PREMIER PRÉSIDENT CONSTITUTIONNEL DE LA CONFÉDÉRATION ARGENTINE
Monsieur le Pkésiden"
r,n présentant aujourd'hui à Votre Excellence le résultat de mes études sur les régions de la Plata, je suis heureux de répondre à Tun de ses vq'Ux les plus choies. Pacificateur de ces vastes contrées, organisateur de la noble (Confédération qui réunit sous une même loi, aussi libérale qu'intelligente, les rameaux longtemps divisés d'un morne tronc, vous av(*z voulu la faire connaître au monde, et surtout à l'Europe, qui , toujours incomplètement instruite, Ta souvent mal jugée.
La mission glorieuse, mais difficile, dont vous avez daigné m'honorer, était sans doute bien au-dessus de mon faible mérite. J'ai fait du moins tout ce qui était en mon pouvoir, pour que ce travail fût conforme aux vues de Votre Excellence, et présentât, dans son ensemble comme dans ses déUiils , un tableau exact du pays , de ses richesses naturelles, et des ressources immenses qu'il offre a Tagri»
culture, à l'industrie, au commerce, à l'immigration.
Au début de cet ouvrage, j'ai dû jeter un coup d'œil sur le passé historique et sur la situation présente de la Confédération argentine. En racontant simplement ce qu'elle a été et ce qu'elle est aujourd'hui, je n'ai fait que rendre plus éclatante encore l'influence de l'homme juste et ferme qui , foulant aux pieds les vieilles haines comme les vieilles routines^ ept eptré, la tôte haute et d'un pied résolu, dans les régions sereines de ce pouvoir intelligent et fort qui crée les empires, et dirige les peuples dans les voies du progrès et de la elTilifiation,
La grandeur de la nation argentine proclamera un jour, mieux que je ue puis le foire , qpelle a été l'actiop du capitaine illustre , de l'administrateur habile , du législateur éclairé, sur les destinées glorieuses que lui réserve l'avenir.
J'ai l'honneur d'être.
Monsieiir le Pr§si^ent|
de Votre Excellence ,
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Y Martin de Moussy,
Paris, 1^ octobre 185».
L'ouvrage que nous publions est le résultat d'un séjour de dix-huit années dans le bassin de la Plata.
Parti de France en avril 1841, nous n'y sommes revenu qu'en juin 1859.^ A noire départ, l'Académie des sciences, celle de médecine, plusieurs autres sociétés savantes, avaient bien voulu nous remettre des instructions qui nous ont été d'un précieux secours dans nos travaux. Le gouvernement français nous accordait en même temps son puissant patronage, en nous recommandant d'une manière toute spéciale aux gouvernements du Brésil, de l'Etat oriental de l'Uruguay et de la Confédération argentine; et cette haute faveur, dont nous lui témoignons ici notre reconnaissance, a souvent aplani devant nous des difficultés, facilité nos relations, et assuré dans plus d'une circonstance le succès de nos démarches.
En effet, si, plus tard, le gouvernement argentin nous a fait l'honneur de nous choisir pour l'accomplissement d'une mission aussi importante que celle dont nous venons lui rendre compte, nous le devons en grande partie à l'influence morale, si sympathique et si bienveillante, que la France exerce aujourd'hui dans les divers États de l'Amérique du Sud. Nous le devons sans
4 PKÉFACE.
doute aussi au souvenir encore présent des remarquables travaux de savants français, qui nous ont précédé dans ce genre d'explorations au sein des régions voisines de la Plata (1).
Cette mission , si nous l'avons bien comprise , pouvait se résumer ainsi :
Décrire le plus exactement possible toute la partie du bassin de la Plata qui appartient à la Confédération argentine ; l'examiner principalement sous le rapport de la constitution physique du S0I9 du climat, sous celui de la production agricole et industrielle, sans négliger les grands faits de l'ordre moral ou économique ; — ne point perdre de vue le but éminemment pratique de cette vaste exploration qui est surtout d'amener le peuplement par l'immigration ; — se préserver enfin de ces jugements préconçus ou irréfléchis que l'on rencontre trop souvent dans nombre d'écrits superficiels publiés depuis quarante ans sur ces pays.
Nous croyons avoir fidèlement traduit, sans la diminuer ni l'exagérer, la pensée de l'administration argentine , — pensée qui a servi de base à tout un programme de travaux et d'études sagement mesuré aux forces d'un seul homme et au temps dont il devait disposer.
Ainsi examiné, le cadre que nous avions à remplir était encore immense. 11 s'agissait d'édifier une sorte d'encyclopédie générale du Rio-de-la-Plata, et peut>être n'aurions-nous pas osé Tenlreprendre, si déjà les recherches auxquelles nous nous étions livré, durant un séjour de douze années, dans l'État oriental de l'Lriiguay, ne nous eussent permis de réunira l'avance une foule de matériaux de toute espèce sur la nature physique et sur l'histoire des régions de la Plata.
Loin de nous la présomption de croire que nous avons tout dit sur un sujet si vaste et si mal connu; mais nous avons du moins la confiance d'apporter à son histoire de nouveaux et importants matériaux, et de fournir à nos successeurs
(1) Auguslc Saiiit-îîiliiiro, au Birsil ; Alcidc d'Orbigny, en Patagonie, à (>)iTieutes ei vn Bolivie; Parchappo, à Uiienos-Ayres ; lionplaml, aux Missions et au Paraguay; Gay et Pislis, au tbili; Casteluau^ Deville, Weddell, au iJré&il, en Bolivie, au Pérou, etc., etc., etc.
d'utiles indications sur la voie qu'ils auront à parcourir après nous«
Les personnes que séduit avant tout Tattrait littéraire trouveront peut-être que la forme essentiellement didactique et méthodique adoptée ici , nuit à l'intérêt de l'œuvre^ en y introduisant quelque sécheresse. Nous leur répondons à l'avance que nous n'avions point à retracer des impressions de voyage , mais à raconter simplement, au point de vue pratique de la vie agricole et industrielle, ce que nous avions vu et observé , soit au milieu des pampas , dans la ferme du riche estanciero ou éleveur de bétail, ot sous le rancho du peon qui le garde ; soit sur les versants et dans les vallées si peu connues des andes; soit enfin dans ces villes déjà peuplées et commerçantes qui bordent les grands fleuves, ou qui s'élèvent et grandissent chaque jour au cœur du continent.
D'autres personnes, en se plaçant au point de vue de la science pure, pourront bien trouver incomplètes nos notes sur la géologie, la minéralogie et l'histoire naturelle. A celles-ci nous rappellerons que notre travail s'adresse à des masses , et non à un petit nombre de savants ou d'hommes spéciaux. Nous avons eu à cœur de nous conformer au désir généralement exprimé, et que nous éprouvions nous-même, à savoir : que ce livre devînt un guide exact et sûr entre les mains des immigrants qui viendraient apporter dans la Plata leurs capitaux et leur industrie, un manuel d'une utilité immédiate et pratique qui leur enseignât , sous une forme claire et précise , les ressources de ce pays fertile et salubre, et les progrès matériels dont il est promptement susceptible. Nous avons décrit enfin tout ce qui existe, et indiqué ce qu'on peut faire dès aujourd'hui, surtout avec l'aide d'éléments européens.
Nous disons avec l'aide d'éléments européens : c'est d'Europe en effet que nous vient la lumière, et l'Amérique doit nécessairement puiser chez elle tous les enseignements, tous les moyens d'amélioration matérielle, intellectuelle et morale que l'expérience d'une longue série de siècles y a accumulés. Mais c'est plus particulièrement vers la France, à laquelle tant de liens moraux, — religion, instincts, aptitudes , analogies de langage et d'ori-
gine , — rattachent les États sud-^américains , qtle sa portent les sympathies de ces populations. Et ce sentiment prend d'autant plus d'empire que la facilité (chaque jour plus grande défa (Communications maritimes , le développement des rapports lûtellectuols et des transactions Commerciales, rapprochent davantage les deux continents. Nulle part, peut-être, la langiie française de^ venue celle de la diplomatie et de la science, ne reçoit une eictension plus marquée que dans les région^ platéennes, où ison en*^ geignement est aujourd'hui la base de toute éducation Un peu avancée. Aussi , suivant la pensée du gouvernement argentin, avons-nous écrit cet ouvrage en français, 8Û1* qu'il sefâ parfaitement compris en Amérique et qu'il trouvera en Europe un bien plus grand nombre de lecteurs que s'il eût été écrit en espagnol. Ajoutons que pour ne rien laisser à désirer sous le i^pport de la clarté, comme sous celui de la faciUté des recherches, nous avons poussé jusqu'à la minutie la division et là classification des matières, multipUé les notes explicatives ou justificatives, donné enfin une table analytique détaillée , un index alphabétique complet, et même un vocabulaire de toutes ces locutions locales et caractéristiques qui dérivent pour la plupart , non pas de l'espagnol, mais des idiomeâ indigènes, tels que le Ouarâni , le Quichua, l'Araucan, le Charma, etc., et ne peuvent guère se traduire en français que par des périphrases.
La météorologie, dont nous avons fait une étude Spéciale, puisque nous possédons une série non interrompue de dix*-sept années d'observations (de septembre 1842 à juin 1859), â été traitée assez longuement dànd cet ouvrage. Les détails qui se rattachent à cette science, les déductions à en tirer, nous ont paru d'une importance majéUre poUr les populations tant indigènes qu'immigrantes, puisque la météorologie 8è lié intimement à la pathologie du pays, aux constitutions médicales, à lliygiène, et qu'elle intéresse éminemment l'agriculture qui est le grand avenir de ces contréeë;
Là conservation presque miraculeuse d'un excellent baromètre de Bmten durant toUs nos voyages, noUs a permis de faire non-seulement des observations qUotldiénhe§ sur la ptession atmosphérique, m&is encore le nivellement de près de trois
PRÉFACE. î
cent cinquante points du territoire, depuis les bords de TÂtlantique et des grands fleuves qui vont s'y déverser par Tesluâire de la Plata, jusqu'aux plateaux et passages des andes qui attei« gnent des Altitudes de 4,000 et 4,500 mètres. Un tableau synop^ tique donne les bases de uos calculs de hauteurs, eu relatant les chiffres du baromètre et du thermomètre aux stations inférieure et supérieure, les dates et le nombre d'observations. Ce travail entièrement nouveau nous a semblé si important pouf déterminer la conformation de celte partie du continent sud-américain, que nous avons cru devoir Tentourer de toutes les garanties possibles d'exactitude.
Les positions géographiques principales ont été généralement établies par des observations directes. Là où nous n'avons pu les faire y nous les avons empruntées à nos devanciers, ou nous les avons évaluées approximativement, faute de mieux. On comprend qu'ayant â explorer une aussi vaste étendue de territoire (75,000 lieues carrées), seul, pressé par le temps, puisque nous n'avions que quatre années pour accomplir cet immense voyage, nous ne pouvions séjourner assez longtemps dans chaque endroit pour y réunir toutes les observations nécessaires afin de fixer une position, et Ton sait d'âilletirs quelles difficultés comportent les déterminations de longitude.
Notre atlas est donc nécessairement approximatif dans quelques parties; mais tel qu'il est, il donnera, nous le croyons, une idée assez nette de la géographie des provinces intérieure*. Des reconnaissances à la montré et à la boussole , les seules qui nous fussent possibles la plupart du temps, nous ont mis & même de rectifier des positions importantes mal indiquées ou omises dans les meilleures cartes publiées Jusqu'à ce jour, toutes fort incomplètes, puisque la plus exacte, celle de Parish et Ârrowsmith, ne donne elle-même qu'un tracé obscur de la configuration du massif central de Cordôva et de San-Luis et des plaines qui l'entourent, ainsi que du bassin des Salines, si remarquable pourtant et si peu exploré.
Ce n'est pas qu'une bonne géographie des régions qui composent la Confédération argentine soit mètne aujourd'hui impossible; car d'une part, Tuniformité du terrain, de l'autre, k
direction longitudinale des grandes chaînes de montagnes et de leurs rameaux, enfin l'abondance de pitons élevés et pourtant accessibles, par lesquels on pourrait communiquer à de trèsgrandes distances à Taide de signaux , permettraient d'opérer la détermination des principaux points.
