HISTOIRE
DE
L’ÉGLISE DE SAINT- RIQUIER
La petite ville de Saint-Riquier est située dans le Pontliieu ( Somme ) 9 à deux lieues nord-est d'Abbeville , dans un vallon arrosé par le Scardon, qui baigne le mur méridional de l’ancienne abbaye de Saint-Riquier , que l’on aperçoit en sortant du bois de ce nom , et venant d’Abbeville.
Ce n’est pas spécialement sous le simple rapport de l’art que l’on doit envisager la plupart des édifices religieux élevés pendant
le moyen-âge dans toutes les contrées de l'Europe ; leur aspect fait naître une multitude de sentimens divers, et rappelle à l’imagination la pensée d’honorer Dieu par la culture des facultés dont il a doué l’homme, et celle d’en partager le noble emploi entre la prière et l’étude. Il était réservé au Christianisme d’en donner dès son berceau le premier exemple. Parmi les associations religieuses qui se formèrent de toutes parts , lorsque ses premiers apôtres l’eurent cimenté de leur sang, il n’en est aucune qui se soit rendue plus recommandable , h cet égard , que l’ordre de Saint- Benoît , voué, dès son institution, par l’esprit de sa règle, à de laborieuses élucubrations. Tel fut le berceau de plusieurs de nos cités qui n’eurent pas d’autre origine que ces pieuses agrégations de cénobites, qui par leur sollicitude et leur zèle pour le défrichement des terres , dont on les dota , fixèrent autour d’eux de nombreuses populations , et préludèrent ainsi â la prospérité du pays, illustré depuis par leurs travaux littéraires.
La fondation de l’abbaye de Saiut-Riquier , l’une des plus anciennes et des plus célèbres de cet ordre , remonte aux premiers temps de l’établissement du Christianisme dans le Pon-
DS SAIiYT-ÏUQUIER. Ô
thieu. Il avait fait peu de progrès dans cette contrée de la Picardie , lorsque Saint Colomban , fondateur de l’abbaye de Luxeuil, vint d’Irlande , en 5go , avec douze de ses disciples, pour y travailler à la conversion de ses habitans. Parmi ses compagnons, deux prêtres , dont l’un appelé Chaydoc et l’autre Frichor , surnommé Adrien , s’arrêtèrent dans le bourg de Centule , aujourd'hui Saint- Riquier (*), dans la vue d’y répandre la lumière de l’Evangile. Mal reçus par ses habitans , ils n’auraient recueilli aucun fruit de leur mission, si l’un d’eux , nommé Riquier, ne se fût montré plus disposé que ses compatriotes à embrasser le Christianisme. Les opinions sont tellement partagées , qu’elles laissent beaucoup d’obscurité sur le rang qu’occupait sa famille. Suivant les uns ,
(l) Le nom seul de ce bourg, indique son antique splendeur, par les cent tours dont ses murs étaient originairement flanqués. C’est ainsi que s’exprime ce vers si connu dans le pays :
Turribus à centum Centula dicta fuit.
On voit encore une grande partie de l’enceinte de Saint-Riquier , construite depuis celle citée ci-dessus. Elle consiste en un mur fort épais , fortifié de distance en distance , par de grosses tours rondes et plusieurs portes qui donnent une idée de celte cité comme ville de guerre dans les temps féodaux.
Premier
Temple.
Riquier naquit à Centule en 5yo , de parens pauvres ; et selon d’autres il était fils d’Alquaire , comte de Ponthieu , parent de Clovis Ier ; il résulte de là , que son origine aurait une illustration qui serait contestée. Converti à la foi par ces pieux missionnaires W, Riquier fut élevé au sacerdoce et reçut la mission de prêcher l’Evangile sur les rives de la Somme. Peu après il s’embarqua pour l’Angleterre et y contribua puissamment par ses prédications au triomphe du Christianisme, puis il revint dans le Ponthieu, continuer l’oeuvre de la conversion de ses habitans. Il sut gagner les coeurs par son éloquence et ses vertus ^ et dissipa par ses travaux apostoliques les ténèbres du paganisme dans lesquelles cette contrée de la Picardie était encore plongée en grande partie. Mais sentant le besoin de quitter un monde pour lequel il n’était point fait, et faisant abnégation de luimême , il réunit ses nombreux disciples en communauté , et fonda, l’an 025, un monastère qui fut richement doté par Dagobert 1er ,
(î) Suivant Hariulphe, ces deux saints missionnaires se fixèrent à Centule , et il est probable qu’ils y finirent leurs jours , puisque l’église de ce lieu se glorifiait de posséder leurs corps. L’abbé Saint Angilbert fit leur épitaphe.
DE SAIIVT-RIQU1EK. 7
et dont l’église , dédiée à la Sainte Vierge, est celle qui subsista jusqu’au temps de Saint Angîlbert.
Le monarque recevait ses avis avec une confiance qu’il n’accordait qu'à lui-même. Saint Riquier jouissait d’un grand crédit auprès de ce prince qui l’admettait dans son conseil. Il en profita pour lui donner de sages avertissemens et lui faire de graves remontrances sur sa conduite. Poussant même la liberté jusqu’à lui reprocher son immoralité, son luxe, ses cruautés , Je meurtre des Bulgares , l’assassinat de Bernulfe , son oncle maternel ^ il sut le rappeler aux devoirs que lui imposaient la religion et l’autorité dont il n’était que dépositaire, et dont il aurait à rendre compte au jour solennel. Le monarque profita de ces conseils en réformant sa conduite ; et pour donner à Saint Riquier des marques de la profonde vénération qu’il lui avait vouée, il lui assigna un revenu en le gratifiant de plusieurs seigneuries et terres , pour l’entretien du service divin et du luminaire de l’abbaye de Centule C1').
(l) Notice historique sur Saùit-Riquier , etc . ; par M. l’abbé Padk , supérieur du Séminaire de ce nom. Amiens, 1826 , page S. — Histoire
Le pieux abbé Riquier se retirait souvent dans la forêt de Crécy , pour se dérober aux hommages que lui attirait la sainteté de sa vie. Le lieu qui lui servait de retraite, appelé, pour cette raison, /’ Hermitage , se voit encore aujourd’hui. Deux hommes d’une haute naissance, Gislemar et Mauronte, lui proposèrent en vain de quitter sa solitude ; mais rien au monde, après ce lieu de prédilection , n’avait autant d’attraits pour lui que son humble cabane de roseaux ( arundinea ).
Quelles que furent les précautions qu’il prit pour se dérober au inonde entier , l’odeur de ses vertus attira près de lui de nouveaux disciples, qui s’y rassemblèrent en si grand nombre, qu’en peu de temps ils formèrent un deuxième monastère qui prit le nom de F or él-Mons*fier, c’est-à-dire Monastère dans la forêt* Gislemar , seigneur du lieu , voyant leur ferveur, fît accepter au saint Abbé un petit fond de terre, et Mauronte, grand- forestier, qui se fit depuis religieux sous sa discipline , lui offrit tout le bois qu’il désirait. C’est aujour-
ecclêsiastique de la ville d' Abbeville , etc. ; par le P. Ignace de Jésus- Maria, etc. Paris, 1646 , pages 435 et suivantes. — Notice historique de Picardie , etc. ; par dom Grenier , Introduction. Dépôt des manuscrits de la bibliothèque du Roi.
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d’hui une paroisse du diocèse qui en conserve le nom. Mais bientôt après, sentant sa fin approcher, il s’enfonça dans le plus profond de la forêt , et là , aidé d’un de ses disciples nommé Sigobard , il se bâtit une cellule avec une chapelle. Ayant su , par révélation , le jour de sa mort , Saint Riquier s’y prépara dignement , et sous la voûte végétale des vieux chênes de la forêt , étendu sur son lit de paille, il rendit le dernier soupir le 26 avril 645 , selon dom MabillonC1), Peu de temps après, son corps fut transporté à Centule, par les soins dOcialde, son successeur. Il s’opéra, dit la chronique., tant de prodiges par son intercession , que le bruit s'en répandit dans toute la France. Plus tard Charlemagne fit ouvrir son tombeau pour en exhumer ses précieux restes et les placer dans une châsse en or.
Saint Kiquier avait procuré des biens considérables à son monastère de Centule pendant sa vie ; la sainteté de sa mort tout édifiante, n’en attira pas de moins abondans après lui. Les grands de la terre ne sont utiles que pendant leur existence, un saint personnage qui a mérité les béatitudes célestes ne cesse de
(1) L’an 674, selon d’aulres.
l’être ! Les offrandes qui s’étaient faites à son tombeau se montaient chaque semaine ( dit Mabillon) à deux cents marcs d’argent, dont le produit s’élevait annuellement à quinze mille six cents livres de poids, près de deux millions numériques de la monnaie d’aujourd’hui, sans y comprendre les dons d’une autre espèce.
Tels furent les premiers commencemens de la célèbre Abbaye de Centule , érigée depuis sous l'invocation de Saint Riquier , son fondateur , dont la vie exemplaire et les vertus servirent de modèle à ses religieux et firent de ce monastère, qui brilla avec tant d’éclat, l’un des sanctuaires les plus révérés de l’ordre de Saint Benoît ; plus tard , il devint l’une des écoles les plus distinguées et les plus florissantes de tout l’ordre , et ce monastère compta quatre de ses Abbés que l’Eglise révère comme Saints, douze princes issus du sang royal, sans y comprendre un grand nombre d’hommes illustres et de savans distingués qui en sortirent.
