DE L'AN 1200 A L'AN 500 AVANT JÉSUS-CHRIST
L'âge qui suivit immédiatement la guerre de Troie fut pour la Grèce (0 une époque d'agitation, de révolutions intérieures et de déplacements de populations. Des tribus de sang pélasghe , précédemment établies dans les districts montagneux voisins de ce que plus tard on nomma la Macédoine, quittèrent leurs rudes et froides vallées pour se porter au sud vers le Péloponèse ; et cet afflux de populations pesant du nord sur le midi lut suivi de refoulements divers, dont le résultat final fut une longue suite de migrations helléniques au dehors de la Péninsule. De ces migrations , les unes se portèrent dans l'ouest vers la Sicile el l'Ualie inférieure; d'autres plus nombreuses se répandirent à travers la mer Égée , et vinrent chercher des établissements nouveaux
1 Nous répéterons ici une observation essentielle, que nous avons déjà faite précédemment: c'est que ce nom de Grèce, ainsi employé pour les époques reculées dont nous nous occupons t est un terme doublement inexact ; d'abord, en ce que le nom de Grecs, employé par les Romains de qui nous l'avons reçu , est parfaitement étranger au peuple même qu'il désigne, lequel ne se donna jamais d'autre appellation générale que celle $ Hellènes; en second lieu , parce que dans les siècles voisins de la guerre de Troie , et longtemps encore après cette époque, la région péninsulaire comprise entre la mer Ionienne et l'Égéc n'avait pas de dénomination commune, ni pour Je pays, ni pour les habitants. Ceci posé , il est bien entendu que nous ne nous servons des mots de Grèce et de Grecs que par égard pour nos habitudes classiques , et pour éviter les circonlocutions.
ASIE-MINEURE. [12e SIECLE AV. J.-C.
sur ces belles côtes de l'Asie-Mineurc dont l'expédition de Troie leur avait rendu la route familière. Quelques-unes paraissent môme avoir poussé jusqu'à l'île de CyprcO), depuis longtemps couverte de colonies phéniciennes, et avec laquelle, nous l'avons vu, les contemporains d'Ulysse avaient déjà des relations.
On peut remonter par des conjectures plus ou moins plausibles à la cause première de ce grand mouvement des populations pélasghes ou helléniques après le retour de Troie; mais nul témoignage historique de l'antiquité ne nous fournit à cet égard de données complètes. Hérodote se tait sur cette période des origines grecques , et Thucydide y consacre à peine quelques lignes (').
Les tribus qui vinrent ainsi s'établir sur la côte occidentale de T Asie-Mineure, depuis l'Hellespont jusqu'aux parties du littoral qui regardent l'île de Rhodes, appartenaient à trois branches distinctes de la souche hellénique: c'étaient des Éoliens, des Ioniens et des Doriens.
L'histoire est muette aussi sur l'origine de celle triple division de la famille des Hellènes, division qui va se perdre dans les âges obscurs de la mythologie héroïque, et qui paraît seulement se rattacher à l'époque indéterminée où le nom des Pélasghes s'efface et disparaît presque complètement depuis la Thessalie jusqu'aux extrémités du Péloponèse , remplacé par de nouvelles dénominations qui devaient se confondre plus tard dans la commune appellation d'Hellènes. Ce que Ton peut regarder comme certain, c'est que ce changement de noms, indice de révolutions inconnues opérées au sein des Pélasghes méridionaux , ne devint prédominant que dans le siècle qui suivit immédiatement la guerre de Troie; car si les vers d'Homère offrent déjà la trace des noms d'Hellènes, d'Éoliens et surtout d'Akhéens, ces noms, sauf peut-être le dernier, ne s'y montrent nullement avec l'importance qu'ils vont acquérir bientôt dans l'histoire , et ceux des Ioniens et des Doriens n'y sont pas prononcés.
» Plnd. Pfemes. IV ; Strab. lib. XIV, p. 682 c.
* Lib. I , c. 12. — M. Poirson , dans son savant Précis de V Histoire An* tienne, a indiqué sur ce sujet, ainsi que sur d'autres points des origines helléniques, plus d'une vue nouvelle digne d'attention, Inlrod. p. 211, et p. 250 du texte; 5'édit. 1831.
