‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 146 sur 189 · PLINE ET 80N ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PLINE ET 80N ÉPOQUE

les historiens des campagnes de Pompée avaient recueilli quelques nouvelles notions que Strabon a connues, ne diffère pas de celle qu'en fait le géographe grec ; seulement on voit reparaître dans Pline le nom d'une de ces peuplades, les Béchires, que Strabon n'avait pas nommée , et qui figure dans le vieux Périple de Scylax , 500 ans avant J.-C. (0. Pline , ou plutôt les auteurs qu'il compile, n'avait pas une idée aussi correcte que Strabon de la forme générale qu'affecte la côte nord de la Péninsule, sur le Pont-Euxin; les expressions dont se sert l'auteur latin pour caractériser la saillie du Carambis, vasto excursu, en l'opposant à l'enfoncement du golfe d'Amisus , « golfe si profond, dit-il, qu'il fait de l'Asie une presqu'île, sinus tanti recessus, ut Asiam penè insulam faciat W , » ces expressions , disonsnous , semblent donner aux contours très-adoucis de cette côte un caractère bien plus fortement prononcé qu'ils ne l'ont en effet; aussi Pline n'attribue-t-il à l'intervalle compris entre le golfe d'Amisus et celui d'Issus qu'une largeur de 200 railles (3), erreur dans laquelle Strabon n'était pas tombé.

Vers l'époque où Pline écrivait , au milieu du tumulte de Rome ou dans les loisirs de sa résidence de Misène , cette volumineuse histoire de la nature dont pendant trente ans il avait réuni les matériaux, un homme d'une trempe peu commune, qui tenta de faire revivre au sein de la Grèce énervée les rigides préceptes de l'école de Pythagore , et que plus tard ses disciples voulurent opposer au divin fondateur de la foi chrétienne , Apollonius de Tyane, parcourait le midi et l'ouest de l'Asie-Mineure après avoir visité les lointaines contrées de l'Orient. Le récit de ses longs voyages nous a été conservé par un écrivain grec du deuxième siècle ; mais la Cilicie et l'Ionie étaient des pays trop familièrement connus pour que l'historien du philosophe de Tyane s'attachât à y retracer ces détails géographiques dont l'éloignement double l'intérêt, et qu'il se plaît à réunir quand il est question de l'Inde, de l'Éthiopie ou des extrémités de l'Occident.

On a de Pline le jeune, neveu de l'encyclopédiste, quelques

1 Dénis lePériégète, qui a souvent puisé au* sources anciennes , nomme aussi les Békhelres.

* Ub. VI , c. 2.

» Ce sont les 1500 stades d'Artémidore. fby. ci-dessus, p. 378. II. 27

AftlE-HtflNÈtmÈ. [26 SIÈCLE AP. J.-C.

lettres qu'il écrivit à l'empereur Trajan pendant son voyage en Bithynie l'an 103 de notre ère, et durant son séjour dans cette province et dans le Pont dont l'empereur lui avait confié le gouvernement; mais bien que ces lettres renferment plus d'une particularité intéressante pour la connaissance de l'état intérieur de ces provinces et la condition de leurs habitants , on n'y trouve rien qui appartienne à la géographie proprement dite. Les voyages de Trajan lui-même en Asie-Mineure, lorsque trois ans plus tard (en l'an 106) il se rendit sur l'Euphrate pour y faire la guerre aux Parthes, et ceux de son successeur Hadrien dans un espace de dix années à partir de l'an 120, nous auraient sûrement fourni des faits intéressants, si les historiens nous en eussent conservé le détail, et surtout si l'histoire qu'Hadrien lui-même avait écrite de sa propre vie était arrivée jusqu'à nous. Cette perte n'est pas la seule que nous ayons à déplorer. Plusieurs auteurs grecs avaient écrit l'histoire spéciale de quelquesunes des provinces de la Péninsule \ et l'on sait combien ces monographies historiques renferment ordinairement de notions instructives que doivent écarter les récits plus rapides de l'histoire générale. C'est ainsi qu'outre l'histoire de la Bithynie composée par Arrien de Nicomédie, dont il sera question tout à l'heure, il est fait mention d'un certain Kapitôn de Lycie, qui avait écrit sur sa patrie, sur la Pamphylie , et en outre l'histoire de l'Isaurie en huit livres (0.

Le second siècle fournit cependant encore à l'ancienne géographie de l' Asie-Mineure deux documents plus importants que les pages de Pline et de Mêla : le portulan de la côte septentrionale connu sous le nom de Périple d'Arrien , et la géographie de Ptolémée.

