HISTOIRE
L’ÉGLISE DE SAINT-VULFRAIV ((l) * * 4).
L’origine d’Abbeville 9 comme celle de beaucoup de cités anciennes , est enveloppée de ténèbres épaisses qu’on a peine à dissiper; mais l'opinion la plus généralement adoptée , et qui paraît appuyée sur une tradition cons-
(l) Pendant le moyen-âge, on avait adopté l’usage d’écrire Vulfran
par un double W, en supprimant l’U, que l’on restitua depuis. Plus tard, sentant l’inutilité de la double lettre, celui d’écrire ce nom par
un seul Y prévalut comme étant plus conforme à la manière de le pro-
noncer.
tante , c’est qu’il existait à la pointe de l’île que forment les deux bras de la Somme, non loin de l’église de Notre-Dame-du-(jhatel, un château fortifié. Ce fut sous ses murs et sous sa sauvegarde, que se forma cette ville naissante qui , suivant la Chronique de Saint- Biquier , n’était originairement qu’une métairie dépendante de cette Abbaye, que Hugues-Capet fit fortifier en 990, pour arrêter les courses des Danois et des Normands sur les rives de la Somme. Elle devint dès-lors la capitale du Ponthieu et la résidence de ses comtes.
En io58, le corps de Saint Vulfran , archevêque de Sens , fut transféré, par les soins de Guillaume de Taïvas, comte de Ponthieu, de l’abbaye de Fontenelle dans la chapelle de Saint-Nicolas et de Saint-Firmin d’Abbeville, que Guillaume fit rebâtir sous l’invocation de Saint Vulfran, qui devint alors le patron de la ville. Un fait qui atteste la pénurie des temps , c’est que ce premier temple fut couvert en chaume. Guillaume II fonda, vers l’an 1 1 10, onze chapelains pour desservir cette église , et Jean Ier, son fils, fonda, en ii5i, vingt prébendes , qui furent portées au nombre de yingtsix ep 1 178 par ce même prince. En i2o5,
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Guillaume III, comte de Ponthieu, fonda les six dernières prébendes , et combla l'église et le chapitre de Saint-Vulfran de ses libéralités. Les comtesses de Ponthieu s’associèrent à cette oeuvre de piété et firent de grands dons à cette collégiale. Ces dotations furent augmentées par la munificence de plusieurs rois de France qui lui donnèrent le titre de royale , et les souverains pontifes , voulant également participer à son illustration , lui accordèrent de grands privilèges (0 et lui confirmèrent son titre d’église royale et collégiale, qu’elle conserva jusqu’à l’époque des évènemens de la révolution de 1789.
On croit , mais sans aucune preuve authentique, que cette première église fut démolie en i346, et remplacée par une autre qui servit, dit-on , jusqu’en 1488 , époque à laquelle le Chapitre de Saint-Vulfran conçut le projet de la faire rebâtir dans des dimensions beaucoup plus grandes, et fit un appel à toutes les classes des fidèles. Suivant le compte des ar-
(t) Histoire Ecclésiastique d’ Abbeville , par le père Ignace-Joseph de Jesüs-Marià, etc. Paris , 1646, pages 80 et 81. Devèrité, Histoire du Comté de Ponthieu , de Montreuil et d’ Abbeville . Taris, 1767, tome 1er, page 68.
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gentiers de la ville (O, la première pierre de cet édifice fut posée le 7 juin 1488, non par Louis XII , comme Ta pensé le P. Ignace (2), car il ne parvint à la couronne qu’en 1498, mais par le sieur Postel, alors maïeur de la ville , au nom des comtes de Ponthieu , des trois états de la ville et du roi j et par le doyen au nom du Chapitre, après les serrpens ordinaires. Au centre de la première assise, du pilier qui soutient le grand portail à droite en entrant, fut encastrée une boite contenant des pièces d’or et d’argent frappées à Abbeville par les comtes de Ponthieu , et d’autres au coin de France, Indépendamment de ces
(1) Voici l’extrait de ces comptes, relatifs aux dons offerts parla ville pour la construction de Saint-Vulfran : « A l’église collégial » Sainct-Wlfran , en icelle ville la somme de dix liures, à icelle église, » donnée par messeigneurs maïeur et escheuins de ladite ville, le jour » que l’on commencha à faire et mâchonner le fondacion des cloc- » quiers, deuenture et portaulx d’icelle église, à laquelle fondacion » faire furent appelez et euoquiez les lieuten- (lieutenants) de mons.» » le seneschal et officiers du roy nostre sire lesditz maïeur escheuins » et grant nombre de notables gens et habitans d’icelle ville qui ce dit » jour y firent de grans dons. » (7 juin 1488.) Compte des ar y entier s de la ville. Suivant les mêmes registres , les magistrats municipaux votèrent encore pour la réfection des portaulx et clocquiers , en 1488, 1490, 1494, 1501 et 1504 , la somme totale de deux cents soixante francs, Plusj par les deux collèges , près de cent livres.