On doit dire h la gloire et à la louange de ces pieux cénobites , que ce fut par leur zèle et leur persévérance , que l’idolâtrie fut totalement éteinte dans ces contrées. En étendant
l'empire du Christianisme dans ce pays , ils ouvrirent à ses habitans des sources de civilisation et de prospérité , par l’instruction cpi’ils y répandirent , et le défrichement des terres qu’ils mirent en valeur*
Parmi les Abbés successeurs de Saint I\iquier, qui contribuèrent le plus à l’illustration et à la splendeur du monastère de Centule , on distingue Saint Angilbert. Il en prit possession en 791. Cet homme, l’un des plus célèbres et des plus spirituels de son temps , fut également recommandable par sa piété qui le fit mettre au nombre des Saints , et par ses talens pour la poésie qui lui méritèrent le surnom d’Homère. Il fut honoré de l'estime et de la confiance de Charlemagne, qui lui conféra, avant d'être abbé, le gouvernement militaire des côtes de France, depuis la Seine jusqu'à l’Escaut, et lui donna en mariage sa seconde fille Berthe, dont il eut deux enfans , Harmild et Nithard ; celuici a écrit l'histoire de son temps. Mais quels que furent le rang et la considération dont Angilbert jouissait à la cour , il préféra la retraite à l’éclat des grandeurs ; d'après l’exemple et les conseils d'Alcuin, et d’Adhélard , abbé de Corbic, il se retira au monas-
Second
Temple.
tère de Centule où Dieu l’appelait à un autre genre d’illustration. Cette résolution reçut l’approbation de Charlemagne, qui trouva également le moyen de pouvoir utiliser ses talens dans l’intérêt de la religion et des sciences. Angilbert s’appliquait à protéger les arts et les lettres, et à répandre ainsi la lumière et les bienfaits au sein de sa paisible retraite , lorsque les besoins de l'Eglise et de l’Etat vinrent l’en arracher , pour le replacer sur la grande scène du monde. En 792, Charlemagne le chargea de conduire à home Félix , évêque d’Urgel, qui renouvelait en Espagne les erreurs du Nestorianisme , et qu'on voulait contraindre à abjurer son hérésie. Il y fit plusieurs autres voyages, pour des missions importantes dont les motifs sont amplement détaillés dans X Histoire Ecclésiastique de Fleury. Dans le dernier de ses voyages il y assista au couronnement de cet empereur , le jour de Noël de l’an 800.
Ce fut sous le gouvernement de Saint Angilbert que l'abbaye de Cenluîe parvint à un degré de splendeur qui l’éleva au rang d’un des premiers monastères du royaume. Secondé parles libéralités de Charlemagne, il la fit totalement rebâtir vers l’an 800, avec une
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magnificence sans égale, et digne d’un des premiers monarques du monde. Sur l’emplacement de l’ancien monastère cet abbé fit élever trois églises qu’il enrichit d’une infinité de reliques qu’il avait obtenues du Pape. La principale basilique portait le titre de Saint- Sauveur et de Saint-Riquier , la seconde était dédiée sous l’invocation de la Sainte- Vierge , et la troisième sous celle de Saint-Benoit. Saint Angilbert en fit faire la dédicace en 801, par douze évéques , et composa à cette occasion des vers qui ont été publiés par dom Mabillon. ïl y prie Jésus-Christ de bénir cette église , et de vouloir bien exaucer les vœux qui lui seraient offerts. Les voici :
Omnipotens Dominus qui celsa vel ima gubernas Majestate potens y semper ubique Deus Respice de solio , Sanctorum qloria , summo , Auxiliumque tuis rex bone da famulis,
Principibus pacem } subdids adde salutem.
Ho stis pelle minas et fera bella preme.
Hœc quoque , qua statui fulgenda culmina templî Anqilbertus eqo , sint tibi grata Deo .
Auqusto et Karolo cujus virtute pereqi Concédé ïmperii g audia summa tui.
Quisquis et hic summas precibus pulsaverit aures EfTecium tribuas semper habere Deus .
ik
Quant aux dispositions que présentait l’ensemble du nouveau monastère bâti par Saint Angilbert , on peut en juger par la ligure qu’en a fait graver dom Mabillon (*) , d’après un dessin qui lui avait été communiqué par Charles d’Aligre , abbé de Saint-Riquier.
L'église principale , sous l’invocation de Saint-Sauveur et de Saint-Riquier , présentait un parallélogramme rectangle dont le chevet était dirigé vers l’orient. Cet édifice était coupé dans sa longueur par deux grosses tours rondes ou rotondes , terminées par une toiture de forme conique , surmontée de deux campanilles à trois étages, superposés et en retraite. La nef, plus élevée que le choeur , était percée ainsi que lui d’une suite de fenêtres rondes à plein cintre , d’une très-grande simplicité^ et l’un et l’autre accompagnés d’un bas-côté également éclairé par des fenêtres à plein cintre. Chaque tour était flanquée d’une tourelle cylindrique servant de cage d’escalier ; ces tours avaient , au reste, quelque ressemblance avec les colombiers des fermes. La toiture de l’église, totalement couverte en plomb * an-
(l) Acta Sanctorum Ordinis Sancti Benedicii , etc . Tom. I, sæculum IY ; Lutetiæ Parisiorum, 1668, pag. no et lit.
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nonçaifc un certain luxe pour celte époque. Cette église fut enrichie de tout ce que les arts pouvaient produire de mieux dans tous les genres. Angilbert fit sculpter en rondebosse divers traits de la vie du Sauveur , savoir : sur le portail, la Nativité ; au fond du choeur, la Passion ; au nord, la Résurrection , et au midi , Y Ascension ; le tout représenté par de nombreuses figures en plâtre, et embelli de dorures et de mosaïques. On y remarquait treize châsses d’argent ornées de pierres précieuses, des vases d’or et deux autels de la plus grande richesse , décorés d’images d’animaux et de figures humaines en bas-reliefs (*).
La chronique de Centule. écrite au commencement du douzième siècle par le moine Hariuiphe , entre dans quelques détails sur le riche pavé en mosaïque, que l’abbé Angilbert avait fait exécuter dans le chœur de cette Abbaye. Il se composait de différens morceaux de marbre de diverses couleurs, dont l’ensemble offrait un travail incomparable. On lisait dans la chapelle de Saint-Riquier , ces quatre vers tracés en mosaïque :
(l) Vila S. Angilb. apud d’Achery.
HOC PAVIMENTUM HUMILIS ABBAS COMPONERE FECI ANGILBERTUS EGO DUCTUS AMORE DEI,
UT MIHI POST OBITUM SANCTAM DONARE QUIETEM DIGNETUR CHRISTUS, VITA SALUSQUE MEA.
Jean de la Chapelle , continuateur d'Hariulphe, qui avait vu ce pavé encore existant h la fin du quinzième siècle, ajoute qu’il était de porphyre rouge et vert , et tel (jri on rien voyait point de semblable dans tout V 'uni'versW. Hariulphe nous apprend aussi, que Saint Angilhert avait fait venir de Home les différens marbres qui servirent à l’exécution du pavé et des colonnes qui ornaient l’église de Centule , et que Charlemagne avait envoyé des ouvriers habiles , pour mettre en oeuvre , le bois, la pierre, le verre et le marbre, destinés à ses embellissemens C“1 2).
(1) Vers 1783 , en creusant dans une cour basse , située au septentrion de l’église, on découvrit des débris de celte mosaïque, c’est-àdire beaucoup de pelites pièces de porphyre rouge et vert, taillées de différentes formes. 11 en fut conservé plusieurs par les Bénédictins , mais il parait que le reste fut abandonné à la merci des habitans. Un naturaliste d’Abbeville ( M. Bâillon ) en possède des fragmens.
(2) Dom Grenier. Notice historique de Picardie, Manuscrit déjà cité. Dom Mabillon. Acta Sanctorum Orditiis Sancti Benedicti, Sæeu- )um IV. Pari. 1. n© 7.
DE SAI3T-RIQUIER
Au sud de l’église était placé le cloître formant équerre, dont une aile s’appuyait au corps de bâtiment de cette basilique, et l’autre aile se rattachait à la chapelle de la Vierge, également accompagnée d’une grosse tour ronde surmontée d’un lanternin h trois étages , et de la même forme que celle de l’église principale. Une troisième aile de ce cloître, disposée de même en équerre non achevée , aboutissait h une petite chapelle dédiée à Saint-Benoit.
Saint Angifbert, pour augmenter la pompe du service divin ^ avait fait présent à cette église de quarante- cinq cloches , et d’un grand nombre d’ornemens.
Tels étaient le plan et la disposition des bâtimeos qui composaient alors le monastère de Saint-Riquier ; la vue générale que nous avons indiquée ci-dessus page 14, offre un spécimen de l’état de l’architecture à cette époque, et pourra être considéré ( quelle que soit la forme peu arrêtée du dessin ) comme un reste précieux du style dégénéré du bas-empire, dont les irruptions des Normands , au neuvième siècle , ont rendu les exemples si rares en France. Cette architecture, vulgairement appelée bysantine ou lombarde , qui a servi de transition entre le style
grec et romain dégénéré , et celui improprement appelé gothique, était lourde, massive, et tout-à-fait dépourvue d’ornemens.
