‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 145 sur 189 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

HISTOIRE GÉOGIUPIIIQUE DE L'AStE-MINBURE DEPUIS LE SIÈCLE DE STRABOi* JUSQU'AUX PREMIERES INCURSIONS DES PEUPLES MUSULMANS.

L' Asie-Mineure dans les deux géographes latins du 1" siècle, Pomponim MHa et Pline. —Campagnes de Corbulon en Cappadoce et en Arménie. - Voyages d'Apollonius de Tbyane en diverses parties de l'Asie Mineure. - Séjour de Pline le jeune en Bilbynle et dans le Pout. — Ouvrages perdus sur l'ancienne Asie Mineure.

Nouveaux périples d» s cotes du Nord et du Sud.— Périple d'Arrlen et autres

portulans du Pont-Euxin.— Stadiasme anonyme de la Méditerranée. Asie-Mineure de Ptoléinée.

Itinéraires romains.— Itinéraire d'Antonin.— Carte itinéraire dite de Peutinger.

— Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem.— L'origine de ces divers documents remonte au mesurage général de l'empire romain sous J. César et sous Auguste.— Leur grande importance comme base de la géographie positive des provinces du monde romain.

Calamités qui affligent l' Asie-Mineure à partir de la seconde moitié du S* siècle.

— Courses des Gotlis, des Huns et des Isaures. — Zénobie. - L'Asie-Mineure cesse d'appartenir a l'empire d'Occident dans le partage qui sépare l'Orient de l'Occident après Coustantin. — ConslanUnopie, la nouvelle capitale de l'empire d'Orient.

Coup d'œil sur les divisions administratives de l'Asic-Mineure à diverses époques de la période ancienne , avant et depuis Constantin.— Tableaux chronologiques.—Introduction du nom d'Asie-Mineure dans la langue géographique. —Conclusion.

t.De l'an 45 de noire ère à la fin du 7e siècle ).

Entrée depuis long- temps dans la sphère de la civilisation grecque, qui a réuni par un lien commun el des rapports suivis nombre de peuples auparavant étrangers entre eux par la langue et les mœurs, aussi bien que par l'origine; couverte de cités florissantes et renfermant plusieurs cenlres commerciaux d'une grande importance; incessamment parcourue dans tous les sens

Ë>0<j(/£ DE DECADENCE

par une foule de voyageurs de toutes les classes et de tous les états, ceux-ci conduits par des motifs de religion vers les sanctuaires célèbres de la Diane d'Éphèse ou de la grande déesse syrienne, ceux-là mus par les intérêts de leur négoce, par les nobles aspirations de la science, ou par la simple impulsion de la curiosité; sillonnée d'ailleurs presque sans interruption par les légions du peuple-roi , et devenue une des grandes voies de communication journalière entre Rome et les extrémités orientales de l'empire ; soumise aux conditions normales de l'administration romaine , distribuée en provinces , percée de grandes routes militaires, mesurée par des ingénieurs et assujettie à des recensemenis réguliers-, enfin, étudiée et décrite avec une attention toute spéciale par un voyageur intelligent en même temps que géographe instruit, l' Asie-Mineure, à cette époque brillante des premiers Césars où nous sommes arrivés, a pris rang parmi les parties les mieux connues de l'ancien monde. Les siècles qui s'ouvrent maintenant devant nous, loin d'ajouter aux notions de cette période florissante, ne nous offriront, après une longue stagnation, qu'une période de dégénération, de ruines et d'oubli. Ici, comme sur tous les autres points de l'empire de Rome, l'invasion des hordes nomades a fait succéder la barbarie aux prodiges de la civilisation, et les ténèbres de l'ignorance aux vives clartés du savoir ancien. Seulement, depuis trois siècles l'Europe a reconquis et dépassé de beaucoup le rang d'où elle était déchue; tandis que l'Orient n'a pu se dégager encore du pesant linceul que la domination musulmane a étendu sur lui.

