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la tradition , les bateliers du lac du Bourget qui ont en recourt à l'intercession de sainte Erine au milieu de» dangers de la tempête, ont été sauvé* d'une mort imminente , et l'on attribue à cette sainte une foule de guéri sons miraculeuses dans la vallée. Sa fête est indiquée au 4 mai , dans la légende. Le lundi de Pentecôte, ses reliques sont exposées solennellement dans l'église d'Hautecombe.
Le ralentissement de la marche générale des esprits , qui ne se portèrent plus avec la même ardeur vers les monastères depuis le treizième siècle, et des événements que la prévoyance humaine est impuissante à conjurer , amenèrent graduellement la décadence de cette abbaye royale. Gomment aurait -elle pu se soustraire aux tristes conséquences des guerres dont la Savoie fut le théâtre depuis 1536 ; de l'occupation étrangère qu'elle dut subir à trois reprises différentes dans moins d'un siècle (W) ; et de la peste , fléau terrible , qui promena neuf fois ses ravages dans le duché, de 155* à 1639? Un autre événement nuisible à l'abbaye fut le remplacement des abbés réguliers par des abbés commendataires dispensés de la résidence , et autorisés à employer pour leur usage personnel la majeure partie des revenus de l'abbaye (50).
Cette nouvelle organisation eut en outre l'inconvénient de nécessiter une division dans les pouvoirs entre les personnes placées à la tête du monastère. Le prieur claustral, dont les fonctions temporaires appartenaient à la nomination de l'abbé général de Citeaux , eut en partage la direction et le commandement des religieux pour la discipline intérieure , tandis que la prééminence et les honneurs furent réservés à l'abbé commendataire, nommé à vie par le pape , sur la présentation du souverain ; mais l'impossibilité de prévoir tous les cas fit naître plus d'une fois des difficultés sérieuses entre le prieur et le eoinmen-
(la taire , sur les limites de leurs droits et de leurs attribu-
tions respectives, au détriment du bien et de la régularité de l'abbaye (81).
Il résulta de la réunion de ces circonstances que l'abbaye éprouva de la gêne dans ses ressources , que les bâtiments furent mal entretenus , que la surveillance fut moins sévère , et que le nombre des religieux diminua considérablement.
Dans les visites que les abbés généraux de l'ordre faisaient personnellement ou par leurs délégués , à l'abbaye royale d'Hautecombe, ils avaient soin de régler les droits et les obligations des abbés comraen data ires envers le couvent; car leurs intérêts étaient divergents, puisque les revenus du commendataire étaient d'autant plus considérables qu'il entretenait moins de religieux et qu'il apportait plus d'économie dans les dépenses. De là ces fréquentes ordonnances des abbés de Citeaux , et ces nombreuses transactions , soit pour déterminer le minimum de religieux à entretenir au couvent , soit pour régler ce qui devait leur être fourni.
Une ordonnance rendue à Hautecombe en 1350 , par révérendissime dom Jean , abbé général de Citeaux , prescrivit que ce monastère serait toujours composé de vingtdeux religieux profès , quatre novices et vingt frères convers ; elle régla en même temps les prestations dues à chacun d'eux (52). Lors d'une autre visite faite le 23 mai 1573, réçérendissime dom Nicolas Boucherat, abbé général de Citeaux, imposa à l'abbé commandataire l'obligation d'entretenir vingt-quatre religieux profès dans le couvent d'Hautecombe , et quatre profès dans le prieuré de la paroisse de Saint-Innocent, qui avait été unie à l'abbaye par bulles pontificales du 6 mars 1*43 (33).
liévércndissime dom Edme de la Croix renouvela les mêmes dispositions dans sa visite du premier septembre 1585 (54) ; mais toutes ces ordonnances furent modifiées en partie par des conventions passées le 30 avril 1608 , entre les religieux et l'abbé commendataire dom Sylvestre de Saluce, relativement aux prestations que les premiers auraient droit d'exiger à l'avenir (55).