(2) Histoire Ecclesiastique d’ Abbeville , page 81.
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pièces de monnaie, on y plaça une plaque d’argent du poids de deux marcs , sur laquelle furent gravés les noms du roi Charles Yïïï , alors régnant, du comte et de la comtesse de Ponthieu , de Tévêque d’Amiens, du sieur Postel, maïeur, de ceux qui représentaient les quatre états, les communes et le corps-devilie d’Abbeville et du Chapitre; en tête de cette plaque sont les armes de France, celles des comtes de Ponthieu , de la ville et de son Chapitre. Dans la même boîte fut mise une autre plaque de cuivre , contenant les noms des architectes et des sculpteurs qui furent chargés de la construction et de la décoration de cet édifice , dont le plan fut gravé sur le revers de cette plaque O).
On doit regretter que des copies de ces inscriptions ne nous aient pas été transmises , il
(i) Je ferai observer qu’à l’époque à laquelle furent jetés les fondemens de cet édifice, l’ancienne église de Saint-Vulfran existait encore , car l’on y fit une procession générale en actions de grâces de la victoire remportée par Charles VIII sur les Bretons, à Saint-Aubindu-Cormier. Cette église, alors située sur le terrain du chœur actuel, était beaucoup plus petite et ne fut démolie qu’en partie, afin qu’on pût y continuer la célébration du service divin durant la construction de l’autre. C’est de cet édifice que parlent les coihples de 1531 , lorsqu’ils nous apprennent qu’il se trouvait dans un tel état de vétusté, que ses murailles étaient très-ccidiicques et dangcreulx.
eut été fort intéressant de connaître les noms des artistes qui ont conçu le plan et dirigé l’exécution de ce monument.
Les travaux de la bâtisse ayant été interrompus, le corps-de-ville et le chapitre de Saint -Yulfran sollicitèrent et obtinrent de Louis XII, en sa qualité de comte de Ponthieu , les fonds nécessaires pour leur continuation. Ce monarque chargea même le cardinal d’Amboise , son ministre, de surveiller la construction de cet édifice , dont la façade porte un caractère de grandeur et de magnificence qui est le cachet spécial de toutes les entreprises exécutées par ce protecteur éclairé des arts , auquel la Normandie dut les plus belles productions en ce genre (0 ; il sut encore allier à ce litre , les talens d’un grand ministre , qui firent du règne de Louis XII l’âge d’or de la monarchie française, et méritèrent à cet excellent monarque le glorieux titre de Père du peuple,
(l) Ces travaux consistent dans une partie de la riche façade de la cathédrale de Rouen , et dans le magnifique château de Gaillon , dont les arts déploreront à jamais la perte. M. Deville, auteur de la Des-r cription des tombeaux de la cathédrale de Rouen , se propose de publier un Mémoire sur ce château, dont il a retrouvé tous les comptes de U dépense dans les archives du département.
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Le portique latéral de la façade principale à gauche du spectateur , fut construit aux frais du cardinal d’Amboise ; celui situé h droite fut élevé par la ville , et le grand portique du milieu est dû à la munificence de Louis XII, ce que témoignent les écussons armoriés sculptés dans les frontons qui surmontent chacun de ces portiques et dont les emblèmes ont été grattés à la suite des évènemens de la révolution de 1789.
Dans un registre des délibérations du Chapitre, à la date du 4 avril i53o, on lit qu’un nommé Crétel, maître maçon de Tours , commis par les gens du roi pour conduire l’œuvre de cette église , prêta serment en cette qualité.