Ce qui nous reste à retracer de la période ancienne pour l'histoire géographique de l'Asie-Mineure ne comprend plus, quoique nous ayons encore à parcourir un intervalle de près de sept cents ans, qu'un petit nombre de faits secondaires. Nous n'avons plus , durant ce long espace , de perfectionnements notables à enregistrer dans la connaissance acquise des parties intérieures ou maritimes de la Péninsule •, ce que nous y trouverons encore de faits à mentionner , en rapport avec l'objet que nous poursuivons, tient moins à l'histoire des découvertes proprement dite qu'à la littérature géographique Ce sont des monuments propres à constater ou à éclairer 1 eiat des connaissances anté-

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rieurea et contemporaines , non des progrès nouveaux de nature à perfectionner ces connaissances ou à les agrandir.

Nous franchirons donc aussi rapidement que possible cette dernière partie de notre période ancienne. Nous avons hâte* après avoir traversé la période intermédiaire qu'on peut nommer le Moyen Age de l' Asie-Mineure, d'aborder enfin l'époque de là renaissance et l'histoire des explorations modernes.

Les abondants matériaux que Strabon avait fondus, mêlés h ses observations personnelles, dans Cette description de l'Asie- Mineure dont le chapitre précédent a reproduit la substance, c'était en partie à des sources romaines qu'il les avait puisés : on pourrait donc s'attendre à ce que les écrivains latins euxmêmes, plus rapprochés des documents originaux qu'une domination qui datait déjà de plus d'un siècle avait dû concentrer dans Rome , nous fournissent sur le même sujet des renseignements propres à ajouter aux notions recueillies par le géographe d'Amasée. 11 n'en est pourtant pas ainsi. Aucun auteur latin n'a jamais rédigé une description de l'Asie-Mineure que l'on puisse mettre en parallèle, ni pour l'étendue, ni pour le détail, avec celle de Strabon. Les deux seuls écrivains latins de l'époque qui aient embrassé l'ensemble de la géographie de leur siècle, PomponiUs Mêla et Pline, n'ont consacré à notre Péninsule qu'un petit nombre de pages dans leur description do monde connu.

Pomponius Mèlà écrivait son livre, De situ Orbis, l'an 42 ou 43 de notre ère , dans le temps même où Strabon mettait la dernière main au sien. Rapide et concis dans son style, sans que cette rapidité exclue l'élégance , sans que jamais cette concision dégénère en aridité, Mêla effleure plus qu'il n'approfondit. Il crayonne en quelques traits les généralités ou les points saillants de chaque contrée; rarement il s'arrête à noter les détails. Ce n'est pas, d'un tel écrivain, on le comprend, qu'il faut attendre ces notions précises et circonstanciées qui ajoutent de nouveaux faits à la géographie positive d'un pays, éi Mêla suspend un instant sa course, ce n'est ni pour décrire avec plus d'étendue l'aspect physique d'une région, ni pour faire connaître d'une manière plus intime les peuples qui l'habitent, ni pour signaler