11 est certain que dès lors l'abbaye fut dépouillée , par le malheur des temps , d'une grande portion de ses revenus ; car le monastère fut obligé de consentir , le 2 février 1698 , une nouvelle transaction avec l'abbé commendataire, dom Jean-Baptiste Marelly, par laquelle, en fixant la somme annuelle qui serait réservée pour l'entretien des religieux , on réduisit le nombre des prébendes à dix-sept (56).
Les patentes royales du 19 juin 1728 donnent une idée du triste état où se trouvaient les affaires temporelles de l'abbaye depuis longues années (57). • Voulant absolu- • ment, dit le roi Victor -Amédée II, réintégrer notre « abbaye royale d'Hautecombe dans tous les droits et « revenus dont elle a été injustement dépouillée par les « vicissitudes des temps passés , qui ont donné lieu à la « malice des détenteurs de ses biens , et à la négligence « de ceux qui étaient tenus de veiller à leur conserva- « tion , nous avons jugé à propos de nommer un sénateur « spécialement délégué pour juger les causes qui pour- « raient intéresser l'abbaye , etc. »
Mais les titres constitutifs des droits de l'abbaye avaient disparu pour la plupart , à mesure des aliénations faites contre les règles canoniques ; d'ailleurs il n'existait pas encore de cadastre régulier , et les possesseurs de mauvaise foi avaient de grands avantages pour se défendre
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contre les poursuites du monastère , presque toujours dénué des moyens de fournir les preuves judiciaires à l'appui de ses actions.
Les événements politiques portèrent un nouveau coup à l'abbaye d'Hautecombe.
Charles-Emmanuel III ayant embrassé le parti de l'impératrice Marie-Thérèse , contre les cours d'Espagne , de Bavière , de Prusse , de Pologne et des Deux - Siciles , auxquelles la France s'était alliée pour abaisser la maison d'Autriche , une armée espagnole , commandée par l'infant dom Philippe, pénétra en Savoie l'an 1742. Les troupes savoisiennes et piémontaises se défendirent vaillamment (58) , et l'armée ennemie , quoique au centre de la Savoie , fut constamment harcelée par une guerre de tirailleurs , à laquelle les habitants prenaient part. Ce fut un temps de bouleversements et de carnage , où l'on se fit réciproquement le plus de mal possible.
Le monastère d'Hautecombe éprouva des dommages considérables pendant cette malheureuse époque. Malgré les réparations et restaurations qui avaient été faites à l'église et aux bâtiments du monastère , par ordre du procureur - général et du sénateur choisi par le Sénat de Savoie , en exécution des dispositions souveraines de Charles-Emmanuel I» sous date du 23 septembre 1598 ; malgré les réparations qui avaient eu lieu en 1644-1645, sous la régence de la duchesse Christine , et au commencement du dix-huitième siècle , sous le règne de Viclor- Amédée 11 , tous ces bâtiments se trouvaient dans un étal déplorable de dégradation, lorsque l'occupation étrangère cessa par le célèbre traité d'Aix-la-Chapelle, du 18 octobre 1748.
Déjà en 1725, plusieurs monuments étaient tombés de
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vétusté et avaient disparu (59) ; les colonnes et les voûtes de Téglisc , ainsi que les murs du monastère , construits en mauvais matériaux , menaçaient ruine ; car le grès du pays , appelé vulgairement mollasse , s'effeuille et se réduit en poussière au contact de l'air et de l'humidité.
Convaincu de la nécessité de reconstruire les bâtiments du monastère et de faire à l'égliso de grosses réparations pour la consolider, le roi Charles-Emmanuel III pensa qu'on pourrait obtenir les fonds nécessaires pour une dépense aussi considérable , en y appliquant une partie des revenus de la mense abbatiale , et au moyen d'une meilleure administration des biens du monastère. Après la mort de dom Jean - Baptiste Marelly, dernier abbé commendatairc d'Hautecombe (60) , il fit solliciter auprès du pape Benoit XIV , la suppression de la mense abbatiale d'Hautecombe , et sa réunion au décanat de la sainte Chapelle de Chainbéry ; elle lui fut accordée par bulles pontificales du 5 avril 4752. Le roi montra tout l'intérêt qu'il prenait à l'abbaye d'Hautecombe , dans le billet qu'il adressa, le 6 mars suivant, au chapitre de la Sainte- Chapelle.