C'est ainsi que nous avons pu nous-mème, du haut de la Punta^ des Cerros-Blancos^ du Tomalasta^ de V Alto-Pencoso dans la province de San-Luis, des Paramillos dans les andes de Mendoza, du Cerro-Negro-de-Famatina et de V Alto - del - Machaco dans celle de la Rioja , de la Cuesta-del-Totoral et d'Aconquija dans la province de Tucuman , du col de Zenta dans le département d'Oran , de la Cuesta-del-Ohispo dans la province de Salta, de la Cussla-de-la-Negrilla dans Catamarca, enfin du sommet du pic volcanique de la Yerba-Buena dans la province de Cordova, nous avons pu, disons-nous, à la simple vue aidée d'une bonne lunette, embrasser d'immenses superficies du territoire argentin, et nous rendre compte de l'orientation de ses différents systèmes orographiques. Mais pour être absolument complet et offrir une exactitude mathématique, un pareil travail aurait besoin d'être confié à une commission d'ingénieurs munis de tous les instruments indispensables. Un seul homme n'y peut suffire.
Quoi quUl en soit, nous le répétons avec confiance, notre atlas sera le moins incomplet de tous ceux qui ont paru jusqu'à présent sur la géographie du bassin de la Plata, et là même où il offre des lacunes, il pourra servir de base à de nouvelles recherches.
Une question très-importante à d'autres points de vue a dû attirer notre attention: c'est celle de la population. Ici nous étions plus à l'aise, les observations étant plus à notre portée. Aussi avons-nous pu rassembler une foule de documents qui contribueront à faire connaître les lois de la reproduction humaine dans cette partie du continent sud-américain. Des recherches minutieuses, faites notamment dans les archives des églises, nous ont mis à même de constater ces lois. Ceci nous a semblé d'autant plus intéressant que, dans peu de pays, les races sont plus mélangées et plus accessibles à l'introduction de l'élément caucasien.
PRËFAGE. 9
Nous n'avions pas mission de nous occuper de la partie historique , et nous avons dû y renoncer, malgré les nombreux documents recueillis par nous, et concernant surtout les faits des trente dernières années. Nous avions à traiter de l'histoire physique de la Confédération argentine, et non de son histoire politique. Toutefois nous n'avons pas cru inutile de joindre à notre travail une chronologie des principaux événements dont le bassin de la Plata a été le théâtre depuis trois siècles et demi. Il y a généralement un peu de confusion dans la manière dont les auteurs, soit du nouveau, soit de l'ancien monde, ont relaté les faits historiques qui s'y rapportent; on a quelque fois même interposé les dates. Nous avons donc pensé rendre service à ceux qui voudraient écrire l'histoire de la Plata, — laquelle est encore à faire, — en précisant avec toute l'exactitude possible les dates des événements importants.
Par la notice bibliographique que nous annexons également à notre œuvre, nous indiquons les sources où nous avons puisé, et où nos successeurs pourront puiser à leur tour. La liste n'en est pas très-longue et ne comprend peut-être pas tous les écrivains qui se sont occupés de ce pays ; mais nous avons la certitude de n'avoir omis aucun nom de quelque valeur.
Parmi les documents statistiques que contient cet ouvrage, il y en a un bon nombre qui ont une véritable utilité pratique et qui présentent un sérieux intérêt, surtout pour les Européens qui songent à venir fonder de grands établissements dans la Confédération argentine. Ce sont ceux qui constatent l'accroissement remarquable de la population, du commerce, de l'agriculture et de l'industrie, dans le cours des dix dernières années, et par conséquent l'opportunité des circonstances actuelles pour des entreprises de toute nature. C'est dans ce but, et pour ne rien omettre de ce qui peut éclairer les immigrants, que nous avons transcrit un mémoire inédit du célèbre M. Bonpland sur la culture du mate\ branche d'industrie trop négligée et cependant susceptible de beaucoup d'avenir, surtout dans le territoire des Missions; c'est pour cela aussi que parmi ces documents nous avons inséré un travail qui nous appartient et qui a été publié en espagnol, il y a trois ans, sur la décadence et la ruine
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deft anciens établisâëmentd de jésuites dans cette même région. Leur ancienne célébrité, léUf abandon actuel si regrettable, nous faisaient pre&qné un devoir dé les signaler de nouveau à raitêntton publique.
En terminant ces observations trop longues et trop personnelles peut-être, maid que Ton pardonnera sans doute à un voyageur absent de son pays pendant près de vingt années, et qui vient de parcourir plusieurs milliers dé Ueues dans des contrées très-peu peuplées, encore moins connues, où le désert, mais un désert fertile , Commence pour ainsi dire aux portes des villes qui en émaillent la surface, — qu41 nous soit permis de rendre justice aux populations que nous avons visitées.
Trop souvent les États dé l'Amérique du Sud et particulièrement ceux de la Plata ont été jugés avec dédain ou légèreté, et d'un point devue exclusivement européen. Trop souvent on a fait abstraction dés difficultés premières au milieu desquelles se sont élevées ces jeunes nations, sorties brusquement des langes de la législation coloniale espagnole et lancées à l'improviste au milieu des nouveautés d'un régime libéral. D'autres pays bien plus anciens, bien plus éclairés, n'ont pu supporter sans de terribles secousses l'avènement de ce régime qui est celui de Tâge mûr des peuples; comment donc TAmériquedu Sud, fille de l'Espagne absolutiste, eût^elle pu tout d'un coup prendre les habitudes des Auglo^Saxons du nord, façonnés depuis des siècles aut franchises municipales et au gouvernement de la nation par elle-même ?
L'apprentissage de la liberté a coûté cher auï populations hispano-américaines. Les révolutions, les guerres civiles
les ont rudement éprouvées ; mais de ces longues agitations est sorti un besoin général, chaque jour plus impérieux et plus profond) de légalité, d'ordre, de paix et de travail. Or jamais, dans la Plata, ce besoin salutaire, ce sentiment conservateur n'a été miëUt compris et mieUï servi, depuis quarante années, qu'il ne Test aujourd'hui par lé gouvernement que Tînitiative glOtdéuSe du général Urqui^a a Substitué naguère à la dictature inéptë éf sanglante de Aosas. Autour de cet homme éminent, se Sont groupés en effet lés véritables patriotes de tous les anciens pirtls i les Carril, les FragUeirô, les Guldô, les Gutièrrez, lés Pe*
PREFACii. 11
demera, lesAlberdi, les Zuviria, lesDerqui, les Pena, les Echaglie, les Gorostiaga, les Campillo, les Pico, les Bedoya, etc., etc., enfin tout ce que la nation argentine compte d'illustrations dans l'armée, Tadministration, le barreau, les lettres et Tindus trie... C'est de ce faisceau uni par une communauté de sentiments élevés, intelligents, et dévoués à la patrie argentine, que sont sortis l'organisation nouvelle du pays, la constitution de 1853 qui l'a consacrée, et ce régime libéral et réparateur qui a rouvert les portes de la patrie à tous les Argentins sans exception, appelé et accueilli les étrangers laborieux et honorables de toute nation et de tout rang, et leur a fait une position aussi indépendante et aussi favorisée que celle des nationaux eux-mêmes.
Ceci, nous l'avons vu de nos yeux, touché de nos mains, pendant nos longues visites dans les provinces. C'est dans nos relations avec ces populations si aimables et si hospitalières, mais si sensibles à l'endroit de l'amour-propre national et chez lesquelles vibre si facilement la fibre du point d'honneur patriotique, que nous avons puisé cette foi profonde dans l'avenir d'un pays qui, peut-être, étonnera un jour le monde par le spectacle de sa puissance et de sa prospérité.
Lorsqu'on jette les yeux sur une carte de rAmérique du Sud, on remarque, au centre de ce continent, un grand espace, en partie presque vide, en partie signalé par d'assez rares indications de villes et de villages; espace qui s'étend depuis le 22" degré de latitude, — entre la chaîne des Andes, l'Uruguay et l'océan Atlantique, — jusqu'au détroit de^Magellan.
Ce vaste territoire, — dont notre atlas donnera une idée moins sommaire, — est celui qui renferme ce qu'on a successivement appelé : Vice-Royaute-de-la-Plata, Pays-du-Rio-de-la-Plata, Provinces-Unies, République ou Confédération argentine.
Nous n'avons pas à retracer (nous Tavons dit) l'histoire politique de ce pays ; nous ne croyons pourtant pas inutile, au début de cet ouvrage, d'exposer brièvement sa situation présente.
Il n'est que trop vrai que les guerres civiles, que les continuelles alternatives d'anarchie et de despotisme, dont la Plata a été le théâtre pendant près de quarante années, — depuis la guerre de l'indépendance, — ont jeté en Europe une certaine défaveur sur ces contrées. Reconnaissons aussi qu'on les a jugées trop superficiellement, sans bien regarder au fond des choses, sans voir qu'au milieu de ces agitations et de ce? luttes souvent terribles, une jeune
nation se formait, s'initiait à la vie politique, se dégageait peu à peu des entraves d'une longue servitude coloniale, et marchait, en dépit des obstacles, vers un avenir peu éloigné de civilisation, de paix et de liberté.
L'Europe n'a pas vu cela; et en effet, le rôle que sa diplomatie a joué si longtemps sur ces rives ne témoigne que trop des anciennes erreurs des gouvernements européens 1.,..,
Cependant, dès 1817, peu après que les provinces du Rio-de-la- Plata eurent proclamé leur indépendance (1), les populations des ports de France et d'Angleterre commençaient à tourner les yeux vers ces régions fertiles, où apparaissaient déjà les premiers immigrants. Ce furent d'abord des commerçants, puis des artisans, un peu plus tard, des hommes de toutes professions. La plupart se fixèrent sur le littoral, craignant, non sans quelque raison, de s'aventurer dans la campagne, et surtout dans F intérieur des provinces.
Les gouvernements de la Plata s'appliquaient, de leur côté, à activer l'immigration. A cet effet, ils accréditèrent en Europe des agents spéciaux, qui parvinrent à recruter un certain nombre de colons pour la ville et la province de Buenos- Ayres (2). Ceux-ci, comme les précédents, au lieu de s'interner dans la campagne et de se livrer à la culture des terres, demeurèrent en grande majorité dans la ville, où ils surent, à la vérité, se rendre utiles, en exerçant diverses industries.
Ce premier noyau d'étrangers ne tarda pas à s'accroître par l'arrivée successive d'émigrants de tous les pays, si bien qu'en 1829, ils étaient déjà assez nombreux, à Buénos-Ayres, pour former un coi-ps de garde nationale, qui, sous le nom de Bataiàon de VOrdre^ contribua sérieusement à la défense de cette ville, attaquée alors par les dissidents des provinces*
Ainsi, jusqu'en 1830 l'Europe ne connut guère de ce pays que les deux villes du littoral , Buénos-Ayres et Montevideo ; et la France elle-même panit d'autant moins s'y intéresser, que le gouvernement delà restauration, retenu par son alliance intime avec l'Espagne, ne voulait pas reconnaître l'indépendance d'une colonie récemment émancipée, contre laquelle protestait encore la métropole.
La révolution de Juillet précipita cette reconnaissance, qui fut pour la Plata un événement heureux. A partir de cette époque, ses relations avec l'Europe devinrent plus fréquentes, son commerce
(1) Congrès de Tucuman, 9 juillet 1816«
(2) En 1824 et 1825.
IliTRODUCTIOpî. n
conimeuça réellement à se développer, et le nombre des étrangers qui venîUent chercher fortune sur sps rivages s'accrut d'année en année. L'arrivée du général D. Juan Manuel de Rosas au gouvernement de Buénos-AjTes, en 1833, puis à la dictature en 183S, la mauvaise réputation qu'on lui fit d'abord et qu'il mérita depuis , les discordes civiles que son ambition fit naître, toutes ces circonstances détour-» nèrent peu à peu le courant de l'immigration vers la rive gauche de la Plata. Favorisé d'ailleurs par la prospérité naissante de Montevideo, par le bon accueil que cette ville faisait aux étrangei^s, par le haut prix des salaires qu'ils y gagnaient, ce courant nouveau, fourni en très-grande partie par les pays basque, espagnol et français, ensuite par les États sardes, prit bientôt de telles proportions, qu'en 1842, le nombre des immigrants dans la ville et le département de Montevideo dépassait 35,000, et qu'en cette même année 14,000 étaient débarqués dans son port.
Pendant que la Bande-Orientale s'enrichissait ainsi par l'acquisition d'une population intelligente et laborieuse, la province de Buénos-Ayres, livrée aux rivalités sanglantes des Unitaires et des Fédéraux, voyait son commerce et son industrie dépérir.
On connaît l'origine de ces dissensions. On sait que les Unitaires, trop dédaigneux des véritables dispositions du pays, voulaient un pouvoir central, disposant de toutes les forces de la république, et exerrant par des agents directs une action souveraine sur les provinces ; — tandis que les Fédéraux réclamaient au contraire Tinstitu^ tion de gouvernements provinciaux, reliés seulement au pouvoir central par la nationalisation des douanes , de l'armée et de la diplomatie.