POMPOÎUUS MELA

on fait encore neuf de géographie ou pour en discuter quelque point douteux; mais seulement pour saisir au passage une de ces traditions merveilleuses , un de ces phénomènes naturels qui éveillent la curiosité et frappent l'imagination. C'est ainsi qu'en Cilicie il s'arrête avec complaisance à décrire une caverne célèbre dans le pays , non loin de la côte, à 20 stades de la ville de Gorycum. Une large ouverture située au point le plus élevé d'une montagne rapide donnait accès à cet antre mystérieux , qui s'enfonçait à une profondeur considérable dans les entrailles de la montagne, s'élargissant à mesure qu'il s'abaissait, et environné de toutes parts de l'impénétrable ombrage d'arbres toujours verts (0. La descente, étroite et difficile, avait quinze cents pas d'étendue; plusieurs ruisseaux, qui se précipitaient çà et là en cascades agrestes, ajoutaient, par leur frais murmure, à l'effet indescriptible de la scène. Arrivé au ternie de cette descente, on trouvait une seconde caverne où d'autres merveilles attendaient le voyageur. Dès qu'on y pénétrait, des sons retentissants venaient frapper l'oreille épouvantée. La demiclarté qui répandait sa faible lueur sur l'entrée de cette nouvelle grotte , se changeait bientôt en une profonde obscurité. A l'extrémité d'une gorge étroite et profonde, une large masse d'eau surgissait tout à coup du sol, et se précipitant avec impétuosité, allait se perdre un peu plus loin pour ne plus reparaître. On ignorait l'étendue de cette gorge souterraine : nul n'avait jamais osé pénétrer plus avant. La tradition du pays faisait de l'antre corycien la demeure d'une divinité ; l'âme, en effet, ne pouvait s'y défendre d'une impression de terreur religieuse. Non loin de là une autre grotte naturelle, étroite et très-basse, avait reçu des habitants le nom du géant Typhon , dont elle avait été autrefois la retraite, disait la tradition; les animaux que l'on y plongeait périssaient à l'instant, suffoqués par les vapeurs qui s'en exhalaient (*).

Strabon et Pline ont aussi mentionné l'antre corycien (3>; Strabon en donne une description moins étendue que celle de Mêla,

i Il semble que ce que Mêla appelle un antre ne fût qu'une étroite et profonde fissure de la montagne, surmontée d'une voûte de végétation naturelle. * Pomp. Mêla, Hb. I, c. t3.

» Strab., 11b. XIV, p. 670 D; PMn. HitU natur. V, 15.

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mais qui est évidemment empruntée aux mêmes sources. Ces sources d'information commune, il serait intéressant de les connaître, pour l'histoire géographique de Y Asie-Mineure ; malheureusement le peu de soin qu'avaient les anciens de citer leurs autorités nous laisse dans l'ignorance , sur ce point comme sur bien d'autres. Pline, qui ne fait que nommer cette localité remarquable dans sa description de la Cilicie, nous apprend en un autre endroit (0 une particularité que ni Strabon ni Mêla ne mentionnent : c'est que les eaux souterraines de l'antre corycien y formaient des stalactites. Nul voyageur moderne , que nous sachions, n'a visité ces grottes autrefois si fameuses ; le capitaine Beaufort, de la marine britannique, qui releva en 1812 cette partie du littoral cilicien , ne put recueillir, du peu d'habitants qu'il fut à même d'interroger, aucune information sur cette curiosité du pays (a).

Pline est plus étendu que Mêla sur l'Asie-Mineure, sans nous offrir beaucoup plus de renseignements nouveaux. Ici , comme dans les autres parties de sa vaste compilation encyclopédique qu'il a consacrées à la géographie, ses notices se réduisent presque exclusivement à de sèches nomenclatures, dont un détail historique ou topographique ne coupe que bien rarement l'aridité. Une des particularités principales qui en relèvent l'utilité, est l'attention que Pline a eue de recueillir assez ordinairement la liste des noms divers qu'une même localité avait portés à des époques successives. Pline nous dit que l'on comptait deux cent quatre-vingt-deux peuples en deçà du Halys, depuis le Pont-Euxin jusqu'à la mer de Lycie (3) , attribuant probablement le nom de peuple aux habitants de chaque cité.

Il paraît que les campagnes de Corbulon dans l'Arménie, de l'an 55 à l'an 60 , avaient procuré à Borne de nouveaux mémoires sur la Cappadoce et sur les pays voisins de PEuphrate (4>; mais un Strabon n'était plus là pour mettre en œuvre ces matériaux , dont on ne voit pas que l'auteur latin ail profité. L'énumération des peuples ou tribus de la côte pontique , sur lesquels

» Ub. XXXI, c. 20; add. XXXVII, 00.

* Karamania^ p. 238.

» Llb. V,c. 43.

* Plin. VI , 8; Conf. Tacit. Annal. XIII , 0 et sulv.

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