CONQUÊTE ESPAGNOLE
La première pensée des Espagnols, en entrant dans Testuaire de la Plata, avait été de chercher les métaux précieux qui avaient rendu File de Haïti et Tempire du Mexique si célèbres. Ce désir fut surexcité encore par ce que Ton commençait à raconter du Pérou. Les quelques bijoux d'argent que des Indiens présentèrent à Cabot et qu'ils assurèrent venir des contrées de l'Ouest, ne firent que confirmer l'opinion que les Européens avaient conçue de la richesse métallique du pays. Nous avons déjà parlé de leurs efforts pour gagner ce pays d'or à travers les tribus indiennes du Chaco (voyez d'ailleurs le précis chronologique). Mais à ce désir eflEréné de l'or se joignaient aussi d'autres motifs plus nobles et plus saints : les uns aspirant à se faire un nom célèbre, à égaler la gloire des Colomb, des Cortès, des Balboa et des Pizarre; les autres, à répandre la lumière du christianisme parmi les peuples infidèles. Pour qui connaît l'histoire du seizième siècle et les passions qui s'agitaient alors dans l'énergique et noble Espagne, ces instincts n'avaient rien que de naturel et de parfaitement explicable. Ce fut sous l'empire de pareils sentiments que les conquérants exécutèrent ces incroyables faits d'armes qu'on regarderait aujourd'hui comme des fables, si l'histoire n'était là pour les affirmer, et si les preuves n'en subsistaient encore aujourd'hui.
Il faut connaître le pays comme nous le connaissons, pour pouvoir apprécier à toute sa valeur l'énergie physique et morale dont devaient ôtre doués ces hommes de fer qui oôaient se lancer sans guides et sans vivres au milieu de contrées inconnues tantôt par d'épaisses forêts où ils se perdaient, et où il fallait que la hache leur ouvrît un chemin, tantôt par des plaines inondées, de trente et quarante lieues d'étendue, tantôt par des déserts de sable et de sel, où l'eau, la chasse, tout enfin leur manquait, et cela au milieu de tribus indiennes ennemies qui suppléaient à l'insuffisance de leurs armes par leur nombre et la connaissance du terrain.
Ainsi Alvar-Nuûez-Cabeza de Vaca traversait directement de l'est
INDIENS. — CONQUÊTE. — COBfMANDERIES. 166
à l'ouest les forêts vierges de Sainte-Catherine, côtoyait les rives aujourd'hui inconnues de IT-Guazu, franchissait le grand Parana, les bois immenses du Paraguay occidental, pour arriver à l'Assomption. — Un soldat, seul avec vingt Guaranis fidèles, Ulrick Schmidel, repassait dix ans plus tard par le même chemin, incessamment traqué par les Tupis, et, parvenu aux bords de l'Océan, regardait son voyage comme une chose toute naturelle. — Oyolas se lançait, le premier, dans le Chaco inconnu avec une petite troupe européenne, et, enveloppé par les Gaycurus et les Payaguas, y périssait avec tout son monde ; ce qui n'empêchait pas Irala de répéter la même expédition quelques années après. Partant des lacs si peu connus aujourd'hui du haut Paraguay, il traversait le nord du Chaco, les affluents de l'Amazone, et arrivait au Pérou ; — Nuflo-Chaves, Bergara, Tévêque Cacerès, Zarate, Garay, passaient encore par le même chemin avec de Irès-faibles escortes. — Et depuis deux siècles et demi personne n'a osé se remontrer sur cette route ! — La Bolivie, qui a un besoin urgent de ce débouché sur le fleuve Paraguay, n'a fait encore aucune tentative sérieuse pour s'en rapprocher réellement.
A la môme époque, Almagro arrive au Chili par les horribles plarteaux des Cordillères, malgré les glaces et les ouragans. — Rojas, du cœur du Pérou, gagne le Parana à travers les Pampas et arrive à Tendroît où s'élève aujourd'hui la ville du Rosario. — Prado, Zurita, Velasco, Mendoza, Cabrera, traversent tous les déserts du centre et vont fonder des colonies au milieu de tribus hostiles sans regarder au nombre ni au danger. — De tels hommes, durs pour eux-mêmes, devaient l'être pour les vaincus; aussi regardaient-ils comme tout naturel de se distribuer les populations qu'ils avaient conquises, et de se constituer une sorte de propriété féodale avec des serfs chargés de travailler pour eux. Ils étaient d'autant plus portés à cette application du droit de conquête, que presque toute l'Europe, que les bandes aguerries de Charles-Quint venaient de parcourir, leur présentait encore cette organisation du travail des champs, reste du système social du moyen âge.
