FONDATION
L'abbaye royale de Sainte - Marie - d'Haulecombe fut fondée l'an 4123 , par Ainédéc III , comte de Savoie, à la prière de saint Bernard , abbé de Clairvaux , et de saint Guerin, abbé d'Aulps, avec lesquels il était étroitement lié. La charte de fondation n'exprime point que le comte Amédée eût le projet de destiner cette abbaye à la sépulture de sa famille. Ce prince partit l'an iikl , avec son neveu Louis VII , roi de France, pour la seconde croisade,
préchée par saint Bernard. Atteint de l'épidémie qui régnait dans le camp des Croisés, il mourut en 1149, à Nicosie , ville de l'Ile de Chypre , et fut inhumé dans le monastère du mont Sainte-Croix (1)* ; mais après lui , le cloître et l'abbaye d'Hautecombe devinrent le lieu de sépulture des princes de la maison de Savoie , depuis le règne d'Humbert son fils jusqu'à l'époque où le siège principal du gouvernement , qui était fixé à Chambéry , fut transféré à Turin (2).
Il est essentiel de rappeler quelques circonstances antérieures à la charte d'Amédée III , qui se rattachent à la fondation d'Hautecombe.
Des religieux de l'abbaye de Molesme en Bourgogne , qui suivaient la règle de saint Benoit , partirent de leur monastère vers la fin du onzième siècle , pour chercher une autre retraite. Ils se fixèrent à vingt-cinq kilomètres de Thonon et du lac Léman , dans une vallée agreste du Chablais , sur le versant septentrional des Alpes , et jetèrent les fondements d'une abbaye célèbre dédiée à Saintc-Marie-d'Aulps ( alpes ). Elle a subsisté jusqu'en 1792 ; il n'en reste plus aujourd'hui que des ruines.
Guy fut le premier abbé de ce couvent , qui demeura soumis pendant quelques années à l'abbaye-mère , à laquelle était réservé le droit de nommer les abbés d'Aulps, en vertu d'une convention passée entre les deux monastères , l'an 1097 ; mais saint Guerin , successeur de Guy, obtint en 1120, du pape Calixte II, une bulle qui annula cette convention , et consacra l'indépendance du monastère d'Aulps. Le nombre des moines y était devenu si
• Voir les Notes à la fin.
considérable, que quelques-uns d'entre eux allèrent fonder une colonie à Cessens , entre la rive orientale du lac du Bourget et la route de Rumilly à Aix-les-Bains (5).
La vallée ou combe (h) dans laquelle ils bâtirent leurs cellules , située à quelques minutes du village des Granges , fut appelée par eux Haute Combe , à cause de son élévation au-dessus de la plaine de Rumilly. Ils y vécurent à la manière des anachorètes , et continuèrent à dépendre du monastère d'Aulps ; car la concession du territoire dont ils furent gratifiés à Cessens , de la part d'Amédée III , Tan 4424 , n'eut pas lieu en leur faveur particulière , mais en faveur de l'abbaye d'Aulps et de Guerin , son abbé.
Saint Bernard , renommé par ses vertus , son caractère énergique , sa haute intelligence , et disciple de saint Robert , fondateur de l'ordre de Giteaux , avait introduit de salutaires réformes dans le troupeau confié à ses soins. Saint Guerin , son intime ami, les adopta l'an 14 25, pour le monastère d'Aulps, et entre autres, les dispositions qui prescrivaient aux moines de quitter les cellules d'ermites et de vivre en communauté. 11 ordonna en conséquence , à ses religieux établis en anachorètes dans la haute vallée ou combe de Cessens , de rentrer dans la vie cénobitique. Ceux-ci se déterminèrent alors à s'éloigner du territoire qu'ils occupaient , pour fonder un couvent sur la riveopposée du lac du Bourget, dans un lieu appelé Charaya, auquel ils donnèrent le nom de Haute-Combe , en souvenir de l'ermitage qu'ils venaient d'abandonner.
La préférence qu'ils accordèrent au nouveau local est suffisamment justifiée par sa situation favorable pour une maison de retraite , à raison surtout de son isolement au bord du lac. Cependant une des plus anciennes chroniques
de Savoie , écrite vers la fin du quatorzième siècle ( mais erronée sur plusieurs points historiques ) , attribue la fondation du couvent d'Hautecombe à ce que « dans ce • lieu dévocicux par miracle y apparust de une lumière « resplandissant qui se moustrait de jour et de nuyct » (5).
