‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 118 sur 189 · RETRAITE DES DIX-MILLE. K OURDI S TAN. ARMÉNIE · texte numérisé non relu

RETRAITE DES DIX-MILLE. K OURDI S TAN. ARMÉNIE

Ici nous abandonnons Cyrus et son armée, dont nous aurons à reprendre ailleurs l'itinéraire en Syrie et en Mésopotamie aussi bien que celui des dix mille Grecs depuis Cunaxa jusqu'aux confins occidentaux de l'Arménie; c'est à ce dernier point seulement que nous allons le suivre de nouveau dans le Nord Est et le Nord de l'Asie-Mineure.

Nous partirons de Gymnias pour cette seconde partie de l'itinéraire.

Gymnias était alors une grande ville, riche et peuplée, à quarante parasanges dans l'Ouest du fleuve Harpasos, l'Arpatchaï (0 de la moderne géographie arménienne. Cette distance nous conduit vers le point où la branche septentrionale de l'Euphrate a sa source, en deçà, ou à l'Ouest, de la ligne de partage d'eaux qui sépare ici le bassin de ce fleuve de ceux de l'Araxe et du Tchorok. C'est là que s'élève aujourd'hui la cité célèbre d'Erzeroum. Sans doute c'est la désignation de Gymnias comme une ville « grande, riche et peuplée, » qui a porté M. Ainsworth à l'identifier avec Erzeroum même; mais la splendeur d'Erzeroum ne date que des temps du Bas-Empire, et nous croyons qu'un village situé près de la rive gauche de l'Euphrate, à 6 lieues d'Erzeroum vers l'Ouest, représente plus sûrement la position de Gymnias, dont il a conservé le nom presque inaltéré dans celui de Djinnis (*).

Ici nous reprenons le texte de Xénophon.

« A Gymnias, un guide envoyé par le chef de la province pour conduire les Hellènes sur le territoire de ses ennemis, vint trouver l'armée, et promit de la conduire en cinq jours à un lieu d'où elle découvrirait la mer; il consentit à être puni de mort s'il les trompait. Il conduisit en effet la troupe des Hellènes et dès qu'il l'eut fait entrer sur le territoire ennemi il l'exhorta à tout brûler et à tout ravager, ce qui montrait assez que c'était pour seconder la haine de ses compatriotes, et non par bienveillance pour les Hellènes , qu'il les accompagnait.

» On arriva le cinquième jour à une montagne sacrée nommée

* TchcCi est un terme générique qui signifie rivière.

» M. Ainsworih ne présente d'ailieurs son rapprochement entre Gymnias et Erzeroum que comme très- incertain h C'est une des positions , dit-il (p. 186), déterminées de la manière la moins satisfaisante dans toute l'expédition. »

». il

Thékhès. Les premiers qui eurent gravi jusqu'au sommet aperçurent la mer et jetèrent de grands cris. Xénophon, qui les entendit, ainsi que l'arrière-garde , crut que de nouveaux ennemis attaquaient le front de l'armée -, car la queue était harcelée et poursuivie par les peuples dont on avait brûlé le pays. L'arrièregarde, leur ayant tendu une embuscade, en tua quelques-uns, en fit d'autres prisonniers , et prit environ vingt boucliers d'osier' recouverts d'un cuir de bœuf cru et garni de ses poils.