RÉGIME DES COUMANDERIES.
Irala, au Paraguay, consacra par des règlements cette répartition des Indiens eaeiiconmiendas ou commanderies, à la tête desquelles fut mis un colon espagnol, et qui comprenaient une certaine quan-
tîté de terrain et uu certain nombre de familles indiennes pour le cultiver.
On donna le nom de enconmienda de Yanaconas à la commanderie où le maître avait à son service les Indiens à titre d'esclaves ou plutôt de domestiques, car il ne lui était pas permis de les vendre, et il lui était formellement enjoint de les bien traiter, de leur apprendre une industrie et de lesinstniire dans le christianisme. Telle fut dans le principe la manière dont furent distribués la plupart des Carios ou Guaranis, et des autres tribus qui avaient été domptées par la force des armes dans le seizième siècle. Au Paraguay, à Buénos-Ayres, dans la province de Santa-Cruz de la Sierra, dans les terres des Calchaquis, etc., il y avait chaque année une inspection passée par le gouverneur pour recevoir les réclamations des Indiens qui auraient eu à se plaindre de leurs maîtres. On voit que les Yanacona^ étaient de véritables esclaves, ce qui explique les révoltes fréquentes des Indiens qui les composaient. Ce n^est pas qu'en réalité cet esclavage fût dur; le pays était si fertile, les besoins des maîtres si peu exigeants, que le moindre travail y avait bientôt pourvu. Mais ce travail était forcé, et l'Indien, paresseux de sa nature, encore moins exigeant que l'Espagnol pour ses besoins, y répugnait invinciblement. En outre, il fallait, à titre d'auxiliaire ou de domestique, accompagner le maître dans les nombreuses et terribles expéditions qui se répétaient chaque année, aux premiers temps de l'occupation, ce qui était à la fois un service pénible et une occasion de révolte.
Quant aux Indiens qui s'étaient soumis dès le commencement, ou qui étaient venus chercher l'alliance des Espagnols, on les obligeait à se choisir un terrain, à se former un village ; on leur nommait d'abord un cacique, puis un alcade, un corrégidor, enfin les officiers municipaux qui existaient dans tous les villages d'Espagne. Presque tous les bourgs et villages d'ancienne date qui existent aujourd'hui dans la Plata ont eu cette origine. Cette organisation terminée, la population indienne du groupe ou district [Pueblo) était partagée en fractions de commanderies ; chacune, avec un cacique en tête, était mise au service d'un des colons, suivant son mérite. Mais ces commanderies dites de Mitayos [Enconmiendas de Mitayos: Mitayo vient de Mitad^ moitié, par abréviation Mita; c'est sans doute de cette désignation qu'est venu le mot français Métayer) ne devaient au seigneur qu'un service de deux mois dans l'année, et encore il n'était prêté, à tour de rôle, que par les hommes
INDIENS. ^ RËGIMB DR8 GOMMANDERIES. |67
seuls de 18 à 50 ans ; les caciques eu étaient exempts. Le reste de ranaée, les Mitayos étaient donc parfaitement libres comme les Es^ paguûls. Nous avons d'ailleurs expliqué plus haut (voy, tome I, page 54S) comment se constitua la propriété pour ce qu'on appela les Pueblos de Indio^ dans les pays d'irrigation. —Les Enconmienr dos de Mitayos n'étaient pas aussi recherchées que celles des Yanaconas, et on le comprend, puisque le service dans les premières n'était aloi^s que temporaire, tandis que, toute Tannée, dans les se»» condes, les Indiens restaient à la disposition de leurs maîtres.
Afin de favoriser la réduction des Indiens, Irala et ses premiers successeurs autorisaient les colons hardis et chercheurs d'aventures à faire à leurs frais de petites expéditions pour réduire des tribus et en former des villages, qui étaient partagés en enconmiendas et rér partis entre les auteurs de ces expéditions. Un certain nombre de bourgs durent leur origine à ces entreprises particulières. Lorsque la population indienne était nombreuse , le gouverneur joignait généralement à l'expédition un petit corps de troupes régulières ) c'est ainsi que furent réduits les Guaranis Jtatines des plaines da Xerez, au nord du Paraguay, et ceux de la Guayra, sur la rive gan-r che du haut Parana. Ce système fut pratiqué avec moins d'ordre et plus de cruauté par les Portugais, qui allaient littéralement h la chasse des Indiens, les transportaient vers la côte, les vendaient, les organisaient en ateliers, enfin les traitaient absolument comme les nègres, qu'ils employèrent depuis, lorsque presque toute la population indienne eût disparu.
