‹ Description historique et raisonnée d'une collection de tableaux des écoles italienne, flamande, hollandaise, française et espagnole, appartenant à mesdames Dumont de FrainaysChapitre 13 sur 44 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Pour donner à notre description plus d’unité , nous examinerons chaque École dans son ensemble , et nous ne nous arrêterons à aucune des divisions en particulier.

GENRE HISTORIQUE

L’art de la peinture , qui plaît si généralement , a dû être inventé pour charmer les yeux, pour produire les sensations les plus agréables ; et le peintre ingénieux l’ayant envisagé sous un point de vue élevé lui a donné un but moral. Telle a dû être, dans l’antiquité , la recherche des célèbres peintres dont les noms sont encore respectés. La peinture, suivant Aristote , peut , aussi-bien quç les leçons des philosophes , corriger les vices ; elle instruit l’homme , lui inspire le goût de tout ce qui est bien ; elle lui fait éprouver toutes sortes de sensations salutaires , lui inspire l’amour de la vertu et l’horreur du vice.

Ainsi donc le genre historique s’élève au-dessus des autres par la représentation du monde moral ; par elle , le peintre rivalise avec le poète épique , le poète dramatique , le philosophe, et même avec l’orateur. Les représentations sublimes de Raphaël , quand il puisait ses sujets dans l’histoire sacrée, lui valurent le titre de Dwiriy et ^ Apollonien quand il traitait des sujets profanes. Le célèbre et immortel tableau du Jugement dernier fit donner à Michel- Ange le surnom de Terrible^ ^ homme sur-humain, Rubens fut considéré comme un profond mythologiste, quand il a peint des allégories ou des sujets de la fable. Nicolas Poussin enfin , reçut aussi son titre honorable, celui de Peintre des philosophes et des gens d^ esprit. Nos deux grands tableaux de Rubens confirment ce que nous disons.

Poussin, si grand, si beau et si admirable dans ses compositions historiques , ne dédaignait pas de peindre le paysage; il agrandit en quelque sorte la toile sur laquelle il trace des beautés champêtres. Voyez, dans les deux tableaux remarquables que nous possédons de ce maître , le paysage beau et noble dans lequel il a placé des groupes d’enfans , composition imitée des peintres grecs.

La composition d’un tableau est l’œuvre du génie. Il est rare que le peintre trouve dans la nature une scène parfaitement semblable à celle qu’il se propose de représenter; d’ailleurs, il a des convenances pittoresques à observer. Pour réussir, que!

que soit le genre de peinture auquel il se destine , il faut , par une étude approfondie de la nature physique et morale , qu’il élève son âme au-dessus de celle des hommes ordinaires.

Au reste , si vous vous destinez à la noble profession de peintre , livrez-vous sans réserve à l’étude de tout ce qui , dans les sciences physiques et morales , peut nourrir votre esprit et le diriger vers les conceptions sublimes, énergiques ou pathétiques, sans lesquelles, quelle que soit votre habileté dans la pratique du pinceau, vous ne saurez jamais flatter que les yeux sans parler à l’âme. J’emprunte encore une maxime d’Aristote, qui ne fait aucune différence entre les peintres et les poètes; il leur prescrit les mêmes règles , soit sous le rapport de la composition, soit sous celui de l’expression.

Il est de fait que le peintre d’histoire doit être instruit de toutes choses, il doit tout connaître et savoir tout peindre ; mais l’homme de goût fait un choix parmi les objets qui s’offrent à ses yeux; notre Collection nous en fournit quelques exemples. Il faut qu’il ait assez de tact pour choisir parmi les hommes , les femmes et les enfans des formes convenables au sujet qu’il veut traiter. C’est ce qu’a fait Rubens dans notre tableau de Tomjris ; les hommes qu’il a mis en scène ont les formes sauvages des habitans du Nord que nous reconnaissons dans le chef des Scythes asiatiques. Si le peintre d’histoire veut peindre des dieux ou des déesses.

ii portera ses regards sur ies anciennes statues grec- (jues, et il imitera les belles formes des Orientaux ; s’il s’agit de mettre en scène un sujet tiré de l’histoire des nations antiques ou modernes, de dessiner ou de peindre des rois, des héros, des guerriers en repos ou conibattant, il choisira parmi les modèles vivans les proportions les plus héroïques.

Rien n’esl beau que le vrai, .........

a dît Boileau; mais ce poète ajoute :

Le secret est d’abord de plaire et de toucher ;

Inventez des ressorts qui puissent m’attacher.

Ces ressorts, sans doute, appartiennent au domaine de la peinture comme à celui de la poésie ; pour le peintre , ils diffèrent en raison des objets qu’il veut exprimer sur la toile. Dans certains cas, on peut remplir toutes les conditions que prescrit la perfection de l’art , par une simple imitation des sujets vivans ou seulement par celle des objets que l’on a sous les yeux. Si, par exemple, on veut peindre une fleur, un papillon , on aura rempli les conditions si on a parfaitement imité cette fleur ou ce papillon; et si, parmi les fleurs, on a choisi la plus belle, et parmi les papillons, le plus riche en couleurs. C’est précisément ce que nous font voir, dans notre Collection, les tableaux de Van Huysum , de Deehem, de Seghers, etc. (^Vojez les n”® 53, 54 et 55.)