En 801 , le pape Léon III, exempta l’abbaye de Saint-Riquier , de toute juridiction de l’ordinaire. Saint Angilbert obtint pour lui, du souverain pontife, le privilège de porter la mitre, la crosse et l’anneau, dont la posses* sion fut confirmée depuis à ses successeurs, sur la demande de Gautier de Guessart , l±ie. abbé, mort en 1257.
Saint Angilbert ne borna pas sa munificence et son zèle au rétablissement de son monastère, il voulut encore y faire refleurir la piété et les études; il profita dans cette circonstance de la bienveillance et des libéralités de Charlemagne.
Dès le temps de Saint Jean-Chrysosîôme, au quatrième siècle, les moines s’occupaient de la transcription des manuscrits échappés aux ravages des temps et aux incursions des barbares ; Cassiodore, l’un des hommes les plus remarquables du sixième siècle suivit le même exemple, et en fit l’une des principales occupations des religieux ; aussi leur devons-nous la conservation des plus belles et des plus sublimes productions du génie des anciens, qui trouvèrent
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un abri assuré dans les cloîtres , et dont l’étude accrut les lumières de ces pieux cénobites , qui devinrent les seuls dépositaires des sciences et des lettres, à une époque où les peuples étaient plongés dans la plus stupide ignorance (*5.
On sait que l’abbaye de Saint-Riquier, cette pépinière de savans et d’hommes laborieux et utiles , renfermait dans le sein de sa précieuse bibliothèque ( d'après le catalogue dressé en 83i ), les oeuvres d’Homère ^ de Virgile, de Cicéron , de Pline , de Probus et de Priscien. Ce sanctuaire révéré du culte de nos ancêtres, vit, au temps de Saint Angilbert, époque de la plus grande ferveur, trois cents religieux et cent enfans qu’on y instruisait, lesquels se partageaient en trois corps, et se relevaient jour et nuit pour chanter, sans interruption , les louanges de Dieu 5 trois différentes chapelles. C’est ce qu'on appelait alors le Laus JPcren nis , qui n’avait lieu que dans un très-petit nombre d’églises. La religion avait fait de la
(1) Dans le seul monastère de Fleury-sur-Loire, connu sous le nom de Saint-Benoit, il y eut jusqu’à 5000 étudians, qui tous les ans donnaient à la bibliothèque de la maison, chacun deux manuscrits, écrits de leur main. Voy. Recherches sur la conservation des auteurs •profanes au moyen-âge > par Joseph Poujoulat; Revue de Paris , 1820 , tome septième, page 65 et suivantes.
transcription des manuscrits, aussi bien que de la prière, une oeuvre sainte et méritoire aux yeux de Dieu. Il y avait, dans les monastères, des jours destinés à prier pour ceux qui copiaient des livres , et le chemin de la science était devenu en quelque sorte le chemin du Ciel.
La bibliothèque de Saint-Riquier contenait û56 volumes; elle avait été enrichie par Charlemagne, de présens magnifiques et dignes d’un si grand prince. Parmi ces présens on distinguait un beau texte des évangiles, écrit en lettres romaines en or , sur vélin pourpré , et couvert de velours cramoisi, revêtu d’une garniture en argent à figures en bosse, due à la munificence d’Eustache LeQuieux, abbé de ce monastère. Ce curieux monument de calligraphie, dépouillé de sa riche couverture en argent en iyg3, fait aujourd’hui l’un des plus beaux ornemens de la bibliothèque d’Abbeville. La bibliothèque de Saint-Riquier, fut augmentée de 200 volumes, par l’abbé Angilbert, qui en fit l’une des plus curieuses et des plus remarquables de cette époque. Ce précieux dépôt littéraire fixa également l’attention d’Enguerran , 24e. abbé de ce monastère. Il en fit renouveler les anciens livres, et transcrire ceux qui manquaient a la collection, Saint Gervin, son suc-
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cesseur , manifesta on goût particulier pour les écrits des pères grecs; il en acquit plusieurs qu’il prit soin de faire copier (0. Tels furent les lettres de Saint Ignace, V Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe, divers Traités de Saint Grégoire de Naziaoze et de Saint Jean-Chrysostôme. En tout temps on vit fleurir, dans cette maison, le goût des études littéraires ; il s’y forma même, dit-on (1 2), sous l’administration de Saint Angilbert, une espèce d’Académie , dont Charlemagne ( qui affectionnait beaucoup ce monastère et venait souvent le visiter ) , était l’Homère , « mais cet Homère ( ajoute ironi- » queinent l’auteur de V Histoire du Comté » de T onthieu ), ne savait pas signer son nom, » comme nous l’apprend Eginhard , son secré- » taire », Ici cet auteur n’est que le copiste
(1) On pourra se faire une idée de l’excessive cherlé des livres, et de leur rareté dans le onzième siècle , par le fait suivant. Grécie , comtesse d’Anjou, acheta un seul volume, qui n’était pas d’ailleurs très» précieux , 200 brebis, un muid de froment, un muid de seigle, un muid de millet, et un certain nombre de peaux de martre. Il fallait être fort riche pour former de nombreuses bibliothèques au même prix. Dom Rivet, Histoire Littéraire de la France , etc. Paris 1733 et années suivantes, tome VII, page 3. Voyez également le tome VI, page 6, du même ouvrage.
(2) Devérité. Histoire du Comté de Ponthieu , de Montreuil , et de la ville d’ Abbeville , sa capitale , etc. Abbeville , 1767, tome I , pages 23 et 24 , à la noie.
d’un grand écrivain , chez lequel on est surpris de trouver une assertion aussi mensongère qu’injurieuse à la mémoire de ce grand-homme. Si l’auteur de V Essai sur les Mœurs et V Esprit des Nations (0 se fut bien pénétré du texte d’Eginhard , il aurait reconnu avec dom Remi Ceillier (1 2), que le passage de cet historien , signifie seulement , que Charlemagne essayait d'imiter les beaux caractères des manuscrits de sa bibliothèque ( vraisemblablement écrits en caractères romains) , et qu’il ne put y réussir , ne s’étant exercé h ce travail que dans un âge fort avancé.
Charlemagne qui avait fondé des Ecoles de Théologie et d’Humanité dans les principales villes de ses états , confia la direction de celle de Saint-Riquier au savant Alcuin , abbé de Saint-Martin de Tours, dont la gloire s’associe à toutes les grandes entreprises de ce monarque. Sous les auspices d’un pareil maître, cette école acquit une si grande renommée , qu’au rapport de dom Mabillon, et de l’auteur de Y Histoire littéraire de France , ce fut le
(1) OEuvres complètes ^Voltaire Aug. Renouard, etc. Paris 1819, tome I, page 221.
(2) Histoire y é né rate des auteurs sacrés et ecclésiastiques , ete. Paris 17#2 et années suivantes , tome XYIII , page 377.
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lieu le plus ordinaire où les enfans des rois , des dues, des comtes et des grands du royaume, reçurent leur première éducation. Cette école vit sortir de son sein, à différentes époques, des hommes d'un rare mérite, dont le savoir et les talens firent la gloire et l’ornement de la pourpre romaine, et de l’épiscopat français. Quelle vénération ne doit-on pas avoir pour la savante école de Saint-Riquier, quand on pense qu’elle donna à l’Eglise, vingt-sept papes , deux cents cardinaux , plus de cinq cents évêques, et que plusieurs rois et princes déposèrent l’éclat du diadème et des grandeurs, pour s’assujettir à toutes les rigueurs du cloître et de la vie monastique.
Saint Angilbert étendit également sa sollicitude sur le temporel de l’abbaye , et songea à assurer sa défense par l’assistance des nobles et de leurs vassaux, dans des circonstances extraordinaires où le Ponthieu devenait le théâtre des guerres intestines que se fesaient une foule de petits princes. Il fit tourner au profit des habitans de la contrée , les libéralités qu’il avait reçues de Charlemagne et des grands. L’abbaye fit don de cent dixsept terres à un pareil nombre de nobles qui les tenaient d’elle en fief. Ces nobles les accep-
tèrent sous la condition de faire le service militaire avec leurs gens , à leurs dépens , lorsque l’abbé le requerrait. Ils étaient obligés chaque année , aux fêtes de la Pentecôte et de Saint-Riquier, de se trouver en armes, près de l’autel, et de rendre à l’abbé un hommage solennel. Cette même abbaye gardait en outre cent deux autres terres avec plusieurs métairies et fermes, dont le produit servait à nourrir tous les jours 3oo pauvres, i5o veuves. Go clercs, et 3oo religieux; et c’est à la Religion, si admirable dans ses oeuvres, que l’on dut tant de bienfaits.