Cependant, quoique les règlements espagnols protégeassent jusqu'à un certain point l'Indien sous le régime des commanderies, et que le caractère généralement insouciant et doux des colons leur rendit ce service peu pénible, il n'en excita pas moins de violentes réclamations, dont le clergé séculier, et le clergé régulier surtout, se firent l'écho. Ils attribuaient aux violences des colons les soulèvements continuels des Indiens, poussés à bout par les injustices dont ils étaient l'objet. Leurs femmes et leurs filles étaient abandonnées au libertinage des enconmenderos (possesseurs de commanderies), qui ne s'occupaient que de tirer le plus de parti possible à\\ travail de leurs serfs, sans remplir les conditions qui leur étaient imposées par les règlements, notamment de les bien nourrir, de les soigne? dans leurs maladies, de les instruire dans le christianisme. Les Indiens mitayos, par suite des avances illusoires en argent ou Qp effets qu'on leur faisait, arrivaient à tomber dans la classe d§s
yaiiaconas avec toute leur famille. — Les réclamations des Indiens, les plaintes répétées du clergé, furent enfin entendues de la cour de. Madrid, qui, en 1612, ordonna à D. Francisco Alfaro, auditeur de l'audience de Charcas, de visiter le Paraguay et de prendre les mesures qu'il croirait utiles dans l'intérêt des Indiens.
Alfaro, en effet, promulgua diverses ordonnances qui eurent pour objet non-seulement d'abolir le droit de faire des expéditions pour aller soumettre les Indiens et les réduire en enconmiendas, mais aussi de supprimer ces mêmes enconmiendas. Les expéditions se suspendirent complètement, mais le système des commanderies était trop bien enraciné pour qu'on pût en réalité le détruire tout d'un coup. Alfaro dut fermer les yeux sur les infractions faites à cette partie de ses ordonnances et tout continua presque comme par le passé. Seulement, la race des métis augmentant toujours et celle des Indiens purs diminuant, la population libre des villages devint de plus en plus nombreuse, et le service des yanaconas et mitayos arriva à n'être plus, pour ainsi dire, qu'exceptionnel, et fut, par la force des choses, remplacé graduellement par un contrat entre le maître et l'ouvrier indien. L'introduction des nègres esclaves, qui commença en 1702, vint combler le vide que faisait dans les familles la retraite des anciens serviteurs indigènes, et consola bien vite de leur perte.
Cependant les colons ne pardonnèrent pas au clergé régulier, et surtout aux jésuites^ d'avoir provoqué les ordonnances d' Alfaro : de là leur haine implacable contre les Missions créées par cet ordre célèbre. Les querelles des jésuites avec les évêques du Paraguay, leurs expulsions répétées de la capitale, leurs luttes incessantes avec les gouverneiu's, prouvent combien les hostilités étaient vives, si vives même qu'ils n'eussent jamais pu y résister sans la protection marquée que leur accorda toujours la cour de Madrid jusqu'en 1767, époque de leur expulsion définitive.
§ III. — Missions anciennes.
Dès le commencement de la conquête, le clergé s'était fait le défenseur, le protecteur des Indiens ; mais il était si peu nombreux qu'il ne put s'occuper d'eux sérieusement durant nombre d'années. En effet, au bout de vingt ans de colonisation au Paraguay, le nombre des ecclésiastiques s'y limitait encore à dix-sept, y compris l'évêque, les chanoines et quelques religieux. Mais enfin l'introduction de deux ordres réguliers, les franciscains et les jésuites, qui
travaillaient à établir des missions chez les infidèles, permit de commencer méthodiquement la conversion des Indiens, et de les organiser ensuite en sociétés soumises à une espèce de régime théocra tique. Dans le principe, les conquérants espagnols avaient bien donné à leurs serfs quelques idées religieuses ; ils baptisaient leurs enfants, enterraient leurs morts avec quelques prières, mais toute leur ins^ truction chrétienne se réduisait à cela. Les Indiens Guaranis, composant rimmense majorité de la population des villages fondés par les Castillans, n'avaient d'autre religion que quelques pratiques superstitieuses qu'ils perdirent promptement, et ils n'eurent aucune peine à se plier aux enseignements religieux de leui's maîtres, enseignements qui, comme nous venons de le dire, se réduisaient à quelques prières et cérémonies, presque sans connaissance du dogme et même de la morale du christianisme. Sous ce rapport, la tâche des premiers missionnaires fut facile, puisqu'ils n'eurent aucunes idées préconçues à vaincre, aucun système à détruire.
