‹ Description et histoire du Château d'ArquesChapitre 2 sur 6 · Lib. VII, cap · texte numérisé non relu

Lib. VII, cap

DU CHATIîA U d’aRQUES.

kilomèlres de la mer, se détache une langue de terre crayeuse qui forme comme une sorte de promontoire défendu de trois côtés par la nature. C’est à l’extrémité de ce promontoire que Guillaume d’Arques éleva une vaste enceinte fortifiée, protégée par des fossés profonds et un donjon formidable. Mais c’est ici qu’apparaît tout d’abord le génie normand. Au lieu de profiter de tout l’espace donné par l’extrémité du promontoire crayeux, et de considérer les escarpements et les vallées environnantes comme un fossé naturel, Guillaume fit creuser au sommet de la colline un large fossé, et c’est sur l’escarpe de ce fossé qu’il éleva l’enceinte de son château, laissant entre les vallées et ses défenses une crête, sorte de chemin couvert de 2 mètres de largeur, derrière lequel l’assaillant trouvait, après avoir gravi les escarpements naturels, un obstacle infranchissable entre lui et les murs du château. Ces crêtes étaient d’ailleurs munies de palissades qui protégeaient le chemin couvert et permettaient de le garnir de défenseurs. Un peu au-dessus du niveau du fond du fossé, les Normands avaient eu le soin de percer des galeries longitudinales destinées à reconnaître et à arrêter le travail du mineur qui se serait attaché à la base de l’escarpe. Ces galeries prennent entrée sur certains points de la défense intérieure, après de nombreux détours qu’il était facile de combler en un instant, dans le cas où l’assaillant aurait pu parvenir à s’emparer d’un de ces couloirs. Le fossé, fait à main d’homme et creusé dans la craie, n’a pas moins de 25 à 30 mètres de largeur, de la crête de la contrescarpe à la base des murailles.

Du côté occidental, le val naturel est très-profond, et l’escarpement du promontoire est abrupt; mais, du côté du village, vers le nord-est, les pentes sont moins rapides et s’étendent assez loin jusqu’à la petite rivière d’Arques. Sur ce point, le flanc de la vallée fut défendu par une enceinte

extérieure, véritable basse-cour, désignée dans les textes sous le nom de bel ou baille, et dont on voit encore des restes assez considérables, notamment du côté de la porte de Dieppe. Une porte et une poterne donnaient seules entrée au château au nord et au sud.

Voici le plan du château d’Arques i.

Laissons de côté l’ouvrage B, qui date du xve siècle, et sur lequel nous reviendrons plus loin, et les bâtiments intérieurs G, d’une date plus récente et aujourd’hui entièrement disparus2. Du temps de Guillaume d’Arques, la véritable entrée du château du côté de Dieppe était en D, et le fossé devait alors suivre la ligne ponctuée EE’. Peut-être en B existait-il originairement un ouvrage avancé palissadé pour protéger la porte principale. On distingue encore parfaitement, sous l’entrée G, les constructions du xie siècle, et même les soubassements des tours qui la défendaient. En H, est le donjon, de figure carrée, conformément à la forme adoptée par les Normands pour ce genre de construction ; en K, la seconde porte qui communiquait au plateau extérieur au moyen d’un pont posé sur des piles isolées. Cette entrée, savamment combinée, passait sous une tour et un long passage voûté bien défendu et battu par le donjon, qui, par sa position oblique, masquait la cour du château pour ceux qui arrivaient du dehors. Ce donjon était d’ailleurs remarquablement planté pour commander les dehors du côté de la langue de terre par où l’on pourrait approcher du fossé de plainpied ; ses .angles venaient toucher les remparts de l’enceinte, ne laissaient ainsi qu’une circulation très— étroite sur le chemin

1. Extrait du Dictionnaire raisonné de l’architecture française dti xte au xvie siècle, par M. Viollel-Le-Duc, t. III, p. 72, art Chateau, fig. 4.

2. Le plan est complété, en ce qui regarde les bâtiments intérieurs, au moyen d’un plan déposé dans les archives du château de Dieppe, dressé au commencement du xvme siècle (1708), et réduit par M. Deville dans son Histoire du château d' Arques.'

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de ronde et dominaient le fond du fossé. L’ennemi, se fût-il emparé de la cour L, ne pouvait monter sur la partie des remparts M, et arrivait difficilement à la poterne K, qui

était spécialement réservée à la garnison renfermée dans ce donjon. En P, était un ouvrage dépendant du donjon, surmontant le passage de la poterne, et qui devait aussi bien se défendre contre la cour intérieur O que contre les dehors. Celle-ci avait plusieurs issues qu’il était impossible à des

hommes non familiers avec ces détours de reconnaître ; car, outre la poterne K du donjon, un escalier souterrain communiquait au fond du fossé, et permettait ainsi à la garnison de faire une sortie ou de s’échapper sans être vue. Nous avons indiqué en N les nombreux souterrains taillés dans la craie, encore visibles, qui se croisaient sous les remparts, et étaient destinés, soit à faire de brusques sorties dans les fossés, soit à empêcher le travail du mineur du côté où le château est le plus accessible. De la porte D à la poterne K, le plateau sur lequel est assis le château d’Arques s’élève graduellement, de sorte que le donjon se trouve bâti sur le point culminant. En dehors de la poterne K, sur la langue de terre qui réunit le promontoire au massif de collines, étaient élevés des ouvrages de terre palissadés, dont il reste des traces, qui, d’ailleurs, ont dû être modifiés au xv° siècle, lorsque le château fut muni d’artillerie1.

