DEPUIS L'APPARITION DES ARABES MUSULMANS EN ASIE- MINEURE
jusqu'à l'époque des croisades.
Les Arabes musulmans enlèvent aux empereurs grecs la S) rie et les provinces d'Afrique dès le premier siècle de l'hégire. — Ils franchissent les frontières orientales de l'Asie-Mineure, poussent leurs courses et leurs ravages dans toute l'étendue de la Péninsule, et s'établissent à demeure dans la Cilicie orientale, la Comagène et la Mélkène, ainsi que dans l'Ile de Cypre.— Deux siècles plus tard, lors du déclin du Khâlifat, les empereurs grecs se remettent en possession de ces provinces (vers le milieu du dixième siècle).
Première apparition des hordes turques à l'ouest de l'Euphrate, au milieu du onzième siècle. — Sur l'origine des Turks et leurs premiers établissements en Perse. — Ramification en cinq branches des princes issus de Seldjouk , chefs d'autant de dynasties turques en Perse, en Syrie et dans l' Asie-Mineure. —Leurs conquêtes rapides à l'ouest de l'Euphrate.— Fondation du royaume Seldjoukide de Roum, ou de l'Asie-Mineure , dont Nicée,et ensuite Iconlum, sont successivement les capitales.— Mœurs et habitudes des Turks à celte époque. — Transformation graduelle qu'ils ont éprouvée depuis leur établissement en Asie-Mineure, tant au physique qu'au moral.— Permanence du type grec malgré le contact des Turks.— Cause de ce double fait. - La conquête turque marque une nouvelle ère dans l'histoire géographique de la Péninsule.— La nomenclature de l'ancienne géographie grecque s'altère ou s'efface, et elle est remplacée par une nomenclature toute nouvelle. — Quelques remarques à ce sujet. — Nouvelles colonies arméniennes en Asie-Mineure à la fin du onzième siècle.- Royaume arménien de Cilicie.— Notice historique.
(De l'an 700 A l'an noo).
Une religion nouvelle était née au fond de l'Arabie. Renfermé d'abord dans le sein de quelques tribus que la voix inspirée de Mohammed (0 avait arrachées aux pratiques de l'idolâtrie
1 Telle est la véritable prononciation du nom du prophète arabe, que par un usage vicieux nous appelons Mahomet.
ASIE-MINEURE. [DU 7* AU 1 1* SlfefJ. AP. J.-C
sabéenne, le nouveau culte s'était rapidement propagé dans l'Arabie entière, et bientôt il en avait débordé les limites. Admirablement conçu pour trouver un puissant écho dans 1 ame enthousiaste de ces rudes enfants du désert, le Koran avait éveillé subitement en eux une ardeur de prosélytisme sans exemple dans les annales religieuses de l'humanité. Pour les premiers khalifes (0, la conquête du monde n'était qu'un moyen de propagation religieuse , et le glaive un instrument de conversion. Vingt ans ne s'étaient pas écoulés depuis la mort de Mohammed, que déjà les armées musulmanes s'étaient répandues, rapides et irrésistibles comme un fougueux torrent, sur de vastes contrées de l'Asie et de l'Afrique. La Syrie fut conquise de 632 à 638, la Perse entière, entre l'Euphrate, le Syndh et l'Oxus, de 632 à 640, TÉgypte en 638, la Cyrénaïque en 647, Cypre et Rhodes en 649. Avant la fln du septième siècle , l'Arménie jusqu'au Caucase , et tout le nord de l'Afrique jusqu'au détroit, étaient aussi comptés au nombre des provinces du khalifat 0*). Ainsi pressé de toutes parts sur ses frontières orientales par les Musulmans, qui déjà lui avaient enlevé la moitié de ses provinces d'Asie et la totalité de ses possessions d'Afrique, l'empire grec se voyait menacé de perdre encore l'Asie-Mineure, seule partie des anciennes conquêtes romaines qu'il possédât maintenant au delà du Bosphore. Cette grande province, cependant, fut une barrière contre l'invasion arabe ; le flot qui avait si rapidement couvert les vallées du Liban , du Nil et de l'Euphrate, vint se briser au pied du Taurus. La Cilicie orientale jusqu'à Tarse , et deux provinces contigues bordées par l'Euphrate, la Comagène et la Mélitène, furent les seules parties de l'Asie-Mineure où les Arabes s'établirent à demeure. De Tarse , d'Anazarbus et de Germanicia , leurs postes avancés vers le Taurus, ils poussèrent très-fréquemment des expéditions dans l'intérieur de la Péninsule, et s'avancèrent même plus
1 Le terme de khalife eut une acception toute religieuse , avant de recevoir un sens poliUque. Sa signification propre est ceile de vicaire, c'est-à-dire de lieutenant du Prophète.