MISSIONS DU PARAGUAY ET DE l'uRUGUAY.
Les jésuites arrivèrent en 1576 au Paraguay, où les franciscains les avaient déjà précédés. Ils venaient du Pérou, où existait déjà un de leurs collèges, et une de leurs maisons venait même d'être installée à Santiago-del-Estero, alors capitale du Tucuman. Les franciscains s'occupèrent principalement des villages d'Indiens fondés dans le voisinage de la capitale ; les jésuites furent envoyés plus loin vers les champs de Xérez, au Nord, et dans la province de la Guayra, aux villages que venait de fonder Melgarejo, et qui tous avaient été confiés à des commandeurs. Ces deux provinces, enlevées depuis aux Espagnols parles Portugais, étaient alors couvertes d'une foule de peuplades, la plupart guarauies, qui accueillirent très-bien les missionnaires. Les Espagnols enconmenderos les voyaient au contraire d'assez mauvais œil. Toutefois les habitants de la petite ville de Espiritu-Santo, sur. le Parana, leur construisirent un couvent ; mais ceux d'Ontiveros et de Ciudad-Real, craignant qu'ils ne voulussent leur enlever leurs yanaconas, ne voulurent pas en entendre parler.
En 1593, le service général des missions fut organisé par les soins du supérieur général Romero, qui, de sa résidence de Santiago-del- Estero, dirigea à la fois des missions sur les bords du San-Francisco et du Vennejo pour convertir les Humaguacas et les Chiriguanos,
ainsi que vers le Paraguay et le Chaco intérieur. L'année suivante, il vint lui-même à T Assomption pour y établir une missioade Tordre et donner une impulsion plus vigoureuse à la réduction des Indiens à rÉvangile. Aussi, les années suivantes, les missions se multiplièrentelles dans la province de Xércz, habitée parles Guaranis It^Hnes, peuplades nombreuses, mais douces et agricoles, qui acceptaient plus volontiers la direction des missionnaires que celle de leurs commandeurs. Quelques fractions de Payaguas et de Chiriguanos, les Guatos, les Ybiritiguaras, forment alors les missions de Tare^ de Caaguazîi^ de Humboy^ sous la direction des PP. Rancionnier, MansiUa, Martinez, Hernano, etc., taudis que les PP. Barzano, Lorenzana et Saloni s'enfoncent encore davantage vers le Nord jusqu'à la sierra de Camapuan, d'où ils ramènent de nouveaux néophytes.
Dans la province de la Guayra, les PP, Ortega et Filde baptisent un très-grand nombre de Guaranis, et forment quelques villages, ea dehors de ceux que les Espagnols avaient établis.
L'importance et le développement que prennent ces Missions, au commencement du dix-septième siècle, déterminent le général des jésuites, Acqua-Viva, à constituer en province de l'ordre le Rio de la Plata, dont il confie la direction au P. provincial Diego de Torrès- Bello (1609), avec résidence à l'Assomption, A partir de ce moment, les Missions se multiplient , et la promulgation des ordonnances d'Alfaro, qui a lieu trois ans après, en abolissant officiellement Içs commanderies, rend plus facile l'action des missionnaires, gênée jusque-là par les considérations qu'ils étaient forcés de conserver encore pour le régime établi déjà depuis soixante et dix ans.
C'est à cette époque aussi que le P. Luis Bolafios, franciscain, établit les réductions de Ynti et de Caazapa^ dans le Paraguay, et celle d'Itatij dans la province de Corrientes. Assisté du P. Francisco Solano (canonisé depuis), apôtre de la province de la Rioja, il rédige une grammaire et un dictionnaire guaranis, qui rendent de gi*ands services pux missionnaires nouveau venus.
