RESTAURATION
La paix générale arrêtée entre les puissances européennes, par les traités politiques de 4815, rendit à la Savoie sa nationalité , en rétablissant ce duché avec ses anciennes limites , sous le sceptre paternel de l'auguste maison de Savoie , dont le trône était occupé alors par le roi Victor- Emmanuel. Sa majesté avait déjà récupéré quatre provinces de la Savoie, par le traité de Paris du 50 mai 4814. Victor-Emmanuel , par un acte d'abdication du 13 mars 4821, confirmé le 19 avril suivant, laissa la cou-
ronne à son frère Charles-Félix , duc de Genevois , marié à S. A. R. Marie-Christine de Bourbon , de Naples (71).
Le roi Charles - Félix , avant son élévation au trône , avait souvent gémi en songeant aux dépouilles mortelles de ses ancêtres , abandonnées sous les ruines d'Hautecombe et privées des honneurs religieux , lorsqu'il vint , en 1824 , visiter en souverain le berceau de son illustre famille. Il était accompagné par S. M. Marie - Christine , son épouse , et S. A. R. la duchesse de Chablais , sa sœur. Les augustes voyageurs arrivèrent à Chambéry le 22 juillet , et ils furent partout accueillis sur leur passage par des transports de joie et d'amour. Le 29 juillet , ils se rendirent à Aix, et dirigèrent, dans l'après-midi, leur promenade au bord du lac , vers le port de Puer , où ils descendirent de voiture (72). Le Roi, portant ses regards sur la rive opposée du lac , contempla long-temps avec tristesse le dernier azile de ses aïeux , qui avait été profané et détruit par les orages de la révolution. Son âme oppressée par de douloureux souvenirs , méditait un grand acte de piété filiale , et la vertueuse compagne du Roi , ainsi que sa sœur bien-aimée , habituées à deviner ses impressions , gardaient un religieux silence.
Leurs majestés revinrent le soir à Chambéry, et le Roi, impatient de mettre à exécution le projet qu'il avait formé , fit venir auprès de lui , le lendemain matin , le général marquis d'Oncieux de la Bât nie, auquel il portait une grande affection ; il lui ouvrit son cœur, et en lui faisant connaître ses pensées les plus intimes , il le chargea d'aviser aux moyens de réaliser ses intentions. La confiance du Roi ne pouvait être mieux placée qu'en cet illustre personnage (73), qui , dès le même jour, parvint à s'entendre avec le propriétaire , pour l'acquisition de
toutes les terres d'Hautecombe. La rédaction du contrat fut confiée à des jurisconsultes choisis par sa majesté (74), et le 28 août suivant , un acte notarié fit savoir que le roi Charles-Félix, représenté par le chevalier Thomas Ferrero de la Marmora , chevalier d'honneur de la Reine , avait acquis , pour son patrimoine particulier, toutes les terres qui composaient l'ancienne abbaye d'Hautecombe (75).
Le Roi , doué d'une grande droiture d'esprit , voulut faire l'acquisition d'Hautecombe et relever cette abbaye avec les fonds de sa caisse particulière , et non avec les deniers du trésor public , afin que les travaux ne pussent être exposés à des interruptions par les besoins de l'administration générale du royaume , et que les revenus de l'état ne fussent pas détournés de leur destination. II considérait ce témoignage de vénération aux mânes de ses aïeux comme le respectueux souvenir d'un simple particulier pour la mémoire de ses pères , et non comme un acte d'autorité royale.
Son âme noble et grande , étrangère à la vanité , ne pensa point à construire un monument fastueux , mais seulement â rétablir l'église et le monastère sur les mêmes fondations , dans le même style et la même forme qu'ils avaient autrefois , et â sauver de la profanation les dépouilles mortelles de ses ancêtres. Il attachait un religieux intérêt à faire reconstruire l'église dans son état primitif, â l'aide des auteurs qui en ont parlé et des ornements découverts dans les fouilles. Il en parlait souvent avec les personnes qu'il honorait d'une confiance intime, et particulièrement avec le comte Philibert de Collobiano; il donnait ses instructions par écrit ou verbalement au chevalier Mélano , qu'il avait désigné lui - même pour dresser les plans et diriger les travaux , et dont il appre-
- in -
ciait avec raison le mérite distingué. Cet habile architecte s'est tiré avec autant de talent que de bonheur de cette difficile entreprise.
