‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 183 sur 189 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

QUELQUES MONCMEISTSGÉOGRAPflIQIES DE LA PREMIERE MOITIÉ DO QUATORZIÈME SIÈCLE, DAS8 LEÇR RAPPORT AVEC l'ASIE-MINEDHE.

Portulan italiende Sanudo.— Géographie arabe oV Aboul-Féda.— Voyage de Ben-Batouta, Arabe de Tanger.

Marino Sanudo (0 (Hait un Vénitien de famille patricienne , qui avait fait dans sa jeunesse cinq fois le voyage de la Terre- Sainte, et qui avait aussi visité dans ses courses fréquentes Cypre, l'Égyptc et le petit royaume Arménien de Cilicie. Depuis 1291 les royaumes francs d'Àntioche et de Jérusalem avaient cessé d'exister, et cotte terre, arrosée depuis deux siècles de tant de sang chrétien , était retombée sous la domination musulmane. Quelques esprits rêvaient encore de nouvelles expéditions; Sanudo fut un des plus ardents à solliciter à une huitième croisade, et les souverains de l'Occident , et le Pape, et l'empereur grec lui-même. Ses projets demeurèrent sans exécution , ainsi que les plans qu'il avait élaborés; mais le livre où ces plans sont exposés, et qu'il présenta au souverain Pontife, Jean XXII, en 1321 00, est resté comme un des plus curieux monuments littéraires et géographiques de l'époque des Croisades. Sanudo s'y propose non-seulement de rappeler la sainteté de l'entreprise, et d'en montrer les grands avantages au point

1 C'esl ainsi que lui-même orthographie son nom ( Marinus Sanudo , diclus Torxcllus, de civitate RivoaKi). Bongars écrit Sanutus.

8 Sanudo nous apprend lui-même qu'il avait commencé dès 1300 la rédaction de cet ouvrage, auquel il donna le titre de Liber Secretorum fidelium Crucis super Terras Sanctœ recuperatione et conservations Bongars l'a fait imprimer sur les manuscrits , dans son Recueil des historiens originaux des Croisades (Gesta Dei per Francus, Hanoviœ, 1011, in-fol., 2 vol.), dont il forme seul le deuxième toino. On en peut voir l'analyse dans Meusel, Bibliotheca historica, vol. II , pars 2, p. 283, et avec plus de détail dans la Bibliographie des Croisades de M. Michaud, t. I, p. 128.

SANUDO et son portulan

de vue temporel aussi bien qu'au poinl de vue religieux; mais aussi d'en exposer les meilleurs moyens d'exécution. Bien éloigné en ceci des idées que Kubruquis soumettait à Louis IX, il combat avec force tout projet d'expédition par terre, et développe jusque dans ses derniers détails le plan d'un transport maritime. A cet effet il entre dans des particularités géographiques qui tiennent une place notable dans son Mémoire. Il y avait joint quatre cartes géographiques , dont une surtout, destinée à représenter l'ensemble du monde alors connu, n'en forme pas pour nous la partie la moins curieuse (0. Bongars n'a pas retrouvé celle de ces cartes qui donnait le tracé général de la Méditerranée ; mais cette perte est pour nous de peu de conséquence, parce que la carte de Vessconte , et celle de Freduce 00, nous ont indubitablement conservé des copies , probablement à plus grande échelle , faites d'après les mêmes originaux. La carte de la portion des cotes de la Méditerranée qui s'étend depuis les bouches du Nil jusqu'aux environs de l'île de Rhodes, et qui comprend conséquemment, outre les parties littorales de l'Ëgypte, celles de la Syrie et du sud de l'Asie-Mineure, serait aussi d'un faible intérêt, au moins dans la gravure excessivement incorrecte que Bongars en a publiée, si nous n'avions pas dans l'ouvrage même de Sanudo la description écrite, et trèscirconstanciée pour quelques parties , de cette même étendue de côtes <3). Cette description , copiée de documents italiens , est un morceau doublement curieux , tant par les détails même qu'elle nous donne sur une côte qui fut de tout temps la partie la moins fréquentée et la moins connue du pourtour de l'Asie- Mineure, que parce que nous y retrouvons sans nul doute un modèle de ces vieux portulans qui furent pour les peuples navigateurs du moyen âge ce que sont aujourd'hui pour nos marins les instructions nautiques qui servent de commentaire et de complément aux cartes. C'est en effet le même détail et souvent la

1 Nous nous sommes occupé ailleurs de la Mappemonde de Sanudo, cidessus , t. Ier , daus l'Histoire de la Géographie qui forme notre Introduction générale.

