‹ Description géographique et statistique de la confédération Argentine (volume 3)Chapitre 182 sur 193 · AGRICULTURE ARGENTINE. — SON AVENIR · texte numérisé non relu

AGRICULTURE ARGENTINE. — SON AVENIR

importations. Quoique la culture du blé ait plus que décuplé dans la province de Buénos-Ayres, cette province ne fournit point encore la moitié de ce qui est nécessaire à sa propre consommation ; et cependant neuf grands moulins à vapeur toujours occupés y moulent à présent les blés indigènes, alors qu'un seul suffisait il y a dix ans; ce qui n'empêche pas que d'inamenses quantités de farines des Etats-Unis n'y soient encore importées avec avantage et n'y fassent nullement baisser le prix du blé. Il en est de môme dans la Bande- Orientale. Dans FEntre-Rios, à Santa-Fé, l'agriculture locale est si réduite encore que ses produits n'ont rien à craindre de la concurrence étrangère, et que de bien longtemps les prix ne s'abaisseront point.

C'est donc vers la culture du sol , de ce sol si fertile et si facile à exploiter dans sa majeure partie, que, dans les provinces de la Confédération argentine, les esprits doivent se tourner aujourd'hui. Là est l'avenir réel du pays ; là est la fortune de ceux qui viendront se fixer sur ces plages hospitalières. Dans la possession des teiTes et dans leur exploitation rationelle résident, à cette heure, à Tétat d'embryon, mais d'embryon qui ne tardera pas à se développer, les fortunes colossales qui signaleront un jour un grand nombre de familles argentines, de môme qu'en ce moment au Chili toutes les grandes positions reposent sur la propriété , dont la valeur h quintuplé, comme capital et revenu, depuis quinze ans. — Et la meilleure preuve de cet avenir réservé à la possession du sol, c'est la hausse graduelle et constante de la valeur vénale de la propriété depuis 1852, non-seulement siu* le littoral, plus favorisé sans doute à cause de la facilité de ses rapports avec le reste du monde, mais dans toutes les provinces argentines. Cette valeur s'élèvera toujours à mesure que le pays se peuplera, et que la population étrangère immigrante, au lieu de chercher dans le petit commerce où la concurrence augmente chaque jour, des gains illusoires, ira demander à la terre, toujours bienfaisante et féconde, les moissons et les fruits qu'elle ne refuse jamais au travail.

n faut qu'Argentins et étrangers, qui doivent, par les alliances de famille et le cours des années, se fondre eu une seule nation, au lieu de vouloir toujours servir d'intermédiaires à la production , produisent eux-mômes, afin d'avoir à échanger des matières premières autres que celles qui proviennent de l'industrie pastorale ou minière , contre les mille objets à l'égard desquels, pendant longtemps encore, la Plata sera tributaire de l'industrie européenne.

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C'est ragricultiu'c qui doit fournir le coton, la soie, le tabac, la cochenille, les matières textiles et tinctoriales, la cire, les bois précieux, etc., etc., qui constitueront un jour la portion la plus riche (le l'exportation argentine. Au lieu de s'entasser dans les villes du littoral, d'y établir ces mille petits connnerces mesquins où chacun se fait une concurrence efirénée et maladroite, où les frais dé>orent le mince bénéfice que permet encore cette même concuiTence, — (jue les Européens nouveaux venus se répandent dans la campagne, qu'ils s'adressent directement au sol, qu'ils supportent courageusement la vie dure et pénible des champs, et nous leur prédisons qu'au bout de peu d'années leur position sera cent fois meilleure que s'ils étaient restés à lutter contre des difficultés commerciahîs sans cesse renaissantes au milieu des grandes villes du littoral, où le capitiiliste seul peut réussir aujourd'hui.

Combien de fois n'avons-nous pas fait ces réflexions en tniversjuit non^seulement les villes principales du pays, mais encore de simples bourgs, où magasins s'entassent sur magasins, et où il semble \ avoir plus de vendeurs que d'acheteurs! Car ce que nous venons de dire s'adresse aussi bien au fils du pays qu'à l'étranger : les familles destinent trop d'enfants au commerce ou à quelque chose de plus aléatoire encore, à des emplois de l'Etat, toujoure incertains et maigrement rétribués, au lieu de les pousser à l'agriculture, qui doit tôt ou tard faire la force et la gloire de la Confédération.

Maintenant, cette agriculture est-elle condamnée à rester ce qu'elle est aujourd'hui? non, car il est possible dès à présent de la stimuler en répandant dans les provinces une instruction agricole qui manque et des encouragements qui jusqu'à ce jour ont fait défaut. — Quoi qu'on ait. dit de la prétendue paresse du paysan sud-américain et de celui de la Plata en particulier, il est possible, cependant, d'en tirer un meilleur parti qu'on ne le pense. Otte paresse qu'on lui rvproche (^t souvent plus dans l'apparence que dims la réalité, et ou l'en accuse parce qu'on ne le connaît pas. Pour nous qui, vivant avec lui pendant des années , avons vu les prodiges de force, de sobriété, de patience et d'agilité exécutés par le muletier des Andes , le peon d'estancia du littoral, le laboureur de Mendoza, de San-Juan, deCalamarca, de Salta, de Jujuy, le mineur de la Rioja, etc., nous le jugeons autrement. Le pays(Ui, le peon (jourmdier) argentin fait mal et de mauvais gré, paresseusement, si l'on veut, ce qu'il n'a pas éU» habitué h faire ; mais il est préférable au journalier européen pour le>