Pour faire mieux comprendre les dispositions principales de cette place forte, nous donnons une vue cavalière du château d’Arques, tel qu’il devait être au xie siècle, prise au dehors de la porte de Dieppe, et en supprimant les défenses postérieures ajoutées de ce côté2.

Les dispositions intérieures du donjon répondaient à cet ensemble formidable de défenses extérieures. On y pénétrait par une suite de portes, de passages, de rampes d’escaliers, où l’assaillant, arrêté à chaque pas par de nouveaux obstacles, était en outre exposé à une pluie de projectiles lancés par un ennemi invisible posté dans les étages supérieurs. Un épais mur de refend non interrompu divisait chaque étage en deux grandes salles complètement isolées l’une de l’autre et

1. Viollet-Le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du xte au xvi ° sièble, iIII, p. 70-74.

2. Extrait du Dictionnaire de l’architecture française, par M. Viollet-le-Duc, t, III, p. 74, art. Chateao, .fig. 5.

munies de défenses spéciales. Le rez-de-chaussée, qui servait de magasin d’approvisionnement, n’avait aucune communication directe avec le dehors ; on n’y pouvait descendre qu’au moyen de trappes ménagées dans le plancher du premier étage. Le premier elle second étage, d’un accès non moins compliqué, renfermaient la garnison, ou plutôt deux garnisons qui ne pouvaient communiquer entre elles qu’en montant à l’étage supérieur, occupé par le commandant de la place. Au troisième étage, en effet, le mur de séparation cessait 1 ; de sorte que, si l’un des côtés du donjon était pris, la garnison pouvait se réunir à l’étage supérieur, reprendre l’offensive, écraser l’assaillant égaré au milieu d’un labyrinthe de couloirs et d’escaliers, et regagner la portion déjà perdue. Comme dernière ressource, elle pouvait se dérober à l’ennemi par des issues secrètes, et gagner, au rez-de chaussée, l’escalier dont nous avons parlé et qui descendait par une pente rapide jusqu’au fond du fossé extérieur.Bien que fortement relié aux autres défenses de la place, le donjon d’Arques était pourvu de tous les moyens de soutenir isolément un long siège. Il possédait un moulin, un four et un puits de plus de 80 mètres de profondeur, et dont l’enveloppe était maçonnée jusqu’à la hauteur du plancher du second étage 2.

Le château d’Arques, admirablement situé, inattaquable par la sape, seul moyen employé alors pour renverser des murailles, protégé par la largeur de ses fossés contre les projectiles incendiaires et commandé par un donjon de cette importance, devait être une place inexpugnable, avant l’artillerie à feu. Aussi ne fut-il jamais pris de vive force. Il était à peine construit, que le duc Guillaume vint l’assiéger, son oncle s’étant déclaré ouvertement contre lui. Ne pouvant

1. Cette disposition dirtroisième étage aujourd'hui complètement détruit, est clairement indiquée dans le plan du xviii0 siècle.

2, Viollet-le-Duc, Dictionnaire de l’architecture française, t. V, p. 37, 48.

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lt

l’emporter d’assaut, le bâtard de Normandie prit le partit de le bloquer. A. cet effet, il fit creuser un fossé de contrevallation, qui, partant du ravin au nord-ouest, passait devant la porte nord du château, descendait jusqu’à la rivière de la Varenne, et remontait dans la direction du sud-est .vers le ravin. 11 munit ce fossé de bastilles pour loger et protéger son monde contre les attaques du dedans et du dehors. Le roi de France Henri Ier tenta de faire lever le blocus : un premier combat lui fut funeste ; ses gens tombèrent dans une embuscade, et il y eut de Français grande occision , dit la chronique de Normandie. Il parvint cependant à faire entrer des secours dans la place, qui résista quelque temps encore : mais, pressé par la famine, le comte fut obligé de capituler (1053).

« Willame d’Arches luiigement « Garda la terre è tint fortement « E plus lungement la tenist,

« Se viande ne li fausiste :

« Maiz pur viande ki failli,

■i Terre et chastel è tur guerpi ;

« Al Duc Willame fut rendi « Et al Rei de France s’enfuit. 1 »

Pendant cette période de guerres et de rébellions dont la Normandie fut le théâtre après la mort du Conquérant, la place d’Arques devint le point de mire de toutes les ambitions, et sa possession exerça une influence décisive sur les événements. Léguée par Guillaume à son fils Robert, qui la céda à son gendre, Henri de Saint-Saens, le premier acte d’Henri Ier, en réunissant la Normandie à la couronne d’Angleterre, est de s’en saisir. Il le répare et le reconstruit en partie, en 11 23, sans en modifier toutefois les dispositions générales. En 1 145, Étienne de Boulogne et Geoffroy Plan-

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