« Ci-dessus, pp. m et Û85. La carte de Vessconte, datde de 1318, est précisément du même temps, sinon delà même année, que laMédilcrrauée de Sanudo. 3 Sanudo, Secret. Fidel. Crue. . lib. II, c. 26.

ASIE-MINEURE. [14e SIECLE kP. J.-C.

môme précision. Non-seulement la distance et la direction d'un point à l'autre sont marquées; mais toutes les autres particularités qu'il importe au marin de connaître, la nature des mouillages, l'aspect de la côte, les écueils , et jusqu'à la disposition des habitants pour les étrangers, sont indiquées avec soin. Aujourd'hui même, il est peut-être plus d'un point de cette instruction qui pourrait être encore utile. 11 nous a donc paru qu'il ne serait pas sans intérêt de la reproduire dans son entier (0. Toutefois, la valeur n'en est pas égale dans ses différentes parties-, car l'étude attentive du document rend évident, ainsi qu'on le verra dans les notes que nous y avons jointes, que Sanudo a tiré de plusieurs sources très-différentes sa description de la côte de FAsie-Mineure sur la mer de Cypre. L'espace compris entre le fond du golfe d'Issus et l'extrémité occidentale de la Cilicie arménienne en est à la fois la partie la plus circonstanciée et la plus exacte : cette portion de la côte cilicienne était en effet, nous l'avons vu, la plus communément fréquentée parles navires européens, qui y trouvaient à la fois profit et sécurité. Toute la côte de la Cilicie Trachée et de la Pamphylie, jusqu'au fond du golfe qui porte aujourd'hui le nom de Satalièh, est décrite sur des données beaucoup moins certaines ; cette étendue de côtes, où dominaient les Turks et dont les habitants se sont d'ailleurs montrés de tout temps hostiles aux étrangers, n'était visitée que beaucoup plus rarement par les navires francs. Enfin, de Satalia à l'autre extrémité de la côte lycienne, la description, sans avoir la précision et l'exactitude de la première partie , l'emporte de beaucoup sur la seconde. Il est clair que cette extrémité occidentale de la côte asiatique était habituellement pratiquée par les navigateurs italiens , quoiqu'elle leur fût alors peut-être moins familière que les parages de la Cilicie orientale.

Dans le temps même où Sanudo déposait aux pieds du chef de la Chrétienté le fruit de ses méditations pour le recouvrement de la Terre-Sainte , Aboul-Féda , cet Arabe illustre que les soins de la guerre et les devoirs de ses hautes charges ne détournèrent pas des plus raves études , rédigeait ses savants ouvrages d'his-

1 Voy. l'Appendice de ce Chapitre.

GÉOGRAPHIE d'aBOUL-FÊDA. 509

toire et de géographie, fca description du monde connu des Arabes dut être composée à Hems en Syrie , dans l'intervalle de l'an 1312 à l'an 1331, année de sa mort; lui-même nous apprend qu'en l'an 1321 (721 de l'hégire), il réunissait les matériaux sur lesquels il a écrit son chapitre des pays de Roum (0, — car les Arabes continuaient d'appeler ainsi l' Asie-Mineure, à laquelle, nous l'avons vu, les Occidentaux donnaient déjà, depuis longtemps, le nom de Turquie.

La méthode suivie par Aboul-Féda dans sa description de la terre diffère complètement de celle de l'Edrisi (2). Il ne procède pas comme celui-ci par climats et par itinéraires; mais empruntant à Ptolémée quelque chose de sa méthode astronomique , dont il rejette cependant la sécheresse rebutante, il donne d'abord, une idée générale de la région qu'il aborde , il en fixe les points principaux et les dimensions extrêmes au moyen des déterminations astronomiques (3) ; puis il en indique successivement et en décrit les villes les plus remarquables. C'est ainsi qu'il procède pour l'Asie-Mineure. Le chapitre assez court qu'il y consacre ne laisse pas de nous fournir quelques notions intéressantes , quoique nous n'ayons pas à y puiser de renseignements nouveaux sur l'état de la Péninsule à la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième. « Les terres qui s'étendent à l'orient du détroit de Constantinoplc et au nord de la Syrie renferment, dit le géographe arabe, les contrées que l'on nomme vulgairement Roum, dont la mer de Roum embrasse toute l'étendue au couchant. Le détroit de Constantinople et la mer de Krim sont la prolongation de la mer de Roum. Les terres Syriennes et l'al-Djezirèh enveloppent le pays de Roum au midi , l'Arménie à l'orient, les terres des Corgi (les Géorgiens) et la mer de Krim au nord. On cite dans ces terres de Roum les mon-

1 Abilfedae Tabula XV 7/, traduction latine de Ileiske , dans le Magazin filrdieJSeue Historié und Géographie von D. Ant. Frid. Biisching, t. V, 1771 , p. 301.