Le 29 avril 1 53 1 , on fit une procession générale du Saint-Sacrement, à laquelle on porta le chief et perte de J\Iojisv S 1 fVlfran , autres reliques et corps saincts y qui furent transportés de l’ancienne église dans la chapelle de Notre-Dame de la nouvelle basilique.
Cette ancienne église fut par la suite démolie pour faire place aux nouvelles constructions (0.
Par sa délibération du 9 mars 1 534 ? 1° Cha-
(I) Registre des comptes de la ville, du 29 avril *or,i .
pitre de ia Collégiale prit la résolution « de mettre au plustôt la nef en estât pour y faire le service divin . »
Le pape Léon X, l’archevêque de Reims , les abbés de Picardie, et toutes les communautés religieuses concoururent par leurs dons, à l'exécution de cette bâtisse , dont les travaux , commencés depuis cinquante-deux ans, furent interrompus en i53(), et se bornèrent dans l’étendue de la nef, de ses deux bascôtés et du mur transversal de la croisée avec la tour de Saint-Firmin dont il est accompagné à son extrémité septentrionale. Les clefs des maîtresses-voûtes de la nef sont décorées des écussons armoriés de Louis XIÏ, d’Anne de Bretagne, de François Ier, de Henri dauphin, son fils , du comté de Ponthieu et autres bienfaiteurs de cette église , qui ont coopéré par leurs offrandes h cette construction. Les vitres de la nef du côté du nord , ainsi que celles du bas côté gauche , présentent les ustensiles des diverses corporations d’arts et métiers qui ont fait don de plusieurs sommes pour le même objet (0. Plusieurs de ces cor-
(i) Les églises cathédrales de Chartres et d’Amiens offrent aussi dans les vitres peintes ou les bas-reliefs dont elles sont décorées , la reprc-
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porations fournirent également chacune les statues des Saints qu’elles avaient pris pour patrons et qui décorent les trois portiques de la façade principale , savoir : les épiciers , les merciers et autres corporations réunies sous le même patronage, la Sainte Vierge , les marchands de draps. Saint Eustache, les tondeurs de draps , Saint Pierre , les bouchers Saint André, les orfèvres Saint Eîoi, les tonneliers Saint Firmin , les marchands de vin Sainte Marie-Madeleine , etc. Les paroisses de la ville firent également présent des statues de leurs saints patrons et protecteurs Saint Paul , Saint Jean, Saint Jacques, et@. , etc, L'exécution de ces statues et des autres travaux de sculpture du grand portail coûta la somme de 620 livres (*).
Lorsque la nef de cette église fut terminée et mise en état de pouvoir y célébrer l’office divin , on en fit clore l’extrémité méridionale par un grand mur de refend, et l’on adossa aux travées latérales la boiserie des stalles qui
sentation de plusieurs corporations d’arts et métiers qui contribuèrent à leur construction.
(l) Memorial d* Abbeville ( Affiches périodiques ) du 8 mars 1828-
fut exécutée en i53q (0. Ces stalles coûtèrent la somme de 208 livres, y compris la fourniture des bois , ferrures et façon. En 1 544 ^ Ie Chapitre fit faire le buffet d’orgue , et en 1 554 fut fondu l’aigle en cuivre servant de lutrin, que fon plaça au milieu du chœur. Le métal coûta la somme de six livres cinq sous le cent.
Cependant cette partie de l’église ne pouvant suffire tout à la fois au clergé et au nombreux concours des fidèles , on sentit par la suite des temps la nécessité de l’agrandir. L’insuffisance des revenus du Chapitre et des dons qui furent offerts , ne permettant pas d’en continuer la construction sur les mêmes dessins et dans les mêmes proportions , il fallut se résoudre h bâtir un chœur aussi large
(l) Ces faits sont constatés parles délibérations suivantes relatives à la construction de cette église ; en vo:ci les dispositions sommaires : « Le 9 juin 1528, quatre chanoines députés pour faire queste dans la » ville pour l’église. » Le 6 novembre 1553 il fut arrêté « que les « grandes clefs se fairoïent de pierres de Croissy, les plus petites, de » celles de Beauvais , et le reste de pierres du Ponl-R.emi. » Le 9 mars 1534 , résolution de « mettre au plustôt la nef en estât pour y faire le » service divin. » Le 5 août 1536, il fut arrêté de faire l’entablement de pierres de Beauvais , « par- dessus les arches des fenêtres. » Le 9 juin 1544 , quatre chanoines députés « pour faire queste aux habitans » de la ville , afin d’achepler des orgues. »
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mais beaucoup plus bas que la nef; ce grave défaut d’unité , joint h la pesanteur du chœur, présente le contraste le plus choquant et fait vivement regretter que le même système de construction n’ait pas été scrupuleusement suivi; on jouirait d’un ensemble sinon accompli , du moins assez satisfaisant , quel que soit le défaut capital d’une nef beaucoup trop étroite par rapport à son élévation , défaut qui frappe l’œil le moins exercé en entrant dans ce temple.
