AGRICULTURE ARGENTINE. . PROVINCES A IRRIGATION. SS
et les terres qu^elle pouvait arroser comme ime simple coucession faite aux particuliers.
Cette organisation de la propriété dans les provinces des Andes institua donc, sauf autour des villes et dans lesPueblos de Itidios^ une série de grands propriétaires, autour desquels s'éleva à la longue un peuple de prolétaires formé presque exclusivement de race mêlée. Débarrassés, dans la suite des temps, du servage local, et même de la simple prestation de quelques joui's de travail que leur avait imposée le régime des eiicommiendcts (commanderies), ces prolét{\irt*s devinrent tcUitôt des métayers travaillant a médias (de moitié) et donnant ainsi au propriél^iire une part de leur récolte, tantôt de simples valets de ferme à gage entretenus par le patron, qui leur louait ou leiu' donnait une chaumière dans laquelle ils vivaient avec leur famille. Les plus intelligents et les plus laborieux, du fruit de leure économies, achetèrent au maître du sol un petit coin de terre sur lequel ils cultivèrent pour leur compte, ou se mirent à élever des troupeaux de chèvres, de moutons, de lamas et môme de bœufs dans la montagne. La masse, bien traitée par ses seigneui's, qui eu avaient besoin pour leui's cultures, insouciante de Tavenir, préféra rester groupée autour d'eux et faire en quelque sorte partie de la famille au simple titre de serviteurs à gages.
Enfin, parmi les cultivateurs, quelques-uns jouèrent le rAle de simples fermiers, louant tant de cuadras de teiTe à tant par an, et l'exploitant à leui's risques et périls.
Par la suite des temps et avec Taugmentation des familles, les propriétés se sont subdivisées; il s'est formé uik^ classe moyenne qui s'est adonnée aux offices manuels ou au petit commerce, mais celte clîisse a principalement habité les villes, et \i\ campagne iirigable est restée exclusivement aux cultivateurs.
Loi-sque l'accroissement du bétail dans les plaines du littoral et dans celles de l'intérieur eut rendu si importante l'hidustrie piistorale, les habitants des provinces des Andes y consiicrèrent les parties hautes de leui*s vallées, les penchants des montagnes, les plateaux inférieurs, où la culture directe n'éUût pjis possible ou du moins très-difficile, et la nniltiplication des animaux domestiquas devint pour eux une nouvelle source de bien-être et de richesses. Plus tard le développement du commerce avec le Chili et le Pérou, leur fit voir l'utilité des pâturages artificiels pour l'alimentation du grand nombre d'animaux de transport que nécessitaient ces tiansactions, et ils créèrent de vastes champs de Luzerne qui sont aujourd'hui la source prhicipale du revenu des fa-*
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milles» Car ce ne 6ont pas seulement les chevaux et les mules qui sont mis à Tengrais dans ces prés , mais aussi les bœufs destinés à être envoyés à travers les Andes, aux provinces diilienneé, qui manquent de bétdl (voyez pages 318 et 480).
Tels sont à peu près aujourd'hui Torganisation, la forme et letat de la propriété dans les provinces à irrigation, c'est-à-dire dans celles de Jujuy, Salta, Catamarca, Rioja, 8an-Juan, Mendoza, partie de San-Luis, Cordova et Tucuman.
•Naturellement cette industrie v est assez avancée. Si Ton ne trouve pas là de ces canaux coùteusement ci*eusés dans le roc par de riches propriétaires, comme au Chili, ou y voit au moins partout des rigoles^ bien faites, peu d'eau perdue, une grande dextérité dans la manièi'e de la conduire et de lui faire baigner convenablement tout le terrain.
Après avoir vu l'incurie avec laquelle on ne fait que trop souvent Taménagement du magnifique sol du littoral, l'œil se repose avec plaisir sur les jolis champs des vallées andines , encadrés de leurs murailles en pisé, soigneusement nettoyés de pierres, avec leurs niisseaux bordés d'arijres fruitiers ou de hauts peupliers, leurs petites maisons abritées d'une Vigne, d'un Tala ou d'un Algarrobo. Rien de plus pittoresque que ce contraste de la verdure foncée du champ de Lu* zeme ou de Blé avec l'aridité de la montagne qui surplombe la vallée, et qui souvent n'offre pas un brin d'herbe à la vue et n'a d'autre végétation que de maigi'es Cactus ou des Ëspinillos desséchés.