* Nous renvoyons à cet égard au Chapitre que dans notre Introduction générale, 1. 1", nous avons consacré aux géographes arabes.

* Les déterminations astronomiques d'Aboul-Féda diffèrent notablement de celles de nos éditions de Ptolémée; mais les erreurs qu'elles présentent ne sont pas moins monstrueuses , au moins dans les textes sur lesquels Ileiske a fait sa version latine.

510 AME-MINEURE. [14e SIECLE A.P. J.-C.

lagnes de Kerman Cj , habitées par certaines populations Turkomanes qui recounaissent aujourd'hui l'autorité des fils d'Othnian, d'où elles ont reçu vulgairement le nom d'Othmanides V. Les montagnes de cesTurkomans se prolongent depuis le canton de Tarse jusqu'à l'extrémité des terres de Lascaris, empereur de Conslanlinople On y trouve Larandah, ville qui approche de Konièh par la grandeur. Elle en est distante de près d'un jour de marche entre l'orient et le septentrion (lisez le midi), par 57° de longitude, et 40° 30' de latitude C*), comme je l'ai appris avec certitude d'un grand nombre de voyageurs en l'année 721 (1321 de J.-C). D'après leurs rapports, Anthalia est une petite ville sur le bord de la mer, qui a cependant de bonues .murailles en pierres, avec deux portes, l'une du côté de la mer, l'autre vers la terre. Elle avait pour prince un chef de ce pays. Étant un jour sorti de la ville, il fut attaqué et fait prisonnier par les Turkomans qui occupèrent Anlhalia. C'est ainsi que de notre temps celte ville a été soumise à l'un des Beni llomaid, qui sont des petits rois turkomans de ces cantons (5). Anthalia est une petite ville, que ces voyageurs disent abonder en eaux vives et en jardins. Elle a une petite rivière, qui, conduite dans la ville au moyen d'un aqueduc , donne de l'eau à ses maisons et à ses chemins. Ses jardins sont fertiles en fruits acides, tels que des oranges et autres semblables. Ils disent qu' Anthalia est à l'occident de Konièh W, à la distance de près de dix jours de

» Le Taurus cilicien, qui traversait ou bordait le Kerman. Ci-dessus, p. 498.

2 II faut seulement entendre par là que les p'us renommés d'entre les Turkomans étaient les Ollimanides ; car ceux du Kerman ne reconnaissaient pas encore l'autorité de la dynastie d'Othman.

8 II semblerait résulter de celle singulière Indication que d'après les deux Lascaris, qui, depuis la conquête de Constantinople par les Latins, avaient successivement résidé à Nicée dans la première moitié du treizième siècle, les Orientaux avaient pris et conservé la coutume d'appeler Empire de Lascaris les provinces grecques de l'ouest de l'Asie-Mineure. A l'époque où écrivait Aboul-Féda, il y avait déjà un quart de siècle que les empereurs grecs n'avaient plus aucune possession dans la Péninsule.

*• D'après la grande carte prussienne de M. Kiepert (18AA), Laranda est par 51° 2' long. E. (de l'Ile de Fer) , et 37° 11' de latitude. \ 8 Probablement un des princes de la famille de Hamid , qui régna sur Ja Pisidle. Voy. ci-dessus , p. 499.

6 Elle en est au S.-0.

GÉOGRAPHIE d'aBOUL-FÉDA.

marche. Dans l'intervalle sont situées les montagnes des Turkomans Boni Homaid, au centre desquelles, presque à mi-chemin de Konièh à Alaïa, est une ville fondée par un certain chef Ben Homaid , nommé Fulkoddïn , peu de temps avant notre âge, et que de son nom il appela Fulkobar. Cette ville , disent-ils , est dans une plaine, au milieu des montagnes, à l'ouest et à cinq jours de marche de Konièh, à l'est et presque à la même dislance de cinq journées d'Anthalia. Cette Fulkobar est aujourd'hui une très-grande ville de ces cantons, au milieu de ces montagnes qui sont la demeure des Turkomans de la race de Ben Homaid CO. »

Dans les prolégomènes de sa Géographie, Aboul-Féda avait déjà donné quelques aperçus généraux sur la situation de l'Asie- Mineure, sur les mers qui la baignent et les fleuves qui l'arrosent, il nous apprend que la mer de Krim (le Pont-Euxin) commençait de son temps à être nommée mer Noire 00. On appelait aussi mer de Marmara la petite mer fermée qui se trouve entre l'Fuxin et l'Egée, du nom d'une4 île de Marniora ainsi appelée des marbres que l'on en tirait. L'ancienne Égée était alors communément nommée mer Grecque. Aboul-Féda déplace encore plus que Ploléméc la vraie situation astronomique de Constantinople (3) ; comme le géographe grec, il croit que la mer de Marniora (l'ancienne Propontide) et les deux canaux par lesquels elle communique avec les deux grandes mers voisines, s'étendent dans une direction presque Nord-Sud, avec une inclinaison très-faible à l'Orienté).