Le vertueux Amédée d'Hauterive et les religieux de l'ordre de Citeaux reçurent du comte de Savoie Amédée III, par une charte datée de 1123, la donation à perpétuité de toutes les terres allodiales qu'il possédait et avait droit de posséda' à Charaya, maintenant Haute-Combe, pour y établir un monastère en l'honneur de Dieu et de la bienheureuse Vierge Marie (6).
Telle est l'origine de l'abbaye royale dont nous avons donné la description.
Les auteurs qui assignent à la fondation d'Hautecombe une date postérieure à l'an 1125 , sont complètement réfutés par la charte que nous venons de citer , tirée du cartulaire de cette abbaye. Il est également impossible de faire remonter l'existence de ce monastère antérieurement à Amédée III. A la vérité, il est dit dans la charte que le comte de Savoie donne à Amédée* abbé, et à ses frères ; mais on comprend que lorsque les anachorètes de Cessens embrassèrent la vie cénobitique , ils durent être placés sous la direction d'un abbé , et qu'ils purent accepter avec lui , suivant les usages de cette époque , la donation qui était faite , pour leur procurer un établissement.
Bien qu'on ait trouvé des antiquités ou des vestiges de constructions romaines à Seyssel , à St-Genix-d'Aoste , (petites villes de Savoie situées au bord du Rhône -et peu éloignées d'Hautecombe ) , au village du Bourget , vers l'extrémité méridionale du lac , et enfin sur le Mont-du-
Chat , cependant l'opinion suivant laquelle ce monastère aurait été bâti sur les ruines d'un temple païen, ne repose pas sur des indices suffisants. L'inscription romaine :
AVG . SACRVM . C . FI. . VOLTIN . SABIXUS
rapportée par Guichenon, et qu'un archéologue genevois (Abauzit) a vue autrefois dans le cloître, n'est pas un argument concluant, puisqu'on ignore si elle a été découverte dans le territoire de l'abbaye , ou si elle a été apportée dans le monastère.
Quoi qu'il en soit , cette abbaye n'eut pas une prospérité moins grande que celle d'Aulps. Peu d'années après sa fondation , lorsque saint Bernard en fit la visite (7)-, elle comptait deux cents religieux , et elle put fonder à son tour des colonies , notamment l'abbaye de St-Etienne de Fossa-Nuova , près de Terracine , dans le royaume de Naples (8).
Depuis le milieu du onzième siècle, les monastères prirent un développement, une influence extraordinaire, qui s'est continuée progressivement jusque vers la fin du douzième siècle. L'ordre seul de Citeaux, fondé en 1098, comptait 1,800 abbayes peu après l'année 1200 (9).
Lorsqu'un saint anachorète avait réuni autour de sa cellule assez de disciples pour former une maison religieuse , ils étaient organisés suivant les règles cénobitiques (c'étaient celles de saint Bazile , en Orient , et celles de saint Benoit , en Occident , qui étaient le plus universellement adoptées) ; ou bien, à mesure qu'un monastère devenait trop nombreux , il envoyait des religieux fonder une colonie dans des terres dépeuplées dont les seigneurs leur faisaient la concession. Ces religieux élevaient une chapelle , construisaient des cellules , fertilisaient les
terres par la culture, formaient des ateliers, et leurs travaux suffisaient à tous les. besoins de la communauté ; quelquefois même ils creusaient des fossés et préparaient divers autres moyens de défense , pour se garantir contre la force brutale dont l'abus était si fréquent à cette malheureuse époque ; ils faisaient en commun la prière et les repas : chacun vaquait ensuite aux occupations qui lui étaient assignées.
Cet accroissement rapide des monastères ne fut pas seulement causé par un redoublement de ferveur religieuse , il fut aussi l'effet d'un besoin de l'époque. La société était déchirée par l'anarchie et par les batailles continuelles que les seigneurs féodaux se livraient entre eux. Les institutions sociales , empreintes de barbarie et d'ignorance , étaient impuissantes à protéger la propriété et la vie. Enfin la servitude de corps et celle de la glèbe étaient en pleine vigueur.
