‹ Description et histoire du MarocChapitre 46 sur 50 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si le Maroc ne peut pas bu iie veut pas se transformer intérieurement, si Mohammed, aveugle comme son père et se faisant l'homme lige de l'Angleterre, qui ne voit dans le Maroc qu'une base pour ses possessions de la Méditerranée, et un allié à lancer un jour contre nous en Algérie; si Mohammed, dis-je, prétend s'isoler de l'Europe et isoler l'Europe de l'Afrique centrale, en tenant fermé l'un des meilleurs chemins du Soudan, il faut désirer que la conquête européenne lïiette fin à ce scandale qui a déjà trop longtemps duré. Dieu qui a conformé le globe, et qui en a distribué les parties aux nations, proportionne leurs destinées aux moyens qu'il met entré leurs mains : le peuple qui n'use pas de*ces moyens manque à sa vocation et mérite que son héritage passe à un autre. C'est ce qui arrive après un certain temps, en vertu de la loi exprimée par Vico : L'empire du monde appartient au meilleur. Le Maroc devait être et doit devenir le trait d'union le plus naturel entre l'Europe et l'Afrique, entre la race de Cham et celle de Japhet ; le sang noir qui s'y trouve en abondance en est une preuve. Mais au contraire le gouvernement du Maroc, ne comprenant rien à tout cela, s'efforce de séparer ce que Dieu a uni, et il refuse autant qu'il le peut les relations d'homme à homme, l'échange des idées et des produits. 11 va contre sa propre géographie et conséquemment contre le plan providentiel. S'il rentre dans ce plan, c'est à la manière des autres

États musulmans ou païens, pour montrer que, depuis le Christ, la civilisation ne peut se constituer fortement et subsister sans le baptême.

Trop longtemps on a vécu, ce semble, avec ce préjugé qu'il y a une barrière naturelle entre TAfrique et TEùrope. Il n'y a que celle d'une coupable barbarie, contraire aux droits généraux de la race humaine. Il n'est permis qu'aux géographes de diviser le monde en cinq parties; un canal de quatre lieues de large ne saurait autoriser le Maroc à dire au christianisme, à la civilisation, au commerce, à la science, a la liberté : « Vous n'irez pas plus loin (1). » L'Europe enfonce à coups de canon les portes de l'extrême Orient ; elle aurait les mêmes motifs de forcer ainsi les portes du Maroc. Ce sera la gloire de l'Espagne d'y avoir contribué par sa dernière expédition, surtout si l'établissement à Fez du chargé d'affaires d'Espagne introduit dans cette capitale ceux des autres puissances chrétiennes.

Mais, en nous donnant l'Algérie et le Sénégal, la Providence semble avoir spécialement réservé cette mission à la France, qui surabonde de forces intérieures.

11 ne faut pas se le dissimuler, si la France ne veut pas déchoir du rang de puissance de premier ordre, elle doit chercher à s'agrandir, que ce soit plus ou moins hors du cercle de l'équilibre européen. Ne voyez-vous pas les nations rivales planter au loin les jalons de leur influence présente et de leur future domination ? La Russie, ce monstrueux polype, allonge continuellement ses redoutables tentacules ; ils rayonnent sur vingt mers, à l'embouchure des grands fleuves, de la mer Jaune au Bosphore, de l'Amour au Da nube et i la mer Noire. La perfide Albion ne quitte pas un

(4) Nous avoDS exposé nos conviçtioDS à cet égard» p. 440.

instant de l'œil ta' mappemonde ; elle sait bien miem que nous sa géographie et ne dédaigne pas pins im continent dans rOcéanie qu'un rocher au canal d'Otrante^ au détroit de Gadës ou de Bab^*Mandeb. Frère Jonathan, digne fils d'Une telle mère, ne se lasse pas d'anneter ; il couve du re*gaird la riche Havane et pose en prindpe que les Espagnols' sont des intrus en Amérique. Si TAsié est principalement dévolue aux Staves, TOcéanie et l'Amérique aux races espagnole et anglo-saxonne, l'Afrique ne le serait-elle pas è la France ?