En 1620 , M. Briet , ancien Maïeur d’Abbeville , fit construire à ses frais le bas-côté du chœur à gauche du spectateur , ce que témoignent les écussons à ses armes qui sont sculptés aux clefs des voûtes. En 1622 , la communauté des merciers et des épiciers fit élever h ses dépens le bas-côté occidental du chœur , dont les clefs des voûtes représentent chacune une paire de balances avec une escarcelle , attributs de ces deux professions.
En 1627, les voûtes et le clocher menaçant ruine , le Chapitre de Saint- Vulfran , considérant qu'il était urgent d’y faire de promptes réparations ? députa quatre chanoines, qui se rendirent le 4 août de la même année, auprès
de l’évéque d’Amiens , pour obtenir le lait et le beurre dans tout le comté de Ponthieu (0. On appelle ainsi la quête qui se fait encore chaque année dans le diocèse d’Amiens, pour l’entretien du Séminaire. Mais ce ne fut que long-temps après que Ton s’occupa de la construction du choeur, dont les travaux furent commencés le 6 de mai i66ï. Le Doyen, au nom du Chapitre , et le sieur Pierre Dumaisniel , alors maïeur , au nom du roi et du corpsde-ville, posèrent la première pierre de cet édifice. On plaça dans une boîte renfermée dans l’une des assises des fondemens^, des pièces de monnaie d’or et d’argent , frappées dans le cours de l’année au coin de France, et une plaque de cuivre sur laquelle avaient été gravés plu-
(l) En accordant aux fidèles la permission de faire usage de lait et de beurre en carême , le Saint-Siège y ajouta pour condition préliminaire et indispensable , qu’on serait tenu à faire certaines prières , et surtout quelques aumônes. A l’exemple de l’évêque de Paris, celui d’Amiens accorda cette dispense à ses diocésains , par son Mandement du 50 janvier 1466. A Paris, les marguilliers des paroisses demandèrent et obtinrent que la destination de ces aumônes fût spécialement appliquée à l’entretien ou à la réparation des temples. De là naquirent ces troncs pour le leurre qui pendant long-temps subsistèrent dans nos églises paroissiales, et qu’ensuite on supprima prudemment, parce que devenant inutiles, iis n’étaient plus que ridicules. Cependant l’usage de ees troncs se maintint encore dans quelques provinces, et ne fut entièrement aboli que depuis les évènemens de 1789.
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sieurs écussons et une inscription constatant l’époque et l’énonciation des principales circonstances de la pose de cette pierre. Les travaux du choeur furent terminés en i663 : cette dernière date est inscrite sur l’une des clefs de la voûte. Dans le cours de la même année on construisit un maitre-autel ainsi que le baldaquin à colonnes élevé derrière cet autel , et sous lequel on expose la châsse contenant les reliques de Saint Yulfran.
Le 9 mai i663^ la construction du lambris en menuiserie qui sert de revêtement au mur intérieur du choeur fut adjugée à J. Ringard , moyennant 4 livres par toise et la fourniture des bois et hourdages.
En décembre i688, le chapitre de Saint- Vulfran lit placer une horloge dans la tour à d roite.
Tout porte h croire qu’une partie des matériaux qui servirent à la construction de cet édifice, fut tirée des Monts de Caubert , colline crayeuse qui borde la vallée de la Somme à Fouest d’Abbeville. Il existe sur les flancs de cette colline, en face du marais Malicorne , une large et profonde excavation que