‹ Description du tresor de Guarrazar, accompagnee de recherches sur toutes les questions archeologiques qui s'y rattachentChapitre 2 sur 4 · VU · texte numérisé non relu

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IjCS couronnes trouvées à Guarrazar ont-elles jamais été portées?

Le caractère à'ejc-voto n'exclurait pas absolument cette hypothèse, en ce qui concerne, du moins, les deux grandes couronnes; car, pour les autres, leurs dimensions et la forme de plusieurs d'entre elles n'ont jamais pu leur permettre de s'adapter à une tête humaine. Quant aux deux grandes, on pourrait supposer qu'avant d'être consacrées à Dieu ^ elles avaient ceint le front de quelque prince. Cela n'est pas sans exemples; de même que parfois aussi , plus rarement il est vrai , des princes ont emprunté, pour leur propre usage, au jour de leur intronisation, les couronnes votives suspendues dans l'église , quittes à les remettre en place après la solennité (1).

liC petit nombre d'archéologues qui se sont déjà occupés du trésor de Guarrazar, ont paru disposés à admettre la première de ces deux hypothèses. Ils ont pensé que les deux grandes couronnes avaient bien pu être portées avant leur consécration. Pour cela, ils se sont fondés:

i" Sur la dimension même des bandeaux, qui semble correspondre assez exactement à la grosseur d'une tête d'homme et à celle d'une tête de femme, ce qui a fait voir en elles les couronnes du roi et de la reine des Goths ;

a° Sur les charnières dont elles sont garnies ;

3° Enfin sur les petits anneaux, soudés de distance en distance à la bordure de la seconde couronne, comme on peut le voir par la figure et la description que j'en ai données ci-dessus, page 5.

Ces raisons ne me paraissent pas. suffisantes, et je ne saurais , quant à moi, admettre les conclusions qu'on a prétendu en tirer.

(1) Constantin Porphyrogénète, Lib. de adnnnislr. Imperat., cap. xm.

D'abord la dimension ne saurait être considérée comme une preuve, puisque, sur huit couronnes, il y en a six qui, je le répète, sont beaucoup trop petites pour s'adapter à aucune tête d'homme, ni même d'enfant.

Quant aux charnières, on ne pourrait en tirer quelque induction que s'il y en avait plusieurs , formant une sorte de bandeau brisé qui pût prendre la forme de la tête. Mais ce n'est pas ici le cas. Chaque couronne n'a que deux charnières, ce qui ne lui enlève rien de sa rigidité. Les petites couronnes en ont comme les grandes. Cela ne prouve donc absolument rien , ou même cela prouverait plutôt le contraire de ce qu'on veut établir ; car les couronnes princières, réellement destinées à être portées, sont généralement sans charnières.

Les petits anneaux ménagés à la bordure de la seconde couronne donneraient, je l'avoue, plus à penser. Leur position, qui n'est aucunement en rapport, à la partie supérieure, avec celle des chatons, ni, à la bordure inférieure, avec celle des pendeloques, rend à peu près impossible de supposer qu'ils aient servi à la suspension d'un ornement mobile. Je suià donc tout disposé à admettre, avec M. du Sommerard (i), que ces anneaux ont dû servir de points d'attache à quelque riche doublure. Toutefois , cela ne me paraît pas une preuve que la couronne ait été portée, et, s'il y a eu doublure, il est plus naturel de penser que c'était purement et simplement une affaire de luxe et d'élégance.

Mais je ne fonde pas seulement mon opinion à cet égard sur des raisons négatives : à mes yeux, l'usage vulgaire de ces couronnes ne saurait se concilier avec les pendeloques dont elles sont uniformément entourées à leur partie inférieure. Je sais bien que les pendeloques étaient alors singulièrement à la mode. On en voit aux diadèmes dont est ceint le front de Justinien sur les mosaïques de saint Vital de Ravenne (2), ainsi ([ue dans plusieurs médailles des anciens empereurs; et Heineccius «n cite plusieurs exemples dans son Sjiitagma historicum de veteribus Geinianonim sigillis (3). Mais dans les figures de Justinien, les pendeloques ne garnissent que les côtés de la tête, et il ne pouvait guère en être autrement, surtout si on suppose ces pendeloques aussi longs que ceux

(1) Article déjà cité. chapitre" ix et planche XXll.

(2) r.iampiiii, Vetera Monuvierdn , tome II, (3) In-fol. Francfort, 1709.

de nos couronnes, car alors ils descendraient nécessairement jusque sur les yeux et le nez.

On pourrait dire, il est vrai, que si la couronne de Reccesvinthus a jamais été portée, les pendeloques auront été ajoutées au moment de sa consécration. Mais un détail de fabrication que jusqu'ici l'on n'a point relevé, rend, selon moi, cette hypothèse inadmissible, et prouve, de la manière la plus évidente, que la couronne dont il s'agit n'a jamais eu d'autre usage que celui d'ex-voto. En effet, les attaches des quatre chaînes de suspension sont, comme on peut le voir ici.

engagées dans le bandeau même de la couronne, et / ^p'

recouvertes par la bordure -^■^-^=^^'>-^=°-=s^^ cloisonnée. Ce n'est donc point là une addition ultérieure; et, par conséquent, il devient évident pour tous que la couronne de Reccesvinthus n'a jamais pu être portée.

Quant aux trois couronnes à claires-voies, il suffît, je le répète, de considérer leur forme pour être forcément amené à résoudre négativement la question.

Vlîf.

A qui doit-on attribuer la consécration des ces précieux objets?

La réponse est fadle , en ce qui concerne la couronne de Reccesvinthus; son inscription est assez claire. Mais pour les autres, on n'a pu établir jusqu'ici que de simples conjectures.

L'une d'elles se rapprochant par ses dimensions de la couronne du roi, on a voulu tout d'abord l'attribuer àla reine ; puis, une fois entré dans cette voie hypothétique, on s'est demandé tout naturellement si les six autres couronnes de grandeurs graduées n'auraient pas appartenu par hasard aux enfants de Reccesvinthus. Il y avait quelque chose de séduisant à cet arrangement symétrique qui, d'un seul coup, résolvait toutes les attributions. La note insérée dans le Moniteur universel., au moment même de l'acquisition des couronnes, donnait cette explication comme

probable, et un article publié bientôt après par le savant conservateur du

musée de Chiny, la reproduisit sous inie forme tout à fait affirmative.