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travaux auxquels il s'est formé dès Tenfance. Il est essentiellement routinier^ raisonne peu ce qu'il fait, n'a point souci d'améliorer su condition , et là est, selon nous , son plus grand défaut. 11 est aussi trop dur pour lui-même, trop incurieux de bien-ôtre, et sans doute la douceur du climat contribue à cette absence de besoins. Qu'il ait un cuir sur lequel dormir, un arbre ou une ramada (toit de rameaux porté sur quatre piquets) sous lequel s'abriter, il ne demandera pas davantage. Sa nourriture sera un morceau de viande rôtie en plein air, sans pain et souvent sans sel , ou bien du maïs bouilli dans l'eau avec un peu de graisse , et cela une seule fois par jour, le soir; quelques calebasses de maté l'aideront à attendri» ce maigre repas! et voilà counnent s'écoulera sa vie. Un verre de vin et surtout de caha (eau-de-vie de sucre, tafia) de temps à autre, une pâtisserie grossière dite empanada^ seront son plus gi'and régal, pourvu qu'après il ait le plaisir d'entendre gratter une guitare et de danser à son tour une danse du cru, Cielito^ Media-cnna^ Gato, Menuet ou Zamùacueca ; tout ceci surtout le jour de la fête du patron de son église, fête qui se prolonge des huit jours entiers, et où il gaspille en quelques jours ses économies de plusieurs mois.

La vie de famille ne le rendra pas plus soigneux de son domicile et de son bien-être : sa femme est aussi indifférente que lui à ce sujet.

Enfants, ils ont Vécu de la même vie ; adultes, ils la continuent, et leurs fils font exactement comme eux. Ils n'ont pas ce désir incessant d'un état meilleur qui tourmente et agite le paysan européen ; pour eux l'appât de la nourriture est de peu d'attrait ; de bonne heure ils se sont habitués à souffrir la laim dans la disette , à se gorger dans rabond(mce : un seul stimulant les galvanise, celui de la toilette, qui seule les préoccupe à l'occasion et les tire un peu de leur insoucieuse torpeur. • ^

Ce n'est donc pas de lui-même que le paysan argentin sortira de l'état d'ignomnce et d'incurie dans lequel l'isolement, l'absence de direction, les habitudes de la guerre étrangère ou civile l'ont plongé. Abandonné à ses instincts actuels; il continuera à travailler rudement et d'instinct pour le patron qui louera ses bras, mais il ne s'occupera pas de se bâtir une maison meilleure, de se créer une champ qui soit à lui.

Avide de fruits, il s'arrêtera plein d'admiration (Jevant l'ar-

bre fiaiitier du propriétaire ou du voisin , sans qu'il lui vienne jamais l'idée d'en planter un pareil. Et y pensât-il, il se dirait qu'il n'aura jamais le temps d'attendre que cet arbre puisse donner des fruits. Par conséquent, c'est toute une éducation à faire ; il faut ouvrir à cet homme des horizons nouveaux ; lui montrer combien il est facile d'améliorer sa position par un travail raisonné ; combien la propriété est facile à acquérir pour lui et sa famille, s'il veut profiter des concessions que fait l'autorité de sa province ou même son patron , des petites économies qu'il peut prélever sur son salaire et celui de sa femme, et de la possibilité immédiate pour lui, avec un peu d'industrie, d'avoir un rancho meilleur, garni de quelques meubles, un jardin avec des arbres fruitiers et des légumes, un petit champ pour faire paître son cheval.

Mais c'est en agissant sur la jeunesse , au moyen des écoles, que l'on arrivera à ces résultats ; c'est la jeune génération qui seule peut être modifiée aujourd'hui, car, à partir de vingt ans, le pli est pris, et ce pli ne s'efface plus.

Quant à la classe moyenne ou plutôt à la bourgeoisie , elle n'a guère besoin de stimulants : ce ne sont ni les désirs ni les aspirations qui lui manquent; elle est aussi ambitieuse que le paysan Test peu , mais elle ne met pas au service de cette ambition toute l'activité que nécessiterait cette fièvre instinctive de bien-être, de progrès.et même de fortune qui la tourmente et l'agite. Il lui manque aussi l'instruction, non pas cette instruction primaire dont se trouve privée la majeure partie des classes inférieures , mais cette instruction spéciale et pratique qui rend les travaux de l'agriculture plus faciles, en fait comprendre la valeur, et pressentir les merveilles que peut un jour y réaliser l'application des industries modernes.

Ce qui fait faute aux habitants de la Confédération à ce point de vue , des écoles d'agriculture et d'arts et métiers établies dans chaque province pourraient le réaliser. Ces écoles, auquelles le gouvernement argentin songe depuis longtemps , mais que Tétat encore précaire de ses finances l'a seul empêché de fonder, sont appelées à faire un bien immense dans le pays, et c'est un devoir pour tout Argentin aisé d'en hâter au plus vite la création. Logement, emplacement convenable, premiers fonds, peuvent être fournis par des souscriptions particulières, soit en argent, soit en nature; ainsi s'élèveraient des établissements que l'administration provinciale aide-

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