Aussitôt après l'acquisition d'Hautecombc, le Roi donna ses dispositions pour qu'une messe expiatoire fût célébrée chaque jour sur un autel qui était resté debout dans la partie de l'église la plus rapprochée de la sacristie.
Au mois de janvier 4825, le marquis Paul d'Oncicux de Chaffardon , gentilhomme de la chambre du Roi , reçut de sa majesté la mission particulière de faire pratiquer des fouilles , de concert avec le chevalier Mélano , dans l'emplacement occupé par l'église ; elles amenèrent la découverte des anciens caveaux et des squelettes des princes de la maison de Savoie qu'on y avait inhumés ; les ossements trouvés dans chaque caveau furent placés séparément dans huit caisses scellées et numérotées (76).
En exécution d'un billet royal du 14 février mémo année , Mgr l'archevêque de Chambéry fit procéder , le 26 mai suivant , à une sommairc-apprise pour s'assurer si ces ossements étaient ceux des princes de la maison de Savoie inhumés à Hautccombe. Les dépositions assermentées des témoins , le rapport du docteur Rey , les débris d'inscriptions trouvés dans les caveaux , tous concordant avec les documents fournis par l'histoire , ne purent laisser aucun doute sur leur identité. Le 34 mai , Mgr l'archevêque se rendit à Hautccombe , et après avoir célébré Une messe pontificale , en présence du gouverneur général du duché , du premier président du Sénat et des autres principaux fonctionnaires résidant à Chambéry , il déclara solennellement que l'identité des précieuses dépouilles des princes et princesses de la maison royale de Savoie était dûment et authentiquement constatée. Mon-
seigneur fit transférer les ossements contenus dans les caisses , dans huit cercueils revêtus à l'intérieur de lames de plomb , et au dehors de velours cramoisi orné d'une croix blanche , et numérotés dans le même ordre que les caisses. Les cercueils furent clos , scellés du sceau archiépiscopal en cire rouge , et entreposés dans une armoire de la sacristie , également fermée et scellée (77).
On découvrit plus tard le caveau de Louis II, baron de Vaud, dans le chœur, et les ossements furent placés dans un cercueil semblable aux précédents , qui reçut le numéro 9 (78). La tête de la comtesso Béa tri x de Provence, qui était déposée dans l'église paroissiale des Echelles , ayant été apportée à Hautecombe le 2 août 1826, par le curé de cette paroisse, fut placée également dans un petit cercueil , sur lequel on inscrivit le numéro 10 (79).
Leurs majestés Charles-Félix et Marie-Christine firent un second voyage en Savoie pendant l'été de 1826. Les travaux ordonnés par le Roi avaient été conduits avec une si grande activité, que l'église était déjà prête à être rendue au culte. Elle fut consacrée le 5 août , scion le rit romain , par Mgr l'archevêque de Chambéry , sous le vocable de la très-sainte Vierge Marie. La chapelle dédiée à saint Félix fut aussi consacrée le même jour. Leurs majestés , entourées d'une cour nombreuse, assistèrent à ces augustes cérémonies (80).
Le jour suivant , 6 août , les cercueils entreposés dans la sacristie furent solennellement transférés par Mgr l'archevêque , dans les tombeaux qui leur étaient destinés , en présence de plusieurs chevaliers de l'ordre suprême de l'Annonciade , des capitaines des gardes-du-corps de S. M., de toute la cour, et des autres personnages de distinction invités par le Koi. Les nobles assistants com-
mencèrent à se rendre dans la sacristie , où Mgr larchevéque reçut des mains du comte de Collobiano, de la part du Roi , la clef des armoires où étaient entreposé» les cercueils. Après la lecture des procès - verbaux , le cortège sortit processionnellement par la porte du cloître, fit le tour de l'église , et y rentra par la porte de la chapelle de Belley. Les cercueils étaient portés par des hommes vêtus de blanc, escortés des gardes -du -corps de S. M. Chaque cercueil fut déposé dans le tombeau qui lui était destiné , aux mêmes lieux où les dépouilles mortelles des princes avaient été découvertes. Monseigneur fit l'absoute solennelle devant chacun des tombeaux , qui furent immédiatement fermés par les pierres qui devaient les recouvrir.