Ou n'avait négligé qu'une chose dans la précipitation de ces premiers travaux : c'était de vérifier d'abord si le roi Reccesvinthus avait jamais eu cette demi-douzaine d'enfants dont on le gratifiait bénévolement. Or, au moment de son décès arrivé en 672, Pieccesvinthus avait, il est vrai, un fils en bas âge nommé Théodefred, dont l'extrême jeunesse fut cause que la couronne passa plus ou moins légalement sur la tête deWamba (i). Mais, outre ce fils, on ne connaît à Reccesvinthus qu'une seule fille, laquelle devint plus tard mère d'Ervigius ou Eringius (2), par qui, à la mort de Wamba, Théodefred se vit évincé rme seconde fois (3).

Reccesvinthus était donc loin de posséder cette nombreuse famille à laquelle oh aurait voulu attribuer la fondation des six petites couronnes; d'oii il résulte qu'on doit chercher à celles-ci une tout autre origine.

Mais ici, il faut bien en convenir, les indications nous manquent à peu près complètement, et la seule qui puisse nous guider dans nos recherches se trouve dans l'inscription gravée sur l'une des' petites^ croix :

IN DEI NOMINE OFFERET SONNICA BEATE MARIE IN SORBACES.

Soiinica est un nom propre. Ce n'est pas celui du fils de Reccesvinthus; ce n'est celui d'aucun roi desGoths, ni d'aucun prince connu. Ne seraitce donc pas le cas d'en revenir à ce passage déjà cité de Du Gange : peispicuiun est coronas ex principihiis et magnatis teniplis olini uhlatas... (4), et n'y aurait-il pas lieu de penser que les couronnes secondaires qui accompagnent celle de Reccesvinthus sont probablement dues à la nuuiificence des principaux seigneurs de sa cour.-^ La différence même de splendeur viendrait au besoin corroborer cette supposition.

(1) Roderii-i , archiepisropi Toletani, De rebi/s //ispaiii;i', lib. 111, cap. xn.

(2) L'historien des Reines catholiques d'Es- ))agne, Henrique Lopez, parait avoir ignoré le nom de cotte princesse. Parlant dit mariage de riiindasvintluis avec la reine Reciverga, il dit seulement ; « De este matrimonio nos refieren « les Escritores, très hijos y una infanta... De ' la hija nacio Egica, y de Reccesvintho la madré

« de Ei'vigio. . Meiiiofiaa c'e /as lleijnas catko- /iccis, in-î", Madrid, 1770, tome I", p. 22.)

(3) Roderic Santins, //i.-it. I/ispaii., part. H, cap. 33. — Théodefred, cependant, devait faire souche à son tour, et, dans la personne de son His Rodéric, il fonrnità l'Espagne un dernier roi de la dynastie des Goth'-. (Lucas de ïuy, Continuation de la Chronique d'Isidore de Séville.)

(4) Covstantinnp. ( lirisiiaii ..\\\>.\\\, xliii.

On s'est demandé si Soimica était un nom d'homme ou de femme. Je crois qu'il a dù appartenir à loi homme. Les noms mascuhns terminés en a sont très- fréquents chez les Goths. l^e propre frère de Reccesvinthus s'appelait Fafila, et, dans le même siècle, nous trouvons parmi les rois gotlïs, Liiiba, Suintila, Cinthila, Tidca, Wamba,Egica, Witiza (i). M. I^avoix a cité les noms de Froiîa, de Diniila, d'Afrila, d'Ella (a). Enfin Fexardo, dans sa Corona gotJiicd (3), parle d'un certain évêque Arien Suinca , dont le nom se rapproche plus qu'aucun autre de celui de Sonnica. Gela suffit bien, sans doute, pour établir que le donatein^ de notre croix était très-probablement un homme. Mais quel était cet homme .^^ Voilà ce que je ne saurais dire, et ce qu'il est fort à craindre qu'on ne puisse jamais découvrir! D'ailleurs ce nom, quel qu'il soit, ne se rapporte qu'à une seule croix, tout au plus à la couronne dont elle était le religieux ornement. Mais pour les autres croix, pour les autres couronnes, en l'absence de toute inscription, on ne saurait arriver à aucune conclusion positive. G'est uniquement par voie d'hypothèse et d'assimilation qu'on peut attribuer ces riches offrandes à la piété de quelques puissants seigneurs de la coiu' de Reccesvinthus.

D'où proviennent les couronnes et les croix trouvées à la Fuente de Guarrazar

Selon toute probabilité, c'est lors de l'invasion des Maures, au commencement du huitième siècle, que ces précieux joyaux avaient été enfouis pourles soustraireà la rapacité du vainqueur. Lasolitude du lieu pouvait faire espérer qu'il échapperait, mieux qu'un autre, à l'attention, à la convoitise des pillards.

Cela n'a rien que de vraisemblable. Mais on ne s'en est pas tenu là : quelques personnes, déterminées sans doute par la prodigieuse valeur du trésor découvert à Guarrazar, n'ont pas hésité à penser que toutes ces richesses devaient nécessairement provenir de la cathédrale de Tolède.

(1) H. Grotius, Historia Gotthorum, in-S". Amsterdam, 1604, prolégom. pag. 49 et 50.

(2) L'Illustration, tom. XXXlll, pag. 128.

(•3) Corona gnlhica', castellana e austriaca; par D. Diego Saavedra Faxardo , in-4", Anvers, 1681, tom. I r, chap. xv, pag. 123.

Examinons les faits, et voyons d'abord ce que nous apprennent les anciennes chroniques locales.

Nous y trouvons effectivement qu'à l'approche des Maures , l'évêque Julien s'était empressé d'envoyer au loin une partie des richesses de sa cathédrale. Mais, moins soucieux de l'or que des objets d'une vénération traditionnelle, c'étaient surtout les reliques des saints que le digne prélat avait voulu soustraire à la fureur des mécréants.

Au milieu de tous les désastres qui désolaient l'Espagne à cette époque, seul le roi Pélage était parvenu à se maintenir indépendant, protégé qu'il se trouvait par les montagnes des Asturies. Ce fut donc à lui, selon lAiitprand, que l'évêque Julien confia la garde des saintes reliques enlevées de Tolède (i). Faxardo, plus précis encore (quoique à la vérité plus sujet à caution) désigne le lieu même où elles furent déposées. Crétait, s'il faut l'en croire, une montagne située à deux lieux d'Oviédo et que, depuis lors, dit notre auteur, on a toujours désignée sous le nom de Saùite [-i) .