Toutefois, il ne parait pas raisonnable de penser à effectuer) quant à présent, la conquête du royaume de Feat. L'Europe est dans une situation qui nous oblige à conserver la libre disposition de nos forces, pour répondre aux éventualités : la question d'Orient n'est point résolue, et htques* tion italienne mal résolue est toujours grosse de tempêtes. Ensuite l'Algérie est trop en souffrance pour adoucir autant qu'il conviendrait l'énorme fardeau qu'une guerre de conquête au Maroc imposerait à la France. Ah ! je soidïaite de tout mon cœur à notre inappréciable colonie un Sully doublé d'un Colbert ! Elle se suffirait bientôt à elle-même et au delà. Dès lors on irait de l'avant sans s'effrayer du chiffre de cent mille hommes qui serait nécessaire, au dire de juges compétents, pour consommer l'entreprise devant laquelle nous nous arrêtons aujourd'hui. Enfin, une dernière rarson d'attendre, c'est que le temps ne nous presse pas. La France seule est en mesure de s'emparer du Maroc. Elle a des armées et une marine plus que suffisantes ; elle a une base d'opérations en Algérie ; elle connaît la guerre d'Afrique. Détruire Tarmée régulière des Cherifs, ce serait l'affaire d'an instant, si cette armée nous faisait le plaisir de s'offrir i nous : il ne resterait plus alors que la guerre commune

d'Algérie et de Kabylie, telle que nous Tavons pratiquée et telle qu'on en voit la théorie dana les livres de M. le général Tusuf et du colonel Laure. Les Anglais ne connaissent pasc les Berbères ni les Arabes, et s'ils ont toutes les facilités dé^ sirables pour - un débarquement, ils ne pourront de longtemps mettre sur pied une armée convenable pour la conquête et l'occupation du Maroc. Leurs soldats ne s'habitueraient que trës-di£Scilement au genre de fatigues et de privations iifôéparables des campagnes d'Afrique. Enfin, l'Angleterre aurait besoin de l'assentiment de rE3pagne durant toute la durée des hostilités; autrement Gibraltar, avec ses trente mille habitants, serait réduit à ne vivre que de salaisons. La viande fraîche, les légumes et les fruits lui viennent du Maroc, de San-Roque, d'Algésiras. Adieu le comfort. Nous avons donc sur l'Angleterre d'immenses avantages et nous serons prêts avant elle pour une entreprise dont l'heure sonnera tôt ou tard.

On ne parle plus du Portugal, naturellement trop faible pour un si vaste dessein et d'ailleurs incapable de toute grande chose, depuis qu'il s'est inféodé à l'Angleterre, par une politique contre nature, suicide moral pour le peuple de D. Juan le Grand, d'Alphonse l'Africain, d'Emmanuel le Fortuné.

L'Espagne elle-même n'est pas en mesure de prévenir la France. L'obligation dé fournir à l'approvisionnement complet de Gibraltar en vivres frais, sous peine d'irriter John Bull, dont l'estomac est vaste et l'appétit impérieux, les prétentions du gouvernement anglais au protectorat intéressé du Maroc créeraient à l'Espagne, on vient de le voir, des obstacles sérieux (1). Incapable du reste de conquérir

(4) Pour apprécier la haute importance des services que Gibraltar

aujoord'hui le Maroc, de le gaidet et de le colonisélr, elle pourrait partager peut-être cette tâche avec la France, et dès lors tomberaient ses appréhensions de voir celle-ci l'enlacer elle-même par le sud comme par le nord, appréhensions hautement manifestées à diverses reprises par la presse espagnole.

Quoique de nombreux motifs doivent écarter pour le moment toute idée d'agrandir l'Algérie par l'annexion du royaume de Fez, si les circonstances, les vicissitudes politiques nous y amenaient , si nous avions à craindre d'être devancés, si seulement les Anglais reprenaient le projet, mûri il y a quelques années, de s'établir en face de Gibraltar, entre Tétouan et Ceuta(l), si le successeur d'Abder-Rahman faisait déborder la mesure déjà pleine des fautes de son père, alors il faudrait aviser et agir selon le sentiment national qui ne reculerait devant aucun sacrifice.