Voici la disposition des cercueils :
Le cercueil n° 1 fut placé dans le tombeau d'HumbertIII;
— les cercueils n°* 2 , 5 et 6 , dans le caveau de la chapelle des princes ; — le cercueil n° k et celui sous n° 10 , dans le tombeau du bienheureux Boniface ; — le cercueil n° 5 , dans le caveau situé au-dessous du dôme , près de la balustrade qui sépare le sanctuaire du reste de l'église;
— le cercueil n° 7 , dans le caveau de la chapelle de saint Félix ; — le cercueil n° 8 , dans le tombeau de Louis I , baron de Vaud ; — et le cercueil n° 9 , dans le caveau situé dans le chœur, près de ce dernier tombeau.
Leurs majestés virent, des fenêtres de l'abbaye, défiler la procession qui faisait le tour de l'église, et se rendirent ensuite dans la tribune , d'où elles assistèrent à ces cérémonies religieuses (81).
Le lendemain de ce jour, si digne d'un éternel souvenir , Mgr l'archevêque célébra , pour le repos des princes et princesses de la maison de Savoie ensevelis à Haute-
combe , une messe solennelle de requiem , en présence de leurs majestés et d'une cour nombreuse. Ensuite le Roi , avec l'intervention de son auguste et vertueuse épouse , et en présence de son cortège , remit l'abbaye entre les mains de dom Léandre Siffredi , abbé de la Comolata de Turin, et procureur -général de l'ordre de saint Bernard, près S. M. La nouvelle fondation de l'abbaye est contenue dans une charte datée de la veille (6 août 1826 ). Charles -Félix y déclare qu'il rappelle dans le couvent d'Hautecombe des moines du même ordre que ceux qui y furent établis par Amédée in ; il leur donne toutes les terres qu'il avait acquises par l'acte notarié du 38 août 1824 , et y joint un revenu de dix mille livres. Il prescrit que le monastère entretiendra toujours douze religieux , dont huit au moins doivent être prêtres , et leur impose plusieurs charges , dont la majeure partie concernent l'acquittement des anciennes fondations. On remarque parmi les nouvelles charges qu'il a imposées aux religieux , celle d'aller au secours des personnes qui courraient quelque danger sur le lac du Bourget ; il laisse à leur piété le soin de faire des aumônes suivant leurs moyens , et les charge de subvenir avec sollicitude aux besoins spirituels des populations voisines. Il se réserve, en dernier lieu , le droit de nomination et présentation de l'abbé titulaire d'Hautecombe , auquel sont attribués les mêmes honneurs et prérogatives dont ses prédécesseurs ont joui (82).
Le même jour , sa majesté fit don aux religieux de l'ordre de Giteaux , qu'elle avait rappelés à Hautccombe , d'une quantité considérable de vases sacrés et d'ornements pontificaux d'une grande richesse.
A dater de cette époque mémorable (7 août 1826) les
prières des prêtres et du peuple se sont de nouveau élevées de l'église d'Hautecombc au trône de la miséricorde divine , et le dernier asile d'une longue suite de princes de la maison de Savoie a reçu chaque jour les honneurs de notre sublime religion , avec ses chants sacrés et ses pompes majestueuses.
Il restait encore beaucoup de travaux à faire pour décorer l'intérieur de l'église : Charles-Félix s'occupait do tous ces détails avec un vif intérêt ; il s'était fait construire un appartement dans le monastère , et il venait se reposer dans cette solitude des soucis du trône , chaque fois qu'il faisait en Savoie sa résidence d'été ; il aimait à se rendre mystérieusement le soir dans cette église , et à se livrer pendant des heures entières à la prière ou à la méditation sur les tombes de ses aïeux.
Le Roi Victor-Emmanuel avait eu aussi la pensée de relever l'abbaye d'Hautecombe de ses ruines ; mais des circonstances particulières , et le court intervalle qui s'était écoulé depuis qu'il avait pris possession de la Savoie jusqu'à son abdication , ne lui avaient pas permis de réaliser ses projets.