Rosas, qui connaissait à fond l'esprit argentin, se proclama chef de ce dernier parti, mais dans des vues toutes personnelles, pai* un habile calcul d'ambition ; et ce fut au nom de la fédération même , sous le faux prétexte de la défendre et de la ser>'ir, qu'il se fit donner la dictature [suma del poder publico), et pai^vint à établir dans la Plata l'unité la plus despotique et la plus absorbante qui fut jamais.
Cette dictature, temporairement concédée d'abord, puis indéfiniment renouvelée par le vote dérisoire des représentants de Buenos^ Ayres, rencontra de vives résistances dans le sein de la nation : Rosas l'imposa aux provinces, comme à Buénos-Ayres, par un systèm.e implacable de terreur et d'extermination. Devenu maître absolu des quatorze province» de la république,
Roses ue crut pouilaut pas sa domination suffisamment affermie, tant qu'elle ne s'étendrait pas encore sur l'autre rive de la Plata, où les proscrits de Buénos-Ayres avaient trouvé un refuge , et où régnait un esprit d'indépendance bien propre à lui faire ombrage. Il fit donc la guerre à Montevideo, qui à son tour eut à subir, avec de longues vicissitudes, la ruine de son commerce déjà florissant.
Vaincu dans la campagne par les lieutenants de Rosas, le gouvernement oriental de l'Uruguay se trouva bientôt réduit à la possession de la seule ville de Montevideo, assiégée par Oribe(l), mais vigoureusement défendue par sa garnison, et par 3,000 étrangers organisés en trois corps, une légion française , une légion italienne et un régiment basque.
Les péripéties de ce siège, qui dura près de neuf ans (de 1843 à 1851), sont dans toutes les mémoires, et nous n'avons pas besoin d'en faire le récit. On n'a pas oublié les vains efforts des gouvernements de France et d'Angleterre pour rétablir la paix , les interminables négociations qu'ils eurent le tort insigne de préférer à des mesures énergiques et promptes qui eussent tout sauvé, et finalement l'échec de leur diplomatie devant la sauvage obstination de Rosas.
En 18S1, la chute de Montevideo, épuisée de ressources, semblait imminente, et sans doute la conquête de l'Uruguay allait servir de prélude à d'autres entreprises; car on n'ignorait point que, la Bande- Orientale une fois conquise, le dictateur tournerait ses armes contre le Paraguay, dont il avait toujours refusé de reconnaître Tindépendance ; puis contre la Bolivie, à laquelle il réclamait la province de Tarija, et tôt ou tard contre le Brésil, auquel il méditait depuis longtemps d'enlever les Missions de la rive gauche de l'Uruguay. On lui attribuait môme l'audacieux dessein de reconstituer à son profit la vice-royauté de la Plata !
Les événements et les conjectures en étaient là, lorsqu'un fait inattendu vint changer tout à coup la face des choses, et déterminer la chute de cet homme fatal, qui, durant quinze années, avait entretenu la guerre civile, concentré dans Buénos-Ayres les pouvoirs et les revenus nationaux, interdit aux provinces argentines toute liberté de commerce et de navigation , et sacrifié à ses vengeances leurs meilleurs citoyens.
(1) D. M. Oribe, ex-président de rÉtat oriental, dont il s'était exilé en 1838, et dont Rosas appuyait les prétentions à une restauration présidentielle.
C'était des provinces que devait partir la délivrance. Dans celle de TEntre-Rios, la plus voisine de Buénos-Ayres et l'une des plus importantes de la Confédération, s'éUiit élevé un homme qui, par sa valeur personnelle, son esprit d'ordre et de justice, son respect à la foi jurée, éUût devenu l'idole de la province qu'il gouvernait: nous avons nommé le général D. José Justo de Urquiza.
Issu d'une des meilleures et des plus riches familles du pays, d'abord estanciero et négociant , les événements l'avaient fait . militaire. Il avait constamment combattu sous la bannière fédérale. La guerre de l'Uruguay, où il vint sauver l'armée de Rosas, si gravement compromise sous les murs de Montevideo, pendant le premier hiver du siège (1843), avait mis le comble à sa réputation.
De retour dans l'Entre-Rios, en 1846, avec son armée victorieuse, il n'avait songé qu'à y répandre les bienfaits de l'ordre, du travail, de la tolérance et de la pdx. Les émigrés politiques, à quelque parti qu'ils appartinssent, étaient accueillis comme des frères par le gouverneur de l'Entre-Rios. Les étrangers étaient reçus à bras ouverts, protégés dans leurs travaux, aidés dans leurs industries. Une police exacte et vigilante poursuivait les vagabonds; les asstissins, les voleurs rencontraient une justice inflexible et prompte ; une économie sévère présidait à l'emploi des deniers publics ; aussi, dans l'espace de quatre années, la population s'élevait de 30,000 à 50,000 âmes (recensement de i 849) (1), et 800,000 piastres fortes (4 millions de francs) avaient pu être prêtées par l'administration provinciale au commerce et à l'industrie du pays. Plusieurs villes avaient été fondées; celles qui existaient déjà voyaient doubler leur population et se remplissaient de monuments utiles, écoles, églises, hôpitaux, théâtres, etc....
Un changement si rapide et si heureux dans une province connue jusqu'alors pour les mœurs turbulentes et dures de ses habitants, avait singulièrement grandi le nom du général Urquiza; le dictateur s'en était ému , et sa malveillance jalouse à l'endroit du noble Entre-Riano ne prenait plus la peine de se déguiser.
Les prétentions désormais évidentes de Rosas au titre de chef suprême et absolu de la nation argentine, son refus persistant de procéder àl'organisation fédérale du pays et d'appeler à un congrès général
(1) Le dernier recensement, qui a été fait en 18S7| porte à 80,000 âmes la population de r£ntre«Rios.
les représentants des provinces, précipitèrent les événements que général Urquiza avait préparés dans le plus grand secret.
Au commencement de 1851, un traité d'alliance est conclu pai lui avec le Brésil et avec le gouvernement de Montevideo, qui n'a plus que la ville, mais qui y compte encore une garnison aguerrie. Par une déclaration solennelle, en date du 1*' mai, la province d'Entre- Rios retire au dictateur les pouvoirs qu'elle lui a délégués; Corrientes s'unit à l'Entre-Rios ; les autres provinces, encore terrifiées de Teffroyable campagpe de 1840, attendent les événements.
Bientôt le glaive est tiré; l'armée entre-riane passe l'Uruguay et pénètre dans la Bande-Orientale, A son approche, tous les chefs orientaux mettent bas les armes devant le médiateur, dont ils connaissent depuis longtemps la valeur et l'équité. En vain le premier lieutenant de Rosas, D. Manuel Oribe, essaye de résister ; abandonné des siens, il traite à son tour, et l'armée argentine passe tout entière sous les drapeaux de l'heureux général, qui termine ainsi, en trois mois, sans verser une goutte de sang, une guerre de dix années.
Ce fut alors que, dans ce fameux traité du 8 octobre qui scella la paix, le général Urquiza fit consigner ces belles paroles qui resteront dans l'histoire : « // ri y a parmi les Oriefitalix ni vahiqimirs ni vaincus f »
L*oublî du passé imposé aux partis, telle fut la politique du vainqueur*
Cependant Tœuvre de délivrance n^étaît pas encore complète ; il fallait renverser l'obstacle qui s'opposait à une pacification générale. La coopération du Brésil ne se fit pas attendre ; son escadre apporta des troupes et du matériel de guerre; les 1,500 hommes de la garnison de Montevideo s'unirent également à l'armée entre-riane, déjà grossie par les bandes aguerries de Corrientes et par les escadrons de Santa -Fé. Ces troupes réunies formaient une armée de &5,000 hommes, la plus considérable que l'Amérique du Sud eût encore vue.
Malgré les difficultés de la saison, le Parana fut franchi au Diamante, et l'armée libératrice, suivant les rives de ce fleuve, arriva dans les derniers jours de janvier à huit lieues de Buénos-Ayres.
De son côté, le dictateur avait réuni le ban et l'aiTièreban de ses milices, et le chiffre de soldats qu'il mit en ligne à Monte - Caser os égalait celui des alliés. Il y avait donc là 50,000 hommes en présence. Ce chiffre seul atteste Timportance et la grandeur de la lutte, dans ces pays où la population est encore si
loin d'être en proportion de retendue du territoire, et où les armées ne dépussent guère S à 6,000 hommes. C'est que Tesprit de civilisation, de progrès et de liberté se rencontrait sur ce champ de bataille avec Fesprit d'isolement, le despotisme brutal et la barbarie des Panipas.
Le résultat ne fut pas longtemps douteux. Après quelques heures d'une lutte assez vive , les troupes du dictateur se débandèrent et mirent bas les armes, et lui-même s'enfuit, déguisé, à bord d'un navire anglais qui le transporta en Europe (3 février 1832).
La guerre était terminée. Une autre tAche commençait pour le libérateur, tâche plus difficile peut-être et phis longue, celle de Inorganisation du pays. Dans cette seconde phase de la révolution, le général Urquiza ne se montra ni moins généreux, ni moins conséquent avec lui-même.
Rosas disparu, le parti qu'il avait opprimé pendant tant d'années se montrait avide de réactions et de vengeances. Le libérateur contint cette première effervescence et resta fidèle à la devise du 8 octobre ; mais en même temps il déclara hautement que la victoire de Monte-Caseros lui faisait un devoir de constituer provisoirement le gouvernement du pays, alin d'arrêter les bases de la nouvelle constitution fédérale après laquelle soupirait depuis si longtemps la nation argentine.
En conséquence, il convoqua les gouverneurs des provinces à San- Nicolas-de-Los-Arroyos (1). Tous s'y rendirent, y compris le gouverneur de Buénos-Ayres, le respectable D. Vicente Lopez.
Dans cette réunion mémorable, on décréta des mesures de la plus haute importance , notamment l'ouverture des gmnds fleuves à tous les pavillons, l'abolition des douanes intérieures, la nationalisation de toutes celles des frontières maritimes, fluviales ou terrestres, l'élection des députés au congrès constituant, à raison de deux par province, et enfin la proclamation du général libérateur comme directeur provisoire de la nation argentine, en attendant que la constitution nouvelle permît d'organiser légalement le pouvoir fédéral (31 mai 1832).
Ces mesures furent partout accueillies avec enthousiasme, excepté à Buénos-Ayres, qui leur reprochait d'assinnler cette importante province à celle de San-Luis ou delaRioja, de disposer à Tavauce de
(1) Ville et port sur le fleuve Parana , à 13 lieues du Rosano el à G3 de Buénoft-A>re< dans la province de ce nom
la navigation du Parana et de l'Uruguay, de créer une dictature en faveur du général Urquiza, et de dépouiller la province de son armée ; mais au fond, ce qui lui était le plus sensible, c'était la nationalisation de sa douane , et par suite la perte de la prépondérance commerciale et politique dont elle avait joui depuis tant d'années.
La chambre législative de la province agita longtemps ces questions, et finit par refuser son consentement à la déclaration [acuerdo) de San-Nicolas. Le gouverneur de Buénos-A^Tes, D. Vicente Lopez, vieillard entouré de l'estime et de la vénération publiques, crut dès lors devoir donner sa démission, et le directeur, craignant que cette résistance n'entraînât de plus graves résultats, prononça la dissolution de la chambre des représentants.
Cependant les élections générales s'étaient faites paisiblement, et les députés des provinces se rendaient à Santa-Fé, ville choisie pour la réunion du congrès. Le général Urquiza dut s'y rendre également.
C'est alors que, profitant de son absence, les partisans du localisme séduisirent la faible garnison de Buenos- Ayres , et que, le H septembre, éclata une insurrection à la suite de laquelle la chambre précédemment dissoute se reconstitua, nomma un nouveau gouverneur, et déclara la province en dissidence avec le reste delà nation.
Le directeur se contenta de protester contre cette attitude révolutionnaire, et le congrès de Santa-Fé n'en continua pas moins ses travaux préparatoires, quoique les députés de Buenos -Ayres se fussent retirés.
Le 20 novembre 18S2, le général Urquiza ouvrit solennellement ce congrès, d'où devait sortir la constitution libérale à laquelle, nous n'hésitons pas à le dire, la nation argentine doit sa prospérité actuelle.