De l'autre côté de T Uruguay, les jésuites fondent les Missions de Xlgay^ au pied de la sierra del Tape, chaîne qui sépara si longtemps les possessions espagnoles de celles du Portugal, dans le nord de la province actuelle de Rio-Grande-do-Sul ; — de sorte que, de 1600 à 1620, le nombre des réductions fondées ainsi, soit par eux, soit par les franciscains, devint extrêmement considérable.
INDIENS. — MISSIONS. — MAMELUCOS. 171
INCURSIONS DES MAMELUCOS.
Mais lin fléau dévastateur allait fondre sur ces établissements formés à la Mte, incomplètement organisés, et que les Espagnols, possesseurs d'enconmiendas, étaient loin de chercher à défendre.
Eu 1554, à Test de cette province de la Guayra, si peuplée d'fndieus de race guaranie, les Portugais avaient fondé la ville de Sao- Paulo. Les colons, ainsi internés dans le pays, s' étant mêlés aux Indiens et aux nègres importés d'Afrique, il se forma là une population métisse tout à fait nouvelle qui s'organisa en espèce do république, aussi bien en dehors du pouvoir portugais que du pouvoir espagnol, et qui s'administra elle-même. Pendant les soixante années que la métropole portugaise resta sous le joug de l'Espagne, de 1580 à 1640, la république Pauliste fit la guerre aux conquérants, attaqua leurs frontières, et, les forçant à reculer, leur enleva une immense étendue de terrain dont devait plus tard s'enrichir hr Brésil. On donnait le nom de Mamelucos (Mameluks), à raison de leur couleur, à ces métis issus principalement du mélange des Portugais avec les Indiens Tupis, nation plus énergique et plus vaillante que la plupart des autres nations guaranies. En effet, les Tupis, après avoir su défendre courageusement leur liberté, avaient fait alliance avec les conquérants.
Entraînés par le désir d'augmenter leurs possessions et surtout de se procurer des bras esclaves pour cultiver leurs terres, les Paulistes commencèrent à poursuivre les Guaranis des terres espagnoles et à les emmener dans leur province pour y remplacer les vides que la mort et les mauvais traitements faisaient dans les ateliers composés des tribus indigènes conquises par eux. Le succès de leurs premières entreprises les encouragea, et bientôt la plus grande partie des réductions qui venaient d'être formées dans la province de la Guayra furent attaquées et détruites, et les Indiens qui les habitaient emmenés comme esclaves. De 4620 à 1630, leurs incorsions incessantes ne laissèrent subsister aucune des Missions nouvelles. Les missionnaires étaient sans armes ; leurs néophytes, réduits à la flèche et à la fronde, ne pouvaient lutter contre les armes à feu dfis Paulistes et le cassi»-téte [macona) des Tupis, leurs belliquf^ux alliés. D'un autre coté, les Espagnols k enconmiendas, res^ peclés d'abord par les envahissinu's, ne voulaient leur prêter aucun secours. Il fallut donc fuir devant ces ennemis obstinés.
nî POPULATION ARGENTINE.
Ceux-ci, en 1630, firent une razzia générale sur tous les établissements des missionnaires dans laGuavra et dans les Llanos deXérèz. Le père Montoya se résolut alors à emmener vers des régions moins exposées le reste de ses néophytes. A la fin de 1631 , ces malheureux s'embarquèrent sur le Parana, au nombre de douze mille de tout âge et de tout sexe, à bord d'une flottille formée de sept cents canots , et commencèrent à descendre péniblement le fleuve. Arrivés à la grande chute de Maracayu, ils durent s'ouvrir une route à travers les bois et y transporter à bras les canots pour se réembarquer plus bas, car tout ce qui essaya de- franchir les rapides fut brisé et périt. Enfin, après des fatigues inouïes , on arriva aux belles régions où s'élevèrent depuis les Missions de Corpus^ de San-Ignacio-Mini ^ de Loreto^ etc., et le hardi missionnaire put y établir sa colonie, bien réduite par la faim, les fatigues et les maladies.
Les Mamelucos, renonçant à les poursuivre, se tournèrent contre les établissements de la sierra del Tape qu'ils détruisirent également; ils emmenèrent en esclavage la plus grande partie de cette population; le reste se réfugia sur les bords de l'Uruguay et du Parana et grossit la colonie que le père Montoya venait d'y fonder. Tous les débris des anciennes missions se trouvèrent ainsi concentrés sur les bords du Parana et de l'Uruguay ; c'est là que les jésuites organisèrent ces réductions qui devinrent dans la suite si célèbres : ils y formèrent leur fameuse province des Missions, bordée par le Tebicuary, l'Estero-de-Neembucu , les bois vierges du Paraguay et de la sierra Misionera, la sierra del Tape, l'Ibicuy, le Mirinay et la lagune Ibera. Là, fleurirent les trente bourgs dont nous avons fait l'histoire dans un Mémoire que l'on pourra lire à la fin de ce travail, et auquel nous renvoyons le lecteur s'il veut avoir de plus amples détails sur ce chapitre.