Deux raisons , s'opposent donc à ce que les couronnes de Guarrazar puissent être considérées comme provenant du trésor de Tolède :

1° Ce n'est pas (et le bon sens le dirait à défaut de l'histoire), ce n'est pas aux portes de la ville, dans un lieu découvert et pour ainsi dire sous la main de l'ennemi que les chrétiens vaincus pouvaient songer à transporter les trésors qu'ils voulaient soustraire à sa rapacité. Et, en effet, nous venons de le voir, c'est bien loin de là, sur une terre restée chrétienne, que dans ces temps de malheur, ils cherchèrent un refuge pour les objets les plus précieux de leur culte ;

2" Les objets enlevés de la cathédrale de Tolède avant l'arrivée des Maures, consistaient non point en couronnes et en joyaux d'aucune sorte, mais uniquement en reliques et en reliquaires.

A cet égard, le témoignage des auteurs chrétiens se trouve contrôlé, confirmé par celui des historiens arabes eux-mêmes, qui nous donnent

(1) Hoc anno, Julianus cognomento Urbanus, tractarent. (Luitprandi Chronicon, in-f", Aii-

cnmprmcipe Pelagio, aliisque ducibus palati- vers, 1640.) Cet auteur., qui vivait au dixième

ni.t, Toleio in Jsturias asioortant arcam Sanc- siècle, avait été sous-diacre de Tolède.

torum reliquiarum.... Metiientes ne, capta civi- (2) Corona gothtca, casiellana e ausiriaca^

tnte pcr Sarracems, illas irreverenter et impie toni. I"'', chap. xxx, page 239.

très au long le détail des richesses que la cathédrale de Tolède renfermait encore lorsqu'elle tomba aux mains des infidèles.

M. de Gayangos a soigneusement reproduit cette longue énumération dans son Histoire des dynasties Mahométaiies en Espagne (i). L'un des auteurs qu'il cite, Al-Kazraji, écrivain arabe du douzième siècle, mentionne, parmi beaucoup d'autres objets, « vingt-cinq couronnes d'or (c enrichies de pierreries, une pour chacun des rois qui avaient régné (c sur ces contrées; car, » ajoute le même auteur, « c'était l'usage que, « chacun d'eux déposât dans le lieu sacré, avant sa mort, une couronne « portant une inscription sur laquelle étaient indiqués son nom, une « description sommaire de sa personne, la durée de sa vie et de son (C règne, et le nombre de ses enfants (a). «

Ce texte, s'il est fidèlement traduit, contient, il faut l'avouer, d'assez plaisantes naïvetés. On se demande comment ces bons rois goths pouvaient, avant leur mort, indiquer la durée de leur vie et de leur règne. L'auteur cité par M. de Gayangos n'ayant jamais été imprimé, je n'ai eu aucun moyen de vérifier l'exactitude de ce détail. Il a, du reste, peu d'importance pour la question qui m'occupe. Le seul fait dont je veuille tirer parti est l'existence à Tolède, lors de l'entrée des Maures, de couronnes votives en nombre égal à celui des rois goths, portant chacune le nom d'un de ces rois. Ce fait, trop singulier pour être inventé, et très-nettement indiqué par Al-Kazraji, se trouve confirmé par un autre historien arabe que M. de Gayangos a également cité (3). D'ailleurs, l'inscription du même genre placée sur notre couronne, encore inconnue lorsque M. de Gayangos a publié son livre, vient démontrer que, sous ce rapport, du inoins, les textes cités doivent être parfaitement exacts.

De tout cela, les conséquences à tirer sont très-claires :

Évidemment la couronne découverte à Guarrazar ne devait pas pro-

(1) Deux volumes in-4o, Londres, 1840.

(2) He found likewise twsnty fioe royal diidems heautifuUy ornamented tvit/i jetvels, om for each oj the Jdngs wko luad ruled over the counfrtj, since it tvas a costiim among tliem foitvery monarch ta deposit there , before hix deaih, a crown o/gold beariig an inscription

indicative of his name, persomial description , duration 0/ his life and reign, and thî children he had. (Tlie history of the moliamniedau dynasties in Spain, by D. Pascual de Gayangos, vol. I, appendixD, pag. xlviii.)

(1) Manuscr it anonyme, traduit par extraits. (Tom. l'^^'', appendix E, pag. lxxii.)

venir de la cathédrale de Tolède, puisqu'en prenant possession da trésor de cette ville, les Manres y trouvèrent celle que Reccesvinthus y avait déposée de son vivant, et qui portait son nooi.

Mais alors, d'où pouvaient donc provenir les couronnes deGuarrazar? Ici encore, la seule indication qui puisse nous guider se trouve dans l'inscription déjà plusieurs fois citée de l'une des croix :

IN DE! NOMINE OFFERET SONNICA SANCTE MARiE IN SORBACES.

Les mots Beatœ Mariœ indiquent le vocable de l'Église oii avaient été consacrés cette croix et probablement tout le reste du trésor. Mais le nombre des églises dédiées à la sainte Vierge est si considérable qu'on ne peut songer à les distinguer entre elles que par le nom propre de la localité. Or, cette désignation spéciale c'est bien évidemment ici dans les mots in. Sorbaces qu'il faut la cberclier.

Depuis près d'un an, tous les dictionnaires géographiques français et espagnols ont été feuilletés pour découvrir une localité à laquelle pût s'appliquer ce nom, et je ne sache pas cfu'on ait rien trouvé de satisfaisant.

On a voulu voir alors dans les mots in Sorbaccs la désignation d'une ancienne ville depuis longtemps détruite.

Cette dernière opinion me paraît complètement inadmissible. D'aljord,il serait bien singulier qu'auprès d'un trésor si parfaitement conservé, on n'eût pas trouvé la moindre ruine, le moindre vestige de cette ville prétendue, si elle avait réellement existé. Ensuite la construction même de la phrase me paraît exclure l'idée que Sorbaces pût être un nom de ville proprement dit. Dans ce cas, en effet, on eiil écv'il Beata Maria de Sorbaces ou Beata Maria Sorbacensis, et non pas in Sorbaces. On trouve partout scuicta ou beata Maria Parisie/isis, sancta Maria de Podio^ et autres locutions semblables; mais on ne trouverait nulle ^m-I sancta Maria in Parisios ou in Podium.

Pour ma part donc, après avoir bien étudié la question, je me trouve amené à conclure qu'il ne faut pas chercher ici un nom de ville ni de province. Le mot Sorbaces n'est, j'en suis convaincu, qu'une appellatioti

qualificative, destinée à désigner une de ces nombreuses chapelles isolées, un de ces lieux de dévotion consacrés en si errand nombre à la sainte Vierge et enrichis par la piété des pèlerins.