>» Les cris augmentaient à mesure qu'on approchait. De nouveaux soldats couraient se joindre à ceux qui criaient; le nombre en augmentait, le bruit allait croissant, et Xénophon crut qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire. 11 monte à cheval , prend avec lui Lykios et la cavalerie grecque , et longe le flanc de la colonne pour donner du secours : mais bientôt il entend distinctement le cri la mer ! la mer! que poussaient les soldais en se félicitant mutuellement. Alors arrière-garde , équipage, cavaliers, tous courent au sommet de la montagne. Quand les Hellènes y furent tous arrivés , ils s'embrassèrent les uns les autres les larmes aux yeux; ils sautèrent au cou de leurs généraux et de leurs officiers. Aussitôt, sans qu'on ait jamais su par l'ordre de qui , les soldats apportent des pierres et en élèvent un grand tertre; ils le couvrent de ces boucliers garnis de cuir cru, de bâtons, et d'autres boucliers d'osier pris à l'ennemi. Le guide lui-même mettait les boucliers en pièces, et exhortait les Hellènes à l'imiter. Après cela les Grecs le renvoyèrent, chargé de présents qu'on lui avait faits sur la masse commune: un cheval, une coupe d'argent, un habillement à la perse et dix dariques. Il demanda surtout des anneaux, et en obtint de beaucoup de soldats. Ensuite il montra un village où l'on pouvait cantonner, et le chemin qu'il fallait suivre à travers le pays des Makrônes; puis il attendit jusqu'au soir, et quand la nuit fut noire, il partit et quitta l'armée.

» De là les Hellènes firent dix parasanges en trois marches, à travers le pays des Makrônes. Le premier jour, ils arrivèrent à un fleuve qui séparait ce pays de celui des Scythins 0). Sur la

1 Les Scythins (LxuOivot, ou Petits Scythes) occupaient le pays compris entre cette rivière, qui les séparait des Makrônes, et celle de Harpasos,

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droite de l'armée était une montagne très-escarpée \ à sa gauche , une autre rivière où se jetait celle qui faisait la limite du territoire des deux peuples, et qu'il fallait passer. La rive en était bordée d'une lisière de bois, qui n'était pas une haute futaie, mais un taillis fourçé. Les Hellènes, s'étant avancés, se mirent à le couper. Ils se hâtaient d'autant plus, qu'ils voulaient sortir promptement d'une mauvaise position ; mais les Makrônes, armés de boucliers d'osier, de lances , et revêtus de tuniques de crin, s'étaient mis en bataille sur l'autre rive de la rivière. Ils s'exhortaient mutuellement à bien combattre , et lançaient des pierres qui retombaient dans l'eau ; ils ne purent blesser les Grecs ni en atteindre aucun.

» Alors un des soldats , qui disait avoir été esclave à Athènes, vint trouver Xénophon et lui dit qu'il savait la langue de ees hommes. — Si je ne me trompe, ajouta-t-il, ce pays est ma patrie, et si rien ne s'y oppose , je voudrais causer avec eux. — Rien ne t'en empêche, répondit Xénophon -, parle-leur, et sache d'abord qui ils sont. Le soldat leur fit cette question : ils dirent qu'ils étaient Makrônes. — Demande-leur, ajouta Xénophon, pourquoi ils sont rangés en bataille contre nous et veulent être nos ennemis? — C'est, répondirent-ils, parce que vous envahissez notre pays. — Réplique-leur, dirent les généraux, que nous n'avons aucune intention de leur nuire : après avoir fait la guerre à Artaxercès, nous revenons dans notre pays, et nous voulons gagner la mer. Les Makrônes demandèrent s'ils voulaient engager leur foi? — Les Hellènes répondirent qu'ils désiraient recevoir et donner des signes garants de la paix. Les Makrônes et les Hellènes échangèrent mutuellement une pique : telle était chez eux, dirent ces hommes, la manière d'engager sa foi. Des deux côtés on prit les dieux à témoin.