a La conquête de la Transoxiane en 710, et celle de l'Espagne de 711 à 714, achevèrent de donner à l'empire arabe la plus grande extension qu'il ait eue, depuis l'Inde jusqu'à l'Océan AUantique.
LES ARABES EN ASIE-MINEURE. 4fr3
d'une fois jusqu'en Bithynie et aux approches du Bosphore, pendant que leurs bâtiments infestaient les côles, depuis la Cilicie jusqu'à Rhodes. Tyane , la capitale de la deuxième Cappadoco , ville grande, riche, et depuis longtemps célèbre, fut ruinée et dépeuplée dans une de ces incursions, ainsi que beaucoup d'autres villes de la Cappadoco , de la Phrygie et des cantons voisins (O. Mais les diverses tentatives des Musulmans sur l'Asie- Mineure n'aboutirent qu'à ces ravages-, et lorsqu'au milieu du dixième siècle le khalifat démembré eut cessé d'étendre sur l'Asie un sceptre qu'avaient si glorieusement porté les al-Mansor et les Haroûn-al-Reschid , les empereurs de Constantinople se remirent en possession de l'île de Cypre, de la Cilicie, et des cantons riverains de l'Euphratc (de 958 à 965) , outre qu'à leur tour ils rendirent tributaires les émirs du nord de la Syrie jusqu'aux environs de Hcms, de Baalbek et de Tripoli (a).
Mais ce retour de puissance au delà du Taurus ne devait pas être de longue durée. Un nouvel ennemi va se montrer bientôt, plus terrible encore et plus redoutable que les Arabes , et contre lequel les empereurs grecs essayeront vainement de défendre leurs provinces d'Asie : ce sont les Turks. Leur apparition sur l'Euphrate date de la seconde moitié du onzième siècle.
Rien du plus obscur que l'origine des Turks. Faut-il voir en eux une race isolée et complètement distincte par ses traits physiques et par sa langue , des autres races-mères de l'Asie Centrale, ou se raproche-t-elle d'une de ces races par ce double lieu d'affinité originaire, soit des Mongols aux cheveux noirs et aux traits aplatis, soit des Finnois à la chevelure rouge et au profil mieux accusé? C'est ce que l'histoire ne nous dit pas, et les recherches encore bien incomplètes de quelques savants modernes n'ont fourni à cet égard que de douteuses et faibles
* Lebeau, Hitt. du Bas -Empire^. LXII et LXIII, t. XII, p. 08 et 174 de l'édition de M. de Saint-Martin; liv. LXXII, t. XIII, p. 335 et 361, etc. Lebeau a reproduit tous les renseignements fournis sur ces époques par les historiens grecs du Bas-Empire. M. Prlce, Mahommedan History, vol. I, p. AG8, etc., a réuni ceux des historiens orienlaux, beaucoup inoins abondants et moins circonstanciés que les premiers en ce qui regarde l' Asie- Mineure.
* Lebeau, Ht. LXXV, p. 72, édit. S.-Martin.