J'en vois l'étymologie dans le mot sorhus, nom générique d'un arbre, le sorbier, dont une variété connue sous le nom de cormier^ croit volontiers dans les parties montagneuses des pays méridionaux (i). Cet arbre n'est pas rare aux environs de Tolède. Il est permis de supposer qu'il y croissait encore en plus grande abondance à une époque reculée, oii le pays était vraisemblablement beaucoup plus boisé qu'aujourd'hui.

Sorbaces, il est vrai, ne saurait être pris pour synonyme de sorbus. Mais je ne doute pas que ce mot, en basse latinité, n'ait servi à désigner un lieu planté de cormiers, comme le mot pomariuni^ dérivé de poniu.s^ désignait un verger planté de pommiers (2), et le mot nuccarium ^ dérivé de /niccus, indiquait une plantation de noyers (3).

Par analogie grammaticale, de sorbus on aurait dû, il est vrai, faire sorbarium ; et , en effet, je trouve ce mot dans un vieux glossaire italien, celui de I^orenzo de ÎAicques (4). Mais on sait aussi combien, dans ces siècles barbares, la construction des mots était devenue arbitraire. Il ne me semble pas du tout improbable que les clercs de la cour des rois goths aient employé le mot sorbacis au lieu du mol sorbarium ^ lorsque, au dixième siècle, je trouve pomaris communément employé, et cela en Espagne, au lieu de pomarium. L'évêque d'Astorga Gennadius écrit en 953 : P inças et. pomares plantavi (5); à quoi Du Cange, qui cite ce texte au mot Pomaris^ ajoute : Occurrit non semelin hdcCharta, etaliis tabulis Hispa nicis .

Il y avait là, évidenunent, vui idiotisme local qui semble en quelc[ue sorte le germe de ces nombreuses appellations de lieux conservées avec la même désinence dans l'espagnol moderne, et dont je me bornerai à citer, pour seul exemple, le mot si connu de nianzanarès, dérivé de nianzana (pomme).

(1) Amat loca humida,montana... (?MaA\\, (3) Ibid., \&vho Niiccarium.

De Re rustica, lib. II, tit. xiv). — Voyez aussi (4) Sorbarium , locussorborum. (J. Lauveiitii

Pline (//(AYoî'/a ?!a('M?-rt//s,lib. XV, cap. 23etseq.) Luccensis .-/malthea onoma.stica, in-4'>, 1640.)

(2) Gtossarium medix et infimx larini/aiis, (5) Apud Antonium de Yepez, tom. IV t /iro«. verbo Pomarium. ordinis Srnicd Benedktl.

Je n'hésite donc pas à penser rpie le mot sorhacis^ an plnriel sorhaces, signifie tout simplement un lieu planté de cormiers.

Or, les localités qui tirent leur nom des arbres dont elles furent autrefois plantées sont partout en grand nombre, et il est facile de se convaincre que cet usage remonte très-haut.

r.e musée d'Auch conserve une inscription romaine des premiers siècles , décoiiverte dans les Pyrénées, oii on litrSEX ARBORIBVS Q. FLAVIVS GERMANVS V. S.

En France, nous avions Notre -Dame-de-l'Épine et l'abbaye de la Charmoye près Châlons, Notre-Dame-de-l'Ozier près Lyon, deux Notre- Dame-du-Chêne, l'une en Flandre et l'antre dans l'Anjou, Sainte-Marieaux-Chênes en Lorraine, Noyers (Beata Maria de Nuccariis) en Touraine, le prieuré de la Saussaye près Paris, Saint-Martin-du-Tilleul, l'humble village normand dont M. T^e Prévost a donné une si intéressante histoire, et bien d'autres exemples du même genre, parmi lesquels je ne puis oublier Saint-Aubin-du-Cormier (Ille-et'- Vilaine) oii je retrouve précisément le nom français du Sorhiis, qui sert de point de départ à cette dissertation. Ne serait-il pas naturel d'assigner aussi la même étymologie au nom de l'ancienne et célèbre abbaye de Cormery, en Touraine?

En Allemagne, je me bornerai à citer l'église des Grands-Tilleuls, située à Giessen dans la Hesse, qui, tout récemment, a fait l'objet d'une savante publication (i). Et enfin, pour ne mentionner plus que les exemples cjui se lient le plus étroitement à mon sujet, je nommerai seulement encore, parmi les églises d'Espagne, une Vergen del Pinar (Notre- Dame-des-Pins), et un San-Martin-de-Castagneda, situé dans ce même diocèse d'Astorga, dont l'évêque Gennadius écrivait si couramment poma]is pour pomarium.

Voici bien des exemples de localités empruntant leur nom aiix plantations voisines. Pourquoi révoquerait-on en doute l'existence aux environs de Tolède, de cette Notre-Dame-des -Cormiers que semble si clairement indiquer l'inscription Bentœ Mariœ in Sorhaces?

In Sorhaces, je l'avoue, laisse quelque chose à désirer. C'est m sovhacihus qu'il aurait fallu dire. Mais, en fait de latin de cette époque, ne

(1) Die Kirche zu Grossen Linden bei Giessen in Oberhessen, von Joh. Val. Klein, in-8", 1857.

sommes-nous pas habitués à bien d'autres fautes? Sur la croix même cpii porte les mots in Sorbaces ne lisons-nous pas le mot offeret employé pour offert? A qui a pu commettre un barbarisme, le solécisme ne devait peser guère, et l'écrivain qui conjuguait ainsi le verbe offerre était bien capable, on peut le présumer, de confondre un accusatif avec un ablatif, lit employé avec un accusatif ne peut guère être compris que dans le sens à'intei\ et il est précisément à remarquer que l'acception que je donne au mot sorbaces est la seule qui pourrait se plier à cette inter- ])rétation.

Il y a là, selon moi, plus de raisons qu'il n'en faut pour démontrer clairement que Beata Maria in iSorèac^^ n'a jamais voulu dire autre chose que Notre-Dame-des-Cormiers.

Ce nom, dans ma conviction intime, était celui du lieu vénéré où furent déposées tant de riches offrandes, et qui, ensuite, après la ruine de la chapelle et pendant la longue domination des Maures, changea sans doute son nom chrétien contre le nom arabe que nous lui connaissons aujourd'hui.

Toutes les couronnes et les croix trouvées à Guarrazar ont-elles été données en même temps, et, dans ce cas, à quelle occasion cette riche offrande a-t-elle pu être consacrée?