Arrien , l'auteur du Périple du Pont-Euxin , était gouverneur de la province de Cappadoce et du Pont sous le règne de l'empereur Hadrien , à qui le Périple est adressé en forme de lettre ; on rapporte à l'an 137 de notre ère, ou à une époque très-voisine, la date de ce document (*). L'auteur y donne d'abord, sous

1 SuldM, voee Komttàv.

* Tillemont, Hist. des Empereurs, t. Il, p. 2Û9; Dodwell, Dissertatto in Arrianum, dans les Geogr. Grœci Min. d'Hudson , t. III, et dans l'édition de Wlll. Hoffmann, Lipsiœ, 18W, tn-8, p. 5; Dissertation en Arrian's

PÉRIPLE d'àRMEN

la forme d'un rapport officiel , le récit d'une tournée qu'il vient de faire par mer le long des côtes orientales du Pont-Euxin, depuis Trébizonde où il résidait, jusqu'à Dioskourias, inspectant les postes que les Romains avaient le long de cette côte, passant les troupes en revue, distribuant la paye aux soldats, etc. Puis immédiatement après ce rapport, et sans aucune transition (du moins dans l'état où le Périple nous est parvenu) , Arrien passe à la description de la partie des côtes de la Péninsule qui est comprise entre Byzance et Trébizonde. C'est cette portion du Périple qui appartient directement à notre objet actuel : mais on ne voit pas aussi clairement que pour la première partie qu'elle soit le fruit des observations personnelles de l'auteur du rapport ^ ou plutôt on ne saurait douter qu' Arrien n'ait fait ici que répéter les renseignements qu'il trouvait consignés dans les nombreux portulans qui existaient de cette côte depuis celui de Scylax, leur premier modèle. Quoi qu'il en puisse être à cet égard, cette partie du Périple est très-circonstanciée; c'est le plus détaillé de tous les documents nautiques que l'antiquité nous ait laissés sur la partie de l'Asie -Mineure baignée par le Pont-Euxin.

Le Périple d'Arrien est écrit en grec, et les distances y sont marquées en stades. 11 peut y avoir des doutes sur le module de stades employé 5 tantôt (et c'est le cas le plus ordinaire) les intervalles marqués dans le Périple accusent des stades olympiques de 600 au degré , tantôt des stades d'un module plus court. Ce qui est certain , c'est que quel que soit le module de stades que l'on adopte, que ce soit le stade olympique, ou celui de 700, ou tout autre, il ne correspondra pas également et constamment aux distances effectives de la côte , telles que nous les indiquent les meilleures cartes modernes basées sur les relevés hydrographiques de nos officiers de marine. Quant à nous, l'application très-attentive que nous avons faite, le compas à la main , des chiffres du Périple à la carte du capitaine Gaultier et à la grande carte prussienne de M. Kiepert, ne nous a

Periplus ofthe Euxine Sea, à la suite de la version anglaise du Périple publiée à Oxford, 1805, in-6, p. 2/J. Nous avons comparé au texte d'Hoffmann, pour les distances , celui qui a été Inséré dans le récent Recueil des Itiné~ faites anciens publié par M. Miller. Paris, 1845, in-4, p. 889.

ASIE-lUNEGUE*

pas laissé le moindre cloute sur les deux points suivants : — premièrement, Arrien a noté ses distances en stades olympiques, dont huit correspondaient à un mille romain ; — secondement, les mesures du Périple ont été prises non par terre , mais par mer : ce sont des relevés faits par les navigateurs côtiers, rien de moins, rien de plus. Or, ces relevés ayant nécessairement été faits en temps, et réduits en stades par estime , Ton doit s'attendre à trouver dans ces chiffres l'irrégularité qu'un tel procédé comporte inévitablement, alors surtout qu'il s'agit de parages dont la navigation est aussi inégale et aussi difficile que celle du Pont-Euxin.

Arrien, outre la description de cette mer, avait écrit beaucoup d'autres ouvrages estimés des anciens pour les qualités du style et l'exactitude des recherches (0. Le temps a respecté son histoire d'Alexandre , que l'on a trop exallée aux dépens de celle de Quinte-Curce ; mais il nous a privés de l'histoire des successeurs du conquérant macédonien qu' Arrien avait également écrite, ainsi que de son histoire des Parthes,de l'histoire des Alains, et de celle de la province où il était né, la Bilhynie. A en juger par la propension naturelle de son esprit et la direction de ses études, Arrien avait dû introduire dans ces différents ouvrages beaucoup de particularités géographiques qui nous seraient précieuses aujourd'hui.

Les bibliothèques de l'Europe possèdent plusieurs anciens portulans du Pont-Euxin analogues à celui d'Arrien. Ces différents périples ont été imprimés, et les savants les ont longuement commentés ; mais ils n'offrent que bien peu d'intérêt pour l'histoire géographique de l'Asie-Mineure. On peut voir d'ailleurs les détails où nous sommes entrés dans notre Introduction générale, sur ces monuments secondaires de l'ancienne géographie W.