Dans son discours d'ouverture, qui restera comme un monument de sagesse politique et de noblesse de cœur, le directeur provisoire abordait franchement toutes les questions qui avaient divisé si longtemps les Argentins, et qui venaient de produire encore l'isolement de la fraction la plus importante de la nation. Obligé de parler de lui-même, puisque Buénos-Ayres avait fait de sa personne l'un des prétextes de sa dissidence, il s'exprimait en ces termes :
(( Dans ce jour solennel* pour tout Argentin, devant vous,
« Messieurs, devant le pays dont vous êtes la personnification, je suis c< heureux d'avoir à parler des événements qui ont préparé votre « réunion en congrès constituant.
a Je dirai aussi quelques mots de moi, et ma défense sera en « même temps celle du pays où je suis né. Ceux qui me calomnient, <t Messieurs, ne m'ont pas compris ; les violences des partis obscurce cissent la vérité; car je puis proclamer ici que j'ai été un soldat « fidèle à ma bannière, un patriote consciencieux.
« Et par bonheur aussi, malgré tant d'erreurs et de calamités, j'ai, a moi le premier, quelque droit de dire que parmi tous les Argen- «tins, ceux-là même qui ont pu se tromper, ou être égarés, n'ont « pas cessé un instant d'être de nobles et courageux patriotes. « Moi le premier, je célèbre toutes nos gloires, je vénère tous nos <( martyrs, je respecte tous les talents, quel qu'ait été le drapeau « sous lequel ils se sont illustrés.
« Vous, Messieurs, vous allez reconstituer la patrie et rétablir le u pacte de la famille dispersée
« Gouverneur de l'Entre-Rios, j'effaçai, dès le 1®' mai 1851 , ces (( mots sanguinaires qui souillaient la noble devise fédérale (1). c( Directeur de la république, j'abolis ensuite la confiscation « des propriétés, et réservai à Dieu et à la justice ordinaire le droit « de disposer de la vie de nos compatriotes. Ma conscience m'avait « toujours conseillé ces mesures , mais la guerre opiniâtre qui divi- « sait la république empêchait l'avènement de la justice, qui ne « conmnande et n'est écoutée que quand les passions s'apaisent.
« Le titre de gouverneur de province m'imposait après la vic- « toire une obligation sacrée, celle de préparer l'organisation fé- « dérale du pays, aussitôt que la pacification la rendrait possible. »
a C'était la volonté de tous les gouvernements provinciaux. Les « événements ont démontré depuis que c'était aussi la volonté des a peuples.
« Cette longue lutte que nous avons soutenue entre frères, lutte a héroïque, illustrée par des actes sublimes de valeur et de désinté- « ressèment, mais entachée aussi par des actes mauvais et blâmables, « n'était point ime lutte insensée et sans but ; c'était celle de deux « principes politiques, qui, ne pouvant transiger, durent se disputer « la victoire.
(c Un homme rempli d'astuce et favorisé par sa position voulut « monopoliser à son seul profit le triomphe d'un de ces principes.
(1) La devise de Rosas était celle-ci : f^iva la Confederacion argentina! mueran los salvages unîtarios! (Vive la Confédération argentine! meurent les sauvages unitaires!). Et très-souvent encore cette autre ; Vha la Federachn ! mueran los inmundos aftjuerosos sal» vages unkartos! A^ve la Fédération, mort aux immondes et dégoûtants sauvages unitaires!...
« n se para de Téclat de victoires qu'il n'avait point gagnées,ct,mau- (( vais frère autant que gouvernant égoïste, il se refusa à nous en ce faire partager les fruits. En réalité, il exagéra le principe unitaire « repoussé par la majorité nationale, et prétendit, par des attemioie- « ments et des difficultés qu'il créait lui-môme, ajourner indéflni- <c ment la réalisation du pacte fédéral prescrit par le traité du « 4 janvier 1831.
« Le 1*' mai 1851, je fis voir aux Argentins, je leur fis pour a ainsi dire toucher du doigt la duplicité du gouverneur de a Buénos-Ayres. Je lui arrachai le masque hypocrite dont il se cou- « vrait, et j'annonçai à mes compatriotes que le moment était venu « de renverser cette dictature et de couper la racine de nos misères « et de notre déconsidération.
« La Providence favorisa mes desseins. La justice de ma cause « donna de la persuasion à mes paroles, de la valeur à mes soldats. a Je réussis à former des alliances, à contracter des emprunts, à <x gagner la confiance de tous les Argentins. Autour de moi se « groupèrent les hommes de bien de tous les partis.. Je résolus « alors par les armes, dans le sens de la justice et de la liberté, « la longue et sanglante question qui se débattait sous les murs de <( Montevideo, et, de succès en succès, j'arrivai devant Buénos-Ayros
« à la tôte de la grande armée alliée
c( La raison et l'expérience des choses publiques m'ont démontré « que l'épée d'un militaire honorable doit être à la fois l'instrument « et l'appui d'un principe.
c( La manifestation [pronunciamiento) que j'avais faite le c< 1*' mai à Parana, eut son complément le 3 février sur les rives de a la Plata. J'inscrivis sur mes bannières : Cmistitution de la repu- « blique; ce qui signifiait qu'avec le général D. J.-M. de Rosas, « définitivement vaincu, tombait le principal obstacle qui s'était « opposé à l'accomplissement d'un vœu longtemps étouffé, mais (( vivant encore depuis le littoral jusque aux Cordillères.
« D'autres obstacles restaient à vaincre, obstacles moraux, fruits « de risolement, de la divergence des opinions, des instincts locaux, « de l'ignorance des véritables intérêts nationaux, et surtout d'une « administration corrompue et tyrannique. Jamais cette source « empoisonnée de vices n'avait répandu ses venins avec plus <( d'abondance que sous la direction funeste que lui imprima la « main de Rosas.
ce Adversaire de sa politique, je pris une voie toute contraire.
INTRODUCTION. St
« L'intolérance, la persécution, rextermination, avaient été les bases « de son système ; j'adoptai pour devise du mien : l'oubli du passé, u la fusion des partis.
<i Je ne voulus pas fmrc ostentation d'un triomphe obtenu sur des « frères; je préférai me faire garant d'une capitulation entre les a membres d'une même famille. Pendant mon séjour à Buenosa Ayres, je n'ai ni jugé les opinions, ni mesuré les hommes d'après (i leurs antécédents politiques. Le sang versé à Caseros au nom de la <c liberté était trop noble pour servir à d'autre objet qu'à racheter « les Argentins do leurs erreurs passées.
a Quand la calomnie dénature mes actes, il est de mon devoir de « les expliquer, non pour moi, mais pour vous, pour la répu- « blique, pour vos gouvernements qui m'ont revêtu du caractère « de directeur provisoire.
a Fou et traître, m'appelait le tyran et je ne lui répondis que par « le mépris. Je réponds de même à ceux qui me qualifient auw jourd'hui de sanguinaire et d'ambitieux.
<( Le mouvement révolutionnaire du H septembre à Buenosa A)Te8 démoralisa une partie de l'armée victorieuse. Des hommes « que j'avais comblés d'honneurs et de récompenses au nom de la « patrie sauvée, des citoyens opprimés, spoliés, exilés, auxquels « me^ efforts avaient rendu la liberté, la propriété, le foyer de la c( famille, se sont rendus complices de cette révolte, et maintenant « pour se justifier, ils me calomnient.
a Eh bien ! représentants souverains du peuple, ma conscience est a tranquille , et je vous affirme sur l'honneur que je n'ai pas un seul (c instant forfait à mes engagements. J'ai été, je suis et je serai tou- « jours Argentin avant tout.
a J'ai laissé libre de toute influence la volonté des peuples que a vous représentez; ils se gouvernent suivant leurs institutions et « leurs intérêts particuliers : pourquoi aurais-je fait exception pour « le peuple de Buénos-Ayres, qui m'était d'autant plus sympathique a qu'il avait été le plus immédiatement favorisé par ma bonne « fortune?
c( Après la fuite du tyran, je mis les rênes du gouvernement « dans les mains de ces mêmes personnes que le peuple de Buénos- « Ayres m'avait envoyées pour implorer ma clémence, croyant à tort « que j'aurais la faiblesse de le traiter en vaincu.
tt Mais fédéral par principe, je ne voulus voir que des patriotes « dans les premiers conseillers du gouvernement provisoire de
« Buénos-Ayres, quoiqu'ils fussent sortis des rangs de ceux que « j'avais combattus.
« Pourquoi ? Je vais vous le dire :
« Parce que , dans le décret signé par moi comme gouverneur de a FEntre-Rios, j'avais déclaré que le système unitaire pouvait être « considéré comme impropre au pays, mais non pas comme criminel, « et que les héritiers d'une même révolution devaient couvrir d'un
« voile épais les erreurs passées ;
« Parce que j'ai voulu et que je veux encore que nous ne formions <c qu'une seule famille, afin que tous ensemble nous portions la « patrie à la hauteur, à la puissance et à la prospérité à laquelle elle tt est appelée.
« Je ne fus pas compris comme je le désirais. L'esprit de parti, « toujours si ombrageux, confondit la devise fédérale de mes arec mes avec la sanglante légende du tyran. Je ne voulus point punir <( comme un grand prévôt d'armée, et l'on me crut tolérant pour a le crime.
t( Pendant que je travaillais à la réorganisation du pays, on s'ef- « força de me distraire de cette œuvre et de compromettre ce que « j'en avais déjà accompli; je me vis en butte à des susceptibiUtés a provinciales représentées par un corps qui n'émanait d'aucune loi « organique et qui a été jugé par ses propres partisans comme une « véritable dictature.
« La chambre provinciale de Buénos-Ayres s'écarta de la volonté « argentine formulée en loi par la déclaration du 31 mai, et, en me t( refusant, sur d'injustes soupçons, une confiance qu'on ne lui dec( mandait qu'à titre provisoire , elle attisa le feu de l'anarchie , si « facile à s'allumer dans nos plaines.
(c Je le vis venir et je voulus l'étouffer, intei'prétant moi-même (c mes attributions par l'urgence du péril, et comblant ainsi de ma « responsabilité personnelle le vide qu'ont toutes, les institutions « provinciales dans notre pays, vide qu'elles conserveront jusqu'à ce <c qu'elles se soient moulées sur la constitution générale que vous a allez délibérer.
« Messieurs, la sincérité de mes intentions à l'endroit de Buénost( Ayres est démontrée par ma conduite. Le 26 juillet, en prenant a possession du pouvoir, je le dépouillai de ces prérogatives dont c( l'abus avait causé tant de malheurs. Je promulguai une loi d'ama nistie en faveur des absents et des proscrits, sans excepter pertt sonne; et lorsque j'effaçai de nos lois le droit de confiscation, je
« l'effaçai pour celui-Jà même qui l'avait employé comme un moyen « de vengeance; j'abolis enfin la peine de mort eu matière politi- « que. Dans le régime intérieur de la province de Buenos-Ayres, (( j'introduisis de nombreuses améliorations ; je pris des dispositions « pour donner des garanties à la propriété et favoriser le commerce; « je promulguai une loi municipale qui devait faire de cette capitale « une des villes les mieux administrées et les plus agréables de l'Ame- « rique du Sud.
c( Je voulais enfin lui préparer de grandes et brillantes destinées, « parce que je présumais que le congrès constituant souverain, a d'accord avec la tradition et l'opinion de nos publicistes les plus « distingués, la choisirait pour capitale de la république.
« J'ai ouvert nos fleuves à tous les pavillons étrangers, j'ai auto- « risé de nouveaux ports, j'ai aboli les douanes intérieures et reconnu a comme un fait accompli l'indépendance du Paraguay : toutes « mesures qui n'avaient besoin que d'un peu de temps pour que leur « salutaire influence se fit sentir et dans cette province et dans la a République tout entière.
(c La situation actuelle de la province de Buenos-Ayres, et l'ab- « sence de ses représentants du milieu de vous, lui font le plus « grand tort; car entre toutes ses sœurs, c'est celle qui a reçu les bles- « sures les plus douloureuses de l'administration profondément im- « morale et égoïste de D. J.-M. Rosas, celle qui réclame im plus « prompt remède à ses maux.
« C'est parce que j'aime le peuple de Bueno&-Ayres, que je souffre « de l'absence de ses représentants dans cette enceinte. Mais cette « absence ne veut pas dire éloignement éternel; elle n'est qu'un tf accident transitoire. La géographie, l'histoire, les traités attachent « Buénos-Ayres au reste de la nation. Elle ne peut exister sans ses « sœurs, et ses sœurs ne peuvent exister sans elle. Sur la ban- « nière argentine il y a place pour plus de quatorze étoiles , mais tt aucune n'en peut disparaître !....