Quant aux Espagnols possesseurs des commanderies de Ciudad- Real, Villa-Rica, Espiritu-Santo, Ontiveros, la neutralité dans la guerre contre les Missions ne leur servit guère auprès des Mamelucos; cfiur, quelque temps après, ceux-ci leur enlevèrent les Indiens yanaconas et mitayos et ruinèrent leurs villes; le pays resta désert. Il en fut de même de Xerèz; et, en 1640, il ne resta plus aucun établissement aux Espagnols sur cette vaste étendue de territoire, découverte et conquise par leurs pères, qui en avaient formé la province de la Guayra et celle des Llanos de Xérez.
Les Mamelucos ne jugèrent pas prudent de pousser leur chasse aux esclaves jusqu'au centre même des établissements espagnols ; ils
savaient d^ailleurs que les nouvelles Missions avaient obtenu des armes à feu et qu'elles possédaient une organisation plus militaire. Ils renoncèrent donc complètement aux incursions de ce côté, et le Paraguay resta en paix. Quant à la population guaranie enlevée par ces coureurs de bois , elle disparut graduellement par suite des maladies , des travaux auxquels elle fut soumise, par suite aussi des mauvais traitements, car les Portugais étaient infiniment plus durs envers leurs esclaves que les Espagnols. Une pai'tie se fondit avec le reste des habitants et leur laissa sa langue, qui, de même qu'au Paraguay, est aujourd'hui la plus usitée dans la province de Saint- Paul.
Presqu'à la même époque, en 1630, la ville de la Conception du Vermejo, bâtie sur cette rivière, à quarante lieues de Corrientes, était également détruite par les Indiens révoltés contre les possesseurs d'enconmiendas.
HISSIONS DE l'iNTÉRIEDR.
En dehors de la province des Missions proprement dite , les établissements fondés par les jésuites furent peu nombreux et n'eurent qu'une existence éphémère. Tels furent : les Missions de San-Xatier^ sur la lisière du Chaco, dans la province de Santa-Fé, fondée en 1740; celle de San-Geronimo ^ un pou plus au nord, sur l'Arifiyo del Rey, en face de la ville actuelle de Goya, en 1749 ; celle de Sati-Fernando^ en 1750, en face de la ville de Corrientes, de l'autre côté du fleuve ; enfin les deux Missions de la Virgen del Pilar, dans la sierra del Vulcan, et celle de la Virgen de los Desaniparados^ un peu plus à l'ouest, près du Rio-Colorado, dans le sud de la province de Buénos-Ayres.
La réduction de Cayasta , établie à quinze lieues nord de Santa- Fé, en 1750, fut l'œuvre des franciscains.
Vers le nord des régions platéennes, saint François Solano avait été Pâme de toutes les prédications faites aux Indiens dans les provinces de la Rioja, de Catamarca et de Santiago- del -Estero. La musique, à ce qu'il parait, était un des moyens les plus puissants dont se servait le pieux missionnaire pour attirer les Ames, car toutes ses statues le représentent avec un violon pendu h. la ceinture. On sait d ailleurs que les jésuites usaient habilement de ce moyen de civilisation auprès des enfants du désert.
I7i POPULATION ARGENTINE.
Les religieux de cet ordre eurent un établissement mir les bords du Rio-Grande de Jujuy, ou San-Fraucisco, vers le 24' degré; nous en ayons yu les ruines, connues sous le nom de la Reduccion. — Leur collège, établi en 4633, à Tarija, avait centralisé la direction de toutes les Missions établies par eux chez les Chiriguanos, et qui furent continuées par les franciscains, leurs successeurs. Ce ne fut toutefois qu'en 1690 que les pères Arce, Gonzales, Zea et Centeno, purent commencer leurs travaux apostoliques dans les provinces de Moxos et de Chiquitos, et fonder ces missions, moins célèbres que celles du Parana et de l'Uruguay, mais qui, plus heureuses, ont subsisté jusqu'à l'époque actuelle, bien qu'elles soient oubliées presque complètement par le gouvernement Bolivien, auquel elles appartiennent.