»» Le traité conclu , les Makrônes, mêlés dans les rangs des Hellènes, se mirent avec ceux-ci à couper le taillis pour ouvrir une route et gagner l'autre rive de la rivière ; ils leur fournirent aussi pour de l'argent autant de vivres qu'ils le purent, et les guidèrent, pendant trois jours , jusqu'aux montagnes des KolchesC^. Là était un mont élevé, mais inaccessible, sur la crête

1 II faudrait écrire et prononcer Kolktaes, RoX^ot.

A.SIT-MINEI BE

[5* SlfeCLE AV. J.-C.

duquel les Kolches parurent on bataille. ... Ils furent attaqués et mis en déroute. Comme les Hellènes gravissaient la montagne, ils trouvèrent beaucoup de villages abondamment remplis de vivres , et y cantonnèrent. Ils n'y rencontrèrent rien qui leur parût nouveau : seulement il y avait beaucoup de ruches, et tous les soldats qui mangèrent des gâteaux de miel en furent violemment incommodés. Ils eurent le transport au cerveau , des vomissements , des évacuations , et aucun d'eux ne pouvait se tenir sur ses jambes. Ceux qui n'en avaient que goûté avaient l'air de gens ivres; ceux qui en avaient pris davantage ressemblaient les uns à des furieux, les autres à des moribonds. On voyait les soldats étendus sur la terre comme après une défaite; et le même abattement régnait dans tout le camp. Personne , néanmoins, n'en mourut; le transport cessa le lendemain, à peu près à la même heure où il avait pris la veille. Les malades furent sur pied le troisième et le quatrième jour, aussi épuisés que s'ils eussent usé d'un remède violent.

» On fit ensuite sept parasanges en deux, marches, et l'on arriva sur le bord de la mer à Trébizonde (0, ville hellénique, très-peuplée, située sur le Pont-Euxin dans la contrée des Kolches; c'est une colonie de Sinope C*)... »

Quelques observations sur cette partie de l'itinéraire.

La troupe des Grecs, étant partie de Gymnias, ou Djinnis, sur le haut Euphrate, dut franchir l'escarpement du Kop Dâgh , descendre la Massa Déi essi , ou rivière de Baïbourt , puis remonter la rivière de Balakhor jusqu'au Tékièh Dâgh , où se conserve encore le nom de Thékhè3. De là ils regagnèrent la vallée supérieure de la Balakhor, qui les conduisit à la chaîne escarpée du Kolat Dâgh , évidemment la montagne des Kolches de Xénophon; cette chaîne forme la séparation des deux versants qui conduisent leurs eaux au Sud dans le haut Tchorok ou rivière d'Ispir, au Nord directement à la mer Noire, vers

1 TponceÇoûç. — TponceÇoovwi , dont on a fall Trébizonde, est la forme aceusative. Cetle ville devait son nom au contour trapézoïde de son enceinte. Étienne de Byzance (sub voce TpowrtÇoûç) nous apprend qu'elle avait porté auparavant celui de Olzénis. La plupart de ces colonies helléniques avaient dû en effet 'établir dans des localités déjà habitées par les indigènes.

» Lib. IV, c. 7 et 8.

RETRAITE DES DIX-MILLE. TKÉBIZOMjE.

la côte de Trébizonde. Les diverses circonstances du récit ne nous paraissent pas laisser le moindre doute sur cet itinéraire, dont la nature a marqué les traits d'une manière ineffaçable dans ce pays profondément accidenté. De la vallée de Baïbourt à la côte, les passages ne sont d'ailleurs pas nombreux; la circonstance du Thékhès fixe avec certitude celui que les Hellènes suivirent. Nous avons particulièrement insisté sur ce point, parce que le commentaire, d'ailleurs si précieux, de M. William Ainsworth ne nous paraît pas avoir ici un degré suffisant d'exactitude et de précision.

Quant à la nature presque vénéneuse du miel de ces montagnes, c'est un fait qui fut connu de toute l'antiquité, et qui a élé confirmé par les voyageurs modernes (0.