« En obtenant du Saint-Siège (y est-il dit) la bulle du « 5 avril dernier , d'union perpétuelle de notre royale • abbaye vacante de Sainte - Marie - d'Hautecombe , au « doyenné et chapitre de notre Sainte-Chapelle de Savoie, < nous avons eu en vue principalement deux objets : « l'un, de donner, par les revenus de cette abbaye, une « augmentation aux différentes prébendes des membres « de cette Sainte-Chapelle ; l'autre, de faciliter par votre « administration des biens et revenus de ladite abbaye, « dans l'église de laquelle reposent les cendres de plu* t sieurs de nos augustes prédécesseurs, le rétablissement
« et la réédification plus prompte du monastère , et la
■ liquidation de ses droits , actions et revenus , tant par « la rénovation des fiefs que par la revendication des « fonds et droits qui pourraient n'en avoir pas été légi- « timement distraits et aliénés ; en conséquence , nous « nous sommes entendu avec notre saint père le pape « Benoit XIV, sur la manière de combiner ensemble ces
■ deux objets , etc. » (64).
Ces mêmes considérations sont formellement exprimées dans les bulles pontificales , qui renferment les dispositions suivantes :
• Sa Sainteté supprime la mense abbatiale d'Hautecombe et incorpore les biens et revenus qui en dépendaient, au chapitre de la Sainte -Chapelle de Chambéry.
« Elle réunit le titre d'abbé commendataire d'Hautccombe à la dignité de doyen de la Sainte -Chapelle , avec les honneurs , prérogatives , prééminences , et tous les droits spirituels et temporels qui compétaient aux précédents abbés commendataires.
« Elle ordonne que le chapitre devra remplir toutes les charges auxquelles l'abbé commendataire était tenu , et notamment de payer , pour l'entretien de quatorze religieux profès dans le monastère , la somme fixée par la transaction intervenue le 2 février 4698, entre les religieux et l'abbé commendataire dom J.-B. Marelly.
« Enfin , elle réserve au Roi , pour la nomination du doyen de la Sainte-Chapelle , le droit de patronage, dont sa majesté et ses augustes prédécesseurs jouissaient pour la nomination de l'abbé commendataire d'Iïautccombe. » (62).
Cette réunion n'apporta aucun changement dans le gouvernement intérieur du monastère d'Hautecombc. Le
prieur claustral continua, comme auparavant, à recevoir sa nomination de l'abbé général de Clair vaux , nomination qu'il avait soin de présenter à l'enregistrement du
Sénat (65).
Le chapitre de la Sainte-Chapelle de Ghambéry , fondé par bulles pontificales du 21 avril U67, et dont le doyen avait le droit de porter la croix pectorale , l'anneau et la mitre (64) , fut supprimé lorsque sa sainteté le pape Pie VI érigea un évêché à Chambéry, par bulles du 15 août 1778. Le pape accorda dans ces bulles, aux évéques qui seraient nommés pour régir le diocèse , tous les honneurs et prérogatives attachés aux titres de doyen de la Sainte -Chapelle et d'abbé d'Hautecombe (65), et lorsque monseigneur Michel Conseil fut promu à l'évéché de Chambéry, par bulles du 20 mars 1779, il prit, dans le Mandement qu'il publia en 1780, pour sa prise de possession, les titres de doyen de la Sainte -Chapelle et abbé d'Hautecombe (66).
Les efforts des nouveaux administrateurs du monastère d'Hautecombe et l'aliénation d'une partie des biens de l'abbaye , n'avaient pu procurer la somme nécessaire pour achever les travaux de réparation et de reconstruction de l'église et du couvent ; mais le roi Victor- Amétlée III , qui avait à cœur de les faire terminer , appliqua en outre à cette dépense les revenus des commanderies de l'ordre des saints Maurice et Lazare en Savoie.