On pourra juger de l’étendue et de L’état florissant de la ville de Centule ( véritable spécimen de l’état des cités gauloises h cette époque), lorsqu’on saura que sous Charlemagne, elle contenait deux mille cinq cents maisons (*). Chacune d'elles était redevable tous les ans , de douze deniers, quatre poules , quatre chapons et trente œufs. Ces maisons offraient dans leur distribution , plusieurs rues dont chacune était spécialement occupée ( ainsi que dans les an-
(1) Saint-Riquier était bien dégénéré de son antique splendeur, puisqu’en 1767 , il se trouvait réduit à deux cent cinquante maisons, et qu’aujourd’hui ( 1835) on y compte 1400 habitans au lieu de 14008, que «emportait la population en 814.
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ciennes cités ), par des artisans d’un même corps et d’une même profession. Les négocions fournissaient annuellement un habillement ( JPalladium unum ) de la valeur de cent pièces d’argent. Les serruriers fournissaient un certain nombre de ferremens; les fripiers de quoi couvrir les livres; les boulangers certaine quantité de pain; les marchands de vin, le vin et l’huile; les aubergistes de la bière; les bouchers du saindoux, etc. Les gens de guerre, au nombre de cent dix, avaient aussi une rue qui leur était assignée. Chacun d'eux devait avoir une lance, une épée et les autres armes nécessaires h la défense de la ville. Le college des nobles devait fournir douze livres d’encens, et le peuple était divisé en quatre classes , dont chacune d’elles était obligée de livrer cent livres de cire et trois livres d’encens (0. Tels étaient Tétât des serfs au neuvième siècle, et les redevances qu’ils contractaient envers leurs seigneurs.
Saint Angilbert, après avoir gouverné l’a b baye de Centule pendant près de vingt et un ans, ne survécut que vingt-deux jours à l’em-
( l) Devéritb. Histoire du Comte de Ponthieu , etc. tome I , page 51 et suivantes.
2 f) HISTOIRE DIE L’ÉGLISE
pereur Charlemagne, et mourut le 18 février de l’an 8i4» Désabusé des grandeurs humaines , il voulut, par humilité, être inhumé sous le vestibule de la grande église, pour y être foulé aux pieds par les passans. Vingthuit ans après, l’abbé Ribolde, ayant fait exhumer son corps , le trouva sans corruption ; il le fit transporter dans l’intérieur de l’église, et inhumer sous le pavé de la nef, près du choeur; on grava sur sa tombe l’épitaphe suivante, qui offre un échantillon du style lapidaire de ce siècle :
HOC RECUBAT BUSTO SEMPER ME&IORABILIS ABBAS ANGILBERTUS O VANS, SPIRITUS ASTRA COLIT. MENSIS MARTII OBIT BISSENIS IPSE KALENDIS : CONSTRUXIT TEMPLUM QUOD RETINET TUMULUM.
ET CLUIT AUGUSTI CAROLI SUR TEMPORE MAGNI , DOGMATIBUS CLARUS, PRINCIPIBUS SOCIUS :
ANTÈ FORES TEMPLI JUSSXT QUI SE TUMULARI : RIBBODO HUC ABBAS TRANSTULIT AC POSUIT,
POST ÀNNOS OBITUS BIS DE NOS EJUS ET OCTQ, CORPORE CUM NACTUS INTEGER IN SOLITO EST.
Les Normands ayant détruit l’abbaye et les trois belles églises que Saint Angilbert avait fait construire et décorer avec tant de luxe et
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de magnificence, sa tombe disparut sous leurs ruines. Ce ne fut qu’après le rétablissement du monastère, sous l’abbé Anscher le Senior, qu’on retrouva sa dépouille mortelle enveloppée dans un taffetas vert , et que l’abbé luimême s’empressa de montrer au peuple, ravi de joie de revoir les restes précieux de son saint protecteur.
Le régime intérieur d’un monastère éloigné du mouvement des grandes cités , et la vie austère et uniforme de ses religieux, offrent peu de circonstances intéressantes à retracer , c’est pourquoi il se présente tant de lacunes dans l’histoire de Saint-Riquier , et ce n’est qu’en rassemblant les faits épars çà et là , qui sont susceptibles d’intéresser la curiosité du lecteur, que nous pouvons renouer la chaîne des temps.
Le neuvième siècle offre le tableau le plus déplorable pour les établissemens religieux ! la paix et le silence des cloîtres furent constamment troublés par les invasions successives des hordes barbares du Word, qui, comme un torrent dévastateur, répandirent la terreur et la mort , et vinrent engloutir dans l’abîme les plus belles productions des arts, de l’antiquité et du moyen-âge, jusqu’alors respectées par le temps.
Isambard, seigneur de la Ferté, près Saint- Biquier, qui avait été banni du royaume par suite de ses querelles avec le fils de Louis-le- Bègue, étant animé par un sentiment de vengeance, passa dans les rangs des Normands , en abandonnant le Christianisme. Après une longue absence , il revint en 881 , pour reprendre possession de son château de la Ferté; mais quelle fut sa surprise lorsqu’il apprit que les moines de Saint Biquier (dont il avait été avoué ou protecteur héréditaire ), s’en étant emparé , refusaient de le reconnaître et de lui en accorder l’entrée. Ce transfuge eut recours h la force ? et vint assiéger l’abbaye, accompagné de Garamond ou Gormont, roi des Normands. L’ayant réduite en cendres, il fit, dit-on, égorger les religieux aux pieds des autels (O, ( circonstance dont les Cartulaires de ce monastère et de la Ferté ne font aucune mention). Delà Isambard se rendit au château de la Ferté, qu’il assiégea, il y fut tué, ainsi que deux rois Normands, de la main de Louis III, roi de Germanie, qui vint au secours des religieux
(l) Plusieurs autres religieux , après avoir caché une partie des reliques dans les puits , emportèrent les plus précieuses avec leurs effets dans un coffre de fer, et se réfugièrent dans l’abbaye de Sainte- Colombe de Sens.
DE SÀINT-PtïQU 1ER.
avec une puissante armée (0. Le corps d’ïsambard fut inhumé près de ce lieu , dans un bosquet qu’on nomme encore aujourd’hui la Tombe dTsambard . Cependant malgré sa perte et celle des deux chefs normands, ses alliés, son lieutenant ne perdant pas courage, parvint à rallier ses troupes et à s’emparer du château de la Ferté , après avoir éprouvé une vive résistance^).
Le lieutenant d’Isambard ou les successeurs de ce seigneur, dans la vue de perpétuer le souvenir de cette spoliation , exigèrent des religieux une réparation solennelle et perpétuelle, à laquelle ils furent assujettis jusqu’en 1762. A cette occasion, la veille de la fête de Saint-Riquier , on nommait dans la ville de ce nom un maveur ( maire ) , qui en exerçait les fonctions pendant trois jours. Il se transportait ensuite dans le lieu ou était jadis le pontlevis du château de la Ferté ( où passe encore
(1) Du Cànge Histoire manuscrite des Comtes d'Amiens. Dépôt du manuscrit de la Bibliothèque du Roi. DeppiSg. Histoire des Expéditions maritimes des Normands etc. Paris 1826 , tome I , page 232.
(2) Le château de la Ferté , qui était fortifié de tours, est depuis long-temps en ruine, les seigneurs en avaient fait une ferme. On doit regretter que le propriétaire actuel , ait pris le parti de le faire démolir; ses ruines pittoresques auraient produit un grand effet au milieu d’un parc à l’anglaise.
un petit ruisseau ), pour prêter le serment. L’un des religieux devait ensuite se rendre dans le même endroit , la corde au cou et une torche à la main , pour jurer, au nom de ses confrères , q u’ ils ne troubleraient point les mânes eï Isambard.
Depuis 1762, cette cérémonie avait cessé d'avoir lieu dans la même forme ; mais elle avait été convertie en une entrevue à huisclos entre un religieux député de l’abbaye de Saint-Riquier , et le procureur du château de la Ferté, qui dressait un procès-verbal constatant la satisfaction donnée par le religieux qui signait l’acte.
En 98 c, sous l’administration d’Ingélard,vingttroisième abbé, il arriva, dans ce monastère, un événement remarquable, rapporté parles historiens contemporains. Arnoul, comte de Flandres, qui convoitait depuis long-temps la possession ducorps de Saint Riquier, s’en empara et le fit transporter h l’abbaye de Saint-Bertin. Hugues Capet , en sa qualité d’avoué de Saint- Riquier (*), marcha à la tête d’une armée , et
(l) Du temps de Charlemagne, il avait été ordonné que les abbés , aussi bien que les évêques, auraient des avoués ou avocats, qu’on nomma aussi vidâmes ou défenseurs, parce que leur office était de défendre les églises commises à leur protection, contre l’usurpalïon et la
DE SAINT-RIQUIBR, SI
fit sommer le comte de restituer ce précieux dépôt. Arnoul le lui renvoya jusqu’à Montreuil. Hugues fut le chercher , le chargea sur ses épaules , la tête découverte et les pieds nus, fit ensuite huit lieues à pied, et vint poser le corps du saint fondateur sur l’autel de l’abbaye de Saint Riquier , au milieu des hymnes et des cantiques de tout le peuple édifié d’un spectacle nouveau pour lui, et dont on retrouve un exemple si touchant dans la piété filiale des enfans de Saint Louis envers leur père. Cette translation eut lieu le 3 juin de l’an 981.
