‹ Description géographique et statistique de la confédération Argentine (volume 2)Chapitre 136 sur 285 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

.Ilotes hj$[lèni%ueB pmrticolière* mu territoire argentin.

§1. — Climat^ habitations^ eaux, etc.. [Clrcumfusa,)

Nous n'avons presque rien à ajouter à ce que nous avons déjà dit du climat de la Confédération argentine en ses diverses régions. Il est agréable partout, excepté dans quelques hautes vallées des Andes trop froides et trop battues du vent , et dans le voisinage du grand désert des Salines, où la sécheresse et la chaleur rendent la plaine à peu près inhabitable.

Lorsque les conquérants reconnurent et soumirent le pays, ils mirent leui's soins particuliers et beaucoup d'intelligence à choisir les positions les plus salubres , en môme temps que les plus avantageuses au point de vue militaire, pour y asseoir leurs principales villes* Quant aux villages d'Indiens qui existaient déjà, on les laissa sub-*

sister, et même on en augmenta le nombre, que Ton donna en encofimienda^ ou seigneurie, aux familles des conquérants et des premiers colons. Dans toutes les régions de Tintérieur où la culture n'était possible que près des cours d'eau, on trouva les populations agricoles en grande partie soumises aux Incas, et parlant la langue quichua. Les Indiens Guarpes des provinces de Cuyo qui parlaient un idiome différent, probablement un dialecte araucan, furent compris dès le principe dans le gouvernement du Chili, tandis que toutes les autres nations des Andes et de leurs versants, en remontant vers le nord, durent obéir à celui de Tucuman. •

Les villes furent construites à la manière espagnole, par cuadras on carrés de 150 vares (129 mètres) de côté, dits manzanas. — Les édifices publics, Téglise, le cabildo (maison de ville), la miiison du gouverneur, garnissaient la place qui occupait l'espace d'une manzana. Les rues furent di'oites, orientées suivant les quatre points cardinaux , tantôt au nord vrai , comme dans les villes de Rioja , de Catamarca, etc., tantôt, et le plus grand nombre sont dans ce cas, seulement dans le sens du méridien magnétique. Ce système de constructions est resté général jusqu'à l'époque actuelle, et, s'il présente quelque uniformité , il est du moins commode et facilite la ventilation. Les rues eurent 16 vares (12",60) de large, dimension très-suffisante pour permettre la circulation dans le principe, mais devenue trop petite pour les villes du littoral qui ont un grand mouvement d'affaires, comme Buénos-Ayres , Montevideo et Rosario, où il devient nécessaire de les porter à 20 vares (17 mètres). Plus tard on modifia la dimension des cuadras^ qui fut réduite à 130, 100 et même à 80 vares. (La vare a 0", 86.)

Les maisons furent construites dans le goût de l'architecture espagnole, généralement en briques ; les unes avec des toits en terrasse permettant la promenade : c'est le système suivi sur le littoral; d'autres avec des toits en tuiles creuses. Dans les régions très-sèches du pied des Andes, une toiture en roseaux, recouverte de terre mêlée à de la paille hachée, parut devoir suffire. Enfin, dans beaucoup d'endroits, on se contenta d'une toiture en chaume dite rancho , ou en gazon séché. Ces bâtiments furent fort simples et n'eurent rien d'architectural ; à part quelques églises d'un style très-médiocre et de diînension moyenne, il n'y eut pas un édifice public de quelque valeur. Ce n'est que dans le courant du dix-huitième siècle que l'on a commencé à bâtir quelques monuments, tels que la cathédrale et les couvents de Cordova, la cathédrale de Buénos-Ayres, la matriz et

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le cabildo de Montevideo, les églises de Mendoza, San -Juan, Salta, etc. Ce fut aussi à cette époque que les jésuites achevèrent leurs meilleures églises des Missions , leurs beaux établissements de la province de Cordova, notamment le grand collège et son église, et les succursales de Caroya, de Santa-Catalina et d'Alta-Gracia.

Depuis lors l'art a fait des progrès, et, quoiqu'on ne puisse encore citer aucun de ces beaux monuments qui font l'orgueil des villes d'Europe, les églises de Tucuman et de la Concepcion-del-Uruguay, les thé&tres et les douanes de Montevideo et de Buénos-Ayres , le palais du gouvernement à Parana, etc..., prouvent que les habitants du bassin de la Plata ont à cœur de donner aux établissements publics de leurs villes un certain cachet d'élégance et de grandeur.