« Cependant la république doit se constituer, môme en l'absence « de Buenos-Apes, et elle en a tous les moyens. Elle a des ports qui « la mettent en communication avec l'étranger, des douanes qui lui « donnent des finances, une force armée capable de la défendre et de <c la faire respecter ; et je vois dans cette grande assemblée, avec une a parfaite union d'idées et de sentiments, la résolution d'asseoir l'ina térôt général sur une constitution définitive.
a Telle est en effet l'opinion des gouvernements et des assemblées
a provinciales, qui toutes ont ratifié leur adhésion à la déclaration de i( San-Nicolas , aussitôt qu'elles ont eu connaissance des événements «du 11 septembre.
a Je vous parle ici, Messieurs, comme citoyen et comme homme il qui a le droit de se préoccuper des grands intérêts de sa patrie ; mais et comme soldat, comme fonctionnaire, comme homme politique, je a ne dois avoir d'autre action que celle que les lois m'accordent. c( Je ne prétends pas que mes opinions ni mes actes servent de c( base ou de modèle à l'œuvre de votre conscience et de votre « raison. Je serai le premier à respecter vos souveraines résolutions a et à leur obéir. Mon honneur personnel est attaché à la liberté et « à l'accomplissement de vos délibérations. Le bonheur de la nation a est dans vos mains !
a Profitez, augustes Représentants, des leçons que fournit notre « histoire, et votez une constitution qui éloigne à jamais de ce pays a l'anarchie et le despotisme, ces deux monstres qui nous ont court vert tour à tour de sang et de honte !
ce Que la lumière du ciel et l'amour de la patrie vous éclairent! »
' A ce magnifique langage répondirent, non-seidement dans l'assemblée, mais au dehors et sur les deux rives de la Plata, les applaudissements de tous les hommes de cœur et d'intelligence. Nous avons reproduit ce discours en entier, parce qu'il résume les événements antérieurs mieux que nous n'eussions pu le faire, et qu'il pose les bases de cette politique généreuse et libérale à laquelle le général Urquiza, devenu président de la république argentine, est resté complètement fidèle.
Peu de jours après cette solennelle ouverture du congrès, et au milieu du calme de ses délibérations, arriva tout à coup la nouvelle d'un soulèvement dans la campagne de Buenos-Ayres.
Voici quelle en était la cause : le gouvernement des dissidents avait tenté de porter la réaction jusque dansl'Entre-Rios. Espérant réussir, par un heureux coup de main , en l'absence du général Urquiza alors à Santa-Fé, il avait secrètement armé trois bateaux à vapeur portant un millier d'hommes. Cette troupe alla débarquer inopinément à Gualeguaychu qu'elle occupa par surprise, et se dirigea ensuite vers la Conception. Mais là, grâce à la présence d'esprit et au courage du commandant D. Ricardo Lopez, la tentative échoua honteusement, et les navires de Buénos-Ayres durent regagner la Plata à toute vapeur, abandonnant les malheureux qui
étaient descendus à terre , sans connaître, pour la plupart, le véri» table but de l'expédition.
L'insuccès de cette opération malencontreuse, et nous pouvons dire peu loyale, puisque le gouvernement dissident avait protesté de son désir de maintenir provisoirement le atatu quo , fut ce qui souleva les campagnes, dont les milices, assez mal disposées déjà en faveur du parti du 11 septembre, vinrent assiéger la ville.
Au bout de deux mois de siège, Buénos-Ayres se trouva dans une situation fort critique. Ce fut alors que le congrès envoya le directeur provisoire offrir sa médiation îuix parties belligérantes. D'assez longues négociations eurent lieu dans ce but, mais le parti de la ville ne leur laissa pas le temps d'aboutir, et lit jouer d'autres ressorts : il acheta à beaux deniers comptiints IN^scadre de blocus à l'aventurier qui la commandait, et cette défection amena la dissolution de l'ar* mée assiégeante. Le directeur, qui n'était venu qu'à titre de médiateur, et avec une simple escorte, nVut plus dès lors qu'à se retirer.
Buénos-Ayres se trouvait encore une fois rendue à elle-même; et néanmoins, autant par l'effet de l'anarchie intérieure qui continua de la miner, que par les conséquences de sa scission avec la république, ellen'a jamais recouvré depuis son ancienne importance politique et commerciale, résultat de cent cinquante aimées de privilège.
Instituée sous la domination espagnole capitale des établissements de la Plata, cette ville était alors le seul port ouvtTt au trafic de la métropole et de ses coloiii(»s. Il en résultait, par exemple , qu'au lieu de profiter de la magnifique voie fiuviale du Parana, et de s'arrêter à un port si facile à établir sur ce fleuve, les convois de l'intérieur, expédiés de ïucuman ou de Salta, faisaient 90 lieues de plus, à travers les pampas^ pour amener à Buenos- Ayres les produits des provinces et remporter les objets importés d'outre-mer.
L'émancipation ne modifia guère ce régime. La voie des fleuves (tant sont vivaces les vieilles coutumes) continua d'être délaissée, excepté toutefois par Corrientes et par le Paniguay. Cette exception même cessa tout à fait en 1841, lorsque Rosas eut décrété la fermeture de rUruguay et du Parana, par suite de la guerre avec Montevideo ; et Buénos-Ayres recouvra en réalité la plénitude de son monopole, qu'elle conserva, comme on sait, jusqu'à la chute du dictateur.
On comprend dès lors à quel point le régime de liberté commerciale inauguré, en 1832, par le général Urquiza, dut froisser les
intérêts égoïstes de Buenos-Ayres, et quel redoublement d'hostilités éclata l'année suivante contre son administration, lorsqu'il conclut avec la France, l'Angleterre et les Etats-Unis des traités de commerce et de navigation (13 juillet 1853), qui consacrèrent et mirent sous la sauvegarde de ces puissances l'ouverture des grands fleuves argentins aux navires de toutes les nations, — traités qui stipulèrent en outre que l'île de Martin-Garcia , située au confluent de ces fleuves dont elle commande l'entrée, n'appartiendrait à aucun Etat qui n'aurait pas expressément adhéré au principe de la libre navigation. C'était exclure Buénos-Ayres des droits qu'elle prétendait avoir sur cette lie.
Cependant la constitution votée, le 1*"" mai 1853, par le congrès de Santa-Fé, et acceptée avec enthousiasme par les provinces, ne tarda pas à recevoir sa sanction définitive par les élections générales et par l'organisation du gouvernement fédéral. Le général Urquiza, dont le nom et les services devaient rallier tous les suffrages, fut définitivement investi, pour six années, du titre et des prérogatives de président de la Confédération argentine.
L'organisation provinciale suivit de près celle du pouvoir central. Tandis que Buénos-Ayres s'absorbait dans la répression des complots et des tentatives armées de ses mécontents et de ses proscrits, les provinces confédérées délibéraient tranquillement et votaient leurs constitutions particulières, organisaient leurs administrations locales, se créaient des finances, et se hâtaient d'améliorer leurs voies de communication.
Le président, qui avait eu la sagesse de s'entourer de tous les hommes les plus dignes et les plus éminents des anciens partis, donna du premier coup la mesure de la haute probité de son administration.
Le gouvernement fédéral avait dû émettre, à l'origine, un papier indispensable pour faire face aux nécessités pressantes créées par la révolution , et ce papier, il faut le dire, avait été assez froidement accueilli. — Six mois plus tard, le président le retirait au pair de son émission, et cette mesure vraiment héroïque, de la part d'une administration si nouvelle, dut raviver, on le conçoit sans peine, la confiance et les sympathies des populations.
Sous cette impulsion intelligente et ferme, le pays fit en quelques années de véritables pas de géant dans la voie des progrès matériels et de la civilisation.
Sa considération au dehors s'accrut en même temps, et les puissances étrangères, empressées à lui rendre justice, retirèrent leurs
agents de la province dissidente, pour les accréditer directement auprès du C6d)inet de Parana.
De nouveaux traités de commerce furent successivement conclus avec le Paraguay, le Brésil , le Chili, et eu Europe, avec la Sardaigne et le Portugal.
Quand on considère les ressources inattendues que la Confédération argentine a su développer en im si court espace de temps, on se demande, avec raison, si la séparation de Buénos-Ayres ne fut pas un accident heureux pour les provinces , qui , affranchies enfin d'une tutelle oppressive, s'habituèrent à se gouverner elles-mêmes, à ne compter que sur leurs propres forces et sur la vitalité de leurs nouvelles institutions.
A la faveur du haut prix des articles d'exportation qui suivit , à dater de 1854, une progression constante, un bien-être inconnu jusqu'alors se répandit dans les campagnes ; la valeur des propriétés doubla, tripla, décupla même dans certains endroits ; les établissements agricoles et industriels se multiplièrent de tous côtés ; et toutes les villes du littoral des grands fleuves, desservies par des lignes de bateaux à vapeur, virent leur population s'accroître rapidement par un flot continu d'immigration.
De nouvelles villes, de nouveaux centres commerciaux s'établirent.
Citons au premier rang Rosario , petite bourgade de quelques centaines d'habitants , qui devint , en six années , une ville de 20,000 âmes, dont l'excellent port sur le Parana est visité aujourd'hui par les navires de toutes les nations, et cela à 140 lieues de l'océan (1) !... Citons encore la Concordia et Gualeguaychu, situées sur l'Uruguay, rivière accessible aux navires d'outre-mer sur une longueur de 80 lieues !
En même temps, le gouvernement fédéral mettait à l'étude le tracé d'un chemin de fer allant de Cordova, ville centrale, au port de Rosario; il rectifiait la route de Mendozaau même port, laquelle n'a pas moins de 200 lieues de parcours, subventionnait une entreprise de messageries nationales sillonnant un espace de 400 lieues jusqu'au pied des Andes boliviennes et de 230 jusqu'à celles du Chili, et ordonnait une reconnaissance géographique de tout le bassin de la Plata, en nous faisant l'honneur de nous confier cette importante mission.
(I) Les bàtimeuts remontent aujourd'hui, par le même fleuve, jusqu'à Goya, BelIa-VistAi Corrieutes, eufm jusqu'à r Assomption, c'est-à-dire à 350 lieues c'e la mer.
Quelque incomplète que soit cette esquisse des progrès considérables réalisés en quelques années par la nation argentine, nous pensons qu'elle suffit à justifier les belles paroles que le président faisait encore entendre, il y a peu de mois (20 juin 1859), à la veille de faire une nouvelle tentative pour ramener Buénos-Ayres à l'unité nationale, lorsqu'il disait devant l'assemblée fédérale :
« Ce n'est pas une guerre de conquêtes que nous allons faire ; nous « allons porter à Buénos-Ayres la paix, la liberté, l'union, le règne c( des lois ! Elle nous recevra comme des frères et des libérateurs, et les « plus braves de ses enfants viendront grossir les rangs de l'armée na- « tionale. Alors aura cessé le scandale de nos luttes fratricides, et nous c( pourrons montrer, par nos actes, qu'une nation nouvelle et gloc< rieuse se lève à la face du monde civilisé !....»
Le^^ événements ont répondu aux pai^oles et aux espérances du géuéiul Urquiza. Après une lutte courte, mais décisive, imprudemment soutenue par la fraction exaltée des dissidents et dans laquelle le président a fait preuve d'autîmt de modération que de courage et d'habileté, Buénos-Ayres s'est enfin ralliée à l'unité nationale en novembre 18S9.
Au seizième siècle, presque toute la superficie du bassin de la Plata fut parcourue par les conquérants espagnols.
Ils communiquaient du Paraguay à l'océan Atlantique, non-seulement par la voie des fleuves, mais aussi par celle de terre, et se frayant un chemin, abandonné depuis, à travers des tribus indiennes hostiles, au milieu de mille dangers et d'effroyables privations , ils arrivaient àrile de Sainte-Catherine, sur la côte orientale du Brésil.
Ils se rendaient au Pérou, par les déserts du Chaco, aujourd'hui inconnus, et traversaient la chaîne des Andes dans tous les sens.
Toutefois la géograpliie intérieure des bords du Paraguay, du Parana et du haut Uruguay commença seulement à être étudiée dans le courant du dix-septième siècle, alors que les Espagnols, las de conquêtes, s'occupaient de concentrer leurs établissements ; et ce furent les missionnaires jésuites et franciscains, qui, en organisant leurs
réductions (1), et eu les répandant sur les points extrônies du territoire soumis à la couronne de Castille, donnèrent, les premiers, une idée à peu près exacte de ces grands fleuves et de leurs principaux affluents (2).