Mais s’il s’agit de peindre Achille dans la tente

crAgameiîinon , irrité du départ de Briséis , ou Andromaque pleurant sur le corps d’Hector, le peintre alors , s’il a du génie , aura recours aux ressorts que Boileau recommande , et que la peinture lui présente dans toutes les parties qui la constituent; devenu poète lui-même , il montera sa lyre jusqu’au sublime , c’est-à-dire qu’il l’accordera avec celle d’Homère, Dans cette position, l’artiste portera sa pensée sur les malheurs de Troie ; il exaltera son imagination, pleurera avec Andromaque, et s’irritera avec Achille ; et pour mieux remplir les conditions historiques , il oubliera les modèles académiques et les formes qui lui sont familières ; il puisera dans son génie les caractères et les expressions convenables à chaque personnage et à la dignité de la scène.

Voyez, dans notre Galerie, la Reine Tomjris, par Rubens : son beau visage exprime deux sentimens bien prononcés , la joie et la fureur concentrée ; ne négligez pas l’expression majestueuse et forte de la tête de Christ souffrant, du même peintre, et encore l’exaltation et l’enthousiasme qui se peignent sur la figure de saint Augustin , dans le tableau de Van Dyck. Et si vos regards se portent Sur le Massacre des Inno cens de La Fosse , vous mêlerez vos pleurs à ceux de cette Juive évanouie sur le cadavre de son fils : plusieurs jours se sont écoulés depuis qu’elle est dans cette posture , comme l’indique la couleur livide de cet enfant. Dans les

ouvrages de Nicolas Poussin, et dans ceux d’Eustache Le Sueur , de Sébastien Bourdon et de Gentiiescus que nous possédons, vous y trouverez de la poésie; vous y verrez cette expression vraie qui émeut râme , et ce coloris qui plaît parce qu’il est analogue aux sujets représentés. (^Fojez les n®® 9, 10 et 1 1 ; 12 , 26, 18 et 19; 2 î , 22 , 28 , 24 et

LÉONARD DE VINGi. (École floiientine. )

1 . Saint Jean Baptiste, Simplement vêtu d’une peau d’agneau, saint Jean, jeune encore, est figuré dans un désert; agenouillé sur un gazon de verdure, au bord d’une fontaine ; il reçoit l’eau d’un rocher dans une sébille de bois pour se désaltérer : sa houlette taillée en croix est à ses pieds.

Vous admirerez, dans le tableau du peintre le plus savant de l’École florentine , la simplicité de la pose du précurseur de Jésus , ainsi que les contours couians de ce jeune corps dont les formes pures ont une analogie parfaite avec celles de la belle figure grecque connue sous le nom du Tireur d’ épine ; vous n’admirerez pas moins les traits de son visage , qu’on voit de profil. Quelle expression douce, et que de grâce dans cette tête aux blonds cheveux , qui est si bien placée sur le corps ! H ne faut pas négliger le coloris vrai et fin de ce tableau , que nous plaçons

au premier rang. Ce peintre, justement célèbre fut l’élève d’André Verrocbio.

Au talent supérieur que Léonard avait dans la peinture, il réunissait la connaissance la plus profonde des mathématiques ; il savait parfaitement l’architecture et la perspective ; il nous a laissé un Traité sur la peinture et les proportions du dessin, qui sera toujours un ouvrage classique pour ceux qui se livreront à l’étude de cet art. Ce grand peintre a produit aussi quelques morceaux de sculpture qui ne sont pas moins estimés que ses tableaux. Appelé en France par François i®’', qui le traita plus en artiste et en ami qu’en sujet, lui donna particulièrement des marques de son estime et de son affection , Léonard mourut à Fontainebleau , dans les bras du roi, en iSao, à l’âge de soixantequinze ans.

Horace GENTILESGüS. ( École florentine. )

Gentilescus, né à Florence au milieu des plus belles productions des arts, s’étant consacré de bonne heure à l’étude de la peinture, quitta sa patrie du moment où il eut connaissance de son mérite comme dessinateur et comme peintre. D’abord, il passa en Espagne , puis en Angleterre , et enfin il vint s’établir dans les Pays-Bas , où la réputation qu’il avait méritée auprès des puissances étrangères lui valut les avantages les plus honorables. Étant en

Espagne, il peignit par ordre du roi deux tableaux pour l’Escurial; et Charles C, roi d’Angleterre, l’ayant appelé à sa cour , il fît une Madeleine pénitente et Loth et ses filles qui firent l’admiration de tout le monde. Si , à tous ces avantages , vous ajoutez la perfection de ses qualités personnelles, vous aurez, suivant Sandrart, son historien, une juste idée du célèbre peintre Gentilescus , dont on ignore l’époque de la naissance et celle de la mort. On croit qu’il mourut à Londres, comblé des bienfaits du roi.