La quantité d'eau affectée à une propriété dépend , tantôt du contrat premier lors de la mise en valeur du sol , contrat qui se perd souvent dans les origines de la conquête, tantôt de ventes faites ultérieurement et qui se règlent d'ordinaire au marc d'eau, c'est-à-dire à la quantité passant par un diaphragme de 22 cent» de long sur 15 do haut; tantôt enfin des travaux modernes entrepris, soit par des associations, soit par l'État, soit par de simples particuliers qui ont fait un canal à leurs frais. —(Jhaque province a son code d'irrigation, dont l'observation est de la plus grande importance pour éviter les procès. En effet, dans un pays où la fertilité du sol est en raison directe de l'eau qu'on peut hii donner, on comprend que les fraudes ne doivent pas être rares pour s'en procurer indûment, et que de nombrens<'$ querelles aient lieu entre les riverains d'un même ruisseau à ce sujet : c'est malheureusement ce qui arrive* On sait d'ailleut*s que) dans tous les pays du monde, la jouissance des cours d'eau à irrigation est celle qui donne le plus de matière à procès*
AGRICULTURE ARGENTINE. — PROVmCËS A IRRIGATION. &M
Aujourd'hui presque tous les niisseaux des Andes et du massif ceuti'al sont exploités pour la culture, et nous savons d'ailleurs que par suite de la sécheresse du climat ils ne sont pas nombreux. Aussi la population se préoccupe-t-elle vivement de la question des puits artésiens (voyez page 335). On a construit quelques norias manœuvrées par des mules, et l'on songe à former des étangs artificiels en barrant les vallées étroites où pourraient s'accumuler les eaux des oi*ages, de manière à établir ainsi une jéserve qui féconderait de nouveaux champs. C'est ce que l'on a fait près de la ville de San-Luis.
La régularité du climat dans les Andes a, comme nous l'avons déjà dit, le grand avantage de donner de l'uniformité aux récoites, du moment que les champs peuvent y être arrosés. L'agriculture dans ces régions a donc une Valeur supérieure même à celle du liltond, qui, soumise à plus d'intempéries, a des produits plus irréguliers. Mais son essor est an'êté faute de matière facilement cultivable et par les grandes dépenses à faire pour ouvrir les canaux , niveler le terrain , l'entourer de murs en pisé ou de fortes haies vives. — Son plus grand avenir est dans une partie de la province de San-Juan, sur les bords de sa rivière, et dans le sud de celle de Mendoza, où le Diamante , l'Atuel et les affluents sans nombre du Colorado et du Negro fourniront des quantités d*eau inépuisables aux agriculteurs qui iront s'établir sur leurs bords.
Nous connaissons déjà les principales cultures des provinces andînes et du massif central : Vigne, Blé, Mais, Luzerne, quelques arbres fruitiers, peu de légumes ; mais, par suite de leur éloignement du littoral, centre de l'activité du pays, et de la difticulté des transports, les produits y sont moins variés et le matériel agricole n'a pu s'améliorer autant. La proximité du Chili, où l'agi'iculture a fait des progrès notables depuis quinze années, a atténué en partie ces inconvénients. — Quoique certaines branches, telles qnv la culture du Blé, de la Vigne, du Maïs, de la Luzerne, soient très-avancées, il n'en «st pas de môme de la culture deslégimies et des arbres iVuitiers, qui, en beaucoup d'endroits, est encore dans l'enfinicc et qui a besoin d'être, pour ainsi dire, créée. On ne s'y livre pas encon» aux cultures industric^Ues dont les prwduits auraient beaucoup de valeur sous un p«^tit volume, et seraient par conséquent facilement exportables. Toutefois , pour des gens habitués à cultiver la terre et à en tirer un bon parti, il suflit d'indiquer les améliorations à faire pour qiit* chacun s'empresse d'y contribuer pour sa part, car on sait déjà paf expérience quels avantîiges ces progrès procurent au travailleur.