ASIE-MINEURE. [11* SIÈCLE kP. J.-C.
lumières (0. Ce qui est certain, c'est que les Turks forment une très-nombreuse famille de peuples ; et l'on sait, par le témoignage des annales chinoises, que leur berceau primordial, ou du moins leur plus ancienne habitation connue, fut la haute région altaïque qui borde au nord le plateau central de l'Asie CO. C'est de là qu'après de longs siècles d'une existence ignorée de l'histoire, une de leurs hordes, les Ouïghours, conduite par un chef resté célèbre dans les traditions nationales sous le nom d'Oghouz-khân, descendit dans la région moins âpre que nous nommons le Turkestan chinois, y habita des villes, et y développa, longtemps avant notre ère, une civilisation remarquable dans cette région de peuples pasteurs. C'est aux fils d'Oghouzkhân que l'histoire traditionnelle des Turks rattache la généalogie des principales tribus de la nation, et en particulier celle des Turks occidentaux , chez lesquels se conservèrent , plus
1 Deux auteurs récents, MM. de Hammer et Prichard, de qui l'on devait attendre, dans deux lignes différentes mais également spéciales, des recherches plus approfondies sur la question des origines turques , sont peut-être ceux qui fournissent a cet égard les notions les moins satisfaisantes. M. de Hammer, dans la vaste composition historique qu'il a consacrée à l'empire ottoman, s'est identifié avec l'esprit et la manière des écrivains orientaux au point qu'il semble s'interdire à dessein toute excursion de critique et d'érudition, et il n'a pas même abordé cette question d'ethnologie qui aurait bien valu quelques mots, lors même qu'elle ne se serait pas liée aussi étroitement à son sujet; ce qu'en dit M. Prichard, dans ses Recherches sur l'Histoire physique du genre humain , est non-seulement très-incomplet , mais ne présente pas a beaucoup près autant de méthode et d'investigation qu'on pourrait le désirer.
* Deguignes, Histoire de Huns, t. I, prem. part., p. 214, etc., 1756. J. Klaproth, Asia Polyglotte^ p. 210, 1823, et Tableaux historiques de l'Asie , p. 101 , 1826. Hammer, Oeschichte des Osmanischen Beiches, 1. 1, init. , 1827. St-Martin, dans V Histoire du Bas-Empire de Le beau, nouv. édit. , t. IX, p. '381, 1828. JaTnes Cowles Prichard, Researches into the Physical History of Mankind, vol. IV, p. 304, 1846. — Les témoignages des auteurs chinois recueillis par Deguignes sont encore le fonds principal sur lequel ont travaillé les savants d'une époque plus récente; mais M. Klaproth, le premier, a bien démontré l'erreur où Deguigues était tombé, faute de distinguer suffisamment les diverses nations de l'Asie-Centrale, en confondant les Ilioung-nou des écrivains chinois, un des noms sous lesquels ils désignent les Turks, avec les Huns de nos annales d'Occident. Au surplus, ce n'est pas ici le lieu de nous étendre sur un sujet que nous aurons à reprendre par la suite d'une manière spéciale.
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longtemps que chez les Ouïghours, les habitudes nomades de leurs premiers ancêtres.
La nombreuse tribu de Seldjouk , sœur des Turks Oghouzes , avait demeuré d'abord dans le Turkestan oriental, d'où elle vint s'établir plus à l'ouest sur les bords septentrionaux du Sihoun, le Jaxartes des anciens , et de là, successivement, au sud du Sihoun dans les plaines de Bokhara, puis au midi de l'Oxus dans les vastes pâturages du Khoraçân. Là, en peu de temps, ils s'emparèrent de plusieurs villes et se rendirent maîtres de tout le pays, qui reconnaissait alors l'autorité d'une autre branche de la famille turque, les Ghaznevides. Ceci avait lieu dans la première moitié du onzième siècle, de 1034 à 1037. Il y avait longtemps, à cette époque, que les Turks de Seldjouk avaient embrassé l'islamisme. De jour en jour plus redoutables, ils poussèrent leurs incursions dans tout l'Iran , dans l'Arménie, dans la Géorgie et jusques sur l'Euphrale. Le khalife de Bagdad gardait encore, même depuis la perte de son autorité temporelle, tout le prestige de son caractère religieux comme successeur du Prophète : Toghroul-begh, le chef des Seldjoukides, fit alliance avec le chef toujours vénéré de l'islamisme, dont il épousa la fille , se fit investir dans Bagdad du titre de sultan , fit ajouter son nom , dans les prières publiques, au nom du khalife (1037), ce qui est en Orient la marque du pouvoir suprême, et bientôt , en effet, régna sur la Perse entière, depuis les confins de l'Inde jusqu'à ceux de l'empire grec('). Dans le cours du onzième siècle, on compta cinq rameaux de cette puissante famille de Seldjouk, qui prirent leur nom des provinces qu'ils possédèrent : au premier rang , les Seldjoukides de l'Iran , ceux-là mêmes dont nous venons d'esquisser l'histoire ; puis les Seldjoukides du Kermân , ceux de Haleb et de Damas , enfin les Seldjoukides de Roum ou d'ikonium , les seuls dont nous ayons maintenant à nous occuper.
