HERCULE, TIIÉSÉE ET LES AMAZONES
Plutarque, qui les cite dans sa vie de Thésée, ne fait que mentionner, sans aucuns détails, cette partie des exploits de son héros (O. Le récit que nous avons Iranscrit nous montre les deux ^principaux peuples thraciques qui vinrent occuper la région nord-ouest de l'Asie-Mincurc, les Mysicns et les Bébryks, déjà établis sur les bords asiatiques du Bosphore et' de la Propontide (*). Quant aux Bébryks , nous verrons bientôt que, longtemps avant l'époque où se place l'expédition d'Hercule, ils étaient fixés dans les pays voisins du mont Ida, qui prirent ensuite le nom de Troade. 11 semblerait aussi qu'ils eussent précédé les Mysiens sur la côte d'Héraclée , à l'orient du bas Sangarios.
Il paraît que ces courses de quelques-uns des héros de la Pélasgie ou de l'Hellénie primitive sur les côtes méridionales du Pont-Euxin amenèrent comme représailles une irruption de peuples scythes dans le pays d'Hercule et de Thésée (3). La tradition rattachait à cette irruption le nom des Amazones ; et l'Aitique, qui en avait particulièrement souffert , en garda un long souvenir. Hérodote en fait mention (*); l'orateur Isocrate, qui florissait à Athènes environ 400 ans avant notre ère, et qui avait fait une étude approfondie des antiquités de sa patrie , associe les Scythes et les Amazones, en rappellant cette incursion, dans la harangue célèbre que l'on connaît sous le titre de Panégyrique (*) ; enfin , plusieurs monuments d'Athènes consacraient cette tradition , dont ils attestaient au moins la haute antiquité (6). 11 est peu de faits de l'ancienne histoire dont l'authenticité repose sur des bases mieux établies.
Celui dont nous avons maintenant à nous occuper, l'expédition des Argonautes , se détache néanmoins avec bien plus d'éclat sur le fonds obscur des temps héroïques. Les vieux poëtos de la Thrace et des Pélasghes en avaient fait, longtemps avant
» Plut, in Thes. c. 25.
* Comparez Homcr. //. III , v. 184 , déjà cité ci-dessus , p. 171. 3 Lycophron, Cass. v. 1332 et suiv.
* Histor. IX , 27.
8 T. II, p. 81, des Œuvres d'Isocrate traduites par l'abbé Auger. 1781, in-8°. Comp. p. 294 et 340.
* Pausan, Attie^ c. 1 , 15 et 4L — Add. Plut, in Thes. t. 20 ; Dlod. Sic. V, 7.
ASIE-MINEURE. [13e SlfeCLE AV. J.-C.
Homère , le sujet de chants devenus nationaux , comme l'avait été l'expédition elle-même-, et le nom d'Orphée s'associait glorieusement, dans le souvenir des premiers Hellènes, à la renommée de Jason et de ses compagnons , dont il avait célébré les travaux après les avoir partagés. Si le poème qui nous est parvenu sous le nom d'Orphée appartenait en effet à ce législateur des temps primitifs, ce serait, aprè:> les livres vénérés de Moïse, le plus vieux monument de l'antiquité historique et géographique de l'Occident. Mais les anciens eux-mêmes avaient exprimé à cet égard des doutes que la critique moderne a confirmés. 11 est bien reconnu quele poème qui porte le litre d'^rgonautiques, non plus que les hymnes et les autres écrits auxquels est attaché le nom du législateur de la Thrace, ne sauraient, sous la forme où nous les connaissons, remonter à l'époque reculée où a vécu Orphée, contemporain des Argonautes. On s'accorde généralement à attribuer la rédaction actuelle de ces différents écrits à un certain Onomacrite, qui vivait au temps de Pisistrate, de Solon et de Pythagore, c'est-à-dire vers le milieu du sixième siècle avant notre ère, ou 800 ans après l'âge d'Orphée. On sait que c'est à la même époque que furent aussi publiées pour la première fois, d'une manière authentique, les poésies d'Homère : cette coïncidence est digne d'attention , et ne nous paraît pas avoir été assez remarquée. Mais, de ce qu'Onomacrite donna une forme moderne à des poésies qui devaient sans doute avoir cessé depuis longtemps d'être intelligibles dans leur forme primitive, il ne s'ensuit pas à beaucoup près que l'œuvre dans son ensemble soit apocryphe : nous voulons croire qu'Onomacrite en rajeunit la forme, mais non qu'il donna sous un nom antique des compositions supposées. Une semblable fraude nous parait plus qu'improbable, par cette raison surtout que les vers orphiques , objet de la vénération des siècles antérieurs , avaient été oralement transmis de génération en génération , et qu'au rapport même de Pausanias il existait encore de son temps dans la Béotie une famille sacerdotale qui conservait de mémoire les hymnes d'Orphée et les chantait dans les mystères 0.
1 Pausan. Descr. Grœe. IX, 30. Gesner, dans la préface de son édition des Àrgonautiqucs et dos autres poésies air quelles est attaché le nom d'Orpbce, a
POEME ORPtlIQl'E DES ARGONAUTES.
Que les siècles aient dû altérer plus ou moins des compositions ainsi transmises depuis une si haute antiquité , et que celte altération se soit encore augmentée par le rajeunissement des poésies du barde thraee, c'est ce qui nous parait incontestable; mais si ces poésies ont ainsi perdu en partie l'autorité historique qui n'appartient qu'à des monuments purs de toute adultération, nous croyons cependant que le fonds en remonte bien réellement au siècle d'Orphée , c'est-à-dire aux plus anciens temps de la tradition hellénique.