§ III. — Produits de l'agriculture argentine. — Commerce actuel y intérieur, extérieur. — Bénéfices. — Valeur. — Son avenir. — Mécessité dune fneilleure instruction agricole.
Les produits de ragricullure argentme sont géuéralemeut cuusuiiiuiés sur les lieux, ou donueuttout au plus lieu à un commei^ce intérieur médiocrement étendu, malgré* les bénéfices très-réels qu'il laisse au cultivateur. Bien peu de produits agricoles sont exportés à l'étranger. — Ainsi les provinces de Mendoza et de San-Juan en- \ oient jusque sur le littoral des vins, des farines, des fruits secs^ ligues, raisins, pèches, sous le nom à'OrejoneSj etc. Elles en fournissent les provinces de San-Luis, le sud de celle de Cordova, et en expédient même , mais en petite quantité , jusqu'au Chili. — : La Rioja vxpoile des vins à Cordova, Santiago del Estero et Tucuman. Catainarca fournit Cordova de figues sèches , de coton filé pour les mèches de clmndelles. Tucuman vend • ses eaux-de-vie et ses sucres à Catamarca et à Salta. Salta envoie les belles farines de ses vallées à Tucuinan et à Jujuy. Jujuy vend sou Maïs à la Bolivie. Tout le reste des denrées agricoles des provinces se consomme sur place, mais h un prix qui compense largement les tmvaux du cultivateur; car, depuis quelques années, tous les produits locaux, loin de. perdre de leur valeur par ime production phis considérable, ont vu cette valeur augmenter par suite d'ime consommation plus grande. Et cela est dû moins à Taugmentation de la population qu'aux besoins nouveaux qu'elle s'est créés en prenant des habitudes d'ordre et de travail, eu s'occupant un peu plus de son bien-être, eu modifiant la vie rude et misérable qu'elle menait auparavant.
Cette modification heureuse dans l'état social de la population ai*gentine de l'intérieur se traduit chaque jour par un développement plus lai*ge du commerce et de l'agriculture , ainsi que le témoignent k chaque pas aux voyageurs les troupes de mulets et de charrettes qui couvrent les routes, et que l'indiquent les fossés, les haies neuves qui se dressent sur leurs lisières, ensen^ant des défrichements récents et des enceintes nouvelles pour renfermer un bétitil dont la quantité augmente également.
Il en est de même dans les provinces du littoral où , si Tagriculture est plus savante ou plutôt plus varice, elle est moins étendue relativement il la supeiUcie du sol. Toutes les récolt4»s se consomment
AGRICULTURE ARGENTINE. ~ CULTIVATEURS ÉTRANGERS. &6i.
aussi sur place, excepté les oranges dont Corrientes et Santa-Fé pouiToient les marchés de Buenos- Ayres, de Montevideo et des autres grandes villes de la Plata.
Quant à l'exportation pour l'extérieur, elle se borne à quelques IVuits que Montevideo et Buénos-Ayres expédient au Brésil par les nombreux vapeurs qui font aujourd'hui un service régulier entre Bio de Janeiro et la Plata.
D'après ce tableau , médiocrement brillant sans doute, du commerce auquel donnent lieu les produits de l'agriculture argentine, ou pourrait croire que cette agriculture est et doit rester toujours aux mains de pauvres paysans ignares et routiniers, satisfaits de trouver dans la culture d'un petit champ et dans la vente à vil prix de leurs récoltes de quoi soutenir maigi'ement leur existence et celle de leure nombreuses familles. Eh bien, on serait dans une erreur complète. Non-seulement l'agriculture argentine nourrit largement ceux qui s'y livrent, bourgeois ou paysans, mais elle enrichit en peu de temps les honmies intelligents et laborieux qui dirigent eux-mêmes leurs cultures, améliorent graduellement leurs procédés, instruisent leurs laboureurs, perfectionnent leurs instruments , et qui savent corriger avec prudence ce qui est mal, sans prétendre faire immédiatement table rase et heurter de front des habitudes locales, qu'il serait maladroit de renverser de prime abord , avant d'avoir fait comprendre vi toucher du doigt l'utilité de les remplacer par quelque chose de mieux.