Les Missions dépendant du collège de Tarija étaient situées entre 18^^ iO' et 23° IS' de latitude sud et les 66*^ et 68' degrés de longitude occidentale , sur les derniers versants des massifs andins et dans la plaine qui avoisiiie le Chaco. Elles étaient, au commencement de ce siècle, au nombre de dix-neuf, formées toutes de Chiriguanos, à l'exception de celle d'Oran composée de Mataguayos et de Vejoses, et de deux autres peuplées de Chanès, celles à'Asero et d'Y//. La plupart subsistent encore aujourd'hui ; mais elles restent stationnaires , et un certain nombre de leurs habitants préfèrent se réunir aux Chiriguanos libres qui habitent un peu plus à l'est.
Les jésuites avaient établi dans leurs Missions le régime communautaire, qui leur semblait plus approprié à la nature des Indiens guaranis , paresseux , imprévoyants , dénués de toute espèce d'ambition et étrangers à tout désir de bien-être et de confort. — Les franciscains les imitèrent, et la presque totalité des réductions d'Indiens formées depuis le fut sous ce régime, dont nous traitons d'ailleurs au long dans le Mémoire précédemment cité. Les modifications apportées à ce système, par suite des ordres venus d'Espagne, furent en somme de peu d'importance, et l'on peut dire qu'il a continué presque jusqu'à l'époque actuelle, puisqu'il n'a été totalement aboli qu'en 1848 au Paraguay, et qu'il subsiste encore en partie dans les Missions de Tarija et dans celles de Moxos et de Chiquitos.
§ rv« — Population indienne actuelle.
Les déserts du Chaco ^ ceux du sud de la Confédération et de la Patagonie nourrissent encore aujourd'hui presque la même popu-
lation indienne qu'à l'époque de la découverte. Seulement, durant les trois siècles et plus qui se sout écoulés à partir de cette époque, un certain nombre de tribus, comme nous Tavons déjà indiqué, ont disparu, soit qu'elles aient été détruites par leurs guerres intestines ou par des épidémies nouvelles, soit qu'elles se soient fondues entre elles ; en sorte que, de toutes les nations indiquées par les historiens de la découverte, et dont le nombre avait été d'ailleurs exagéré, il n'en reste plus aujourd'hui que quelques-unes qui soient en contact avec le territoire de la Confédération argentine. — Nous ferons une histoire et une description sommaire de ces Indiens, qui sont :
Au nord-est, les Guayànas et les Tupis.
Au nord, les Guatos, les Mbayas, les Guanas, etc., tous counus sous le nom générique de Guaycurus.
Au centre, les Tobas, les Mocovis ou Montaraces, les Vilelas, les Chunupis, les Atalas, etc.
Au nord-ouest, les Matacos, les Mataguayos et les Chiriguanos.
Au sud, les Pehuenches, les Iluilliches, les llauquilches ou llanqiieles, Pampas, Puelches, Tehuelches, Patagons, etc.
niDlENS DO NORD-EST.
Les GuAYANAS étaient et sont encore distincts de tous les Guaranis, avec lesquels ils ont cependant beaucoup de rapports ; ils appartiennent d'ailleuiv à la môme race. Ces Indiens habitent les forêts du nord-est du Paraguay, et quelques groupes vivent sur le versant oriental de la petite Cordillère centrale de ce pays, dans le voisinage des ruines de Corpus. Ils sont agriculteurs et chasseurs, mais très-pacifiques. Une partie des Guaranis des anciennes Missions s'est mêlée à eux et a formé une sorte de colonie sur les bords du Uio-Pira-Puytain, affluent du Parana, en face de rembouchure de TV-Gnazu. Le gou- ▼emement paraguayen est en bonnes relations avec eux et a donné une sorte d'investiture à leur cacique. M. Bonpland, qui a eu affaire avec eux en 1820, les regarde comme faciles à civiliser et capables de fournir d'excellents éléments pour la formation de nouvelles réductions, qui prospéreraient par la culture et la récolte du maté, si commun dans leurs forêts. — Dans ces mêmes bois des hautes Missions vivent quelques familles isolées d'anciens Guaranis. Nous savons déjà que tout ce pays, autrefois très-peuplé, est absolument désert aujourd'hui, et que, à part quelques très-rares habitants sur
176 POPULATIOiN ARGENTINE.
la rive droite du fleuve Uruguay, Ton n'y trouve que les ruines des anciens bourgs jésuitiques, et des bêtes fauves.