La première de ces deux questions serait, je crois, bien difficile à résoudre aiijourd'hui. Nous n'avons de date certaine et absolue que pour une des couronnes, celle de Picccesvinthus, et, bien que les autres paraissent à peu près contemporaines, rien n'indique qu'elles aient été déposées précisément à la même époque sur l'autel de la sainte Vierge, qu'elles aient fait, en un mot, partie du même vœu. Cela paraît probable ; voilà tout ce qu'on peut dire.

Du reste, la couronne de Reccesvinthus dépasse tellement toutes les autres, sous le double rapport de la valeur matérielle et de l'intérêt archéologique, quece serait déjà beaucoup que de connaître la circonstance particulière qui a pu déterminer la consécration d'un si précieux joyau.

Plusieurs hypothèses se présentent tout naturellement à ce sujet, f tout est de choisir la plus vraisemblable.

Ainsi, d'abord, on pourrait voir ici l'accomplissement d'un vœu, motivé par quelque grave événement de famille, comme, par exemple, la naissance tardive et longtemps désirée de l'héritier du prince. De même on pourrait peut-être y reconnaître un de ces actes de dévotion destinés à fléchir la colère céleste, et accomplis sous le coup d'une terreur extrême, comme celle dont toute l'Espagne, au dire des chroniqueurs (i), fut saisie à l'occasion de l'éclipsé totale de soleil qui eut lieu en l'an 655.

Mais Reccesvinthus était un monarque éclairé pour son siècle, un législateur plein de sagesse (2). 11 est plus naturel d'attribuer ses actes à une ardente piété qu'à une superstitieuse terreur, et, quanta moi, je rattacherais plus volontiers la consécration de notre précieuse couronne à l'un des grands événements religieux qui signalèrent le règne de Reccesvinthus. .

Parmi ces derniers, il faut signaler l'apparition de la vierge Marie à saint lîdefonse, archevêque de Tolède, miracle raconté avec grand détail partons les hagiograplies, et qui dut stimuler singulièrement alors la dévotion du peuple espagnol pour la mère du Sauveur.

Sotîs la pieuse influence d'Udefonse, plusieurs conciles furent aussi célébrés pendant le règne de Reccesvinthus, et ce fut dans l'une de ces solennelles assemblées (le dixième concile de Tolède, tenu en 656), que l'Eglise institua, en l'honneur de la sainte Vierge, la fête àeV Expcctatio partus (3), que, depuis lors, l'Espagne a toujours continué à célébrer huit jours avant celui de la Nativité du Christ (4).

Une circonstance aussi solennelle que celle-là suffirait bien à motiver l'offrande de la belle couronne trouvée à Guarrazar, et mieux qu'un événement de famille, elle pourrait expliquer la consécration simultanée, la donation faite à la même date, par divers princes ou puissants seigneurs, des autres couronnes trouvées avec celle de Reccesvinthus.

(1) Roderic de Tolède, liv. III, chap. 22. (3) Padilla, Ilistoria ecclesiastica de Espana,

(2) Legett a predecessorittus suis éditas firtna- part. Il, fol. 265.

vit, atque qiiasdam addidit, omnes honestati (4) Joannis Fasœl Brugensis rervm hispaiû-

convenientes. (Chronicon mundi, lil). lîl.) cariim Chronîcon, suh anno 656.

Ce ne sont là pourtant, je le répète, que de simples hypothèses. Car, au dire de tous les historiens, Reccesvinthus enrichit de ses largesses un grand nombre d'églises (i), et rien ne rattache positivement le don de la couronne que nous possédons à l'un des mémoral)les événements que je viens de rappeler.

A quel art appartiennent les précieux objets d'orfèvrerie trouvés à la Fuente de Guarrazar ?

Le procédé le plus sûr pour arriver à résoudre cette question me pa- ' raît être de comparer d'abord les objets dont se compose le trésor de Guarrazar avec le très-petit nombre de monuments du même genre qui existent encore ; de corroborer cette comparaison par l'étude des textes; et enfin de rechercher, d'examiner, toujours comparativement, les procédés de fabrication communs à ces divers objets et qui peuvent les caractériser.

Pour la forme générale, il est impossible de ne pas trouver une analogie d'aspect fort remarquable entre les deux grandes couronnes de Guarrazar et celles que conserve ou conservait naguère encore, le trésor de Monza. Je veux parler de la couronne de fer et de celle de Théodelinde. Quant à la couronne d'Agilulphe, bien qu'elle n'existe plus, on en a le dessin (2), et celui-ci rappelle singulièrement la forme du bandeau à arcades dont se compose la plus petite de nos couronnes (planche III, fig. 3). A Monza comme à Guarrazar, des croix étaient suspendues au milieu des diadèmes, ainsi qu'on peut le voir encore au tympan de la grande porte de l'église, sur cet antique bas-relief où se trouvent si exactement représentés les magnifiques présents de la reine des Lombards.

Cependant, il faut le reconnaître, d'assez notables différences existent entre les couronnes de Guarrazar et -celles de Monza. Les nôtres n'ont

(1) Templa et sacra àltaria variis ornamentis exornavit, [S. Vasœi, Rerum hispanicariim Chronicon.) — Altaria Christi auro, argento.

geminis et sericis summo studio decorabat. iChro7iico7i mundi, lib. III.;

(2) Frisi, Memorie storiche di Monza.

que deux charnières; celles de Monza en ont six ou même davantage ; et, tandis que la couronne de Reccesvintlius se fait remarquer par de nombreux ornements en verre rouge cloisonné, la couronne des rois lombards nous apparaît enrichie de ces brillants émaux translucides que l'ejupire d'Orient savait seul fabriquer alors.

En présence de procédés si différents, la similitude d'usage ne suffirait évidemment point à établir la similitude d'origine. Mais, comme nous le verrons tout à l'heure , le trésor de Monza renferme d'autres objets qui semblent se prêter beaucoup mieux à des rapprochements avec les précieux joyaux de Guarrazar.

J'ai déjà dit, en décrivant la couronne du roi Reccesvinthus, qu'âmes yeux les ornements les plus caractéristiques qu'on pût y découvrir étaient cette double bordure, ces lettres pendantes, ces palmettesà jour ménagées sur le champ du bandeau, garnies, les unes comme les autres, de petits fragments de verre rouge cloisonnés d'or.

Quelques doutes, je le sais, ont été émis sur la nature même de ces ornements. Plusieurs personnes ont cru y voir des cornalines (i) ou des grenats (3) plutôt que des morceaux de verre.