Charles-Félix, cinquième fils du Roi Victor-Amédéc III, avait été placé sur le trône contre ses prévisions et contre la simplicité de ses goûts , par la mort ou l'abdication de ses quatre frères aînés , qui n'avaient pas de postérité mâle. 11 n'avait accepté la couronne que par le sentiment du devoir. La noble détermination du Roi Victor-Emmanuel , qui préféra abdiquer plutôt que de manquer à ses engagements politiques , la lutte touchante de Charles - Félix pour obliger son frère à reprendre la couronne après que l'orage eut cessé de gronder , montrent chez ces deux monarques une probité , un désintéressement ,
une haute philosophie , une grandeur d'àme dont l'histoire offre bien peu d'exemples.
Le Roi Charles-Félix était à Hautccombe, avec sa cour, au mois de juillet 4850. On assure qu'il avait formé le projet d'y fixer sa résidence et de rentrer dans la vie privée. Connaissant les précieuses qualités du prince héréditaire Charles-Albert de Savoic-Carignan , il avait une pleine sécurité sur le bonheur de l'état , en lui remettant la couronne et les rênes du gouvernement ; mais la nouvelle des événements de juillet , qui semblaient menacer l'Europe d'un embràsement général , vint entraver ses intentions. Il avait trop d'àme et de courage pour quitter le trône dans un moment périlleux , et il résolut de différer jusqu'à des temps plus calmes. 11 continua son séjour à Hautccombe , sans s'émouvoir et sans augmenter le nombre de ses gardes. 11 prit de là ses mesures pour la défense du royaume , donna ses dispositions au prince héréditaire , et se concerta avec les autres souverains sur la ligne à garder dans ces circonstances difficiles.
Leurs majestés revinrent à Chambéry dans l'après-midi du 10 août, et parcoururent la ville sans gardes. Il serait impossible de rendre par des expressions l'enthousiasme extraordinaire qui éclata sur leur passage; chacun éprouvait le besoin de témoigner son dévouement à l'auguste maison de Savoie , et de montrer sa gratitude pour une marque de confiance aussi honorable pour le souverain que pour le peuple fidèle qui en était l'objet. Jusqu'au départ de leurs majestés pour Turin , la population se porta chaque jour sous les fenêtres du château royal , cl donna les plus vives manifestations d'amour et de respect.
Le commencement de l'année 1851 fut marqué par un
<Ja-». . •
heureux événement. Le 87 février, Charles- Félix maria sa nièce l'auguste et belle princesse Marie-Jnne, fille du Roi Victor - Emmanuel , avec S. A. I. et R. l'archiduc Ferdinand , prince héréditaire de l'empire d'Autriche. Après les fêtes magnifiques qui furent célébrée "à cette occasion , le Roi revint à Turin. Hélas ! ces temps de réjouissance furent promptement suivis par des jours de larmes et de deuil. S. M. Charles-Félix tomba dangereusement malade, et mourut le 27 avril suivant, à deux heures trois quarts après midi, dans son palais; il avait fait son testament le 5 mars 4825, qui contenait sur sa sépulture les dispositions suivantes :
« Je laisse mon corps à la terre , d'où il est sorti, et je « veux expressément qu'il ne soit ni ouvert ni embaumé ; « il sera habillé du manteau de l'ordre des saints Maurice « et Lazare , et enfermé dans un cercueil de plomb. On « ne m'ôtera point la bague que je porte au quatrième « doigt de la main gauche : je veux qu'elle soit ensevelie « avec moi.
• Comme je n'ai accepté la royauté que pour obéir à ■ la volonté de Dieu , je désire que mes obsèques et con-
• voi funèbre se fassent avec le moins de pompe possible. « Après les suffrages ordinaires pour le repos de mon « âme , je veux que mon corps soit porté à l'abbaye « d'Hautecombe en Savoie , située au bord du lac du « Bourget. Ayant été destiné par la divine Providence à < relever de ses ruines cette église , et à y replacer les « cendres de mes ancêtres dans leurs tombeaux, je choisis « ce saint lieu pour celui de ma sépulture , et mon corps
• y sera enterré dans la chapelle dite des princes , avec
• la simple épitaphe qu'on trouvera écrite de ma propre « main , que je ferai remettre aux religieux de cette
« abbaye , et au cas que ladite chapelle et l'église ne « soient pas encore achevées au moment de mon décès , « mon corps sera déposé dans la Sainte - Chapelle de • Chambéry, en attendant qu'il puisse y être transporté. »
Quelque temps avant sa dernière heure, le Roi Charles- Félix , guidé par un sentiment d'humilité chrétienne , exprima le désir d'être enseveli , non plus dans la chapelle des princes , mais dans la chapelle de Belley , près de l'entrée do l'église, au lieu où l'on voit son tombeau.