Les Turks , dans leurs excursions de guerre et de pillage , avaient atteint de bonne heure les bords de l'Euphrate; ils ne tardèrent pas non plus à franchir ou à tourner cette barrière des provinces grecques. Dès l'année 1060, on les voit saccager la Petite Arménie, la Khaldie, la Mélitène et les cantons limi-
1 Deguignes, t. T, 1re partie, p. 2/M ; t. Iï, lre part., p. 185 et sulv. De Hammer, loc. cit. Klaproih, Tabl, hùlor. de l\4$ie, p. 130.
trophes riverains du fleuve; en 1067, on les trouve dans la Cilicic , dans toute la Cappadoce dont ils prennent la capitale Césaréc , et bientôt après dans la Lykaonic, dans la Phrygie et jusques dans la Pisidie (0. C'est à l'occasion de ces incursions des hordes turques que nous rencontrons dans les historiens du temps la première mention de la ville d'Erzeroum , sous le nom $ Arzèn : ce n'était encore qu'un lieu dépourvu de murailles, quoique déjà grand, riche et peuplé, mais néanmoins très-inférieur à la ville voisine de Theodosiopolis, dont les restes portent aujourd'hui le nom turk de Hassan-kalèh , le Château de Hassan W. L'empereur Romain Diogène, qui était accouru au devant de ces barbares, tomba lui-même entre leurs mains (1072), et ne fut renvoyé qu'au prix d'une forte rançon. Les historiens vantent néanmoins la noblesse de sentiments et la générosité inattendue dont fit preuve Alparslan , le second sultan scldjoukide de l'Iran , qui commandait en personne cetto expédition. — « Qu'auriez- vous fait si j'eusse été votre prisonnier? » demandait-il un jour à Diogène. L'empereur répondit brusquement qu'il l'aurait fait déchirer à coups de verges. — «Moi, répartit le sultan, je vous traiterai d'une manière plus conforme aux maximes de votre loi car j'entends dire que votre législateur recommande l'humanité et l'oubli des injures»». Et la conduite d' Alparslan fut en effet conforme à ses paroles (3). Mais si Je sultan affectait de montrer en cette occasion des sentiments dignes d'un roi, le peuple qu'il conduisait à la conquête de l'Asie-Mineure n'en conservait pas moins toute la rudesse et toute la grossièreté de mœurs de ses steppes natives. Un historien du siècle suivant, le célèbre Guillaume, archevêque de Tyr, qui était né dans la Syrie même et qui connaissait bien les Turks avec lesquels les Croisades avaient alors mis les Francs en contact, en a fait un portrait d'une grande vérité. « Gens Turcorum seu Turcomannorum (nam ab eodem habucrunt originem) ab inilio septentrionalis fuit, dit l'historien des premières croisades, inculta penitus, et certam non habens sedem. Vaqabantur
1 Deguignes, t. II, 1" parL, p. 200 et suiv. Lcbcau, liv. LXX1X, t. XIV, p. 436 et suiv. , édit. S. -Martin.
» Lebeau, t. XIV, p. 355.
« Af.t p. 499; Degulgnes, t. II, V part., p. 210.