On a parlé quelquefois de la splendeur des anciennes villes fondées lors de la conquête ; on a cité, par exemple, la richesse d'Esteco, engloutie en 1690 par un tremblement de terre; on a célébré la somptuosité de ses habitants. * — Mais ici la tradition a fabuleusement grandi le souvenir d'événements anciens que le temps écoulé depuis la conquête entourait d'une certaine auréole mei^eilleuse ; elle a fait de misérables bicoques des palais magnifiques. La vérité est que, pendant la fin du seizième siècle et toute la durée du dixseptième , il n'y eut, pour ainsi dire, dans toute la Plata que des chaumières. — Les maisons des habitants les plus riches ne se faisaient remarquer que par des dimensions un peu plus vastes ; mais, à part une salle garnie de quelques meubles simples et assez bien tenus, où se réunissait la famille dans les grandes occasions, le reste était mal bâti, mal commode, et le plus souvent d'une propreté douteuse.

Aujourd'hui, dans toutes les principales villes, on bâtit bien ; et dans ri&térieur la brique commence à remplacer Xadobe, grande brique crue, séchée au soleil, et qui dure fort longtemps sous un climat sec. Le littoral ofifre surtout des édifices très-commodes et d'un aspect élégant, mais les rez-de-chaussée souffrent généralement d'un excès d'humidité due à l'absence de caves. La plupart des maisons se limitent à ce rez-de-chaussée ; un petit nombre ont un étage, et plus rarement encore elles en ont deux. Mais leur principal ornement, surtout à Montevideo, c'est le mirador, ou belvédère, sorte de tour carrée qui peut renfermer une ou deux chambres, et d'où la vue embrasse un vaste horizon sur la ville et la campagne. Sur les terrasses qui forment, comme en Orient, le toit de la majorité des maisons, la famille vient prendre le frais le soir; car, après les journées

embrasées de Tété , il est à la fois bien agréable et bien salutaire de pouvoir, saris sortir de chez soi, respirer à l'aise un air plus pur. Les Espagnols n'avaient point adopté la cheminée, dont la chaleur, disaient^ils, faisait mal à la tête, et ils la remplaçaient par le brasero (grand bassin en cuivre rempli de braise ardente enterrée dans la cendre), lequel vicie nécessairement Tair par l'acide carbonique qu'il dégage , quelque bien installé qu'il soit. — Depuis vingt ans on fait presque partout usage des cheminées, qui ont surtout le grand avantage de sécher les appartements pendant l'hiver. En effet, si le froid n'est pas très-intense, et si, à la rigueur, on pourrait se passer de feu, — • lorsque le vent du nord vient à souffler après quelques journées fraîches, il se produit le même effet qu'en Europe lors du dégel. La vapeur d'eau se condense et ruisselle sur les murailles refroidies des maisons , aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Il est difficile de se faire une idée de l'effroyable humidité qui y règne alors. Par une chaleur qui s'élève subitement à 20* ou 25*" au dehors , les habitations paraissent de véritables glacières , et l'usage des cheminées, qui rétablissent l'équilibre de la température à l'intérieur, peut, dans ce cas, prévenir les angines, les bronchites et les rhumatismes, si fréquents à cette époque de l'année. Dans les provinces du centre des Andes et du Nord , l'humidité est beaucoup moins grande que sur le littoral, car l'hiver est dans ces régions la saison de la sécheresse, et, à part quelques froids assez vifs, dans la matinée surtout, la saison. y est réellement très-belle. Le vent du nord, qui, comme nous le savons déjà, y est connu sous le nom de Zonda , fatigue comme sur le littoral ; mais il est moins humide et attaque moins le système nerveux. En revanche, il y soulève une effroyable poussière, conséquence de la sécheresse, et oblige les habitants à se renfermer dans les maisons; mais ces édifices, la plupart sans fenêtres et sans carreaux , excepté dans les grandes villes, sont fort désagréables à habiter à l'époque de ces tourmentes.