On exécuta ponctuellement les dernières volontés de cet illustre monarque. Son corps , après avoir été exposé pendant deux jours au peuple , dans une chapelle ardente , fut solennellement transporté à Hautecombe.
Le cortège funèbre se mit en marche le 2 mai , et fut accompagné avec le cérémonial accoutumé , depuis le Palais -Madame jusqu'à la porte Suzine de Turin, par Mgr d'Angennes , évêque d'Alexandrie , délégué par Mgr l'archevêque de Turin , qui était malade , par les évéques de Saluce, de Pignerol, d'ivrée, de Fossano, par les hauts fonctionnaires , les personnes attachées à la cour , et une suite nombreuse et recueillie. Le cercueil fut ensuite placé sur un char de voyage destiné à le transporter jusqu'au port de Puer. Le cortège qui devait l'accompagner était dirigé par le comte Capré de Mégève, capitaine en second des gardes-du-corps de S. M. 11 arriva le soir du 2 mai à Saint- Ambroise, le 5 à Suze , le k à Lanslebourg, le 5 à Modane, le 6 à StrJean-de-Maurienne , le 7 à Aiguebelle, le 8 à Montmélian , et le 9 , à dix heures trois quarts du matin , à Chambéry, où il fut reçu avec les plus grands honneurs.
11 était attendu à l'entrée du faubourg Montmélian , d'un côté par l'archevêque de Chambéry, par les évéques
d'Annecy , de Maurienne , de Ta ren taise , par le chapitre métropolitain et le clergé ; de l'autre côté , à la tète des officiers et de la noblesse , se trouvait le marquis d'Oncieux de la Bathie, lieutenant - général , gouverneur du duché de Savoie , chevalier de l'ordre suprême de FAnnonciade , à qui S. M. Charles-Albert , par billet royal du 2 mai , avait délégué les pouvoirs les plus étendus pour donner les dispositions convenables , assister à l'inhumation de l'auguste défunt à Hautecombe , remplir les fonctions de notaire de la couronne , et trancher toutes les difficultés qui pourraient se présenter. La compagnie des nobles chevaliers-tireurs', le corps des pompiers et de la garde urbaine , et toute la garnison , étaient sous les armes. D'abondantes aumônes étaient distribuées aux pauvres. L'air retentissait du son des cloches et du canon.
La population vit passer avec tristesse et recueillement ce funèbre cortège , qui se rendait à l'église métropolitaine. Les cœurs étaient émus et les yeux pleins de larmes.
Le 40 mai le cortège , suivi d'une foule toujours croissante , arriva à Hautecombe à trois heures après midi. Le comte de Collobiano, l'un des exécuteurs testamentaires de Charles-Félix, fit prévenir l'abbé Comino, supérieur d'Hautecombe , de lui remettre le pli cacheté que le Roi avait déposé dans les archives du monastère , le 6 septembre 4 826 , entre les mains de l'abbé Sifiredi. Ce pli fut ouvert en présence du marquis d'Oncieux , du chevalier Pozzi , secrétaire d'état au ministère des affaires étrangères, et de plusieurs autres assistants ; il contenait, écrite de la main du Roi , l'inscription qui est tracée sur sa tombe (83).
Le lendemain , on célébra une messe pontificale , à laquelle assistaient l'archevêque de Chambéry , les évê-
qucs de Mauriennc, d'Annecy, de Tarentaise, de fielley, et tout le cortège. L'éloquent chanoine Vibert (aujourd'hui évêque de Maurienne) prononça l'oraison funèbre de l'auguste défunt. Après les absoutes , le cercueil fut déposé dans le caveau qui lui était destiné. Le procèsverbal de dépôt fut signé par les nobles assistants.
Depuis Turin jusqu'au port de Puer , les prêtres , les corporations et les habitants des paroisses traversées par la grande route, ont toujours accompagné processionnellement le cortège pendant son trajet sur leur territoire. A son arrivée dans le lieu où il devait séjourner , le cercueil était déposé dans l'église, et le lendemain matin le cortège se remettait en marche après la messe des morts. Le concours de la population fut toujours nombreux , les prières autour du cercueil ne discontinuèrent jamais , ni le jour ni la nuit (84).