Quant à la métropole, exclusivement préoccupée de ses riches possessions de la côte occidentale de Tocéan Pacilique, notamment du Mexique et du Pérou, elle ne fit rien, durant cette période, pour se rendre compte de la configuration de ses immenses domaines dans les régions intérieures. Aussi, les Portugais, actifs, entreprenants, et peu scrupuleux, purent-ils étendre démesurément leurs frontières vers rOuest, et s'approprier de vastes territoires autrefois découverts et conquis par TEspagne.
Au commencement du dix-huitième siècle, les connaissances géographiques, plus ou moins exactes sur le pays, se limitiiient à celles du littoral de la côte atlantique et des givmds fleuves, et à celles des deux longues routes postides, de 430 et de 900 lieues, qui faisaient communiquer les colonies de la Plata avec le (Hhili et le Pérou. Pour le reste, on en parlait à peine. 11 est vrai que TKspagne n'aimait pas à fîûre connaître à TEurope ce qu'étaient ses colr)nies, et ce qui s'y passait. Il semblait qu'elle craignit d'exciter la convoitise des autres nations.
L'établissement d'une vice-royauté à Buenos- Ayres , en 1776, changea toute l'organisation des possessions espagnoles dans cette pjirtie de l'Amérique du Sud. Jusqu'à cette époque, le Paraguay, Buéuos-Avres, la Bande-Orientale, FEntre-Rios et le Tucuman dépendaient du vice-roi du Pérou et de l'Audience-de-Charcas, dont les deux capitales étiient, l'une à 900, l'autre à COO lieues de Buénos-Ayres. (^Iharles 111 attribua toutes ces provinces, avec une partie du haut Pérou, ù la nouvelle \ice-royaute, laquelle embrassa ahisvle bassin tout (entier de la Platii.
Cette mesure, en ré\eillant d'anciennes susceptibilités entre les couronnes d'Espagne et de Portugal, nécessita un nouvel e.vamen dos limites de leurs possessions respectives, et donna lieu à des travaux géographiques d'une extrême import^mce.
Déjà, en 1750, un traité de limites avait été conclu, et une commission mixte, chargée de fixer la démarcation des frontières, avait
(1) Ou liillages d'iudiens soumis.
(2) Voyez Muratori, Charievoix, Lozduo, Guevara, etc., etc., c|iii traitent priucipaleinent des missions. Nous indiquerons leurs travaux dans notre bibliographie.
exécuté d'utiles reconnaissances topographiques sur la portion supérieure de rUruguay et du Parana (1).
Vers cette même époque aussi, les missionnaires jésuites avaient publié plusieurs cartes de leur province des Missions.
Dix ans après leur expulsion, qui eut lieu en 1768, c'estr-àdire au moment même où s'organisait la vice-royauté de la Plata, un jésuite, le père Falkner, retiré en Angleterre, sa patrie, publia un ouvrage sur la Patagonie, qui fut très-remarque. Ce missionnaire avait habité , durant un grand nombre d'années, la réduction de la Virgen-del-Pilar, au pied de la sierra del Vulcan, au milieu des Indiens-Pampas , à l'extrême sud de la province de Buénos-Ayres. Il avait essayé de fonder deux autres réductions, en se rapprochant du Rio-Colorado , et avait pu acquérir ainsi des notions assez exactes sur le cours de cette rivière et sur celui du Rio-Negro, qui coule un peu plus au sud. Falkner concluait de ses observations que ces deux rivières étaient suffisamment navigables pour que des navires européens pussent, en les remontant, pénétrer au cœur du continent et y former des colonies.
A la suite de cette publication qui l'avait sérieusement ému, le cabinet de Madrid ordonna une reconnaissance immédiate des côtes de la Patagonie : de là l'expédition de D. Juan de la Piedra (1778), celle des frères D. Francisco et D. Antonio Viedma de 1779 à 1784 ; celle de Villarino qui remonta le Rio-Negro tout entier (1782), et enfin le grand voyage de Malaspina, dont les résultats restèrent malheureusement trop longtemps cachés à l'Europe. Malaspina, en effet, étudia non-seulement les côtes de Patagonie, en relevant de nouveau les positions fixées par la Piedra et Viedma, mais encore le détroit de Magellan et toutes les côtes de l'océan Pacifique, jusque par delà la Californie (1789).
En conséquence du traité de Saint-Ildefonse, la nauvelle commission de limites nommée par Charles lïl, et dont un savant illustre, D. Félix de Azara, faisait partie, eut principalement à s'occuper de la démarcation des frontières sur le haut Uruguay, rY-Gmizu,le haut Parana et le fleuve Paraguay. Ce voyageur passa vingt années de sa vie dans le bassin de la Plata ; il parcourut les régions du littoral, le territoire de Buenos-Ayres et les frontières du sud et de l'est, les
(i) Voyez les rapports et procès-verbaux des commissaires espagnols et portugais, dans la collection Ângelis (Buenos-Ayres, 1830-37), et dans celle du journal Comercio'deUPlcUa (Montevideo, 1846-47).
LNTKODUCTION. 33
pampas de Stuita-Fé, une partie du Chaco, toute la Baiide-Orieutale, rEiilrc-Rios, Corrieiites , les Missions, le Paraguay, et, avec l'aide d'ulïiciei*s sous sa direction, fixa nombre de positions en latitude et longitude. Nous aurons souvent occasion de parler de ces utiles explorations.
Mais, indépendamment du travail qui lui avait été confié par son gouvernement et qu'il exécuta avec tant de zèle et d'habileté, D. F. de Âzara a acquis d'autres titres encore h la reconnaissance des amis des sciences naturelles, comme à celle des habitants de la Plata; il est le premier, en effet, qui se soit sérieusement occupé de l'histoire physique du pays, et les résultats de ses voyages qu'il publia à Paris, en 1804, furent une véritable révélation sur ces contrées. Il en a fait la zoologie presque complète, et ses observations sur les tribus indiennes sont les plus exactes qui aient été publiées jusqu'alors. L'histoire naturelle, l'économie politique et sociale, tout a été ou traité ou indiqué par lui, et son livre était, à la fin du dix-huitième siècle, le répertoire le plus détaillé, le plus instructif, le plus pratique, qui eût encore paru sur cette partie de l'Amérique du Sud.
A coté de lui, Doblas, sous-gouverneur des Missions, et Alvear, membre de la commission de limites, ont également contribué par leurs travaux à éclairer l'histoire physique et morale de ces contrées (1).
En même temps que Malaspina et Azara enrichissaient ainsi la géographie du continent sud-américain, d'autres officiers, Espinoza et Bauza, membres de la même comntission, calculaientles latitudes et les longitudes des principaux points de la route de Buénos-Ayres à Simtiago du Chili. M. de Souillac, astronome de la troisième section de la commission démarcatrice, explorait dans le même but la route de Buénos-Ayres à (lordova et h Tucuman, ainsi que les différents passiiges d(î la Cordillère de Meudoza (180o); mais ses récits sont un peu confus. Enfin, Tannée suivante, D. Luis de la Cruz , officier espagnol résidant au Chili , franchissait la Cordillère au pas d'Antuco et arrivait directt^nent à Buénos-Ayres , après avoir traversé toute l'éUmdue des Pampas habitées alors par les Indiens. La plus grande partie des documents fournis par ces différents voyageurs a été déposée aux archives de Madrid , et malheureusement on n'a pu en avoir que des extraits (2).
(1) Voyez leurs nicmoiros clans la collection Angclis.
(2) La collection Augelts reproduit en entier plusieurs de ces mémoires. M. Parish en fait une analyse substantielle dans son ouvrage sur les Provinces-Unies de la Plata.
d4 INTRODUCTION.
Après rémaiicipatioii des colonies de la Plata (1810-1816), k's voyages d'exploration , entrepris jusqu'alors par des agents de la métropole, devinrent naturellement très-rares. Trois expéditions faites contre les Indiens dans le sud de la province de Buénos-Ayres, on 1810^ 1822 et 1833, apportèrent quelques renseignements nouveaux, et ce fut tout.
n faut arriver à 1854, pour trouver un ensemble de travaux topographiques sur Tintérieur du pays, travaux entrepris pour la plupart sous l'inspiration et avec le concours du gouvernement national argentin.
Dans cet intervalle cependant, quelques savants étrangers avaient visité plusieurs points du bassin de la Plata, et s'y étaient livrés à d'intéressantes recherches, d'où sont sortis des renseignements tout k fait neufs sur certaines parties de l'histoire physique de ces contrées.
Vers la fin de 1817, M. Aimé Bonpland, illustre botaniste , compagnon de Humboldt, arriva à Buénos-Ayres. Après un court séjour dans cette ville, il se rendit dans les Missions, qui venaient d'être ruinées par les Portugais. Il commençait à peine à s'y installer, quand le docteur Francia le fit enlever par ses soldats et transporter au Paraguay, où il resta neuf ans, retenu à Santa-Maria-de-Fé. Rendu à la liberté en 1830, M. Bonpland alla se fixer à San-Borja, sur la rive gauche de l'Uruguay. Il y séjourna treize ans; après quoi il vint former un établissement d'agriculture et une ferme à bétiiil à Santa-Ana, 50 lieues plus bas, dans la partie correntine. Ce fut là qu'il termina sa longue carrière, en mai 1858.
Durant ces quarante années, M. Bonpland n'a point cessé de s'occuper de botanique, et a fait la flore complète de tout le bassin de l'Uruguay. Une partie de ses manuscrits et de ses herbiers a été envoyée à Paris, il nous l'a formellement assuré lui-môme ; cependant aucune publication n'en a encore été faite. Peut-être faut-il attribuer ce retard à l'absence de l'auteur, qui ne voulut jamais quitter CCS rives paisibles, devenues sa patrie d*adoption.
En 1826, le naturaliste Alcide d'Orbigny, envoyé par le Muséum de France, passa huit mois dans la colonie du Carmen, sur le Rio-Negro. Il y examina principalement la géologie, la zoologie et la pidéontologie de la région sud-est de la province de Buénos-Ayres ; puis, remontant le Parana, il fut passer un an dans la province de Corrientes, où il continua les mômes recherches. Le résultat de ces travaux importants est consigné daiis le ma^ifique ouvrage qui a été
publié aux frais du gouveniemont français, de 1839 à 1845, et qui n'a pas peu contribué à la juste réputation dont jouit cet auteur dans le monde savant.
Le voyage du Beagle, navire de guerre anglais, commandé par le capitaine Fitz Roy, de 1833 à 1835, a jeté un nouveau jour sur l'hydrographie de la pointe du continent sud-américain. Fitz Roy inspecta Bahia-Blanca, les petites sierras de la Ventana, de Guamînî, du Tandil; il remonta la rivière de Santa-Cruz, et refit l'hydrographie du détroit de Magellan et de l'archipel qui longe la côte ouest du continent, entre les 45** et 52** de latitude sud (1).
Le naturaliste Darwin, qui l'accompagait, répéta et compléta une partie des observations de d'Orbigny, étudia en outre les formations géologiques des collines do TEutre-Rios ; il vit la partie orientale des Pampas, puis, par le Chili, alla passer la Cordillère de Mendoza, et examiner la structure des roches qui composent ses massifs. Son travail a été publié en Angleterre (2) .
En 1832, le colonel Arenalès publia une excellente description du Chaco, et indiqua les moyens d'arriver à la colonisation de cette riche partie du territoire argentin.
Ce fut aussi à la môme époque qu'un naturaliste français, M. Arsène Isabelle, remonta l'Uruguay jusqu'à San-Borja, où il vit M. Bonpland et travailla avec lui. M. Isabelle traversa ensuite la province brésilienne de Rio-Grande, dont une partie est parfaitement décrite dans le récit de stîs voyages, publié au Havre en 1836. Nous savons que, depuis, M. Isabelle a fait un grand travail fort intéressant sur tout le bassin de la Plata, et nous regrettons que des circonstances indépendantes de sa volonté en aient empoché la publication.
Ici se place naturellement l'apparition d'un des meilleurs écrits qui aient paru sur la Plata ; c'est l'ouvrage de sir Woodbine Parish, intitulé : BiténoS'Ayres et les Provinces du Rio-de-la-Plata, dont la première édition parut en 1839 et la seconde en 1852.
M. Parish, consul général de la Grande-Bretagne à Buenos^Ayres dès 1824, avait signé le traité d'amitié et de commerce du 2 fé=vrier 1825. La considération dont il jouissait auprès du gouverne-
(1) Cette hydrographie a^ait été déjà faite par Malaspina, et même, quatre-vingts ans aupa* rannt, par le chevalier de Beauchesne, aidé des ingéuieurs Delabat et Duplessis, de 1G93 à 1698.