L'absence de vitres aux fenêtres, la clôture imparfaite des ouvertures des maisons, sont à la fois la conséquence du climat remarquablement sec une partie de l'année et le résultat des habitudes nationales. On vit la moitié de Tannée en plein air : le soir, dans les maisons bourgeoises, on tire les lits dans la cour, et on y dort de minuit à cinq heures du matin. Dans la journée, la sieste se fait de une à quatre heures,, afin d'éviter la chaleur du jour; même Thiver quelques-uns la continuent encore. Quant au paysan, aux mêmes heures, il dort sur une natte ou sur un cuir, en s'abritant d'un maigre

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poncho. Cette habitude de passer sa vie hors des maisons contribue sans doute à ce que, dans toute cette région, on se préoccupe médiocrement de leur installation.

D'ailleurs, bâties en adobes (briques cuites au soleil) ou en pisé, couvertes de toits en roseaux et en terre délayée et battue, leur construction est prompte et peu dispendieuse, et, malgré leur peu de solidité, elles durent fort longtemps, grâce à la sécheresse du climat* Un excellent système, adopté partout, consiste à prolonger le toit sur des poteaux, de manière à former une galerie couverte [varanda) autour du petit édifice, ce qui donne de la fraîcheur aux appartements d'autant plus qu'une partie de l'année, le soleil étant presque perpendiculaire, on se trouve ainsi parfaitement garanti de ses rayons.

L'architecture de la Pampa est moins exigeante encore ; les pasteurs se bâtissent des chaumières, dites ranchos^ de branchages et de boue, recouvertes par des toits de chaume. Ces ranchos n'exigent pas grand apprêt. Quelques piquets plantés en terre, des branches transversales recouvertes d'un torchis, une porte qui donne à la fois du jour et de l'air, voilà le rancho terminé ; il se compose d'une ou deux pièces. A quelques pas de la chaumière principale, un autre rancho plus petit sert de cuisine; le foyer est au milieu, et la fumée s'échappe par où elle peut. Enfin quatre poteaux, joints par des solives croisées qui supportent un toit de fagots entassés, abri grossier sous lequel on met les chevaux pour qu'ils aient un peu d'ombre, et où l'on fait aussi la sieste au besoin, forment ce qu'on appelle la ramada^ construction qui manque rarement auprès des ranchos de la région pampéenne. — Le campagnard agriculteur construit son habitation sur le même modèle ; près d'elle, un bouquet d'arbres venus d'eux-mêmes, quelquefois un pêcher ou un figuier plantés par le propriétaire; une enceinte de pieux piqués droits ou de fagots d'épines superposés, pour renfermer quelques bestiaux la nuit ; une mare naturelle ou factice pour recevoir les eaux pluviales, ou un petit canal dérivé du ruisseau le plus voisin, tels sont les éléments de l'habitation du paysan de l'intérieur. Il faut y joindre un champ de mais, quelquefois de blé, et un ou deux ares semés de giraumons (gapailos) et de pastèques {sandias) .

Nous. ne parlons pas de son mobilier, qui se compose d'un grabat que le plus souvent il a fiiit lui-même, et dont un cuir de bœuf ou des lanières tressées forment le fond ; d'une table quelquefois, d'un banc, d'une marmite en fer, d'une bouilloire à maté et de quelques pots de terre fabriqués dans le voisinage. Avec cela, le paysan ar-

328 POPULATION ARGENTINK.

gentin du pied deg Andes ou du massif de Gordova suffit à tous ses besoins, lesquels, comme on le voit, sont réduits à leur plus simple expression. — Dans les Pampas, l'installation intérieure est à peu près la même ; plus simple encore peut-être, car une tête de bœuf, un petit bloc de bois y servent de siège au patron et à ses hôtes, et les ustensiles de cuisine se limitent à une bouilloire à maté et à une broche [asador) pour le rôti.

L'eau dans les villes du littoral est- fournie par des citernes (a/gtbes)^ à l'alimentation desquelles les orages pourvoient abondamment. Cette eau est toujours fraîche et excellente, si les habitants de la maison ont soin de veiller à la propreté des terrasses qui la recueillent. A l'intérieur, partout où se pratique l'irrigation, un petit canal particulier, acequia^ amène l'eau du ruisseau dans les maisons et dans les jardms, généralement mal tenus, qui y touchent. Ces petits canaux ont l'avantage de donner l'eau nécessaire au lessivage du linge ainsi qu'aux bains, dont on use avec profusion dans la saison chaude, et qui sont des plus salutaires. Il est fâcheux qu'on n'en fasse point usage l'hiver, autant au point de vue de l'hygiène que de la propreté. — Mais le montagnard des Andes ne brille pas sous ce rapport; et pourtant, comme il n'y a nulle habitation dans cette région qui ne soit à la proximité d'un cours d'eau, il est impardonnable de n'en pas profiter.