LES É0L1ENS, LES IONIENS ET LES DOIUENS SUR LA COTE d'aSIE. 261
Dans le langage symbolique de la mythologie, qui présente invariablement sous forme de généalogies individuelles la descendance et les ramifications des plus anciens peuples et des tribus primitives, Hellen, fils de Deukaliôn et arrièrc-pelit-fils de Japet , ont pour fils Dôros , Xoutlios et Aïolos. Dôros et Aïolos régnèrent dans la Thcssalie qu'ils se partagèrent, et Xoulhus fut s'établir plus au midi, dans TAttique ou le Pélopouèsc, où il eut deux fils, Akhaïos et loti , qui donnèrent à leurs peuples les noms d'Akhéens et d'Ioniens , comme les deux autres fils d'Hellen avaient fait prendre à leurs sujets ceux de Dorions et d'Koliens. Tel était le récit des anciens poètes, premiers dépositaires de ces vieilles traditions auxquelles les mythologues et les historiens des temps postérieurs donnèrent une forme plus suivie (0. La réalité historique perce confusément sous celle enveloppe du mythe primordial -, et quelles que soient les causes premières et les circonstances de l'antique séparation des grandes tribus du tronc hellénique, le fait lui-même est historiquement constaté par la continuité de celte dislinction d'Éoliens, de Doriens, d'ioniens et d'Akhéens, distinction fondée à la fois et sur la tradition conservée par chaque peuple, et sur la différence de leurs dialectes.
La première des migrations helléniques qui vinrent chercher une nouvelle patrie sur les rivages de l'Asie fut celle des Éolicns. Cette migration eut pour cause les refoulements occasionnés par la conquête dorienne du Pcloponèse , événement que les historiens ont nommé le Retour des Héraclides , et que l'on s'accorde à placer quatre-vingts ans après la prise de Troie. Beaucoup de Féloponésiens expulsés, après avoir traversé la Béotie et la Thessaiie , où il parait que des Éolicns en plus grand nombre se joignirent à eux , et longé ensuite les côtes de la Thrace , franchirent enfin l'Hellespont (vers 1120), inondèrent la Troade, et se répandirent jusqu'à Cyzique, pendant que d'autres essaims de même nom, conduits par des chefs différents, abordaient plus loin au sud sur la même côte, et se répandaient jusque vers l'embouchure du Hermos. C'est entre celte rivière et le fond
» Hesiodi Fragmenta XXIII et XXIV, cd. Lehrs, Bibl. Gr. Did. ; ApolIod.I, 7 , § 3 , et les notes de Clavier. Cf. Strabou , lib. VIII , p. 383 ; voyez aussi Mllford, Hiitory ofGreece, t. I, p. 207. 1795.
du golfe d'Adramyttion, sur cette partie de la côte qui s'étend dos deux cotés du Kaïque vis-à-vis l'île de Lesbos, que se concentrèrent les principaux établissements éoliens ; c'est là que s'élevèrent les douze cités de la confédération, Smyrne (Smurne), la plus méridionale, Cume (Kumè), la plu3 grande et la plus belle , Larissa , Neon-Teikhos , Têmnos , Killô , Notion , Aïghiroéssa, Pitanê, Aïgaïai, MyrinaetGryneïa. Ces douze villes, dont Smyrne cessa par la suite de faire partir, constituèrent bientôt exclusivement le corps éolique, dans lequel l'histoire ne comprend pas les établissements fondés sur l'Hellespont et la Propontide, non plus que ceux qui s'étaient portés sur les côtes de la Carie. Les Éoliens occupaient en outre la grande île de Lesbos, et celle de Tenedos sur la côte troyennet2 >.
La migration ionienne est de quarante ans postérieure à celle des Éoliens (vers 1080). De même que celle-ci , elle se rattache à l'envahissement du Péloponèse par les Doriens sous la conduite des Héraclides. La dénomination d'Ioniens ou Jaônes, que tout indique avoir été , sinon la plus ancienne , au moins la plus générale de la race , depuis son établissement au pourtour de l'Egée, avait conservé une grande extension dans la péninsule hellénique même après l'époque où les noms d'Hellènes , de Doriens, d'Akhaïens etd'Éoliens commencèrent à dominer concurremment avec le nom même d'Ioniens, chez différentes fractions de la famille pélasghe; il paraît que dans le siècle qui suivit la prise de Troie, il s'étendait, des deux côtés de l'isthme corinthien, d'une part sur ce que plus lard on nomma l'Attique et la Béotie, d'autre part sur la totalité du Péloponèse, quoique cette dernière contrée ait vu aussi régner l'appellation iïAkhèens. Mais on a tout lieu de croire que ce nom d'Akhéens ne désignait dans l'origine, de même que celui $ Aighialaïens ou Agialéens, que certaines tribus littorales du peuple ionien.
Les Ioniens du Péloponèse, contraints d'abandonner leurs habitations devant l'invasion dorienne , avaient franchi l'isthme et s'étaient réfugiés chez leurs frères de l'Attique, au milieu des-
« Herod. I, 149.
» On peut voir Mitford, t. I, p. 392; Poirson et Cayx, Précis , p. 250. 3* édit. ; Raoul-Rochette , Hist. des colonies grecques , t. HI. Sur les limites que les anciens attribuaient à l'Éolidc, voy. Sjrab. iib. XIII, p. 582 D ; Cf. 586 D.