Comme dans le moyen-âge, le merveilleux se mêle toujours aux actions les plus simples, surtout lorsque de grands intérêts en dépendent , une ancienne tradition conservée par plusieurs monumens, ajoute que Saint Valéry et Saint Riquier avaient apparu à Hugues Capet , et qu’en reconnaissance du service
violence de ceux qui osaient les oppVimer. Cette sauve-garde était particulièrement nécessaire dans le siècle qui suivit celui de cet empereur, ou parmi les désordres de l’état et la licence des armes , les biens des églises furent exposés au pillage des ennemis domestiques et à l’invasion des Normands et des Hongrois. Les comtes , les ducs, et quelquefois les rois et les empereurs, ne crurent pas déroger à leur dignité, en ajoutant à tous leurs autres titres celui d’avoué des abbayes. Dom Félibien, Histoire de f Abbaye Royale de Saini-Denys , etc. Paris , 1706 , liv. III, page 131.
qu’il leur avait rendu, en faisant restituer leurs corps à leurs abbayes respectives, lui promirent la couronne de France à perpétuité pour lui et ses descendants (0. Sans entrer dans plus de détails sur ce fait, il suffit de dire qu’il paraît avoir été imaginé pour favoriser l’usurpation de Hugues Capet^ et que la religion du temps , d'accord avec la politique , ne se sera fait aucun scrupule de se prêter à ce pieux stratagème, à une époque où ces prétendus prodiges exerçaient une grande influence sur l'esprit des peuples. Toutefois on ne peut se dissimuler que cette prédiction ne se soit réalisée, puisque malgré les événemens d’une révolution presque sans exemple, qui a précipité du trône sur l’échafaud. I’uü des plus vertueux descendans de ce chel de race, la divine Providence qui n’abandonne jamais ceux qui ont confiance en elle, a su se jouer des obstacles qui paraissaient l’en éloigner pour jamais, en replaçant sur ce même
(f) La translation du corps de Saint Riquier, décrite en vers , dans le onzième siècle, par Enguerran, abbé de ce monastère, a été peinte et expliquée en rimes françaises , dans la chapelle de la trésorerie de l’abbaye, sous l'administration de l’abbé Eustache Le Quieux. Nous aurons occasion de parler plus amplement de ces fresques, dans la partie descriptive de l’église et de ses dépendances.
trône, l’une des plus anciennes et des plus illustres dynasties de l’Europe.
Sous l’administration de Saint Gervin, vingtcinquième abbé de Saint-Biquier , qui vivait au commencement du onzième siècle , il se passa peu de faits remarquables dans l’enceinte de ce monastère. La chronique d’Hariulphe en faisant l’éloge de ce respectable abbé, remarque qu’il rapporta de Rome un grand nombre de reliques , et fit élever l’une des chapelles de son église , sous le nom de Notre-Dame de la Voûte , dans laquelle il fut inhumé. La même chronique fait mention d’un catalogue des livres de la bibliothèque de Saint-Biquier, que cel abbé fit dresser. On lui dut aussi le renouvellement des livres de chants et les légendes des Saints ; il augmenta la bibliothèque de trente-six volumes.
Dans les dernières années du gouvernement de cet abbé * l’église fut incendiée, et la toiture qui était en plomb mise en fusion ; les reliques, à l’exception de celles de Saint Vigor, furent préservées et soustraites au feu par les soins des religieux.
Sous Gervin IIe du nom , neveu du précédent , mais dont la conduite fut aussi scandaleuse que celle de son oncle avait été marquée
SA
par la pratique des plus rares vertus, le bâtiment du monastère menaçait ruine. L’église ayant été considérablement endommagée h diverses époques ^ et la grande tour de la façade , dite la tour de Saint- Sauveur , détruite en grande partie en 88 1 , par Gormont et Isambard, s’écroula à terre avec ses arcsboutans en 1075.
On délibéra sur les moyens que Ton mettrait en œuvre pour rétablir ce monastère et son église; les religieux ayant pris conseil de Guy , comte de Ponthieu et d’autres personnes de qualité, il fut arreté que le corps de Saint Riquier serait porté processîonnellement dans les villes et villages des alentours, pour obtenir des offrandes de la piété des fidèles. Tels étaient , dans ces temps reculés, l’usage et les moy ens dont on se servait en pareille circonstance , lorsqu’il s’agissait de mettre à exécution de semblables entreprises. Il était d’autant plus urgent de recourir à cet expédient , que le monastère lui-même considérablement appauvri par les fréquentes invasions des peuples du Nord , avait perdu une partie des biens immenses dont il avait été doté sous le gouvernement de Saint Hiqtiier et de Saint Angilbert. Aussi l’espoir des religieux ne fut-il point
trompé : Pardeur des populations se manifesta dans l’empressement qu’elles mirent à aller audevant du corps du saint patron de ce monastère ; on s’y portait en foule avec la plus grande cérémonie et l’appareil le plus pompeux. La profonde vénération dont le peuple était pénétré pour la mémoire de l'Apôtre du Ponthieu, et le souvenir de ses vertus avaient disposé les esprits en faveur de cet appel fait à sa piété. Nous avons vu l’effet qu’elle avait produit par les nombreuses offrandes faites à son tombeau. Son corps fut porté à Abbeville C1) ; on jetait sur son chemin des rameaux d’arbres, des vêtemens, des herbes , en criant à haute voix : O bénit corps qui nous a été rapporté au nom de Dieu ! La collecte qui fut faite procura les moyens nécessaires de relever de ses ruines la grande tour, sans avoir recours à aucune aumône étrangère.
Pour expliquer cette tendance générale des hommes à élever à Dieu des monumens d’ado-
(l) Hugues Capet, craignant avec raison de nouvelles irruptions de la part des Danois et des Normands, par l’embouchure de la Somme» fit fortifier Abbeville en 990} ce n’était alors qu’une métairie, nommée Ab bâtis- pailla , de la dépendance de l’abbaye de Saint-Riquier : il donna le gouvernement de ce pays à un seigneur nommé Hugues , son gendre , qui d’avoué de Saint-Riquier devint comte de Ponthieu.
ration (Tune structure imposante, disposition et mouvement des esprits qui manifestent un besoin et un sentiment de reconnaissance dont nos annales fournissent de nombreux témoignages depuis le commencement du onzième siècle , il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur les causes principales qui provoquèrent de toutes parts d’aussi admirables entreprises, et d’en signaler pour ainsi dire le point de départ (0.
Le sinistre pressentiment répandu sur toute la terre, vers la fin d u dixième siècle, que l’an iooo devait être le terme fixé pour la fin du monde , suivant un passage mal interprété de l’Apocalypse avait glacé les esprits d’effroi , et arrêté tout-à-coup les entreprises qui tendaient à relever de leurs ruines les édifices sacrés dé-
(1) Ce fut une proposition aussi absurde qu’impie, que celle qui fut soutenue par Volney, dans son cours d’histoire professé en l’an III, à VEcole-Normale, lorsqu’il dit (en parlant des églises construites dans le moyen-âge ) : « Je suis porté à croire que la France a « employé plus de dix milliards à entasser de petits monceaux de » pierres sans utilité ».
(2) Saint Jean rapporte qu’il avait vu un ange enfermer et lier le Dragon pour mille ans. Saint Augustin et d’autres interprètes long-temps auparavant , c’est-à-dire vers le milieu du quatrième siècle , avaient expliqué ce terme de mille ans , par un nombre indéterminé , dont ceux placés au-dessus ne seraient que des multiplications.
fruits par les Normands dans les neuvième et dixième siècles CO. Cependant cette funeste prédiction n’ayant pas été justifiée par aucun évènement, et l’ordre de choses continuant son cours ordinaire , cette fausse terreur se dissipa, les esprits rassurés furent animés d’une nouvelle ardeur, et la reconnaissance des hommes se manifesta envers Dieu par une multitude de monumens qu’ils élevèrent à sa gloire. C’était au rapport de Rodolphe Glaber ( historien contemporain ) (1 2) , à qui se signalerait par de grandes et nobles constructions. Cette pieuse émulation était commune à toutes les classes de la société, et l’ardeur de bâtir devint une passion si dominante, que la plupart des anciens temples furent démolis même sans nécessité, pour faire place à d'autres d’une structure plus riche et plus imposante. Suivant l'expression pittoresque du même auteur , il sem-
(1) Il paraît que cette stupeur ne fut pas générale, car l’exemple d’Arnoul, deuxième évêque d'Orléans, qui fit rebâtir sa cathédrale réduite en cendres vers l’an 988 , et celui d’Hildebert, abbé de l’IIe- Barbe , qui acheva de renouveler l’église de son monastère en 985 , ne furent point capables de dissiper la terreur panique des peuples , ni de rassurer les esprits.
(2) Glab. Rodulph. Eist. sui temp. lib. III, cap. IV; apud dom Bouquet , tome X , page 29.
blait ( ajoute-t-il), que le monde chrétien se fût rajeuni , pour prendre une parure nouvelle.
Les abbés de Saint-Riquier , animés par ces sentimens de piété et de grandeur , qui acquirent à plusieurs d’entre eux une si grande célébrité* ne furent pas les derniers à en donner l’exemple. L’événement suivant leur en fournit l’occasion.