Les villes du littoral ont des bains publics; elles offrent même, pour la thérapeutique, des bains de vapeur. On y trouve d'ailleurs la plupart des ressources de l'Europe sous tous les rapports, tandis que dans l'intérieur du continent tout cela manque en grande partie, et il faut que l'industrie de chacun y supplée.

§ IL — Vêtements^ etc,^ etc. [Applicata.)

Les relations mutuelles de tous les pays du globe, relations si fréquentes depuis un demi -siècle et que les moyens de communication modernes multiplient encore tous les jours , tendent à unifonner de plus en plus les mœurs et les habitudes. Le costume n'échappe point à cette loi : partout on accepte, ou plutôt on subit les modes européennes, surtout celles de France, et cela trop souvent en dépit du climat et des nécessités locales.

Le frac étriqué de l'Occident, le pantalon noir à sous-pieds, la botte vernie, étreignent les habitants de la zone tropicale, et ils ont même adopté l'abominable chapeau à petits bords, malgré le soleil

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de feu qui inonde leurs rues. Au Brésil, l'usage du parapluie pour se garantir de son ardeur rachète en partie ce non-sens ; mais, dans la Piata, quoique les rayons de cet astre soient pendant Tété tout aussi brûlants qu'au Brésil, ce n'est pas encore la mode.

Si les hommes des villes croient devoir se condamner aux souffrances d'un costume si peu rationnel, que ne feront pas les femmes, qui semblent avoir pour principe, là plus que partout ailleurs, qu'iV faut souffrir pour être belles! Nous avons déjà dit (p. 287) leur goût immodéré pour les modes nouvelles et l'exagération qu'elles y mettent quelquefois. D'ailleurs, quand il s'agit de modes, dans l'Amérique du Sud aussi bien que dans l'Europe, en vain voudrait-on prêcher les règles de l'hygiène et du bon sens , on sait bien qu'on ne convertira personne. — Nous devons dire cependant que le corset est un peu moins tyrannique dans la Plata qu'en Europe, en ce sens qu'on l'y porte moins ; mais les jours de grande toilette il reprend tout son empire et se serre d'autant plus qu'on est resté plus longtemps sans en user; aussi nombre de femmes en sont-elles sérieusement incommodées.— Ce que l'on fait pour le corset, on le fiiit plus encore pour la chaussure ; on a le grand tort de la porter trop courte, afin de se faire le pied plus petit; il en résulte quelquefois l'incarnation de Tongle du gros orteil, accident qui réclame une opération douloureuse pour sa guérison.

A la campagne, le costume est beaucoup plus naturel et plus commode (voyez p. 78). Le calzoncillo, la chiripa^ le tirador^ le poncho^ la veste ronde ou chaqueta^ couvrent parfaitement le corps et lui laissent tous ses mouvements. Le chapeau seul est illogique, car ses bords ne sont généralement pas assez grands pour bien garantir le visage du soleil. Dans les Andes le costume est le même ; mais le montagnard se chausse de Yojota^ semelle en cuir, qui est tout à fait l'ancienne sandale romaine. Cette chaussure est certainement moins commode et moins protectrice du pied que le soulier ou la botte, mais elle a l'avantage de ne rien coûter, chaque individu la confectiomiant lui-même. Au Paraguay, excepté dans les villes, tout le monde va pieds nus; ce qui se comprend sur un sol sablonneux.

Quant aux Indiens, — ceux du Sud s'habillent de peaux de guanaque, de cuirs de poulains, se font des manteaux très-bons et très-chauds en fourrures de zorrillo. Tous les chefs aujourd'hui portent le poncho et même le pantalon des chrétiens. — Dans le Nord, les Payaguas s^enveloppent d'une couverture; les Matacos se couvrent du poncho ; leurs femmes portent la robe de coton, tantôt tissée par elles.

tantôt faite d'étoffes européennes; le Chiriguano seul va presque complètement nu, à moins qu'il ne soit sur les terres des chrétiens, dont il adopte alors en partie le costume. — Tous ces Indiens sont très-curieux de vêtements européens, et partagent sous ce rapport la passion des insulaires du grand Océan.