1 Aboul-Féda, d'après la version latine de Rclskc, loco suprà cit. — Dans sa notice des villes du pays de Ilouin , Aboul-Féda revient encore sur Anthalia d'après la relation d'un certain Ben Saïdi. C'est, dit-il, une ville célèbre, quoique son port soit peu sûr. Les Grecs y entretenaient une Hotte, avant qu'elle ne vint sous la domination des Musulmans. Elle s'avançait dans la mer, de manière à avoir presque l'apparence d'une île. Elle avait une citadelle fortifiée (ibid. , p. 30&. Comp. Dcaufort's Karamania, p. 119 etsuiv.).

» En turk Kara Deniz. Par opposition, les Turks donnent à la Méditerranée le nom de mer Blanche , Ak Deniz.

1 Ptolémée {Europœ l'abula /A', e. 11) mettait Byzance par û3" 5' lat. , 5G° long. ( des îles Fortunées; ; Aboul-Féda, suivant en cela l'universalité des géographes arabes, donne pour latitude à Constantinople le chiffre énorme de 45°, et pour longitude 50" 10'. Sa vraie situation est par ûl° 0' 1G", lat. N. — 47° 8' 50' long. E. de l'Ile de Fer.

* Abilfeda; Proleg. , trad. lat. de Reiske, dans le Bûsching's Magazin, t. IV, p. 151.

ASIE-MINEURE. [14e SIÈCLE À*. J.-C

Les rivières les plus considérables des terres de Roum , après l'Euphrate qui en forme la limite orientale , sont le Djihan et le Sihan, qui arrosent les terres des Arméniens ou Pays de Sis , le fleuve iïAngouri et le fleuve d'Érékli. Le Djihan passe à Masisa avant d'aller se jeter dans la mer ; le Sihan, moins considérable, baigne les murs d'Adéna, au-dessous de laquelle, dit l'écrivain arabe , il se réunit au Djihan , pour aller se perdre avec lui par une seule bouche dans la Méditerranée , entre Eïas et Tharse. Ce qu'Aboul-Féda dit du fleuve d'Angouri et du fleuve d'Érékli est très-vague et fort inexact } on peut supposer que par le premier de ces deux noms il entend le Halys, et par le second le Sangarius (0.

Les villes qu'Aboul-Féda nomme et décrit ensuite comme les plus notables du pays de Roum, sont au nombre de quatorze. Alaia était une ville nouvelle , fondée par Ala-eddïn , un des princes Seldjoukides d'iconium ('•») ; c'est de ce prince qu'elle avait pris son nom. «Tai appris de plusieurs voyageurs qui y avaient été , ajoute l'historien , que c'est une très-petite place , assise sur la mer Méditerranée au Sud (à l'E.-S.-E. ) et à deux journées d'Anthalia. C'est une des villes marchandes de ces cantons. Elle est ceiute d'un mur, et est riche en eaux et en jardins. »

Jk-chèhr, à trois journées de Konièh dans le Nord-Ouest , occupait une situation des plus agréables. Amasïah, à six journées de Sinub, était renommée par sa grandeur, par l'étendue de ses jardins , par la beauté et l'abondance de ses eaux. Non moins remarquables étaient Kuriiah (Konièh ou Iconium), l'ancienne capitale des rois turks de Roum; Aksara (Ak-Serai), sur la roule de Kunïah à Kaïsarïah , à l'entrée de vastes plaines qui se prolongent vers le couchant à plusieurs journées d'étendue; Héraklah, près d'un fleuve, non loin de la mer (du Pont) : à l'orient d'Héraklah est le mont ol Kahfi, où l'on voit la Caverne des Sept Dormants ; Kaïsarïah, ville considérable, défendue par une forte citadelle; Sivas, à l'orient de Kaïsarïah, grande cité ceinte de murailles, avec une petite citadelle; Arzan er

1 Abilfedœ Proleg., trad. lat. de Reiske, dans le Busching's Magazin , p. 164 à 172.

* Ala-eddïn , d'après les labiés de Deguignes , régna de 1219 £ 123p.

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