Le siège que la ville soutint en i i3i , contre Hug ues de Camp-d’Avène (0, comte de Saint- Pol , dans l’intérêt de plusieurs gentils-hommes du pays, appelés Calotois ( les seigneurs d’Auxi et de Beaurain-sur-Canche ) , qui s’y étaient réfugiés pour se soustraire à sa fureur, fut la cause de sa ruine totale et de celle de son monastère. Une grêle de projectiles lancés dans son enceinte , et qui consistaient en traits composés de matières combustibles ( semblables à nos bombes), vulgairement appelés feux-grégeois , pénétrèrent par les combles de l’église , qui était couverte en plomb , et incendièrent toutes les parties de ce monastère. Un religieux qui célébrait la grand’messe* à la eha-
(1) Camp-d’Avène ou Candavène, est formé de Candens avena , avoine blanche.
pelle de la Sainte-Vierge, près du maître-autel, ne voulant point interrompre le service divin, en fut atteint et totalement brûlé , ainsi que plusieurs autres personnes qui se trouvaient dans l’église. La ville ayant été prise d’assaut le 28 juillet, par Hugues de Camp-d’Avène, tout y fut mis à feu et à sang. Il y périt deux mille sept cents personnes.
L’Abbaye y perdit ses bâtimens, ses ornemens , ses archives et sa bibliothèque, qui furent consumés par le feu; il n’y eut que les corps saints, que les religieux purent sauver, et qu’ils cachèrent dans les cryptes souterraines de l’égliseû). Anscher le Senior, alors abbé de Saint- Riquier , en porta ses plaintes au pape Innocent II, qui présidait un concile assemblé à Beims. Mais ce n’étaient pasles seuls forfaits dont Camp-d’Avène se fut rendu coupable; on l’accusa de plusieurs autres crimes ( entre autres, de l’assassinat du curé de Beauval ), dont il demanda h subir l’expiation , en manifestant un profond repentir de les avoir commis. Le Pape y consentit , à condition qu’il
(l) Chronici Centulensis Abbcitia Sancti Richarii , continuation par dom Victor Cotkon. Fonds de Saint-Germain-des-Prés. Dépôt des Manuscrits de la Bibl. du Roi , sous le no 532.
les expierait par quelques bonnes oeuvres. C’est ainsi que les criminels titres obtenaient Ja. rémission de leurs délits dans les temps malheureux de la féodalité. Il devait naturellement commencer par réparer les désastres de l’abbaye de Saint-Riquier j mais l’abbé repoussa généreusement cette proposition , ne voulant pas en devoir le rétablissement à un incendiaire. Camp-d’Avène fît ^ dit on, une longue pénitence, et fonda , en réparation de ses crimes, l’abbaye de Cercamp ou Chercamp ( e.x% cctro Gampo ), en Artois; ce champ devant paraître cher au fondateur, qui la dota de douze mille arpens de terre, tant il était riche et puissant (*).
Cependant malgré cette espèce d’expiation ^ il ne put désarmer la colère du Ciel; car il fut condamné, disent les chroniques, à visiter les lieux qu’il avait dévastés. On le voyait, diton , pendant la nuit, chargé de chaînes et transformé en loup * parcourir les rues en poussant d’affreux hurlemens; et c’est , ajoutent les bonnes gens du pays, ce redoutable fantôme, qu’à
(i) Mémoires sur les anciens Monumens de V arrondissement de Doul~ lens j etc., par M. Eugène Dusevel , in-8o. Amiens , imp. de Machart. 1831 , page 47.
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une époque récente encore, on désignait à Abbeville sous le nom de bête C ante raine (f) .
Tout était h reconstruire dans le monastère Troisième de Saint-Riquier , après des désastres aussi Temple, grands. L’église fut d’abord rebâtie et couverte en plomb laminé, en n34-(1 2), Par ^es soins de l’abbé Anscher, aux dépens du monastère, et de son père , seigneur de la Ferté , homme fort riche; puis il fit réparer le cloître, et commença plusieurs autres bâtimens, que son grand âge ne lui permit pas de continuer. Plus occupé du soin de se préparer une demeure dans le ciel, que de celle qu’il habitait ici-bas , et qu’il devait bientôt quitter, il laissa à ses successeurs celui d’achever ses travaux. Outre les bâtimens, il fit aussi renouveler les châsses de son église.
Comme la sollicitude de cet Abbé s’étendait également sur les besoins des pauvres , il avait fait bâtir en i i3o , l’Hôtel-Dieu de cette ville, dédié à Saint-Nicolas, et reconstruire en mo, les églises de Notre-Dame, hors de la ville, et celle de Saint-Nicolas, près de ses murs(3).
(1) Louandre. Histoire d'Abbeville et de son Arrondissement , pag. 75.
(2) Gallia Christiana , tome X, page 1155.
(3) Ignace. Histoire Ecclésiastique d’ Abbeville > livre I, pages 250 et 257.
I/abbé Anseher jouissait d’une si haute considération , par sa sagesse, que Saint Bernard prenait conseil de ce saint personnage, dans ses affaires les plus importantes. Il mourut le 8 des calendes d’août n36.
Il se passa peu d’événemens remarquables dans cette abbaye au treizième siècle, si ce n’est la visite qu’y firent Saint Louis et la reine Blanche de Castille , sa mère , à la prière de l'abbé Gilles de Machemont.
Le siège que Philippe duc de Bourgogne, mit devant la ville en 1421 , causa quelque désastre dans l’intérieur du monastère, que l’on s’empressa de réparer.
Hugues de Guilleret, cinquante-deuxième . abbé, reçut avec distinction l’infortunée Jeanne d’Arc, prisonnière des Anglais, h son passage à Saint-Riquier , lorsqu'ils la conduisirent à Rouen, ce De son temps, dit une ancienne chro- » nique de l’Abbaye, la courageuse amazone » Jeanne d’Arc, pucelle d’Orléans , envoyée du » ciel pour le bien de la France, fut conduite en » la ville de Saint-Riquier , étant prisonnière » des Anglais, qui l’emmenaient à Rouen pour » la faire mourir injustement. Elle passa la » nuit dans le château de Drugy , qui appar- » tenait à l'abbaye; elle y fut visitée par les
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» principaux de îa ville et les anciens reli- » gieux de Saint-Biquier , à savoir, par dom » Nicolas Bourdon, prévost; dom Jean Chap- » peïain, aumosnier, et par plusieurs autres » religieux, qui en eurent grande compassion, » d’autant qu’elle était très-pure et très-inno- » cente. »
En i4y5 , le Ponthieu étant devenu le théâtre de la guerre entre les Français et les Bourguignons , les premiers incendièrent l’église et ses dépendances. Le feu ayant pénétré dans la grande tour, mit en fusion les huit cloches qu’elle contenait. Pierre le Prêtre, alors abbé de Saint- Biquier, lit relever l’église de ses ruines, et fondre quatre grosses cloches et trois petites. Pendant le cours des travaux de restauration, l’un des maîtres de cette entreprise et son compagnon , victimes de leur imprévoyance, tombèrent d’un échafaud élevé dans l’intérieur de la tour, et furent tués sur la place , et deux autres grièvement blessés (0.
L’abbé Pierre le Prêtre ne borna pas sa munificence à faire rétablir son église , il l’enri-
(l) Chroniques abrégés des Rois de France, par Pierre le Prêtre , abbé de Saint- Riquier. Ce manuscrit, grand in-4o, relié en bois et enrichi de notes précieuses pour l’histoire du Ponthieu, appartient à M. de Bommy, amateur à Abbeville.
ht I HISTOIRE DE L’ÉGLISE
chit d’un grand nombre d’objets de bronze et d’orfèvrerie servant au culte. II fit ériger^ autour du maître-autel, quatre colonnes de cuivre , surmontées de figures d’anges portant des cierges, un candélabre à six branches pour placer devant l’autel , une crosse ou volute destinée à recevoir l’Eucharistie , un devant d’autel orné de bas-reliefs représentant les diverses circonstances de la Passion de Jésus- Christ. Pierre le Prêtre fit encore exécuter , pour placer sur sa sépulture, un bas-relief sur lequel il était représenté devant la Sainte Vierge, Saint Jean. Saint Paul, Saint Joseph, et en dehors , Saint Pierre , son patron, et Saint Riquier, celui de son monastère. Ce bas-relief lui coûta trente livres. Il fit aussi présent d’un bel ornement en moire d7or, composé de seize chapes, quatre chasubles, deux tuniques, et deux dalmatiques, ornées de broderies, composées de fleurs-de-lis et de roses.
Cet abbé avait fait marché avec un ouvrier d’Ypres pour l’exécution d’une horloge qu’il fit placer dans la tour de cette église, qui a précédé celle que nous voyons aujourd’hui. Il fit fondre trois petites cloches , pesant ensemble cinq cent cinquante-huit livres, pour servir de timbres d’heure.
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L’église et les bâtimens du monastère étaient à peine réparés , qu’une nouvelle invasion des Bourguignons le força d’abandonner son abbaye , et de se réfugier à Saint-Omer, dans celle de Saint- Berlin ^ où il mourut en i/j.79? des suites d’une attaque de goutte dont il était affecté depuis long-temps.