Quelques-uns se tatouent; mais cette pratique n'est guère répandue que chez les Tobas, et encore pas chez tous. Nous avons d'ailleurs parlé plus haut (liv. IX, chap. u, p. 179 et suiv.) des mœurs et usages de ces tribus. Au point de vue hygiénique, leur costume en général est au moins aussi rationnel que celui des chrétiens.

Les cosmétiques sont en grand usage parmi toutes les femmes de la bourgeoisie et même chez les femmes de couleur. Toutes consomment des quantités d'eaux parfumées, de pommades, etc.; et généralement les odeurs très-fortes d'ambre et de musc sont les plus recherchées. Elles font également un emploi immodéré de la poudre de riz appliquée directement. sur la peau, ou mieux encore de la farine de manioc tamisée très-fine, de telle sorte que beaucoup de ces dames apparaissent le soir, la figure enfarinée de la plus étrange façon. Elles prétendent que cela conserve le teint. Cet usage, qui n'est pas d'ailleurs exclusif aux dames de la Plata, et que l'on voit fort répandu ailleurs, n'a d'autre inconvénient que le ridicule; mais le ridicule n'est-il pas l'essence même de la mode ?

§ III. — Alimentation. {Ingesta.)

La nation espagnole a toujours passé et avec raison pour être d'une grande sobriété, sobriété qui souvent même est allée jusqu'à l'excès. Ce peuple a d'ailleurs emporté partout avec lui un dédain^ superbe des commodités de la vie, qui, s'il a quelques avantages, ^m bien aussi ses inconvénients; ses colonies ont donc participé de^ mœurs et des goûts de la métropole. — Aussi, dans tout le bassin dov la Plata, le confortable, ce bien-être du chez soi, si recherché aujour-^ d'hui en Europe et surtout en Angleterre, est encore inconnu, si n'est dans quelques rares maisons de Buénos-Ayres et de Montevidi On n'en a pas même l'idée, et la table est encore plus négligée qi:^ le reste. Cette insouciance est poussée à ce point, que le servitei chargé de préparer les aliments est regardé comme le dernier de

maison. « Pas même bon à faire un cuisinier, » dit le proverbe ^^ pagnol, pour caractériser un domestique inutile.

Ce mot suffit presque pour faire juger une cuisine qui, au pomx?/

HYGIÈNE. - INGESTA. — ALIMENTATION. ^U

de vue gastronomique, est au-dessous de toute espèce d'appréciation, et dont nous devons parler seulement sous le rapport de l'hygiène. — D'abord, un vice général, dans presque toutes les familles argentines, c'est l'irrégularité des repas : il n'y a piis d'heure vraiment fixe pour manger, et l'on comprend quels inconvénients doivent en résulter pour l'ordre et le travail d'une maison considérable. L'usage du maté, qui tue l'appétit, contribue beaucoup à ce désordre. — En outre, — chose inouïe pour un Européen !... — on ne mange guère avant midi, même aux champs, et les travailleurs levés avant l'aube souffrent nécessairement de ce jeûne prolongé. Ajoutons que soûlent encore, lorsque le travail est quelque peu pressé, on attend jusqu'au soir ! Or, si élastique que puisse être l'estomac d'un Sud-Américain, ce viscère ne souffre pas moins d'une pareille attente. Le travail de l'ouvrier des champs s'en ressent naturellement; car l'homme mal nourri est sans force et sans activité. Il est vrai que ceci est une habitude à laquelle ces campagnards sont soumis dès l'enfance, et que le soir ou le lendemain ils compensent, par la quantité d'aliments qu'ils absorbent, le jeûne forcé qu'ils ont subi. A cet égard, l'Argentin de la campagne tient de Tlndien, dont il porte un peu de sang dans les veines ; celui-ci, en effet, après des jeûnes prolongés, résultats de sa paresse et de son imprévoyance, se gorge d'aliments, dès qu'il le peut, sans en paraître incommodé ; mais, chez le sang- mêlé et l'homme de race caucasienne, un pareil régime est tout ce qu'il y a de plus antihygiénique, et quelques affections gastrointestinales n'ont pas d'autre cause. Les Européens ne peuvent s'y faire ; aussi beaucoup de ceux qui s'étaient entendus avec des propriétaires pour les travaux des champs, moyennant un salaire et la nourriture, sont-ils obligés de renoncer à ces travaux, faute de pouvoir assouplir leur estomac à de semblables habitudes.

