selon du Cange, ces couronnes votives portaient en Orient le nom de èuavojxÀstTTot (9). En latin, on les nommait habituellement /iegvza. C'est sous ce nom qu' Anastase les désigne le plus souvent (10).
Les souverains barbares, mais la plupart chrétiens, des peuplades qui
(1) Lib. de admiiiîslr. Imper., cap. xn.
(2) Ex quibus j)ersp/cuiim est, coronas ex principibus et magnatis templis olini oblatas, et super sacrum tneitsam appe7isas...(Du Cange, Constantinop. christ., lib. III, 43.
(3) Constantinns obtiUit coronas quatuor, cuvï Delphinis vig'inii, ex auro purissimo, pesantes singulas tibras quindecim. (Vita beati Sylvestri.)
(4) Obtulit coronam auream ante corpus beati Pétri. (Ibid.)
(5) Ad XIX an. Mauricii.
(6) Nicetas in Jlexio, lib. III, n. 6.
(7) Nam et super cifjorlum obtulit coronas quatuor, et calices sexdecim ex auro mundissimo. fin vita Leonis IV, pap.)
(8) R. Hospinianus. Di origine Templorum. ac rerum omnium ad temiila pertinentium. In-foL, Zurich, 1587, lib. II, cap. xii, fol. 74,
(9) Constantinop. Christian, lib. III, 43.
(10) Sur cette signification du mot Regnum, voyez la dissertation insérée au tome I"'' de Vflistoire de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, pag. 160 de l'édition in 4°.
envahirent le midi de l'Enrope du sixième au septième siècle , semblent avoir adopté également l'usage des couronnes votives; le trésor de Monza en conserve encore plusieurs. La plus célèbre est la fameuse couronne de fer des rois lombards. Celle de la reine Théodelinde, morte en 716, existe également, et c'est seulement au commencement de ce siècle que celle de son mari, Agilulphe, a disparu, on ne sait trop comment. Toutes trois sont représentées au tympan de la porte principale de l'église de Monza, sur un bas-relief qu'on croit contemporain des donateurs.
Enfin, parmi les rois goths qui régnèrent en Espagne , Reccesvintlius n'est pas le premier qui ait consacré des couronnes votives. La vieille chronique de Julien de Tolède, recueillie par Schott , mentionne une couronne du même genre consacrée à saint Félix par le roi Reccarède, qui régna de 586 à 601 (1).
Cependant il faut reconnaître avec Ciampini , que souvent aussi , dans les anciens textes, le mot coronœ s'applique à des lustres en forme de couronnes. Ainsi , par exemple, dans la nomenclature, rédigée en l'an 8o4, des dons que le patriarche Fortunat avait faits aux églises de Venise , nous trouvons mentionnées ^/wrti- coronas argenté as ; in una ardent ceseadelli centwn (2).
Dans d'autres textes de la même époque, on rencontre le mot corona^ employé indifféremment dans ces deux acceptions. La très-curieuse chronique d'Hariulphe, moine de Saint- Ricquier (3), nous en offre plusieurs exemples. Elle contient deux inventaires de cette illustre abbaye, dont l'un remonte aux dernières années du huitième siècle, et l'autre est daté de l'an 83 1 .
Dans le premier de ces inventaires, on lit : Nam de aliis vasis et supellectilibus habentar in iisdem ecclesiis auro argentoque paratœ xvn coronœ ^ aureœ 11, lampades argenteœ yi, cuprinœ auro argentoque decoratçe xii et un peu plus loin : coronœ cum luminïbus^ xiii (4).
(1) Voyez la vie de Wamba , dans le tome IV de VHispania illustrata d'André Schott(in-fol., Francfort, 1608), continuation de la Clii'onique d'Isidore de Séville.
(2) Carlo Antonio Marin. Storia civile e politica d(l commerzio de" T'entz-iani ; 3 vol.
in-8°, Venise, 1798, toni. \"', pièces justificatives.
(3) Insérée, sous le titre de Chronicon Centulense, dans le Specilegium de D. Luc d'Achery (t. IV, pag. 419 et suiv. de l'édition in-4°, 1661).
(4) Chronicon Centidense, lib., H, cap. x, pag. 467 et 468.
Les « deu^ couronnes d'or » étaient, selon toute probabilité, des couronnes votives, tandis que les a treize couronnes avec leur luminaire « étaient évidemment des lustres en forme de couronne, tels que celui, par exemple, dontCharlemagne avait enrichi l'église d'Aix-la-Chapelle. Ainsi, à plus de trois siècles d'intervalle, se trouvent encore réunis, dans cet inventaire, les deux genres de couronnes si différents par leur destination que mentionne Ciampini, et que nous ont déjà montrés les mosaïques de Saint- Apollinaire de Ravenne.
liC second inventaire de Saint-Ricquier, celui de 83 1, offre encore le même rapprochement; mais là, les couronnes votives sont décrites avec un détail et une clarté qui ne laissent rien à désirer : Principalia liaben-
iiw altaria m ; super illa tria altaria habentur tria ciborin ex ar-
gento et auro parafa, in quibus très dépendent coronœ^ singulœ per singula, ex auro gemmisque paratœ, cum aureis cruciculis^ aliisque diversis orna mentis . Etpuis, un peu plus bas, on lit : In iisdem ecclesiis sunt... candelabra ferrea ex argento et auro parata, majora xv, minora vu, coronœ argenteœ vu, et cuprece deauratœ vu, lampades argenteœ vi, eupreœ deauratœ vi (i).
Bien évidemment, ces couronnes d argent et de cuivre doré , placées dans la nomenclature entre les candélabres et les lampes, ne pouvaient être elles-mêmes que des ustensiles destinés au luminaire.
Du Gange (2) cite pl usieurs textes 011 le mot corona doit être ainsi compris, entre autres ce passage d'une ancienne description de la cathédrale de Cantorbéry : In medio cliori dependebat corona deaurata, viginti quatuor sustinens cereos (3), et ces vers rapportés par Meurisse, qu'un évêque de Metz, Théodoric, avait inscrits sur le lustre même de son église:
Cujus in œde sacra rutilnns micat ista corona , Ad lumen turhse , vel clecux ecclesise {A') .
Mais c'est trop parler de ce genre de couronnes , qui n'ont rien de commun avec les couronnes de Guarrazar. La destination de ces dernières
(1) Chron. CentuL, lib. 111, pag. 480 et 481.
(2) Glossarium, verbo Corona.
(3) Gervasius Duroverneiisis (Gèrvais de Cantorbéry), auteur qui vivait au commencement
du douzième siècle, et à qui l'on doit une //w/oria rerum in Anglias gestaruvi.
(4) Histoire des évêques de Metz-, par M. Meurisse, évèque de Madaure, in-fol. Metz. 1634.
ne saurait faire l'objet d'un doute : il suffit de les voir pour être certain qu'aucune d'elles n'a jamais pu recevoir le moindre luminaire. D'ailleurs l'inscription suspendue RECCESVINTHVS REX OFFERET suffirait certainement, à elle seule, pour faire reconnaître un de ces ex-voto dont je viens de citer de si notables et de si nombreux exemples.