Les revenus de la manse abbatiale furent donnés par Louis XI au cardinal deVienne, qui, loin d’imiter la pieuse sollicitude et le zèle désintéressé de Pierre le Prêtre, pour son abbaye, les, fit tourner à son profit, et laissa tomber en ruine l’église et le monastère, qu’il dépouilla même de plusieurs de ses riches ornemens.
Nous sommes arrivés h l’une des époques les plus remarquables de Phistoire de cette célèbre Abbaye, celle à laquelle ses abbés devaient léguer à la postérité l’un des plus admirables monumens de la province. La Picardie avait vu successivement s’élever avec un noble orgueil, sur son sol , les magnifiques basiliques d’Amiens, de Beauvais, de Saint- Quentin, de Laon , de Soissons , de Noyon et de Seniis, lorsque les abbés de Saint-Biquier voulurent offrir encore aux regards de leurs contemporains, l’un des derniers chefs-d’œu-
Quatrième
Temple.
vre de ce genre d’architecture, improprement appelé gothique , qui expirait de toutes parts, pour faire place aux nobles et classiques conceptions de la renaissance , récemment importées d’Italie en France (0.
L'église de Saint-Kiquier et les bâtimens du monastère ayant été la proie des flammes en 1487, Eustache Le Quieux, cinquante-quatrième abbé , n’épargna ni soins ni dépenses pour faire rebâtir l’église dans des dimensions beaucoup plus grandes que celles de la précédente, par les plus habiles maîtres de cette époque, dont nous regrettons de ne pouvoir citer les noms. Cet abbé fit élever le choeur, les bas-côtés, la chapelle de la Sainte Vierge , la sacristie, l'ancienne trésorerie attenante à l’église, et plusieurs autres bâtimens dans l’intérieur de l’abbaye , tels que la salle capitulaire , le réfectoire et le dortoir. Mais un évé-
(i) Le style vulgairement appelé gothique, avait au seizième siècle, en France, sensiblement changé de caractère ; le désir d’innover, manifesté par les artistes dans leurs productions, ainsi que le changement de goût dans la nation , introduit principalement par ses fréquentes communications avec l’Italie , firent donner la préférence à des lormes plus sveltes et plus riches, et à des ornemens qui ne se trouvaient pas toujours en harmonie avec le premier type du genre, mais qui préludaient déjà au retour du bon goût parmi nous. C’est ce que l’on est à même d’observer dans la composition et l’exécution des figures et des ornemens de la façade principale de Saint-Riquier.
DE SAINT-ÎUQUIER. l\l
nenient fatal conduisit cet abbé au tombeau, avant qu’il ait pu terminer son ouvrage. Il fut frappé à la tête par une pierre qu’un ouvrier, en badinant, lança du haut de la grande voûte, et mourut de cette contusion au commencement d’avril i5ii. En sa qualité de restaurateur de ce monastère, on peut juger des immenses ressources dont jouissaient alors ses Abbés, puisqu'il fut totalement rebâti parEustache Le Quieux et Thibaut de Bayencourt, son successeur, qui le firent clore d’un grand mur d’enceinte.
Les travaux de la construction de cette église furent repris et continués sous Thibaut de Bayencourt, cinquante-cinquième abbé, qui fit construire la nef et la tour, dont la façade principale est surmontée; le portail, érigé par ses soins, fut décoré de statues peintes et dorées (0, dont on retrouve encore quelques traces. Quant à ces dernières constructions, cet abbé se conforma à l’usage observé jusqu’alors de n’élever qu’une seule tour au-dessus de la façade occidentale de l’église, de même qu’à la basilique élevée par Saint Angilbert, dans le
(l) Dom Victor Cotropt. Chronoci Centulensis Abbatia Sancti Ri cliarii , continuatio. Dépôt des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi» G allia Chrisliana , tome X , page 1155.
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même système de composition que celui de plusieurs églises de l’ordre , et notamment du portail de Saint Bertin à Saint-Omer.
En i525, la ville de Saint-Riquier eut à soutenir un siège dangereux, à l’époque où les troupes de Charles Quint faisaient de fréquentes incursions sur son territoire, ce prince s’étant déclaré en état d’hostilité contre les prétentions de François Ier, sur le duché de Milan.
Un corps de partisans , composé de deux mille hommes, sous les ordres de Domitin, et muni de quelques pièces de canon , se présenta devant cette ville, dont la garnison n’était composée que de cent hommes commandés par un capitaine. Cette garnison n’étant pas assez nombreuse pour opposer un système complet de défense contre des forces si supérieures, les dames de Saint-Riquier y suppléèrent et donnèrent un rare exemple d’héroïsme, en joignant leurs efforts au courage de ces braves défenseurs. Imitant la valeur des Maltaises , lors du siège de cette île sous Jean de la Vallette, et prenant également pour exemple celle que déployèrent les dames de Beauvais, dans une semblable circonstance , elles por taient aux assiégés, de l’eau bouillante, des cendres chaudes avec des charbons ardens. Sur la brèche, partout
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dans les endroits les plus périlleux on les vit occupées à les répandre sur les assiégeans. L'une de ces femmes courageuses, appelée Bec- Estoile , secondée par une autre dont le nom n’est pas parvenu jusqu’à nous, arracha deux enseignes des mains de l’ennemi, qui, monté à l’assaut, se disposait à les planter sur le haut de la muraille. Près d’en atteindre la cime, les assaillans en étaient tout aussitôt précipités dans le fossé; constamment repoussé et battu par l’intrépidité de ces amazônes, l’ennemi perdant tout espoir de succès , laissa cent vingt de ses morts dans le fossé, et s’en retourna avec six chariots de blessés à Hesdin. Mais, moins heureuses que les dames de Beauvais, la fortune ne seconda point leur courage, Saint-Riquier, attaqué de nouveau par plusieurs partis anglais qui assiégeaient Montreuil , cette ville fut prise d’assaut et exposée à toutes les horreurs de la guerre. Les bâtimens de l’abbaye ne furent point épargnés, et la dévastation devint générale.
En 1 554 ? les troupes de l’empereur s’étant présentées devant Saint-Riquier, lancèrent des bombes sur la ville , et mirent le feu au monastère. L’église, le chapitre, le réfectoire, le dortoir et la maison abbatiale souffrirent beau-
coup de cette attaque et du séjour de Parmée dans cette contrée.
Sous Padministration du cardinal de Richelieu, abbé commendataire de Saint-Riquier, il ne se passa rien de remarquable dans l’intérieur de cette maison. Il en prit possession le 4 de mars 1628. Il parait qu’elle tenait à cette époque l’un des premiers rangs dans la hiérarchie monastique du royaume , pour avoir été donnée au cardinal-ministre, comme un témoignage de reconnaissance, envers les services qu’il avait rendus à l’Eglise et à l’Etat.
Le cardinal de Richelieu eut pour successeur le pieux abbé d’Aligre, fils du Chancelier de France de ce nom, qui prit possession du gouvernement de cette abbaye le 14 septembre 1644. C’est à juste titre qu’il fut appelé le restaurateur de ce monastère , qu’il trouva dans un état déplorable. Ce fut par le conseil et les instances du vertueux abbé de Provins, son frère , qu’il entreprit cette tâche honorable; il entra à cet égard dans les vues des religieux, pour le rétablissement de l’église et de la maison, et c’est par ces dispositions favorables qu’il mit à exécution , que cet abbé devint pour le monastère un autre Saint Angilbert. Mais avant
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d’opérer cette restauration , celle du régime intérieur fut d’abord l’objet de sa sollicitude; la réforme de Saint-Maur y fut introduite en 165g.
Le milieu du dix-septième siècle est à peu près l’époque de la régénération et du rétablissement de l’ancienne discipline dans plusieurs ordres religieux. De graves désordres s’étaient introduits , par la suite des temps , dans celui de Saint-Benoît, et une réforme devenait indispensable dans le régime du monastère, où les études presque totalement abandonnées , avaient fait place au relâchement et à l’insubordination, résultats inévitables des évènemens religieux et politiques , et de l’instabilité de l'esprit humain.
Après avoir recueilli tant de manuscrits en tout genre et rempli leurs archives et leurs bibliothèques d’une multitude de titres et d’ouvrages précieux, cette première ferveur et ce zèle ardent pour l’étude déclinèrent sensiblement chez les religieux de Saint-Benoît. Entraînés par l’amour des richesses, ils s’occupèrent spécialement des moyens d’en acquérir. Ils perfectionnèrent la culture des champs , que leurs prédécesseurs avaient défrichés ; ils vivi-
fièrent l’industrie des contrées , dont la civilisation était le fruit de leurs travaux; ils bâtirent de toutes parts sur les terrains qui leur appartenaient dans l’intérieur de nos cités. Cet état de décadence dans l’observance de la règle vint encore se compliquer par l’établissement des commandes , les malheurs des guerres civiles et les nouvelles hérésies. L’étude des lettres alors très-négligée, aurait fini par être totalement abandonnée sans l’utile et salutaire institution des congrégations de Saint-Vannes et de Saint-Maur : la création de la première était dûe à la piété de dom Didier de la Cour* qui l’institua en 1604.