Ce n'est pas que la nourriture sur le littoral soit mauvaise en elleînéme, car elle se compose essentiellement de viandes rôties, de iWrfo, rôti national, pièce de bœuf embrochée dans une tige de fer «t cuite en plein air à un feu ardent. Cet asado^ loi'squ'il provient ^'uq animal jeune et en bon état, est réellement exquis. Mais la <Juestion est de n'en pas manquer, et, comme on ne tue pas tous les jours, il faut quelquefois se contenter de char que dulce, viande ^hée au soleil, dure, d'un goût souvent détestable, et encore sans P^n ou avec du biscuit de mer ou du maïs grillé. On comprend que nous parlons ici de la campagne, et non des villes, où l'on trouve tou-

jour» de la viande fraîche et quelques légumes. Cependant, à la ville

même, la viande est quelquefois fatiguée ; car les animaux, une fois enlevés à leur pâturage accoutumé [querencia)^ maigrissent et se lassent rien qu'en faisant la route de Testancia à l'abattoir, n'eûtrelle que quinze ou vingt lieues, et leur chair laisse alors beaucoup à désirer. C'est ce qui a lieu surtout pendant l'hiver, lorsque les chemins sont mauvais, et que le bétail a de la peine à se tirer des fondrières qui existent autour de quelques cités, de celle de Buénos-Ayres, par exemple. A la campagne, au contraire, la viande est presque toujours excellente.

A Vasado national on joint le puchet^o, c'est-à-dire un bouillon composé avec les os et débris du bœuf. Comme la décoction s'en fait très-rapidement, le bouillon est plus chargé de graisse que d'osmazome ; mais il est assez agréable, et l'on y ajoute quelquefois du riz.

Dans l'intérieur, où il y a plus d'agriculture et moins de bétail, , le mais, soit bouilli avec du lait, sous le nom de mazamorra, soit cuit dans l'eau avec de la graisse et du sel, sous celui de locro^ fait la base de la nourriture des habitants de la ctunpagne. Ce mais doit être auparavant dépouillé de sa pellicule extérieure, et pour cela on le pile dans un mortier, généralement de bois d'algarrobo, de ûandubay, enfin d'une essence très-dure. Les femmes sont chargées de ce soin. Le paysan y joint, s'il peut, un morceau de viande fraîche ou de- charque. — Dans les provinces du Nord, tous les ragoûts sont abondamment assaisonnés de poivre rouge, agi. — Dans les provinces de la Rioja et de Santiago-del-Estero, on consomme beaucoup A'algarroba^ gousse desséchée du caroubier, soit bouillie dans l'eau, soit en sirop, soit enfin en patay^ sortes de pains formés de la farine de ce fruit, laquelle a un goût de moisi auquel les étrangers ne s'habituent guère.

En somme pourtant, tous ces aliments sont sains, et pèchent plutôt par leur mauvaise distribution et leur insuffisance que par leur qualité. Phis industrieux, plus soigneux de son bien-être, le paysan argentin pourrait les rendre plus abondants, et môme les varier par la culture des légumes et par celle des arbres fruitiers. Mais, jusqu'à présent, il s'en est à peine occupé, et se contente de vivre au jour le jour.

Les pasteurs des provinces littorales et d'une partie de l'intérieur ne mangefflent pas de pain autrefois, quoiqu'ils sussent parfaitement apprécier la valeur de cet aliment. Depuis quelques années, l'usage s'en est beaucoup généralisé. Dans les villes, tout le monde en mange, et, dans les provinces agricoles du Nord et des Andes, c'est aussi l'aliment le plus général, après la viande toutefois, qui reste la

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base de la nourriture du pays, surtout parce qu'elle est d'un prix peu élevé.

Quant aux boissons, l'eau est la principale et même la seule. — Ce n'est guère que dans les grandes villes du littoral et dans les provinces yinicoles de l'intérieur que l'on use du vin, et encore en petite quantité. On emploie aussi, dans le nord, comme nous l'avons déjà indiqué (voyez t. I, p. 492), certaines bières de maïs, connues sous le nom de chicha^ nom donné d'ailleurs à toute boisson fermentée qui ne provient pas du raisin, à celles d'algarrobo, de chailar, de piquillin, de mistol, etc. Quelques-unes de ces bières sont enivrantes lorsqu'on en boit beaucoup. — li'eau-de-vie de vin, aguardiente de t'iVio, celle de canne à sucre, aguardiente de cana ou tout simplement caha^ se consomment en quantité notable dans les provinces qui en produisent. L'importation d'outre-mer en fournit le littoral. Quant à l'homme de la campagne, il préfère la caûa à toute autre boisson, sans en trop faire abus, et les ivrognes de profession sont assez rares parmi les gens du pays. — Cette dernière boisson, trèssalubre quand elle est priseà petite dose ou mêlée avec de l'eau, devient im véritable poison pour ceux qui en abusent et ruine les meilleui's tempéraments. Les étrangers s'y habituent très-vite, et malheureusement quelques-uns s'y adonnent avec passion et finissent par s'abrutir.