L'armée grecque resta un mois à Trébizonde : ce n'était pas trop pour se refaire des fatigues inouïes qu'elle avait éprouvées depuis son départ de Cunaxa. Mais comme les vivres manquaient pour une si grande multitude, on fit, pour s'en procurer, plusieurs excursions sur le territoire des peuplades voisines , surtout chez les Drilcs, tribu qui avait plus d'une fois, du haut de ses âpres montagnes , porté la guerre et le pillage sur le territoire trapézontien. C'était le plus belliqueux de tous ces petits peuples de la côte politique. lis étaient armés de longues piques, de jambières, de casques à la paphtagonienne , et portaient des boucliers d'osier. Une place qu'ils appelaient leur métropole , et qui était construite en bois dans une position très-forte, fut prise et brûlée (*).

Enfin les Grecs songèrent au départ. Les malades, les plus vieux soldats, les enfants et les femmes furent embarqués; le reste se remit en roule à pied. Ceux-ci arrivèrent au bout de trois jours à Kérasous, «ville hellénique, colonie des Sinopéens, située en Kolchide sur le bord delà merW. »

» Aux témoignages rapportés par M. Ainsworth (p. 190), on peut ajouter une note spéciale de M. Will. Hamilton sur ce sujet (Itesearches in Aiio, JMinor, L II, p. 383).

* Lib. V, c. 2. Cest la première fols que le nom de ce peuple, ou plutôt de cette tribu, parait dans la géographie.

8 Lib. V, c. 3. Cette ancienne Kerasous de l'itinéraire des Dix-Mille n'est pas la Kerasous, ou Cerasus , qui devint, longtemps après, célèbre dans l'hls*

L'armée se remit en marche après dix jours de repos. « Arrivée aux confins du pays des Mossunèques , elle leur députa Timésithée de Trébizonde, qui était leur hôle public, pour demander si elle devait regarder le territoire qu'elle allait traverser comme pays ami ou comme ennemi. Les Mossunèques , se fiant sur la force de leurs places , répondirent que l'on ne passerait point. Timésithée exposa alors à l'armée que les Mossunèques de l'Ouest étaient en guerre avec ceux-ci. On jugea à propos d'inviter les premiers à une alliance offensive contre les

autres L'alliance fut proposée et conclue. Les Mossunèques

de l'Ouest envoyèrent alors trois cents bateaux faits d'un seul tronc d'arbre et portant chacun trois hommes, dont deux débarquèrent et se mirent en bataille , laissant le troisième dans le bateau. Ces bateaux s'en retournèrent ainsi conduits par un seul rameur... Les guerriers mossunèques portaient tous des boucliers d'osier couverts de cuir de bœufs blancs garni de sou poil, et de la forme d'une feuille de lierre. Ils tenaient de l'autre main un javelot long de près de six coudées , armé d'une pointe de fer, et du côté de la poignée terminé en boule. Leurs tuniques ne descendaient pas jusqu'aux genoux; elles étaient d'une étoffe épaisse comme des couvertures de lit. Ils avaient la tôte couverte de casques de cuir à la paphlagonienne, sur le milieu desquels une tresse en crin s'élevait en spirale comme une tiare. Ils étaient aussi armés de haches de fer tin d'entre eux préluda : tous aussitôt entonnèrent un chant, et, inarchaut en cadence, passèrent à travers les rangs des Hellènes qui étaient sous les armes, puis s'avancèrent aussitôt contre l'ennemi vers le poste qui paraissait le plus facile à emporter. C'était un lieu en avant de la ville qu'ils nommaient leur métropole (0. Dans cette ville était la principale forteresse des Mossunèques , cause originaire de cette guerre ; la possession de

toirc. Celte dernière, qui existe encore sous le nom de Kerasoun, était beaucoup plus loin à l'Ouest sur la côte, La Kerasous de Xénophon ne subsiste plus; mais le nom s'en est conservé dans celui de Kérasoun-Dérèh que porte une petite vallée qui vient aboutir à la mer entre le cap Yoros et le cap Kéréli. Voy. Will. Hamilton, Researches in Asia Minor, t. I, p. 250.

1 Hécatéc nommait la ville des Mossunèques Khoïradès (ci-dessus, p. 281 , note 3 ).

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