RETRAITE DES DIX-MILLE. MOSSUNEQUES
cette forteresse rendant, à ce qu'il paraissait, maître de tout le pays. Les alliés des Hellènes prétendaient que le parti contraire n'en était pas le juste possesseur, qu'elle devait leur appartenir en commun, et que leurs adversaires s'en étaient emparés au détriment du reste de la nation...... La première attaque fut
victorieusement repoussée parles assiégés... Ceux-ci coupèrent la tête de ceux qu'ils avaient tués , et les montrèrent aux autres Mossunèques et aux Hellènes en dansant et en chantant un air de leur pays... Mais le lendemain les Grecs et leurs alliés prirent une complète revanche. La ville des Mossunèques fut emportée et livrée aux flammes... Le roi de ce peuple fait sa résidence dans une tour do bois construite sur le sommet de la montagne (0; ils l'y entretiennent à frais communs, et lui servent de gardes. 11 refusa d'en sortir et y fut consumé. Ceux qui s'étaient réfugiés dans les tours du premier poste forcé y restèrent avec la môme obstination, et subirent le même sort. Les Hellènes mirent la ville au pillage. Ils trouvèrent dans les maisons des amas de pains qui se transmettaient de père en fils, à ce que dirent les Mossunèques. 11 y avait aussi du blé nouveau en gerbes. La plus grande partie de ce grain était de l'épeautre (Çeià). On trouva, dans des vases de poterie, des tranches de dauphin salé. D'autres vases étaient pleins de la graisse de ce poisson, employée par les Mossunèques aux mêmes usages que l'huile d'olive par les Hellènes. Des greniers étaient couverts d'une quantité de châtaignes sans interstices, et qui, bouillies, leur tenaient lieu de pain. Il se trouva aussi du vin, qui , lorsqu'on le buvait pur, paraissait aigre à cause de sa rudesse j mêlé avec de l'eau, il acquérait du parfum et un goût agréable.
» Les Hellènes continuèrent leur marche , après avoir remis la place à leurs alliés. De toutes les autres villes ennemies que
1 Les historiens postérieurs ont dérivé le nom des Mossunèques d'un mot grec (ufruv ou uxkauv , qui signiûe une tour construite en bois, parce que ce peuple , disait-on , vivait dans des tours de cette espèce. Sauf la circonstance de la tour royale , Xénopbon ne rapporte rien de semblable. Il pourrait bien en être de cette origine des étymologistes grecs comme de tant d'autres mauvaises étymologies ancienne», uniquement fondées sur des consonnances plus ou moins rapprochées. Si ce peuple avait eu uu nom national autre que celui que les Grecs écrivent Mossunèques, Xénophon n'aurait sûrement pas omis une circonstance si notable.
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Von trouva sur son chemin, les moins fortes furent abandonnées par leurs défenseurs; les autres se rendirent volontairement. Voici ce que c'était que la plupart de ces villes. Elles étaient distantes entre elles d'environ quatre-vingts stades (0, les unes plus , les autres moins. En jetant des cris d'une place , les Mossunèques se font entendre de l'autre, tant le pays est élevé et creux. Quand les Hellènes furent arrivés chez les Mossunèques leurs alliés , ceux-ci leur montrèrent des enfants de gens riches nourris de châtaignes bouillies. Ils sont gras ; leur peau est délicate et très-blanche. Ils diflerent peu par l'embonpoint et la taille. Leur dos est peint de plusieurs couleurs ; sur le devant du corps , ils portent des stigmates représentant des fleurs. Ils recherchaient les faveurs des femmes qui suivaient l'armée, même aux yeux de tous les soldats : telle est la coutume du pays. Hommes et femmes , tous y sont blancs. Les soldats de l'expédition disaient que, de toutes les nations qu'ils avaient vues , celle-ci était la plus barbare , et la plus éloignée des Hellènes par les mœurs. Les Mossunèques font en public ce que les autres hommes cherchent à cacher , et ce dont on s'abstient si l'on est vu. Sont-ils seuls, ils se conduisent comme s'ils étaient en société. Ils se parlent à eux-mêmes, et rient de ce qu'ils disent; ou bien ils se mettent à danser comme des gens qui veulent montrer leur agilité à des spectateurs, quoiqu'ils soient sans témoins.
» Les Hellènes employèrent huit jours à traverser le pays des Mossunèques, soit ennemis , soit alliés, et arrivèrent à celui des Khalubcs. C'est un peuple peu nombreux et soumis aux Mossunèques ; la plupart vivent de leur travail aux mines de fer (»).
» On trouva ensuite le pays des Tibarênes , dont le sol est
1 Environ un demi-kilomètre.
a Telle est la puissance des localités pour déterminer, selon leur nature, le genre de vie des peuples, qu'aujourd'hui encore les habitants de quelques-unes de ces parties de la côte pontique sont exclusivement occupés, comme les anciens Khalubes, des travaux des mines et de ceux de la forge. Rien n'est changé dans cette région de l'Asie-Mineure depuis trois mille ans. — Notre historien a rencontré d'autres Khalubes fort loin de là dans l'Est, au fond des montagnes de l'Arménie ; nous traiterons au long , dans la partie de notre ouvrage consacrée à celte dernière contrée, de ce qui regarde ce peuple si diversement célèbre.