Au surplus, écoutons le récit que fait le poème orphique du voyage des compagnons de Jason le long des côtes septentrionales de l'Asie-Mineure *,. nous pourrons en porter ensuite un jugement plus sûrement motivé.
Dans la traduction littérale que nous allons donner du (exle, nous retrancherons seulement ce qui n'est qu'ornement poétique ou accessoire mythologique étranger à la géographie.
Le navire aux formes allongées qui porte Jason et ses compagnons a quitté les rivages thessaliens où il fut construit. Les Argonautes sont entrés dans les eaux de l'tègée; ils ont aperçu l'Alhos aux épais ombrages et la divine Samothracc; ils ont touché aux plages de Lemnos, « d'où le ZéphyreCO, continue le poète, les pousse au malin dans l'Hellespont, ayant à leur droite, outre l'étroite Abydos, Ilion la Dardanienne et Pituéa CO, puis la terre fertile d'Abarnie et de Perkotè , qu'arrosent les ondes argentées de l'Esèpe <3)
réuni un grand nombre d'autorités anciennes qui prouvent jusqu'à l'évidence l'accord des traditions sur l'origine antique de ces poésies rajeunies par l'Athénien Onomacrile. Bode a plus récemment repris ce sujet dans son beau traité Intitulé Orpheus poetarum grœcorum antiquissimus. Goetting., 1824, in-A°. « Zéîpupoç, vent d'ouest.
* Cette ville avait sûrement reçu son nom de l'abondance des pins (tctùç) qui croissent dans la région environnante.
3 L'ordre dans lequel sont ici rangées ces localités parait étrangement altéré, au moins si nous le rapprochons des notions correspondantes fournies par ce que nous connaissons des écrits des premiers logographes ioniens ét" par les géographes de l'époque romaine. Nous ne pouvons ni ne voulons entrer a ce sujet dans des discussions auxquelles un volume suffirait à peine, et dont il n'y aurait d'ailleurs à attendre, nous le craignons, aucun résultat positif. Ces localités décorées du nom de villes n'étaient, dans ces anciens temps, que
ASIE-MINEI'RE.
» Lorsque nous abordâmes à la rive sablonneuse, Tipbys, le pilote du navire, et l'illustre fils d^Eson , et d'autres encore parmi les Minyens, élevèrent à Minerve aux yeux glauques uu autel forme d'une pierre pesante à l'endroit où les nymphes font courir des ondes pures sous la fontaine d'Artakè, pour remercier la déesse de leur navigation tranquille dans le large Hcllcspont
» Là, pendant que les Minyens se livrent sur le rivage élevé aux préparatifs du festin, arrive le héros Cyzikos, roi des Dolopcs, qui habitent les terres voisines (0
de misérables réunions de cabanes, qui , pour la plupart, avaient disparu du sol sans y laisser de traces dès l'origine des temps historiques ; et 1 on manque presque toujoursde bases satisfaisantes soitpour en assigner l'emplacement d'une manière certaine, soit pour en déterminer la correspondance avec les villes qui s'élevèrent plus tard dans les mômes lieux. C'est , entre autres , le cas d'Abarnic et de Pituéa. L'objet unique que nous uous proposons, et c'est aussi le seul qui Importe dans un travail de la nature de celui-ci , c'est de saisir les traits généraux propres à caractériser la physionomie du pays ou des habitants, ainsi qu'à déterminer autant que possible le degré d'étendue et de précision des connaissances géographiques d'un auteur ou d'une époque. Les faits de détail ne nous intéressent qu'autant qu'ils concourent à ce double objet.
1 Les Dolopcs étaient un peuple pélasghe de la Thossalie; Orphée lui-même en fait mention précédemment (v. 129) , et on les retrouve à toutes les époques de l'histoire dans l'intérieur du continent hellénique. Ou trouve aussi des Indices d'un établissement dolope dans l'Ile de Skyrosà l'E. de l'Eubéc (Corn. Nepos, Cïmon, c. 2). Les Dolopcs de la Propontidc auraient eu , selon toute probabilité, la môme origine. Mais il semble que leur établissement n'y fut pas d'une longue durée, car on ne les retrouve dans aucun des écrivains postérieurs , tels qu'Hécatée de Milet, qui vivait environ 500 ans avant noire ère, Cl rhistorien-géograpbe Éphore , plus jeune d'un siècle et demi (llecat. Milet. ap. Steph. Byz. v. AoXtoveç; cf. v. AoXdîtEç; Ephor. ap. Schol. Apollon. Hhod. ad vers. 1037, lib. I. — Comp. Strab. lib. XII, p. 564 et 575, et XIV, 678 . Tous ces auteurs postérieurs à Homère nommaient Dolions, et non plus Dolof'S, le peuple voisin de ëyzique. Apollonius de Rhodes, qui lésa suivis dans ses Argonautiques , écrites à Alexandrie environ 200 ans avant J.-C. , attribue aux Dolions (I, 947Ï ce que le poème d'Orphée raconte des Dolopcs. Maintenant, cette confusion provient-elle seulement d'une erreur de noms, ou auraitelle une autre cause? Les Dolopcs et les Dolions ne sont-ils en effet qu'une seule et niéme tribu . diversement nommée à des époques différentes , ou bien les Dolious seraient-ils venus occuper un canton que lcsDolopes avaient habité avant eux? Ce problème n'a guère d'importance historique, assurément; néanmoins, ta question qui s'y présente pourrait ne pas être sans valeur pour, 'appréciation même du poème orphique comme document de géographie pri-