Quelques fragments de ces deux pierres figurent peut-être bien, cà et là, dans l'ornementation de la couronne de Reccesvinthus; mais ce que je puis affirmer, après l'examen le plus minutieux, c'est que la matière qui fait le fond de cette riche ornementation est réellement du verre.

M. du Sommerard, qui tenait autant que moi à vérifier le fait, a bien voulu soumettre à une épreuve tentée en counnun, quelques petits fragments tombés de la couronne. Or, nous sommes parvenus assez fticilement à les rayer avec une pointe d'acier, résultat que nous n'aurions certainement pas obtenu, s'il s'était agi de grenats ou de cornalines.

D'ailleurs, ces fragments se composent de'petites lames d'une épaisseur parfaitement homogène, ce qui est l'état habituel du verre, tandis que le grenat ou la cornaline exigeraient un travail considérable de la part du lapidaire qui voudrait les débiter en lames de cette espèce.

Quel est le plus simple, le plus naturel : — de supposer qu'on ait chei -

(1)M. du Sommerard, article déjà cité, et (2) Gazef te des Beaux- Jrts du V mars iS59,

M. Lavoixdaiis X Illustration ài\ 19 février 1859. page 312, article de M. Darcel.

ché à imiter des pierres fines au moyen du verre ? — ou bien qu'on ait pris une peine extrême pour donner l'aspect du verre aux pierres fines?... Poser cette question , c'est la résoudre.

Enfin, rappelons-nous que, dans la composition de cette bordure à fond ronge, dont est ornée notre couronne, il entre, de distance en distance, quelques fragments verts absolument de même nature. Ceux-là évidemment ne sont pas des grenats, et connue personne, je suppose, ne s'avisera de les prendre pour des émeraudes, il faut bien reconnaître cju'abstraction faite de leur couleur, la matière première de tous ces fragments n'est autre cpie du verre.

Nous voilà donc fixés sur la nature des ornements qui caractérisent te mieux, selon moi, l'art auquel peut appartenir la couronne de Reccesvinthus. C'est du verre cloisonné.

Pendant longtemps, on ne connaissait en fait d'objets d'un travail analogue, c[ue la garniture d'épée de Childérie et cjuelcjues autres menus objets, également trouvés dans son tombeau à Ton rnay, lesquels sont actuellement conservés au nnisée du Louvre (i).

Mais, depuis quelques années, un bon uombre de bijoux de même nature, c'est-à-dire ornés de verres rouges cloisonnés, ont été découverts ou reconnus en France^ en Angleterre, en Suisse et en Italie.

Je citerai d'abord la belle collection d'objets de ce genre parfaitement analogues à ceux de Tournay, trouvés à Pouans, en Champagne, et dont l'F^mpereur vient de faire l'acquisition. Ils ont été publiés avec beaucoup (V exactitude dansle Portefeuille archéolog-ique (2). Après eux, je mentionnerai les nombreuses et très-intéressantes fibules anglo-saxonnes delà collection Mayer, décrites par Faussett, et reproduites par M. Roach-Smith dans son Inventorium sepulchrale (3) ; ainsi que les fibules, les boucles, les boutons trouvés dans différentes sépultures franques et très-minu-

(1) Les joyaux de Childérie décrits pour la première fois par Chifflet, il y a deux cents ans, ont été reproduits par beaucoup d'autres auteurs, entre lesquels je citerai seulement D. Bernard de Montfaucon, l'illustre auteur des Monumentsde la monarchie française, et M. l'abbé Cochet, qui , dans un travail tout récent, a rec-

tifié fort à propos diverses erreurs trop lon(jtemps accréditées. Là aussi, dans les joyaux de Childérie, beaucoup d'archéologues avaient voulu voir des grenats au lieu de verre rouge.

(2) Portefeuille archéologique de M. A. Gaussen, Antiques, planche

(3) In.4s Londres, 1856.

tieusement décrites par M. l'abbé Cochet dans sa Normandie souter- }-ame{\).

Mais les recherches des archéologues se sont encore si peu tournées de ce côté que d'autres monuriients très-importants de cette industrie spéciale ont passé jusqu'ici inaperçus, sont restés inédits, ou , ce qui est peut-être pis, se sont vus décrits de la façon la plus inexacte.

Je me bornerai à en citer deux exemples :

TjC premier est un charmant petit reliquaire conservé, je pourrais dire enfoui, dans le trésor de Saint-Maurice en Valais. Sur trois de ces faces, ce précieux reliquaire est revêtu de verroteries rouges cloisonnées d'or, avec des perles et des camées pour ornements. La quatrième face est recouverte d'un réseau en filigrane d'or, dont chaque losange renferme une lettre, de manière à former l'inscription suivante :

TEVDERICVS PRESBITER IN HONVRE SC^I MAVRICII FIER! IVSSIT AMEN — NORDOALAVS ET RHILINDIS ORDENARVNT FABRICARE — VNDIHO ET ELLO FICERVNT.

Ce n'est pas ici le lieu de décrire ni d'étudier en détail le reliquaire de Saint-Maurice. Ce que je veux constater seulement, ce sont les indications quiressortentdel'inscription. Theuderic,Nordoalaus, Rhilindis, Undiho, voilà quatre noms qui n'ont rien, je pense, d'une origine méridionale ou latine. Leur réunion ne suffit-elle pas pour donner un cachet tout septentrional au monument qui nous les a transmis ?

Le second exemple que je veux citer et qui me ramène à Monza, est un superbe évangéliaire conservé dans le trésor de cette église. Quant à ce monument-là, il n'est pas complètement inédit. Frisi en a même donné une figure dans ses Memorie storiche di Monza (2) ; mais la planche est si mauvaise, et la description si obscure, qu'un auteur moderne, trompé sans doute par les mots greco lavoro dont s'est servi Frisi, a cru pouvoir donner comme un des curieux monuments de l'émaillerie, cet évangéliaire 011 il n'y. a, pour ainsi dire, pas trace d'émail.

(1) Un volume grand in-S". Dieppe. 1855.

(2) Tome III, page 59 et suivantes.

En réalité, les deux plats de la reliure, revêtus d'une lame d'or pesant soixante onces, sont chargés chacun d'une croix toute constellée de perles et de pierreries et bordée d'incrustations en verre rouge. Une autre bordure, plus riche et de même fal)rication, encadre le volume.