On reprendrait la campagne de 1844; on pousserait la guerre de différents côlés, de sorte que le cherif ne saurait où porter la défense, et l'on se hâterait de lui susciter, pour

reçoit du Maroc, spécialement en cas de siège, on peut consulter tous les auteurs militaires au sujet des mémorables sièges de l'a 04^ nî7el478J, entre antres le général de Scharnorst : Geschichte der BelcLgerung vou Gibraltar vom An fange derselben im Jahre 4 779 bis lur Beendigung dturch den Friedemrhluss 4782, p. 24. Hannover, 4834, pet. in-8". Et quant à Timportance des communications entre le Maroc et Gibraltar en temps de paix, on en peut juger par le mouvement maritime de 1858 ; abstraction faite des caboteurs, dits voiles latines, ce mouvement est représenté par 379 navires jaugeant 59,630 tonneaux, et il n'est surpassé que par celui de Gibraltar avec l'Angleterre elle-même et avec l'Espagne.

(4) Voir Calderon» ou la Revue des Deux Mondes, 1844, t. VIU p. 63.

comble, quelque prétendant à la souveraineté. Le trône de Maroc et de Tafilet rétribuerait les bons offices de ce rival, i moins que le cberif régnant ne s'en contentât pour Immème, comme condition de paix. On conçoit politiquement et topographiquement la séparation du royaume de Fez : politiquement, puisque cette séparation se produit dans l'histoire, et topographiquement, car le Bou-Regreg et le grand contre-fort de l'Atlas qui se prolonge sur sa rive gauche depuis ses sources jusqu'^à son embouchure, forment une barrière naturelle entre le nord et le sud de l'empire, ou entre les royaumes de Maroc et de Fez. Nous n'avons jamais vu un prince ni une armée aller de l'une à l'autre de ces capitales, sans tourner cette barrière en passant par Salé.

Suivant donc cette supposition de la conquête distincte du royaume de Fez, on pourrait occuper Mogador jusqu'à la fin de la guerre, et s'avancer de plusieurs points à la fois et par campagnes successives sur Fez et sur Méquinez.

Salé est toujours le point le plus important. Il ouvre une porte au cœur du royaume, dans un enfoncement de la côte qui nous rappoche à la fois de Méquinez et du grand contrefort signalé tout à l'heure comme une limite et une défense contre les populations méridionales.

De Tanger, on s'avancerait sur Alcazar, dans la direction de Fez. Le chemin de ce sahel n'est pas difficile, et Ton y a conduit, en 1852, des pièces de siège sur leurs affûts. Tétouan, qui coupe la ligne des presidios espagnols et qui, s'élevant au fond d'une baie, donne accès au cœur de la 'même région, serait utilement occupé dès le début. On sus* pendrait ainsi une fabrique d'armes très-active. La communication entre Tétouan et Tanger serait assurée par un poste à mi-chemin, près d'Aln-Djedida. Enfin, par Oudjda

et Tasa, route cent fois suivie par des années nombreosesi mardierait une autre colonne, qui aurait, i n'en pas dontety des* nuées de Rifains^sur les flancs. EUe serait forte de 1{^ ou SO/KK) hommes, divisée par c(Mps indépendants» mais rapprochés; elle occuperait le territoire au fiir et i mesure de la conquête, de manière i se maintenir exï communication avec la province d'Oran. €'est le moyen d'assu?" rer ses derrières et de pourvoir à sa subsistance.

En Algérie, des colonnes de 5 ou 6,000 honunes suffisaient. Il faudrait doubler ce nombre au Maroc, pour ne pas s'engager imprudemment, et parce que d'ailleurs les approvisionnements par l'Algérie ou par mer et ceux que fournirait le paya conquis garantiraient l'armée coptre la disette de vivres et de munitions.

Quelques places exigenûent peut-être un siège; mab on ctoii que Méquinez seule offrirait de graves difficultés. Fes, même Fez la Neuve, n'a jamais opposé de résistance bien sérieuse.