Charles-Félix fut pleuré par ses sujets comme un père ; jamais on ne perdra le souvenir de ce Roi si bon , si bienfaisant , si pieux , si populaire , de ce Roi protecteur éclairé des sciences, des beaux-arts, de l'agriculture, de l'industrie et de toutes les institutions utiles. La Savoie est fière de posséder ses dépouilles mortelles.
S. M. la Reine Marie - Christine , son auguste veuve , donna , aussitôt après ce triste événement , des dispositions pour faire terminer tous les travaux commencés dans ces lieux chers à ses souvenirs. Ils avaient été un objet de prédilection pour son époux bien -aimé, et ils renfermaient ses précieux restes.
Sa sainteté le souverain pontife Grégoire XVI , et son vénérable secrétaire d'état, S. Ein. Mgr le cardinal Lambruschini , ont donné des preuves éclatantes de leur sollicitude pour cette abbaye royale , en la plaçant sous la
juridiction immédiate de Mgr l'archevêque de Chambéry et de ses successeurs , sur la demande du Roi Charles- Félix et de la Reine Marie - Christine (85) , et en décernant, sur la demande de sa majesté Charles - Albert , les honneurs du culte public au bienheureux Humbert III et à Boniface de Savoie , ensevelis dans l'église du monastère (86).
Sa majesté le Roi Charles - Albert , notre auguste et bien -aimé souverain , à l'exemple de ses aïeux , a exercé aussi des libéralités envers cette royale abbaye (87). En 1839 , il y a conduit en pèlerinage S. A. R. le prince héréditaire Mgr le duc de Savoie , qui marche sur les traces glorieuses de l'illustre auteur de ses jours (88).
Tous les travaux étaient terminés au mois de juillet 18*5 , lorsque S. M. la Reine Marie-Christine , cette vertueuse Reine , dont chaque jour est marqué par des actes de la plus rare bonté et de la plus inépuisable bienfaisance , est venue faire un séjour à Hautecombe.
Voulant inaugurer par un acte solennel l'achèvement des travaux , elle a réuni à Hautecombe , le 24 juillet 1845, jour de sa féte patronale, plusieurs prélats, S. Exc. le marquis d'Oncieux, S. Exc. le marquis de la Planargia, gouverneur-général du duché , les écuyers du Roi Charles-Félix , les personnes attachées à sa cour et plusieurs hauts fonctionnaires. Elle a distribué à chacun d'eux la médaille qu'elle avait fait frapper pour cette circonstance, et qui représente : d'un côté la façade orientale de l'église, avec l'exergue Hic jacet Carolus Félix , rex optimus ; et de l'autre son portrait , avec l'exergue M. Christina Borbonia aug. lemplum Allœcumbœ perfecit.
Dans sa munificence vraiment royale , cl secondée par le goût exquis de son chevalier d'honneur , S. Exc. le
comte Philibert de Collobîano , elle a fait dans l'église et le monastère des dépenses tellement considérables , qu'elles excèdent de beaucoup celles qui avaient été faites par son auguste époux. On lui doit l'achèvement des monuments élevés aux princes de la maison de Savoie , d'une grande partie des travaux intérieurs de l'église , de la chapelle de saint André et de la tour du phare. Elle a fait élever la magnifique façade occidentale de l'église , les autels de sainte Marie -des -Anges, des bienheureux Humbert et Boniface , la statue de Charles - Félix et le pavillon oriental du monastère.
Honneur à cette auguste Reine ! honneur à S. Exc. le comte de Collobîano ! exécuteur testamentaire du Roi Charles - Félix , et digne ministre des volontés de S. M. Marie - Christine ; la chrétienté leur est redevable d'un des plus beaux monuments religieux.
Ayant eu l'honneur d'être chargé depuis 1828 , par S. M. Charles-Félix et ensuite par S. M. Marie-Christine , de veiller à la conservation des biens temporels de cette royale abbaye , l'auteur de cette Notice a mis les plus grands soins à recueillir et à présenter , avec une scrupuleuse exactitude , tous les documents qui concernent cet antique monastère ; il s'estimera heureux si ce modeste travail est accueilli avec bienveillance (89).