Tupis. — Les Tupis sont les restes des anciens Tupinambas du Brésil, ou plutôt c'est la même nation. Les Brésiliens les désignent plutôt aujourd'hui sous le nom de Bugres, C'est une belle race, intelligente et courageuse, mais qui se fait difficilement à la vie civilisée, car presque toutes les Missions fondées parmi eux n'ont eu qu'une durée éphémère. Plusieurs de leurs tribus, enfoncées dans les forêts, sont encore anthropophages à l'occasion ; celles qui se sont rapprochées des blancs, dans le nord de la province de Rio-Grande, commencent pourtant à se civiliser un peu. La belle colonie allemande de San-Léopoldo, dans les premières années de sa fondation, eut plus d'une fois à combattre les Bugres, qui devenaient fort dangereux pour les familles isolées, et qui mirent quelquefois même son existence en péril.
Les Tupis parlent une langue qui se rapproche beaucoup de celle des Guaranis* Ils sont d'ailleurs une fraction de cette même race, mais une fraction plus intelligente et plus noble. C'est ce qui ressort, non-seulement de leur aspect extérieur et de leur langage, mais encore des traditions qui couraient parmi eux à l'époque de la découverte, et que les missionnaires ont recueillies, un peu revues et augmentées sans doute.
Ces traditions rapportent qu'à l'époque où le continent sud-américain était seulement habité par des bêtes féroces, deux frères, l'un nommé Ttipi^ l'autre Guarani^ arrivèrent de l'Orient, montés sur une barque avec leurs familles. Ils s'établirent dans le pays et se livrèrent à l'agriculture et à la chasse, occupations qui les faisaient vivre dans Tabondance de toutes choses. Leurs familles se multiplièrent, et leur existence se passait ainsi dans l'union la plus parfaite, lorsqu'une dispute survenue entre les deux femmes, au sujet de la possession d'un perroquet qui parlait admirablement, les engagea à se séparer, afin d'éviter toute discussion nouvelle entre les familles. Tupi, qui était l'aîné, resta sur le terrain qu'il habitait, et étendit graduellement ses possessions vers l'Océan. Guarani gagna l'intérieur, le bord des grands fleuves, et multiplia prodigieusement. Chaque chef de famille devint tige d'une nation ; de là cette multiplicité de noms parmi tant de peuplades dont l'origine est évidemment la même. Tupi eut une descendance moins nombreuse que celle de son frère, mais qui la surpassa par la beauté des formes exté-
rieures, la valeur et Tintelligeuce ; la postérité de Guarani fut petite, trapue, faite pour la servitude, à de rares exceptions près, taudis que celle de Tupi préféra la mort à T esclavage.
De plus , Tupi conserva quelques idées religieuses ; il croyait notamment à l'immortalité de Tâme. Ses devins prédisaient l'avenir et guérissaient les maladies. Guarani ne garda qu'une idée vague d'un être supérieur, qu'il nommait Tupa^ et dont le tonnerre était la voix. Les deux nations avaient en outre quelques habitudes communes : l'usage de l'arc, de la flèche et de la massue [macana] ; celui de choisir pour cacique, et toujours à l'élection, le plus brave de la tribu ; de manger en grande cérémonie leurs prisonniers de guerre ; enfin, d'enterrer quelques personnages vénérés dans de grandes jarres de terre cuite. Ces deux derniers usages étaient plus particuliers aux Tupis. Avec le temps, ces deux rameaux d'une même race devinrent complètement séparés et ennemis; une pai^tie des Guaranis eut plus tard recours aux Espagnols pour se faire protéger pai* eux contre les Tupis, et paya cette protection par la servitude dans laquelle ils tombèrent.
Malgré leur valeur et leur énergie, les Tupis durent céder aussi aux Portugais , et le nombre en diminua considérablement ; il en reste eucore assez néanmoins pour gêner en quelques points les établissements brésiliens isolés et en rendre le séjour dangereux. Les hordes qui errent dans la sierra des Missions et sur les bords de l'Y-Guazu sont fort peu nombreuses ; elles y vivent de chasse et sont à redouter pour les quelques Correntins qui, depuis quatre ou cinq ans, vont travailler aux anciens yeihales^ si fréquentés du temps des jésuites.