(2) Geological ofaiertations oim South-America by Charles Darwin. (London^ 1851.)
ment de cette province, lui facilita les moyens de réunir tous les éléments de son travail; — travail que nous déclarons excellent et complet pour la partie qui a trait à Buénos-Ayres, mais non pour rhi&toire des provinces , qui laisse beaucoup de lacunes regrettables que nous essayerons de combler.
M. Parish a résumé tous les travaux géographiques faits avant lui ; aussi renvoyons-nous à son Introduction ceux qui désireraient avoir de plus amples renseignements sur l'histoire spéciale de Buénos- Ayres : car, grâce à ses notes nombreuses, cette province est beaucoup mieux connue que les autres, et n'a pas eu besoin d'un examen aussi minutieux de notre part. Son livre, traduit en espagnol en 18S3, a été enrichi de notes explicatives, un peu confuses, mais utiles, par D. Justo Maeso.
Mais ce qui fait surtout l'intérêt du livre de M. Parish, c'est la belle cai*te dressée d'après ses indications par le géographe Arrowsmith. Cette carte est incontestablement la plus complète que nous possédions encore sur cette région. Les deux coupes orographiques des chemins du Chili et du Pérou, qu'il a fait dresser par M. Pétermann, sont aussi d'une grande utilité, pour se rendre bien compte de la configuration de cette partie du sol. Nos propres observations barométriques coïncident assez souvent avec elles* pour les résultats. Les inexactitudes de la carte de M. Parish portent principalement sur les régions des Andes qui sont les moins connues ; c'est aussi la partie la plus négligée par les géographes espagnols, qui se sont plutôt occupés, comme nous l'avons dit, du littoral et des frontières . hispano-portugaises, que des territoires appartenant k l'Espagne sans contestation.
Un ouvrage beaucoup plus récent, et qui traite particulièrement de la situation actuelle, a éfe publié par M. le baron du Graty, colonel au service de la république argentine et député au congi'ès. Ce travail, édité à Paris, fournit de précieux renseignements sur l'organisation de la Confédération argentine et sur la dissidence de Buenos-Ayres. Il a l'avantage de fournir sur les richesses minéralogiques du pays des notions entièrement nouvelles.'
Nous devons citer encore un écrit très-court, mais très-substantiel, publié parle docteur Brougnes, qui a passé deux années sur le littoral et qui a traité principalement de la colonisation par les immigrants européens, au point de vue de l'extinction du paupérisme. Ce petit livre parait avoir exercé quelque influence sur les progrès de l'immigration.
Il nous reste à mentionner encore quelques explorations récentes.
Pendant le blocus de Biiénos-Ayres par l'escadre anglo-française, en 1846, le capitaine SuUivan, du brick anglais Philomèle, profita de l'ouverture forcée des grands fleuves, pour faire l'hydrographie de l'Uruguay jusqu'à Paysandu, et celle du Parana jusqu'à Corrientes. Sa carte des deux fleuves est excellente.
Après la chute de Rosas, le gouvernement des États-Unis voulut profiter aussi de la liberté de navigation décrétée par le directorat provisoire, pour explorer l'intérieur. Dans ce but, il envoya un vapeur, le Waterwich, avec une commission scientifique à son bord, qui pénétra dans le Parana, puis dans le Paraguay, qu'il remonta jusqu'à Albuquerque. L'expédition voulait envoyer un petit vapeur, construit exprès, dans le Pilcomayo. Quelques difficultés avec le gouvernement du Paraguay l'en empochèrent. Ce navire ne fut pas plus heureux dans le Rio-Vermejo, que la faiblesse de sa machine ne hii permit pas de remonter plus de quarante-cinq lieues. Forcée par le gouvernement de quitter le Paraguay, l'expédition entra dans le Rio-Salado et le remonta l'espace de 300 milles, jusqu'au Montc- Aguara, où des bas-fonds l'arrêtèrent.
Indépendamment de cet examen du cours inférieur de cette rivière, le commandant Page et l'ingénieur hydrographe M. Murdaugh ont fait un voyage par terre jusqu'à Santiago-del-Estero, Tucuman et Salta, pour étudier le Salado supérieur. Dans un autre voyage, le Waterwich^ qui n'a qu'un tirant d'eau moyen, a remonté rUruguay jusqu'au Salto. (Le capitaine Sullivan, lui, s'était arrêté à Paysandu.) Il a aussi exploré les principaux canaux du delta paraiiien. Ce premier séjour de la commission américaine dans la Plata a duré trois années. Jusqu'à présent, elle n'a publié qu'une partie de ses travaux ; mais elle doit retourner continuer ses études. On dit que les résultats de cette utile expédition seront publiés aux frais du gouvernement de l'Union.
Le travail de sir Allan Campbell, en 185S, pour le tracé du chemin de fer de Rosario à Cordova, n'a fourni à la géographie de cette région que quelques hauteurs barométriques, entre autres celle du nevado d'Aconquija, près de Tucuman, que cet ingénieur a visité. Il a également examiné la vallée de la rivière de Mendoza, depuis Uspallata jusqu'à cette ville, mais n'a point publié les résultiits de cette exploration fort intéressante. Quant à sa carte de la Confédération, elle n'est qu'une reproduction de celle de Parish, et est loin de la valoir.
En 1856, MM. Lavarello et Cuningham ont navigué sur le Vermejo et en onVfait la carte. Dans cette même année, le Rio-Tercero a été descendu pour la première fois par ime embarcation que montait D. L. Liedesdale ; et le Salado a été reconnu tout entier par le capitaine Benetti, qui en suivait les rives à cheval, lorsque la navigation était forcément interrompue, soit par les bas-fonds et les lagunes obstruées de plantes aquatiques, soit par les bois noyés, au milieu desquels il est presque impossible de reconnaître le cours des eaux.
Les travaux de l'ingénieur de la Berge, en 18S7, pour la rectification du chemin de Rosario à San-Luis et de San-Luis à Meudoza, ont donné des résultats extrêmement utiles. Cet ingénieur a fixé la latitude et la longitude de tous les points de quelque importance sur cette route, rectifié la longitude de Mendoza, la latitude et la longitude de San-Juan, et fait la géographie des lagunes de Guanacache. Enfin, tout nouvellement, M. A. Bravard, naturaliste, a publié plusieurs mémoires intéressants sur la paléontologie des provinces de Buénos-Ayres et d'Entre-Rios (1).
Sous le rapport historique, les écrits sur la Plata sont également nombreux, et quelques-uns ont une très-grande valeur.
Nous devons mentionner avant tout la collection de Mémoires et documents pour servir à l'histoire du Rio-de-la-Plata^ recueillis et édités par D. Pedro de Angelis, de 1834 à 1837. Ces écrits, presque tous inédits, ont été extraits des archives et des bibliothèques du pays, et ce savant les a véritablement sauvés de Toubli.
La collection Angelis est d'autant pUis remarquable, que chaque pièce est soigneusement annotée et précédée d'une courte préface historique qui en explique l'origine et Timportauce.
Nous devons citer encore Y Histoire du Paraguay^ par le P. Charlevoix, la Corographie du Chaco, par le P. Lozano, les écrits de Guévara, Muratori, etc., qui traitent principalement des Missions, et après ceux-ci l'ouvrage du chanoine Funez qui les résume tous, et qui a paru à Buénos-Ayres en 1817.
Parmi les écrits plus modernes ou même contemporains, l'intervention anglo-française dans la Plata, l\ partir de 1838, a donné naissance à une foule de publications rédigées à des points de vue différents, soit dans la Plata même, soit en Europe, et dont la plus
(1) Dans le cours de l'ouvrage, nous donnerons des détails beaucoup plus explicites sur tous ces derniers travaux, en traitant des sujets auxquels ils se rattachent.
lOTRODUCTION. M
importante est due à M. le comte de Brossard, attaché à la mission Walewski, en 1847.
Quant à l'histoire politique de ces dernières années, les ouvrages de M. J.-B. Alberdi, si remarquables de clarté, de science et de patriotisme intelligent, sont, trop connus pour que nous ayons besoin d'en faire l'éloge. Il n'en est point qui présentent un tableau plus fidèle et plus complet de la situation politique et économique du pays, de sa législation, de son administration, et qui fasse mieux valoir les garanties constitutionnelles du nouveau pacte fédéral.
Citons enfin d'excellents écrits de M. T, Mamiequin, publiciste distingué, sur les derniers événements de Buénos-Ayres (1).
Tels sont, en résumé, les nombreux et importants travaux qui ont servi de base et de point de départ à nos études et à nos explorations personnelles, — travaux sans lesquels une publication aussi encyclopédique que celle que nous osons entreprendre, eût excédé de beaucoup les forces et même la vie entière d'un seul homme.
Nos explorations embrassent les quatorze provinces de la Confédération argentine; elles nous ont coûté quatre années entières de voyages. C'est dire que nous avons parcouru le pays dans tous les sens*
Treize années de séjour dans la Bande-Orientale nous avaient préparé à cette entreprise. Après avoir terminé à Montevideo les études que nous nous étions imposé de faire sur cette partie du littoral, — et qui consistaient principalement à recueillir un assez gi-and nombre d'observations pour en déduire les rapports de la météorologie de cette région avec les constitutions médicales, — nous eûmes l'ambition de visiter, dans un but d'exploration géographique, tout l'intérieur du bassin de la Plata. Le gouvernement argentin , auquel nous fîmes part de nos vues, les accueillit avec ime bienveillance extrême, et, grâce à son concours, nous pûmes accomplir ce grand projet.
(1) Notre bibliographie contiendra une liste raisonnée, et aussi complète que possible, des principaux auteurs qui se sont occupés du Rio-de-la-Plata.
Qu'il nous soit permis de retracer aussi rapidement que possible notre itinéraire.
Parti de la ville de Parana, en mars 185?), nous traversons d'abord l'Entre-Rios par Nogoya et Gualeguay, et nous nous arrêtons quelque temps à Gualeguaychu , ville commerçante sur la rivière do. ce nom.
Là , nous eûmes soin d'établir un observatoire confié à une personne intelligente qui, pendant toute la durée de nos voyages, a eu la patience d'exécuter, jour par jour, des séries d'observations destinées à servir de points de comparaison avec les nôtres.
Cette précaution prise, nous nous dirigeons vers la ville de l'Uruguay, et remontant le fleuve de ce nom dans presque toute sa longueur, nous visitons successivement toutes les petites villes échelonnées sur ses bords : Paysandu, le Salto et la Constitucion, dans la Bande-Orientale; la Concordia, la Federacion, dans l'Entre-Rios; rUruguayana, Itaqui et San-Borja, dans la province brésilienne de Rio-Grande; Monte-Caseros, la Restauracion , Santo-Tome, dans celle de Corrientes.
Nous quittons le fleuve là où cesse actuellement sa navigation, c'est-à-dire à près de 200 lieues de son confluent avec la Plata; et après avoir traversé le désert des Missions, nous pénétrons dans le Paraguay par l'ancienne mission d'Itapua , où' les défiances inattendues du président Lopez nous forcent à séjourner un mois. Nous parcourons ensuite cette belle contrée en visitant Santa-Rosa , San- Ignacio-Guazu, Santa-Maria-de-Fé , trois anciennes Missions jésui-» tiques encore existantes ; puis Caapucu, Ita, fondées par des missionnaires franciscains, et nous arrivons enfin à l'Assomption, capitale du Paraguay*
De l'Assomption, nous descendons le fleuve Paraguay jusqu'à Corrientes, sans négliger les villages de Lambare, San-Antonio, Ipane, la ville de Nembucu et la forteresse d'Humaita.
De la ville de Corrientes,' où nous séjournons quelque temps, nous traversons la région du nord et les pittoresques et riches départements de Lomas et de San-Cosme, jusqu'à Itati ; puis, redescendant vers Relia- Vista, nous entrons dans l'intérieur de la province par les beaux villages de Saladas, Mburucuya, jusqu'à la ville de Caacati. De retour à Rella-Vista, nous naviguons sur Goya, et, prenant la voie de terre, nous touchons au département de San-Roque , et une troisième fois à Rella-Vista, d'où nous descendons le grand fleuve du Parana jusqu'à la capitale qui porte son nom.
Nous visitons ensuite le Diamante, port d'iui grand avenir et dans une situation admirable sur les hautes berges qui bordent la rivière, et nous passons par le Rosario pour gagner Buénos-Ayres par le Parana de las Palmas et ce dédale d'îles curieuses qui égayent la partie occidentale du delta paranien. De Buénos-Ayres, nous remontons le bas Uruguay jusqu'à Fray-Bentos, et nous revenons enfin à Gualeguaychu.