La division du pays en damier, sur le modèle de l'Algérie actu^e, mettrait le sceau à la conquête : chaque angle des carrés se trouve gardé par un poste assez rapproché pour recevoir le secours de ses voisins ou leur porter le sien, et le territoire entier voit, au moindre mouvement, s'appesantir sur lui la main de fer des vainqueurs. Ces postes créent d'ailleurs autant de centres où l'intérêt mercantile diminue, à chaque marché, la haine contre l'étranger.

Quant à la résistance que Ton peut attendre des populations, nous devons, malgré les inductions autorisées par la récente expédition des Espagnols, nous en tenir à des conjectures. Aux débuts de la guerre, il est probable que l'envahisseur aura contre lui tout l'empire. Arabes et Berbères, Nègres et Maures, khouans de toutes les confréries, feront

pour un temps couse commuoe au nom de la religion, Quel musubuann^est heureux d'aller un peu au djebadet de jeter: on pen de poudre aux yeux des infidèles? Mais ce beau feu^ se oalmem sous Tinfluence des revers et des divisions intesr' tines' (pii ne tarderont- ptô à affietibUr la cohue des défenseunh dé l'islam^ On tâchera de leur faire entendre (pi'on ne vient point détruife les mosquées ni les sanctuaires, porter at*^; teinte à la liberté delà religion ni aux fortunes privées, mait: plutôt dléger le joug sous lequel ils gémissent, augmenter^ le non^re de leurs douros et garantir aux populations lit paix et la justice mieux que les Gherifs n'ont su le faire.

L'ASgérie est là ocunme preuve i l'appui de notre parolei: laais, aussi; comme exemple de l'inutilité de la résistanci^ poussée même aux dernières limites. B est pennis de penser que la' lutte durerait moins m Maroc qpu'en Algérie. Jlfeft- (otifr/ c'était écrit! On a de la peine aie prononcer une pre->. mière fois. Il est plus facile de le répéter, après les voisinât d'Algérô. Les désastres causés par la guerre avec les Fcapçais seront d'une éloquence qui éveillera les intelligences lesf plus obtuses^ et elles comprendront qu'il ne s'agit pas,; comme entre Marocains, de brûler de la poudre toute une journée pour ne tuer personne et se retirer ensuite obaouft chez soi.

La conquête du Rif présentera des difficultés particulières. Le pays se hérisse de montagnes escarpées, boisées; il n'a pas de routes ni de ressources pour la subsistance d'une armée ; il ne se prête.pas au ravitaillement par mer ; ses hommes sont tous pourvus d'armes, vaillants, dit-on, excellents tireurs, habitués à la vie des guerilleroSy exercés déjà dans les combats contre les Espagnols. On saura s'y prendre et traiter le Rif comme la Grande-Kabylie. Rien n'empêche qu'on ne l'isole et qu'on n'en prenne possession lorsque l'on

jugera le moment fetorable. Pendant la beDe saison, des Tapeurs de -guerre d'un bible tirant d'eau visiteraient minutieusement le littoral et détruiraient les karabos et toutes les embarcations. Les marchés de Nemours et de Magbmia feraient fermés aux montagnards du voisinage. L'ensemble de ces mesures, ce blocus prolongé, après l'occupation de "Fétouan, d'Oudjda et de Tasa gênerait beaucoup les Rifiûns et les annulerait. Il resterait ensuite k leur prouver que les zouaves font mieux qu'eux la guerre de montagne, et que nos pièces de campagne l'emportent sur le conoti-ffuiraboui de Melilla. Ces arguments ne laisseraient rien k désirer et mettraient i bout le courage des Rifains, qui n'en ont pas encore fait l'épreuve. Leur courage serait du reste problématique, s'il fallait l'apprécier d'après la conduite des quinze ou vingt mille askars qui regardèrent de loin la bataille d'bly et s'enfuirent k toutes jambes sans prendre part àla lutte.

Une .raison d'espérer que les populations du littcural de l'Océan ne se montreraient pas intraitables, c'est que Toocupation portugaise, avec de faibles moyens, s'est puissamment développée et que ses vestiges n'ont pas encore disparu de la langue du pays.

Page 1