Or, à cette bordure je trouve un dessin, sinon parfaitement semblable, du moins parfaitement analogue à celui qu'on observe sur la couronne de Pieccesvinthus. Dans l'un comme dans l'autre, le tracé de cloisonnage se compose d'une suite d'arcs de cercle entrelacés régvdièrement, de manière que chaque circonférence présente quatre points d'intersection équidistants. Comme on peut le voir par les deux figures gravées que je rapproche ici l'une de l'autre, la seule différence entre les

deux dessins consiste en un petit carré inscrit entre la partie convexe des arcs de cercle, lequel carré existe en plus sur l'évangéliaire de la reine Théodelinde.

Ajoutons que le même dessin se retrouve également sur un petit bijou en verre rouge cloisonné, d'origine malheureusement inconnue, que possède le cabinet des antiques de Paris (i).

Une similitude aussi complète ne saurait être l'effet du hasard. Au point de vue de la fabrication, elle assigne évidemment une origine commune à ces divers objets.

Dès lors, il n'est pas sans intérêt de rechercher quelle a pu être la provenance primitive de l'évangéliaire de Monza.

Un auteur qui a grande autorité en ces matières, M. Labarte (9.), a cru

(1) Yojc?. \:i Rente archéologique (]a 15 août (2) Recliercliex sur la peinture en émail.

1857, planche H, articlcde M. ValletViriville. In-4", Paris, 185G, page 15.

y reconnaître le livre des saintes Ecritures que Grégoire le Grand avait envoyé à Théodelinde pour son fils Adaloald, ainsi qu'il résulte du passage suivant d'une lettre adressée par le saint pontife à la reine des Lombards : Excellentissimo autem filio nostro Adulowaldo régi transmittere curavlmus — lectionem sancti Evangelii thecd persicd iiiclusam.

Ce passage est très- clair assurément ; mais en résulte-t-il que l'évangéliaire envoyé par le pape Grégoire soit précisément celui qui se voit aujourd'hui à Monza? Pùen ne le prouve. Un vieil inventaire de \iL\b nous apprend, en effet, qu'à cette époque déjà, l'église de Monza possédait trois exemplaires des Évangiles ; et un second inventaire de 1 288 mentionne encore un autre évangéliaire connu sous le nom assez singulier de Tnlliocorc (i). Or c'est ce dernier queFrisi attribue à la munificence du pape Grégoire, et qu'il croit reconnaître dans le livre si richement relié qu'on a conservé jusqu'à nos jours.

Mais, sans invoquer d'autre témoignage que celui de Frisi lui-même, il est facile de démontrer son erreur, qui, plus tard, a entraîné celle de M. Labarte :

liC Talliocore était orné de soixante-huit pierres précieuses répandues à la bordure {circun^fjuaque per oHum). — L'évangéliaire encore existant n'a pour l^ordure qu'un encadrement en verre cloisonné, sans un seul chaton.

[/inscription indiquant l'origine du Talliocore était placée à l'intérieur du livre. — Celle de l'évangéliaire conservé se lit sur un des plats de la reliure.

La première inscription consistait en ces mots : DCNVM THEODELiN- DAE REGINAE BEATO lOHANNI BAPTISTAE DE MODICIA. — La seconde est ainsi conçue : DE DONIS 57 OFFERIT THEODELINDA REG GLORIOSIS- SISSEMA SCO lOHANNI BAPT IN BASELICA QVAM IPSA FVND IN MODI- CIA PROPE PALATiVM SVVM.

Loin qu'il y ait identité entre ces deux objets, il est donc évident qu'on ue saurait confondre l'un avec l'autre. Si celui auquel on donnait le nom de rû///ocore provenait réellement de Grégoire le Grand, il est certain

(1) Frisi, Mcinorie sturiche di Monza, tome II, page l37.

qu'on ne peut assigner la même origine à celui qui nous reste aujoin-d'hui. Et, en effet, la teneur même de l'inscription exclut cette idée : Estil présumable que Théodelinde, enrichissant l'église de Monza des dons faits à son fils par Fillustre pontife, eût omis cette circonstance importante, tandis qu'elle donnait, dans la même inscription, des indications si minutieuses sur d'autres circonstances d'un bien moindre intérêt?

Tout, ce me semble, doit porter à penser que le bel évangéliaire de Monza fut un gage direct de la miniificence de Théodelinde , princesse d'origine germanique, comme on le sait, puisqu'elle était née en Bavière.

Si maintenant on considère la décoration caractéristique de cet évangéliaire, qui n'a aucun analogueparmi les autres joyaux conservés à Monza, ni parmi les œuvres primitives de l'orfèvrerie italienne, n'est-il pas permis de voir dans cette riche reliure un monument de l'art septentrional, se rapprochant, par plusieurs de ses caractères^ de ceux qui ont été récemment découverts dans différentes contrées de l'Europe ?

Cette question était pour moi très-importante à élucider. Je tenais, on doit le comprendre, à écarter tout d'abord une présomption d'origine romaine ou orientale, impossible à concilier avec la théorie qui résulte, selon moi, de faits très-significatifs, quoique peu nombreux encore, et qu'on avait négligé jusqu'ici de rapprocher les uns des autres.

Dans ma conviction intime, l'orfèvrerie ou la joaillerie à décoration de verre rouge cloisonné n'a été pratiquée en aucun pays que par des peuples d'origine germanique :

Chez nous, par les Francs venus à la suite des premiers Mérovingiens ;

En Angleterre, par les conquérants anglo-saxons;

En Suisse, par les Burgundes ;

En Italie, par les Goths ou les Lombards.

Et j'ajouterai que, dans tqus les pays que je viens de citer, l'industrie dont il s'agit a été, non point trouvée, mais importée par les peuples envahisseurs.

Si cette théorie, que je suis le premier, je crois, à énoncer d'une manière aussi positive , si cette théorie, dis-je, est exacte, il faut voir un

nouvel exemple à l'appui dans les curieux ornements qui enrichissent la couronne de Reccesvinthus, de ce roi goth appartenant, lui aussi, à une de ces dynasties conquérantes parties du nord de la Germanie.

I^a couronne de Reccesvinthus, et, par assimilation, celles qui l'accompagnent, devraient donc être considérées comme les produits d'un art d'origine septentrionale.

Cependant un très-savant archéologue a voulu les rattacher à l'art, national pour nous, des Abbon et desÉloy (i). Mais les aspirations d'un patriotisme d'ailleurs fort respectable , n'ont-elles pas eu trop de part à l'établissement de cette hypothèse ? Tout me porte à le croire.