Cette première partie de nos voyages a duré pivs de deux années. Dans cette période, nous avons ainsi étudié tout le littoral des grands fleuves et remonté l'Uruguay tout entier jusqu'aux forêts vierges du Brésil, descendu le Parana, depuis l'île d'Apipé jusqu'à l'océan Atlanti([ue, et traversé par terre l'Enti'e-Rios, les Missions, le Paraguay et Corrientes dans toute leur étendue (1).
La seconde périod(^ de nos voyages , qui a presque immédiatement suivi la première , embrasse les provinces de l'intérieur.
Parti de Gualeguayehu et de Rosario, nous traversons les Pampas et nous nous arrêtons à San-Luis. De là, une circonstance heureuse nous permet d'aller visiter la frontière des Indiens et d'assister à la fondation d'une colonie militaire qui doit assurer à la Confédération la possession de la belle vallée du Rio-Quinto. Nous parcourons le massif central de cette province, riche en métaux précieux, jusqu'aux frontières de Cordova et de la Rioja.
La province de San-Luis explorée, nous gagnons celle de Mendoza et bientôt celle de San-Juan, qui, toutes deux, assises au pied des Andes, ont su faire sortir du désert de Cuyo de riches moissons. Nous retournons vers Mendoza pour traverser la Cordillère, et ne faisant qu'un séjour très-court au Chili, nous voyons rapidement Sîmti-Rosa, dépôt du commerce des Andes, Santiago, la riche capitîile de la république chilienne, et Valparaiso, l'entrepôt du Pacifique.
Un vapeur nous porte ensuite à la Caldera, port de Copiapo, où rindustrie et le commerce ont fait d'une plage stérile et sans eau une place importiinte. Nous visitons là les mines d'argent qui ont rendu fameuse la montagne de Chanarcillo ; puis nous nous engageons dans ce long et dangenîux chemin qui, à travers une cordillère plus haute que celle de Mendoza, conduit aux provinces argentines de Catamarca et de la Rioja.
(1) Voir la carte de d<m Toyages dans Tatlas.
Par bonheur, nul accident n'y arrête notre marche; et, au bout de dix jours, nous débouchons dans les vallées de Tinogasta et de Copocabana. Nous y séjournons; après quoi, revenant vers le sud , nous allons nous reposer à Famatina, où nous prenons le temps d'examiner sa montagne neigeuse, riche en or, en argent, en cuivre et en fer. Continuant toujours notre route vers le sud, nous allons doubler la pointe de la sierra de la Rioja et nous rapprocher des Llanos^ qui se souviennent encore du fameux Quiroga.
Alors, coupant à travers un sol absolument plat et désert, véritable Sahara de l'Amérique du Sud, nous remontons vers le nord et touchons à la ville de Rioja, fraîche oasis de verdure au pied de la sierra de ce nom, sur les confins d'une plaine immense qui s'étend vers l'orient jusqu'au Parana." De la Rioja, il nous faut gagner Catamarca, toujours en longeant les derniers contreforts des Andes.
La végétation de cette belle vallée, secondée par une agriculture intelligente, nous dédommage des grandes plaines arides que nous venons de traverser. Ces cultures, nous suivent dans la vallée de Paclin, que ferme au nord l'énorme massif glacé de l'Aconquija; mais, franchissant la chaîne peu élevée du Totoral, nous retrouvons aussitôt des plaines verdoyantes, celles de Tucuman. L'aspect de ce beau pays, sa verdure luxuriante, sa végétation splendide, toutes ces rivières et tous ces ruisseaux qui arrosent les plaines, rafraîchissent la vue fatiguée par les poussières jaunes et salines des plateaux et vallées des Andes.
Une route pittoresque, à travers un pays boisé et ondulé, nous conduit de la jolie ville de Tucuman à Salta. De Salta, à qui l'élévation du sol donne des hivers assez froids, nous ne sommes qu'à une demi-journée des plaines tropicales du Campo-Santo. Nous les franchissons, pour remonter le long de la belle rivière de San-Francisco, et couper tous ces larges torrents qui tombent de la chaftie boisée de Calilegua. — Traversant alors des forêts aux arbres gigantesques, nous arrivons à la ville d'Oran, puis au Vermejo dont elle doit être un jour le port supérieur.
D'Oran, piquant directement à l'ouest, nous allons nous interner dans la remarquable vallée de San-Andres, où, à mesure qu'on s'élève, on passe graduellement de la végétation des tropiques à celle de la Sibérie ; là nous franchissons le col le plus élevé encore de tous nos voyages, l'Abra de Zenta.
Cette route nous met dans les plaines élevées de Jujuy, qui se continuent avec le plateau bolivien, et nous gagnons enfin Huma-
hiiaca, la dernière yille argentine vers le nord. Là, seulement, nous songeons au retour, mais par des voies nouvelles.
La longue vallée d*Humahuaca nous mène h Jujuy, et Jujuy à Salta. De ce dernier point, obliquant encore à Touest, par l'étroite et curieuse Quebrada-del-Escoipe (1), nous nous élevons sur les hauts plateaux del Obispo, d'où nous gagnons le pied du Cachi, qui, bien que situé sous le tropique, ne se dépouille jamais de ses neiges.
Nous suivons la vallée de Calchaqui, célèbre par la guerre des premiers colons contre les redoutables Indiens dont elle a pris le nom, vallée aujourd'hui la plus tranquille et la plus sûre de tout le territoire argentin. Nous visitons Molinos, passage obligé pour la cordillère de San-Francisco , San-Carlos, Cafayate, renommés pour leurs vins, et nous nous arrêtons quelque temps à Santa- Maria, que l'industrie des mines de cuivre fait prospérer.
Nous examinons ce district minéral comme nous avons examiné ceux de San-Luis, d'Uspallata, de Famatina, et rentrant dans la province de Catamarca, nous remarquons la jolie situation du Fuertede-Andalgala, le bel établissement de Guasan que les jésuites y ont laissé, et le curieux désert salin qui remplit le centre du grand bassin formé par les contreforts variés des Andes.
D'Andalgala, nous pénétrons dans le massif de TAconquija, et une fois sur le versant oriental, nous éprouvons la transition subite et extraordinaire d'un climat absolument sec à im climat humide et, pluvieux en cette saison.
D'exécrables chemins nous rendent aux plaines de Tucuman, parées de leur admirable verdure printanière. Nous quittons à regret cette cité hospitalière et animée, où l'on est tout surpris de rencontrer une véritable colonie étrangère à trois cents lieues dans l'intérieur des terres, et nous arrivons à Santiago-del-Estero, ville calomniée où le voyageur trouve un accueil aimable et joyeux, une population douce et prévenante.
De Santiago, une route longue et monotone nous conduit à Cordova, capitale ancienne et ville centrale, qui a pour elle le passé et l'avenir.
De ce point, nous décrivons, pour y revenir bientôt, un vaste cercle dans la même province ; et visitant les restes des établissements des jésuites (2), les vallées supérieures de la sierra, les versants
(1) On entend ptr quebrada une vallée très-étroite, une gorge,
(2) Nous avons cité et nous citerons souvent encore les établissementi des jésnitai. C'eit
occidentaux qui regardent les salines de la Rioja; nous examinons les gisements argentifères exploités en divei's endroits, et les mines de cuivre travaillées depuis quelques années. Du sommet isolé du pic volcanique de la Yerba-Buena, nous retrouvons dans un horizon lointain les pointes de la sierra de San-Luis, que nous avions vue dix-huit mois auparavant, ainsi que les profils de celle des Llanos (1). Les froids plateaux des Achalas, que nous traversons en un jour par une marche forcée, nous rappellent, moins la sécheresse, les plaines de la puna de Jujuy (2).
De Cordova, où nous sommes rentré, un voyage rapide à travers la pampa (3) nous ramène à la ville de Rosario, que nous trouvons presque doublée depuis notre départ. Une pampa pareille à la précédente, mais égayée de temps à autre par la vue des arbres qui croissent sur les rives du Parana, nous conduit ensuite à Santa-Fé, que le voisinage de la colonie agricole de la Esperanza a tirée enfin de sa longue torpeur. La sieste, cette coutume que nous avions vue, en 1854, régner si despotiquement dans cette ville dormeuse, paraît sérieusement ébranlée, et les étrangers commencent à y affluer en assez grand nombre.
Nous quittons Santa-Fé pour traverser encore le Parana, débordé comme en 182S; et une barque nous ramène enfin dans la ville de ce nom, capitale actuelle de la Confédération, et terme désiré de ce rude, mais instructif voyage.
Comme la première, cette seconde excursion n'a pas duré moins de deux années.
Grâces à la salubrité du climat et à la force de résistance qu'ac-
que les créations de cet ordre, dans la Plata, remportent tellement sur toutes les autres par rintelligence avec laquelle elles avaient été fondées, Tesprit d^ordre et de suite qui présidait à leur direction, qu'il est impossible de ne pas leur rendre justice.
(l)f LlanoSy plaines, terrains plats. — Le mot est espagnol. Dans la Confédération, il désigne surtout les plaines de la province de la Rioja ; de même que dans le Venezuela on dit les llanos de TOrénoque, pour désigner les grandes plaines du nord de ce fleuve.
(2) Puna^ plateau trés-élevé, ou Ton éprouve , quand on n*y est pas habitué , quelque difficulté à respirer. Le mot quichua puna signifie embarras dans la respiration. En conséquence, on a appelé terrenos de puna^ ou simplement puna, les terrains d'une altitude au-dessus de 3,000 mètres environ, où rou s'essouffle beaucoup en marchant. Les plateaux de la province de Jujuy et ceux de la Bolivie sont des terrains de puna,
(3) Pampas, Pampa, au pluriel pampas. C'est un mot araucan qui signifie plaine couverte éClierhe, Les pampas correspondent parfaitement aux steppes de la Russie et de la Tartarie. Par extension, on donne souvent le nom de pampa à tout terrain plat, même sur les plateaux des montagnes.
INTHUDUCTION. 45
quiert le corps huuiain par Texercicc et le grand air, nous avons pu surmonter les fatigues de ces longues excursions, qui ont dévoré trois mille six cents lieues à travers le continent, et pour lesquelles nous avons dû employer tour k tour navires à voiles ou à vapeur, goélettes, canots, diligences, charrettes à bœufs, chevaux, mulets, etc., enfin tous les moyens connus de locomotion, excepté les chemins de fer, que nous n'avons rencontrés qu'au Chili, trente lieues durant.
Nous avons sillonné le pays dans tous les sens, ainsi qu'on le verra par la carte de nos voyages, et il n'est aucun point de quelque importance que nous n'ayons visité et étudié.
Chargé de faire la description des provinces argentines, nous voulions la donner exacte et sérieuse. Dans ces derniers temps, on a beaucoup écrit sur la Plata, en bien comme en mal, et l'on a souvent péché par exagération, dans un sens ou dans Tautre. Nous avons voulu, nous, dire seulement ce qui est vrai. La vérité suffit à ce pays que le ciel a favorisé de tousses dons, et qui, presque désert aujourd'hui, eu égard à son étendue, nourrira un jour peut-être la population la plus dense du globe.
Notre but étant, nous le répétons, d'être essentiellement pratique, nous avons, autant que possible, écarté de cet ouvrage les digressions purement scientifiques ou techniques, qui auraient surchargé sans profit ce tableau descriptif du territoire argentin, de ses produits, de ses ressources, de sa population, de son état social et de ses besoins; nous avons voulu enfin que l'Europe, qui commence à se préoccuper sérieusement de la grande question d'émigration, acquit la certitude qu'il y a là, sous le climat le plus beau et le plus sain, une terre fertile, presque partout d'une culture aisée, susceptible des produits mdustriels de la plus haute valeur, tels que coton, tabac, sucre, blé, vigne, plantes textiles et tinctoriales, etc., etc. (sans compter les produits animaux), et que cette terre appelle à grands cris des habitants. Et cela, nous avons tenu à le prouver par des chiffres et par des faits.
Puisse ce travail, pour lequel nous n'avons ménagé ni nos peines ni nos veilles, appeler sur ces plages hospitalières un peu de cette population qui, au sein des meilleures contrées de l'Europe, se dispute en quelque sorte une place au soleil! Dans le bassin de la Plata, des millions d'immigrants peuvent, en un petit nombre d'années, se créer une large aisance par un travail modéré, et même, le temps et
rintelligence aidant, acquérir une véritable fortune dans l'agriculture ou dans l'industrie. Là, en effet, tout est à créer, partout l'offre est dépassée par la demande, et le manque de bras est universel. C'est donc avec la conscience d'être utile, que nous avons entrepris et mené à fin cette publication, qui sera, nous l'espérons, favorablement accueillie.