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plus uni , et dont les places, situées sur le bord de la mer, sont moins fortes... On marcha pendant deux jours à travers leur territoire, pour gagner Kotyôra, ville hellénique, colonie de Sinope, située dans le pays des Tibarênes... On y séjourna quarante-cinq jours... De même que Kerasous et Trébizonde, Kotyôra payait tribut à Sinope, leur commune métropole... (0 ».
La partie de la relation que nous venons de transcrire est riche en renseignements nouveaux sur la région Nord-Est de l'Asie- Alineure; bien des siècles se sont écoulés depuis le temps de Xénophon , avant que des notions plus détaillées et plus précises nous aient été données par les voyageurs sur ces pays sauvages. L'exactitude générale des documents antérieurs , depuis le périple orphique des Argonautes jusqu'à celui de Scylax, est confirmée par les indications concordantes de l'historien ; mais de plus, la précision de ces indications corrige ce qu'il y avait encore de vague dans les notions précédentes. Le nom de Kolchide paraît ici étendu sur la côte jusqu'à l'ouest de Trébizonde ; circonstance dont nous n'avons pas lieu de nous étonner, sachant que toutes les tribus de cette partie de la côte du Pont étaient sœurs des Kolches par la langue et l'origine.
Les Hellènes s'embarquèrent à Kotyôra sur des bâtiments fournis par les Sinopéens ; des envoyés de Sinope , qui étaient venus au-devant de la petite armée pour la déterminer à ce parti, se souciant peu, sans doute, de voir leur territoire à la merci d'une troupe affamée , firent aux Grecs le tableau suivant des difficultés qui les attendaient dans les pays qu'ils auraient encore à traverser. «Je connais, leur dit l'orateur, le pays et les forces des Paphlagoniens On trouve dans leur province et de très-belles plaines et de très-hautes montagnes. Et d'abord , je sais par où il vous y faudra pénétrer. Jl n'y a point d'autre chemin qu'une gorge dominée des deux côtés par des montagnes élevées. Qu'une poignée d'hommes occupe ces hauteurs, ils sont maîtres du défilé, et aucune armée n'y passerait malgré eux : c'est ce que je puis prouver à ceux que vous enverrez
« Ub.V, c.4et 5.
» C'était le premier peuple que le» Hellènes allaient rencontrer en sortant de Kotyôra,
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avec moi CO. On trouve ensuites des plaines défendues par une cavalerie que les Barbares regardent comme meilleure que celle d'Artaxercès. Elle n'a point marché au secours de ce prince, quoiqu'elle en eût reçu l'ordre : celui qui la commande est trop fier pour obéir.
• » Supposons que, soit en dérobant votre marche à l'ennemi , soit en le prévenant, vous puissiez passer ces montagnes, et qu'arrivés dans la plaine vous battiez cette cavalerie qui monte à plus de cent vingt mille hommes , vous arriverez à des fleuves : d'abord au Thermodôn , large de trois plèlhres. Je présume que vous aurez peine à le passer, ayant en tête des ennemis nombreux, et suivis par d'autres qui menaceront votre arrièregarde. Vous trouverez ensuite l'Iris , qui a aussi trois plèthres de largeur. Le troisième est le Halys, qui n'a pas moins de deux stades de large. Vous ne pourriez le traverser sans bateaux : qui vous en fournira? Après le Halys, si vous le passez, vous arriverez aux bords du Parthenios, qui est aussi peu guéable. Je pense doue que continuer votre roule par terre est un parti je ne dis pas difficile, mais absolument inexécutable; au lieu que si vous vous embarquez , vous longerez la côte d'ici à Sinope , et de Sinope à Héraclée. D'Héracléc, vous ne serez plus embarrassés, soit pour aller par terre, soit pour continuer votre navigation, si vous l'aimez mieux ; car vous trouverez dans cette ville beaucoup de bâtiments * 2). »>
Ce tableau des obstacles naturels du pays qui borde le Pont- Kuxin depuis la région du bas Halys jusqu'à Héraclée, est fidèle; ceux des voyageurs modernes qui ont visité cette partie de la Péninsule nous la représentent en effet comme difficilement praticable.
L'armée s'embarqua par un vent favorable; on longea, pendant un jour et une nuit, la côte de Paphlagonie qui restait à gauche, et l'on arriva le lendemain à Sinope (Sinôpè) ; les bâtiments mouillèrent à Harmènê, port des Sinopéens. Sinope était une ville fondée par les Milésiens sur la côte de la Paphlagonie...
1 M. Alnsworth (p. 205) croit que ce défilé est situé dans la rangée de montagnes qui se prolonge au nord pour aller former le cap Yasoun , l'ancien Iasonium promontorium.
* Lib. V, cap. 6.