Au milieu de ces maux , qui répandaient partout l'inquiétude , le découragement , la désolation , les hommes de tous les rangs trouvaient un refuge paisible et une protection généreuse dans les monastères, sauvegardés par la religion , et dont un grand nombre avaient les moyens matériels de repousser d'injustes agresseurs. Le serf, le taillable à merci ou à miséricorde, et l'artisan , étaient accueillis comme le guerrier et le puissant feudataire. Tous , revêtus d'un froc semblable , devaient se soumettre sans distinction à la règle commune , et partager leur existence entre la prière et le travail manuel, auquel plusieurs d'entre eux ajoutaient la culture des lettres , alors exclusivement abandonnées au clergé.
Ardents auxiliaires de l'église romaine , les cénobites du moyen-âge concoururent puissamment au succès de ses
efforts pour imprimer à la civilisation le mouvement progressif qui s'est continué par les croisades , par l'établissement des communes , et qui a été si fortement accéléré par l'imprimerie. Ils s'interposaient auprès des grands pour faire réparer les injustices, pour calmer les haines, apaiser les vengeances , et arrêter des mains prêtes à faire couler le sang. Quelle reconnaissance ne leur doit-on pas pour nous avoir conservé tant d'écrits précieux , chefsd'œuvre du génie des anciens !
Les abbés des grands monastères, élevés à cette dignité par la voie de l'élection , et choisis parmi les personnes les plus lettrées de leur temps , furent en général des hommes remarquables par leurs lumières et leurs vertus. Jouissant de la même considération que les évêques , ils étaient appelés dans les conseils des souverains , qui leur confiaient des ambassades , leur remettaient les rênes de l'état lorsqu'ils devaient s'absenter, et les chargeaient de l'exécution de leurs volontés dernières.
Les couvents produisirent une foule de personnages distingués non-seulement par une piété exemplaire, mais encore par un esprit supérieur pour leur époque , et par un courageux dévouement au triomphe de la Religion et au bonheur de leurs semblables. Le monastère d'Hauteeombe surtout en a fourni un très-grand nombre , parmi lesquels on remarque trois saints , deux papes , plusieurs eardinaux et prélats illustres dans l'histoire de l'église.
Saint Amédée d'Hauterive fut le premier abbé d'Hautecombe. Issu d'une famille distinguée de la Côte-Saint- André , dans le Dauphiné , il avait passé ses premières années à la cour de l'empereur d'Allemagne Henri V; il se retira dans l'abbaye de Clairvaux , où il acquit l'affection de saint Bernard , qui le choisit pour diriger les
religieux d'Hautecombe. L'empereur Conrad 11 l'appela dans son conseil ; l'empereur Frédéric 1 en fit son chancelier ; il reçut du comte Amédée III de Savoie la plus grande preuve d'estime et de confiance : ce prince , en partant pour la Terre-Sainte , le chargea de la tutelle de son fils Humbert III , et lui remit l'administration de ses états. L'abbé d'Hauterive fut à la hauteur de cette importante mission , et l'on a vu les heureux résultats de l'éducation religieuse qu'il donna au jeune Humbert. Promu à l'évéché de Lausanne , l'an iikh , il y mourut en 4138, avec la réputation d'un saint. Il a composé huit homélies en l'honneur de la sainte Vierge , insérées dans la Bibliothèque des Pères (10).
Saint Vivian , disciple de saint Bernard , fut le successeur de l'illustre Amédée d'Hauterive dans la dignité d'abbé d'Hautecombe (il).
Le bienheureux Humbert III , comte de Savoie , fut élevé dans le monastère d'Hautecombe , où il revint souvent faire des retraites. Quelques jours avant sa mort , il y prit l'habit religieux (12).
Les souverains pontifes Gélestin IV et Nicolas 111 , sortirent l'un et l'autre du monastère d'Hautecombe. Le premier se nommait Geoffroi de Châtillon , et fut élu pape en 4241 . Le second , Jean-Gaêtan Orsini , fut appelé sur le trône pontifical l'an 1277 (15).
Ce titre de gloire de l'abbaye royale d'Hautecombe y était rappelé par les deux inscriptions suivantes, qu'il paraîtrait à propos de rétablir dans le cloître (U) :