C'est un défaut fréquent chez les cultivateurs qui arrivent d'Europe (le vouloir, dès leur arrivée, implanter les us et coutumes du canton d'où ils sont partis, sans tenir compte de la nature du sol, des particularités du climat, des habitudes spéciales des gens qu'ils sont obli- .m's d'employer comme aides. Une pareille imprudence, en agricidtiire, est bien vite châtiée par l'insuccès; et c'est ainsi que beaucoup de jxvn^^ pour a\oir éprouvé des mécomptes trop mérités , et perdu l«*ur petit capital, sr' sont découragés, et jetant, comme on dit, le niaiiehr' après la cognée, ont cherché d'autres occupations, abandonnant la pius lucrative de toutes, celle qui au bout de quelques années de patience et de travail les eut conduits d'abord au bien-être, puis à la fortune.
On oublie trop que, si la terre récompense largement celui qui Tairose de ses sueurs, ainsi que la Pro\idence l'a prescrit dans ses immuables desseins, il faut que ces sueurs soient versées d'une ma-
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nière continue et intelligente. C'est le cas de répéter une vérité banale, mais dont Tétranger est parfois trop dédaigneux dans la Plata: à savoir, qu'il faut du temps à l'arbre pour mûrir ses fruits ; et ici cela est au moins aussi vrai au positif qu'au figuré; car ce n'est guère qu'au bout de cinq ans que le cultivateur peut avoir son domaine entouré de haies, défriché dans une étendue suffisante, planté d'aibres fruitiers, et que ceux-ci sont en plein rapport ; il faut ce temps pour qu'il ait ses animaux de travail en bon état, bieu habitués au local et toujours prêts à y revenir, si par hasard ils s'égarent ou qu'on les en détourne ; et puis enfin il est des années mé* diocres dont on doit tenir compte. Mais, après cette période, l'immigrant sage et laborieux sera amplement récompensé de ses peines, et se verra dans une position bien différente de celle que lui faisaient en Europe la rudesse du climat, l'épuisement. du sol, le bas prix des produits agricoles et l'exiguïté de son champ.
Que lion consulte les agricult^ui'S argentins, comme nous l'avons fait nous-méme, aussi bien dans les provinces riveraines de Parana et de l'Uruguay que dans celles de l'intérieur, dans les* vallées des Andes ou sur la lisière du grand Chaco, leur réponse à tous sera unanime : oui, l'agriculture nous donné de grands bénéfices dès aujourd'hui, mais elle nous en donnerait de bien plus grands encore si nous avions une instruction agricole plus étendue , si nous avions de meilleurs instniments, et si noiis pouvions en faire venir à moindres frais ; si, ces instruments venus, nous avions des gens capables de les réparer ; enfin si nous avions plus d'ouvriers pour nous aider, dussions-nous les payer beaucoup plus cher. — La question de la cherté des transports et de l'amélioration des routes ne venait qu'aprt»s, car pour eux l'essentiel était de produire et de produire beaucoup, certiiins qu'ils étaient de vendre et de vendre à bons prix. En effet, le Sud-Américain est grand consommateur, et le« classes populaires ne sont pas celles qui usent le moins, non-seulement des ai1iticles d'importation étrangère, mais aussi des objets de production locale, de quelque nature qu'ils soient.
Au point de vue agricole, nous avons toujours vu l'offre inférieure à la demande, et les produits rares partout, parce qu'ils ne sont pas assez considérables pour les besoins, l'importation étrangère ne fiiisant que combler les vides qui existent, sans avilir le marché* — H y a dix ans, on importait tout sur le littoral, mémt^ la nourriture dos animaux : mais, orge, avoine, foin en presse, etc.; la production locale de ces mômes denrées a diminué à peine ces