La nourriture exclusivement animale de la Pampa rend les honmies qui l'habitent sains et vigoureux; leur force musculaire n'est cependant pas supérieure à celle du paysan européen, nourri principalement de végétaux. Mais cette alimentation exclut pour ainsi dire les maladies scrofuleuses et la phthisie pulmonaire, qui sont inconnues dans cette région. — Dans les provinces de l'intérieur, si la viande vient à manquer ou à enchérir, ce qui arrive quelquefois en temps de sécheresse, l'usage exclusif du lait, du maïs et de l'algarroba, constitue une nourriture qui n'est point assez réparatrice, et toutes les maladies se signalent alors par un caractère d'adynamie trèsmarqué. — Nous ne parlons pas des viandes de veau, de mouton, de porc ou de chevreau, dont on n'use que rarement ; car l'Argentin n'aime que le bœuf qui fournit la came^ la viande par excellence.

§ IV. — Occupations^ habitudes^ etc.. [Gesta.)

Les occupations, les habitudes, sont, à là ville, celles de tous les centres de population en Europe. On y trouve les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes vertus ; on y souffre des mêmes maladies. —

A la campagne, le système de vie exigé par les grands espaces à parcourir, risolement des fermes h bétail [estancias)^ les distances considérables qui séparent chaque groupe de population, ont créé des mœurs spéciales, des habitudes particulières.

L'habitude du cheval est la première de toutes les nécessités ; aussi l'enfant se met-il à Téquitation dès qu'il peut marcher. Les femmes n'y sont pas moins habiles que les hommes : assises sur un simple recado, ou selle indigène qui, à la campagne, sert aux deux sexes (voyez page 77), elles fournissent au galop des traites énormes. A Corrientes et dans diverses parties de l'intérieur, les paysannes montent à califourchon comme les hommes, et sont capables de faire le même service qu'un peon d'estancia. Ces violents exercices au grand air, cette vie* simple et frugale, maintiennent la santé robuste de ces pasteurs ; mais, si le corps s'en trouve bien, la culture morale reste singulièrement en arrière, et ce n'est pas là qu'il faut chercher des exemples de dévouement et de vertu. Les notions du bien et du mal y sont encore confuses ; on s'y rapproche infiniment de la vie primitive, qui, malgré les dires de certains philosophes, ne devait rien avoir de bien séduisant, ni au physique ni au moral.

Les travaux, se faisant constamment à cheval, se réduisent à peu de chose hors du temps de la marque et de la castration des bestiaux. Faire dix ou quinze lieues au galop, sur le terrain de l'estancia, n'.est rien pour des hommes habitués au cheval dès leur enfance ; on est donc oisif la plupart du temps. Si malheureusement un cabai'et {puiperia) se trouve dans le voisinage, il réunit les hommes des environs, qui viennent y gratter la guitare, y jouer aux cartes leurs gages du mois et s'y quereller. Le plus souvent ces querelles se terminent par des coups de couteau donnés et reçus sans cris, sans même élever la voix, presque froidement, et cependant Tun des champions reste quelquefois sur le carreau. Aussi l'autorité surveille-t-elle ces pulpeinas de campagne et y défend-elle la vente des liqueurs fortes ; mais on comprend combien il est aisé d'éluder ces utiles règlements de police. L'habitude du couteau est une des plus difficiles à déraciner et celle qui produit le plus d'accidents à la campagne, par suite de l'habileté avec laquelle ses habitants manient cette arme, dont ils ne peuvent d'ailleurs se passer dans leurs travaux.

Nous parlons ici seulement des pasteurs des provinces à bétail, car l'agriculteur est beaucoup plus doux de caractère ; moins oisif, il hante moins la puiperia, et ses querelles ont aussi moins souvent une issue tragique.

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