Dans ces travaux , les colonnes gothiques de la nef centrale , qui étaient en mollasse , furent renforcées et recouvertes par des pilastres carrés en maçonnerie ; la voûte, qu'il était indispensable de refaire, fut baissée de quatre mètres par un motif d'économie , et mise à la hauteur de dix mètres et quarante centimètres ; enfin le
cloitre et les bâtiments du couvent , qui étaient comme l'église , de style gothique , furent reconstruits dans la forme moderne qu'ils ont aujourd'hui , et achevés seulement en 4788. L'abbaye royale d'Hautecombe avait repris une splendeur nouvelle, lorsqu'elle reçut des événements politiques un contre -coup bien plus funeste que tous ceux dont nous avons fait mention.
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La révolution française de 1789 ne porta d'abord aucune atteinte au territoire des puissances voisines de la France; mais après la catastrophe du 10 août 1793, la convention nationale décréta l'abolition de la royauté , proclama la république , et envoya des troupes aux frontières. Une division des armées républicaines , commandée par le général Montesquiou , envahit la Savoie le 22 septembre 1792. Dès lors, les lois démocratiques publiées à Paris furent déclarées exécutoires pour ce duché , qui fut incorporé à la France , et qui dut subir toutes les phases de ses bouleversements. Toutefois , leurs déplorables effets furent atténués , en Savoie , par le bon esprit de ses habitants , chez qui le flambeau de la religion ne s'éteignit jamais , et où l'auguste maison royale qui nous gouverne , continua toujours à trouver des preuves d'une vive affection et du dévouement le plus désintéressé.
L'un des premiers actes du gouvernement républicain
en Savoie, fut de s'emparer des biens du clergé. Un décret du 26 octobre 1792, déclara propriété nationale les biens du clergé de Savoie, tant séculier que régulier^!). En exécution de ce décret , deux officiers municipaux se rendirent à Hautecombe le k novembre suivant , pour dresser l'inventaire des immeubles et du mobilier de l'abbaye. Successivement, les moines furent chassés de leur paisible retraite, et obligés de fuir ou de se cacher pour échapper aux rigueurs des lois révolutionnaires. Enfin , les commissaires du gouvernement , après avoir saisi tout le mobilier de l'abbaye , vendirent aux enchères publiques, en 1796, l'église, le monastère et tous les biens qui l'entouraient , compris dans la catégorie des domaines nationaux, d'après les lois du temps (68). Pendant cette époque d'anarchie, les commissaires républicains descendirent dans les caveaux de l'église et firent ouvrir les tombes , pour prendre les objets précieux qui pouvaient s'y trouver, notamment la couronne ducale , qui était dans le caveau de la chapelle des princes , sur le tombeau du duc Philibert. Les hommes égarés qui s'étaient rendus coupables de sacrilège en s'emparant des vases sacrés et en profanant les églises , pouvaient - ils être arrêtés par le respect qu'on doit à la cendre des morts ? Mais comme la cupidité était leur seul mobile , ils laissèrent en place les ossements des princes- (69).
Tristes effets des vicissitudes humaines ! cette dernière demeure des souverains , ces lieux sanctifiés par les prières des cénobites, et qui avaient été embellis pendant plusieurs siècles par la munificence de nos princes et leur goût pour les arts ; ces lieux , disons-nous , étaient occupés, quelques années après, par une fabrique de faïence, et l'encens qui s'élevait aux voûtes de l'église , dans les
fêtes solennelles , était remplacé par la noire fumée des fourneaux (70).
Quelles sombres réflexions se présentent en foule à l'esprit , en songeant à la destruction d'un monument aussi célèbre , à l'anéantissement des anciens manuscrits conservés dans la riche bibliothèque du couvent, dont plusieurs remontaient aux premiers temps de la fondation de l'abbaye ; perte immense , perte irréparable pour les arts, la littérature et l'histoire !...
Cette fabrique de faïence n'eut pas de succès. Le propriétaire n'ayant pas les moyens d'entretenir les bâtiments, une partie finit par s'écrouler; les décombres couvrirent les caveaux qui renfermaient les cercueils , et ces vastes édifices n'offrirent plus que l'aspect d'une ruine , toujours majestueuse par ses souvenirs.