Il en est un autre qui fournit pour la côte méridionale de la Péninsule des détails analogues à ceux qu'Arrien et les autres périples donnent pour la côte septentrionale : c'est le portulan grec anonyme trouvé au commencement de ce siècle dans la Bibliothèque royale de Madrid, et qui est intitulé : Stadiasmede

1 On en peut voir la liste dans TiUemont, ffist. des Emper. , t. II, p. 271. » Ci-dessns, t, I", Mil, générale de la Géographie.

NhllPLE I» ARRIEX. STADIASME.

la Grande Mer, titre que l'on pourrait traduire par Guide des Navigateurs dans la Méditerranée. Plusieurs critiques ont savamment analysé ce périple pour y découvrir des indices de l'époque de sa rédaction , et leurs recherches n'ont abouti à aucun résultat certain. L'on conçoit en effet qu'il est difficile d'assigner une date positive à des documents de cette nature, basés généralement sur des portulans anciens auxquels chaque siècle ajoutait ses corrections et ses modifications. M. Letronne s'accorde avec M. Gail fils, qui le premier a donné une édition critique du Stadiasme, à en regarder la rédaction actuelle comme appartenant au quatrième siècle , peut-être à une époque encore plus rapprochée, mais en y reconnaissant une foule d'indices de matériaux beaucoup plus anciens (0. Le Stadiasme renferme des indications nautiques et géographiques plus circonstanciées que celles des périples antérieurs qui nous sont connus; mais l'utilité dont pourraient être ces indications est beaucoup diminuée par l'état de corruption dans lequel s'est trouvé le texte de Madrid , le seul que l'on ait jusqu'à présent de cet intéressant document. Cette altération du texte porte à la fois sur les noms et sur les distances; et malgré les observations et les estimables travaux des Gail fils, des Letronne et des Miller, le Stadiasme attend encore un éditeur qui le soumette à une épuration plus rigoureuse , non-seulement par l'étude intérieure du texte lui-même et son rapprochement des autres textes anciens, mais aussi, et surtout , par sa confrontation perpétuelle avec le local même. Il est vrai que jusqu'à ces derniers temps, les secours nécessaires pour cette confrontation étaient loin d'être suffisants, et aujourd'hui encore, malgré les publications des explorateurs récents, il est un grand nombre de points réservés à l'examen des futurs voyageurs.

Le Stadiasme continuait la description de la côte occidentale de la Péninsule , et celle de la côte septentrionale sur la Propontide et le Pont-Euxin ; mais ces deux dernières parties manquent dans le manuscrit de Madrid.

La Géographie de Ptolémée appartient au milieu du second • siècle ; elle est conséquemment postérieure de quelques années

1 Letronne, dans le Journal des Savants, févr. 1839, p. 114.

à l'époque où Arrien rédigeait son Périple du Pont. L'Asie-Mineure y est traitée dans un assez grand détail. Mais ce détail consiste seulement en listes de noms de lieux rangés sous le titre de chaque province, et non en une description suivie Gomme celle de Strabon. Il est vrai que les indications de latitude et de longitude étant jointes à chaque nom , il semble au premier aspect qu'une nomenclature si rigoureusement déterminée doit fournir un moyen sûr autant que facile de reconstruire la carte ancienne de la Péninsule, et d'y raccorder les nombreux détails fournis avec moins de précision par Strabon et par les autres documents antérieurs ou contemporains. Mais cette apparence de précision rigoureuse s'évanouit bien vite devant un examen plus attentif. Pas utie seule des prétendues déterminations astronomiques de la géographie de Plolémée n'est fondée sur l'observation directe ; et loin de pouvoir servir à coordonner les indications topographiques fournies par d'autres auteurs , ce n'est au contraire qu'avec le secours de ces auteurs et celui des monuments que l'on est arrivé à appliquer sur la carte une partie au moins des noms fournis par les nomenclatures du géographe alexandrin. Une carte uniquement construite sur les listes de Ptolémée et au moyen de ses chiffres de latitude et de longitude présenterait à l'œil le plus étrange chaos qu'il soit possible d'imaginer. Non-seulement ces indications, prises en masse et dans leur ensemble, sont fort inexactes, toutes les latitudes audessus de 36* degré étant rejetées trop au nord , et toutes les longitudes beaucoup trop à l'est; mais il est très-peu de posU tions de détail qui, prises deux à deux, conservent leur véritable place et leur situation relative. Les lieux que les chiffres de Ptolémée indiquent comme très-voisins , sont souvent fort éloignés ; très-fréquemment ce qui est au nord est transporté au sud, ce qui est à l'ouest est reporté à l'est, et réciproquement. Nous avons exposé ailleurs la cause générale de cet inextricable bouleversement (0. Ce qui devait, dans la pensée de Ptolémée, assurer à la géographie un caractère tout particulier d'exacti- • tude, est précisément ce qui a perverti et dénaturé pour nous l'exactitude des matériaux qu'il avait réunis et qu'il a mis en

1 Dans l'Introduction générale qui forme notre tome Ier.

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