D'abord, je ne sache pas qu'aucune œuvre d'orfèvrerie d' Abbon soit parvenue jusqu'à nous; et, quant à saint Eloy, nous ne connaissons guère de lui que des monnaies et le dessin plus ou moins exact d'une croix conservée jusqu'à la révolution dans l'abbaye de Saint-Martin en Limoges (2). Je ne parle pas, et pour cause, du fauteuil de Dagobert.

Si l'on examine la croix, seul point de comparaison qui puisse être raisonnablement invoqué, ce qu'on remarque déplus caractéristique, c'est l'emploi multiplié des filigranes si chers aux artistes mérovingiens, et, dans la forme générale, les traces évidentes de l'art romain abâtardi. Eloy et les premiers orfèvres de Limoges appartenaient à l'école galloromaine.

Rien de tout cela dans la couronne de Reccesvinthus, ni dans les autres joyaux de Guarrazar ! Point de filigranes, point de réminiscences anti- (jues, et, tout au contraire, emploi d'un genre de décoration dont, nulle part et jamais jusqu'à présent, l'art méridional n'a offert le moindre exemple !

Plus je compare, et plus je me trouve donc confirmé dans cette opinion que les couronnes de Guarrazar appartiennent à un art' d'origine nordo-germanique.

Faut-il en conclure nécessairement que Reccesvinthus les eût fait fabriquer au fond de la Germanie? — Non certainement!

D'une part, il pouvait fort bien avoir attiré à sa cour des artistes du Nord.

(1) La Correspondcmce liltéraire^ mars 1859. par l'abbé Texier dans son Essai sur les argen-

(2) Voyez le dessinde l'abbé Legrosreproduit tiers et les émailleurs de Limoges, in-S", 1843.

D'autre part, il est également admissible que ces royautés conquérantes, en écrasant sous leurs pas les restes de la civilisation romaine, avaient importé à leur suite et naturalisé, jusqu'à un certain point, chez les vaincus l'industrie de leur ancienne patrie.

S'il en fut ainsi, néanmoins, il faut convenir que cette naturalisation n'a jamais poussé de racines bien profondes. Car je ne sache pas qu'en aucun pays, on ait trouvé, passé le septième ou le huitième siècle, aucune trace de cette industrie toute spéciale, ni qu'on en connaisse aucun monument important qui ne se rattache directement à l'histoire d'une de ces dynasties éphémères.

L'orfèvrerie à incrustations cloisonnées présente en général un caractère d'uniformité très- remarquable. Cependant, il faut bien le reconnaître, on observe parfois aussi quelques variétés d'application dans ses procédés. La couronne de Reccesvinthus est, sous ce rapport, curieuse à étudier. On y remarque deux particularités que je dois noter :

liC verre rouge transparent dont est orné le cloisonnage de la bordure, se retrouve, sans cloisonnage, employé, comme nous l'avons vu, à la décoration du bandeau, dont il remplit, dont il vitre en quelque sorte les parties découpées à jour. Nulle part ailleurs, je ne l'ai vu employé de cette façon.

Il faut citer aussi, comme une singularité tout exceptionnelle, les lettres cloisonnées et incrustées de verre rouge, qui, suspendues tout autour du bandeau, forment l'inscription votive.

Mais ces particularités de détail ne sauraient empêcher que la couronne de Reccesvinthus ne se rattache, par les parties les plus importantes de ses décorations, à un art dont je crois avoir démontré suffisamment l'origine première, source commune de toutes ses applications.

Les autres couronnes n'offrent pas, j'en conviens, des indications aussi précises. Cependant, bien des raisons peuvent les faire considérer comme ayant la même origine que la couronne de Reccesvinthus. Je me bornerai à signaler, à l'appui de cette opinion : i° l'analogie qui existe entre plusieurs d'entre elles et les couronnes de Monza; ti^' la forme étrange

et insolite des couronnes à claire-voie ; 3" la presque certitude où l'on est qu'elles furent enfouies, dès avant l'invasion des Maures, dans le lieu même où on les a trouvées avec celle du roi.

J'en dirai autant des croix, sauf une seule, celle qui accompagne la couronne de Reccesvinthus.

Quant à cette dernière, la monture à jour des pierreries, et la forme des fleurons épanouis qui composent cette monture, peuvent donner beaucoup à penser. Elles semblent, jusqu'à un certain point, se rattacher à un art très-différent de celui qui nous a valu les autres joyaux du trésor de Guarrazar, à un art plus méridional et plus imbu des traditions de l'antiquité romaine. Le premier joaillier du roi Reccesvinthus pourrait bien n'avoir pas appartenu à la même école, à la même famille d'artistes que ses orfèvres.

Les plus savantes recherches n'ont de valeur, selon moi, que si elles mènent à des conclusions précises.

Pour compléter mon travail, j'ai donc à résumer en quelques mots les diverses questions que j'ai soulevées et l'interprétation dont elles me paraissent susceptibles.

Mes conclusions, les voici :

Les couronnes trouvées à la Fuente de Guarrazar sont éminemment des couronnes votives ;

Elles n'ont jamais été portées ;

liCur consécration se rattache probablement à l'un des événements du l ègue de Reccesvinthus et de l'épiscopat de Saint-Ildefonse, qui ont provoqué en Espagne luie si grande dévotion à la sainte Vierge;

On ne peut savoir exactement par qui furent données les couronnes autres que celles de Reccesvinthus. Il n'est pas improbable cependant que la plus grande fut une offrande de la reine, tandis que les six autres auraient été consacrées par les principaux officiers de la cour ;

Le lieu d'oii proYient ce trésor devait être quelque chapelle ou lieu de pèlerinage consacré à la sainte Vierge sous le nom de Notre-Damedes-Corniiers ;

Tous ces objets, bien que trouvés en Espagne, paraissent appartenir à un art dont l'origine toute septentrionale serait la même que celle de la dynastie conquérante qui occupait alors le trône de l'Andalousie.

11 est hardi sans doute de poser des conclusions aussi nettes relativement à des objets d'une nature si exceptionnelle, si récemment découverts, et dont on connaît si peu d'analogues. Le temps seul pourra dire si je me suis trompé. Ce riche et intéressant trésor ne peut manquer d'attirer d'une manière durable l'attention des érudits. Bien d'autres après moi en feront l'objet de leurs recherches. Je m'estimerai heureux si, alors, se trouvent confirmées quelques-unes des théories que j'avance aujourd'hui ; et si, au contraire, quelques erreurs de mon travail viennent à être rectifiées, je me féliciterai encore d'avoir appelé la discussion sur une question aussi intéressante que nouvelle.

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