La congrégation de Saint-Maur jouissait depuis son érection , le 17 mars 1621 C1), d’une réputation justement acquise. Il était réservé à toutes les deux, surtout à la dernière, d’illustrer de nouveau l’ordre antique de Saint-Benoît, par des travaux qu’une ignorance aveugle et véritablement barbare pouvait seule dédaigner. Dom Grégoire Tarisse, premier supérieur générai de ce corps en i63o, sut y faire refleurir le goût des bonnes études , et
(l) L’institution de la Congrégation de Saint-Maur fut confirmée par un bref de Grégoire XV, du i7 mai de la même année.
exciter parmi ces religieux une telle émulation , qu'en moins de cent cinquante ans on vit éclore dans le sein de cette savante congrégation, une multitude d’écrivains laborieux dont le nombre s'élève à près de quatre cents. On doit principalement distinguer parmi eux , dom Hugues Ménard , dom Luc d’Achéry, dom Thierry Ruinart , dom Jean Mabiilon ^ dom Bernard de Montfaucon , dom Bouquet, dom Germain Poirier , les savans auteurs de V Art de vérifier les dates , dom Clément , dom Brial, décédé membre de l’institut, et tant d’autres érudits auxquels nous devons ces belles éditions des Pères grecs et latins , l’un des plus précieux titres de leur gloire littéraire; l’histoire de plusieurs de nos provinces , le savant Traité de la Diplomatique , etc., etc. Enfin, il est généralement reconnu que les immenses travaux des bénédictins ont puissamment contribué à dissiper les ténèbres qui couvraient l’histoire et les antiquités du moyen-âge.
DomVictor Cotron , l’un des premiers prieurs après la réforme, fut aussi celui des bénédictins qui s'attachèrent le plus à faire refleurir les étu des dans l'abbaye de Saint-Riquier il en donna l’exemple iui-méme en travaillant à la continuation de la chronique d’Hariulphe, depuis
l’année 1097 jusqu'en 1673, et mourut le 10 mars 1679.
Ce fut à la pieuse munificence de l’abbé d’Aligre , que l’on dut les embellissemens de l’intérieur de l’église de Saint-Riquier , et les revêtemens en marbre dont il crut devoir décorer le pourtour du sanctuaire. Mais on poussa trop loin ce système de décoration , on aurait pu le modifier en le mettant en harmonie avec le style d’architecture de l’édifice. On sait généralement que la plupart des architectes de cette époque ( 1682) , toujours guidés par d’injustes préventions contre l’élégante architecture du moyen-âge , en altérèrent l’esprit et les formes ^ par l'alliance incohérente de deux genres qui s’excluent. C’est ainsi que l’on a fait disparaître de ce temple son antique parure qui , toute simple qu’elle pouvait être , convenait beaucoup mieux à l’unité de son ensemble ^ que le portique en marbre dont le sanctuaire fut décoré. Tout en louant l’abbé d’Aligre , sur les sages et généreuses dispositions de son administration, on a lieu de regretter qu’il ait partagé , à cet égard , les préjugés de son siècle. Les Abbés qui lui succédèrent 11e se firent remarquer par aucun acte de munificence.
DE SAIÎVT-RÏQUIER.
Le mercredi 29 mars 1719, à neuf heures et demie du soir , la foudre tomba sur le dortoir de l’Abbaye , et consuma plusieurs de ses bâ timens ; l’église fut heureusement préservée , ainsi que la sacristie et la Trésorerie, à J’exception des vitres peintes, qui furent détruites par les flammes. C’était l’un des plus riches ornemens de cette basilique. La bibliothèque , estimée 40,000 francs et contenant un nombre considérable de livres parmi lesquels se trouvait la chronique autographe d’Hariulphe, fut totalement consumée , ainsi que les titres , chartes et autres documens manuscrits , qui auraient pu répandre tant de lumières sur l’histoire de cette contrée. L’ameublement et le linge dés hôtes et des religieux, la pharmacie , une grande quantité de cierges , quinze cents setiers de blé , les beaux livres d’église dûs à la piété de l’abbé d’Aligre 9 et de magnifiques tapis furent également réduits en cendres.
Loubli total des principes et la dépravation générale des moeurs, funestes avant-coureurs des évènemens de la révolution de 1789* avaient pénétré jusque dans les cloîtres. Des fermens de discorde et d’insubordination , sein-
blaient présager la dissolution des corps religieux , dont la plupart soupiraient après leur suppression j et quelques-uns meme travaillés par des intrigans déboutés et sans moralité , avaient été sur le point de la demander sous le nom de sécularisation. De ce nombre , nous le dirons avec peine , était la congrégation de Saint-Maur. L’émulation et le goût des études et des lettres s’y perdaient de plus en plus, on en vint même jusqu’à manquer de travailleurs nécessaires pour continuer les ouvrages commencés, sur lesquels d’ailleurs le public montrait aussi trop d’indifférence , ce qui augmentait encore le découragement. Le mal était malheureusement général. La réforme introduite dans l’abbaye de Saint -Riquier en i65q, était tombée en désuétude ; la plupart des religieux , bien différens de ceux de Corbie , donnaient l’exemple du scandale et du dérèglement , lorsque la révolution de 1789 éclata; elle abolit les ordres religieux sans respect pour ceux qui avaient un but d’utilité spéciale. Aucune institution nouvelle ne remplaça la savante congrégation de Saint-Maur* Mais que pouvait- elle créer en faveur des lettres , celte révolution , lorsque de toutes parts elle supprimait les académies^ et que les hommes
utiles et recommandables tombèrent , ainsi que les monumens des arts , sous sa hâche (s).
Après la suppression des corporations religieuses, en vertu du décret de l’Assemblée Constituante, du i3 février 1790, l’abbaye de Saint-Riquier , devenue domaine national , fut vendue, le 12 novembre 1791* au sieur François Caucby , maître serrurier d'Abbeville, la somme de francs, à la charge
par l'acquéreur, de conserver dans toute son intégrité le bâtiment de l’église et quelquesunes de se9 dépendances, clauses qui ne furent point respectées par cet acquéreur, et dont l’exécution fut alors négligée par l'incurie de l’autorité locale. L’ancien cloître qui servait de point d’appui au bâtiment de l’église du côté du sud, ayant été démoli, toute cette
(1) De nos jours, une société de jeunes ecclésiastiques, désirant faire refleurir le goût de ces études historiques , qui distinguèrent jadis les Bénédictins , convaincus d’ailleurs que ce n’est qu’à l’ombre des cloîtres, et dans la douce quiétude que l’on y trouve, qu’elles peuvent véritablement s’acquérir et répandre leur salutaire influence sur le corps social , a fait acquisition en 1833, de l’un des derniers asyles de cet ordre. Le Prieuré de Solêmes, situé auprès de Sablé , sur les bords de la Sarthe , est le lieu de prédilection que celle société a choisi pour s’y livrer aux plus utiles élucubrations. C’est dans la solitude de ces murs , arrachés par elle à la destruction , qu'elle va consacrer aux éludes sérieuses de l’archéologie et du publiciste, tous les instans que la règle bénédictine a réservés pour les travaux scientifiques.
partie se serait infailliblement écroulée , si l’on n’y eut remédié en fortifiant par la suite les piliers-butans par de larges contreforts, qui en garantissent la solidité.
Dans ces temps de perturbation , où les monumens des arts étaient devenus la proie de l’ignorance et de la barbarie , les amis de la religion et de l’histoire nationale apprendront avec intérêt que ce fut le digne pasteur de l’église de Saint-Riquier , M. l’abbé Callé, qui dans les temps les plus orageux de 1793 , contribua puissamment à sauver cet édifice d’une destruction certaine , parvint également à soustraire à l’impiété et h la profanation , les précieux restes du saint patron , fondateur de ce monastère, que l’on révère encore dans le sanctuaire de cette belle basilique, où ils sont exposés à la vénération des fidèles , avec les reliques des autres Saints principalement honorés dans le Ponthieu.
Cependant, malgré les efforts de l’abbé Callé , ce monument, chef-d’œuvre d'élégance, de grâce et de légèreté, négligé pendant une longue suite d’années, serait inévitablement tombé en ruine, si Mgl. l’Evêque d’Amiens (0,
(l) M. de Chabons.
de concert avec M. l'abbé Padé, qui avait acheté les ruines de cette Abbaye, n’avait eu l’heureuse pensée d’y former un établissement ecclésiastique , où de jeunes lévites , l’espoir du sacerdoce j deviendraient le soutien de la religion dans son diocèse. Le conseil du département de la Somme s’associa à cette pensée, et se rendit à cet égard l’organe du voeu de ce respectable prélat, en prenant, dans sa séance du 3i août 1822, la délibération suivante, dont voici l’extrait :
« Le Gouvernement et le Département font >) des sacrifices considérables pour restaurer
* l’église de Saint-Riquier , qui rivalise par
* sa beauté avec les principales églises de » France. Mais si à côté de ce temple auguste, » et dans ces murs autrefois habités par la » science, s’élève une jeunesse chrétienne, le » culte célébré avec plus de pompe et d’appa- » reil, sera plus en harmonie avec la majesté » de l’édifice, et il est aussi hors de doute que » s’il s’y formait un établissement religieux ,
* il contribuerait puissamment h la conservaa tion de l’édifice. *
D’après cette délibération du Conseil , la demande fut faite par M. le Préfet, et le