Le genre historique est celui qui fut particulièrement pratiqué par Gentilescus, et celui dans lequel il excellait. Le tableau que nous possédons de sa main est fait pour donner une bonne idée de sa manière de composer, de dessiner et de peindre; il représente sainte Thérèse, en habit de carmélite, et dans sa cellule. Le peintre la suppose à genoux, pénétrée de l’amour de Jésus ; elle est occupée à écrire ses lettres , dans lesquelles on admire l’élégance du style et les sentimens de piété dont elle était animée. Dans son extase , ses cahiers et sa plume tombent de ses mains. Deux anges viennent à son secours : ils sont près d’elle. L’un d’eux, debout , s’empresse de lui retirer la flèche ardente qui embrase son cœur; l’autre ange est à genoux, la reconforte , et de la main gauche lui montre un petit chérubin, l’envoyé de Jésus; ce jeune enfant, symbole de la candeur, va déposer sur sa tête la couronne virginale que lui envoie son époux. ....

Quelle composition simple , mais énergique I Admirez avec moi la pureté du dessin et la force du coloris ; admirez la beauté des traits de sainte Thérèse , et l’expression que lui inspire son Dieu. Sur toute chose , admirez la chaleur de son âme : elle siège sur ses lèvres , et semble s’évanouir dans ses yeux avant de passer à l’immortalité. Voilà un tableau de Gentilescus , digne de la riche Collection que nous offrons aux amateurs de la peinture et des arts.

Carlo ou Carlino DOLCl. (École florentine.)

3- Buste de La Madeleine repentante ^ avec des mains, peint sur bois. Cette tête est celle d’une superbe femme blonde qui exprime le repentir de ses fautes comme l’indiquent ses yeux mouillés de larmes. Sa longue chevelure éparse sur ses épaules est agréablement soutenue par de belles mains.

En peignant cette tête d’expression , Dolci s’est inspiré des formes gracieuses de Corrége. Voyez le contour du visage et cette bouche charmante à demi ouverte sur laquelle se peint la vraie piété. Notre Madeleine aurait dû abandonner les bracelets d’or et de perles qu’elle porte , ainsi que la riche draperie bleue qui lui sert de vêtement, à l’instant même ou la grâce divine lui inspira le retour à la vertu.

Dolci fut un peintre gracieux. On le dit élève d’un certain Jacopo Vignali; né en i6i6, il mourut en

Louis GARRAGHE. (École lombarde.)

4. Le tableau de Louis Garrache que nous avons sous les yeux, quoique d’une composition très simple, est grandement conçu; il représente une Bacchante qui fait danser de petits Faunes au son d’un tambour de basque. Gette nymphe, figurée de grandeur naturelle, n’est point une bacchante qui se livre aux plaisirs des sens; elle est sage, sévère, tranquille et dans une attitude noble. Les vêtemens qu’elle porte sont largement jetés , et si sa tunique blanche ne la couvre pas complètement , elle n’ote rien à la décence que Garrache a voulu conserver. Le petit faune , d’une expression joyeuse , assis sur un tertre , badine avec elle.

Les deux enfans mâle et femelle , nés de faunes , placés au coté opposé, se donnent la main et se mettent en cadence au son de l’instrument que la nymphe frappe et agite. Ils sont parfaitement dessinés , et Garrache leur a donné un mouvement naturel qui inspire la gaîté. Le lieu où se passe cette scène agréable a quelque chose de champêtre ; des montagnes paraissent dans le lointain et forment le fond du tableau. Gette peinture, d’un style ^m/zdiose^ d’un grand effet et d’une belle manière de peindre, est celle d’un peintre savant très exercé dans le maniement du pinceau.

Louis Garrache, né à Bologne en 1 555 , eut pour

élève son cousin Annibal Carrache ; il mourut en 1619, à l’âge de soixante-quatre ans.

Lucas de JORDANE. (École napolitaine.)

Lucas de Jordane , né à Naples en i632 , était fils d’Antoine Jordane , peintre assez médiocre ; mis en bas âge chez Joseph Ribera , il y fit des progrès si rapides qu’à l’âge de sept ans il produisit des dessins et même des tableaux qui surprenaient les connaisseurs. Neuf ans après , il s’évada secrètement de chez son maître pour aller à Rome et à Venise. La nature l’avait doué d’une si grande facilité qu’il concevait une grande composition et l’exécutait de suite. Son père lui donna le surnom de Fa presto, à cause de sa grande promptitude à produire ; ce que nous avons déjà fait remarquer. Il avait aussi une mémoire si prodigieuse qu’il faisait de réminiscence des tableaux dans la manière du maître qu’il voulait imiter. Jordane Fa presto passa à la cour du roi d’Espagne en 1690; il y travailla pendant plusieurs années avec succès , comblé de bienfaits et d’honneurs. Après la mort du roi Philippe v, le roi son successeur le fit chevalier. De retour dans sa patrie , il mourut à l’âge de soixante-treize ans , en

5. Lucas de Jordane a représenté ici de gratideur naturelle Lucrèce et Tarquin. Lucrèce est à demi couchée sur un lit , et vue par le dos. Tarquin,

qui est accompagné d’une jeune Maure , et vêtu à l’espagnole , me fait supposer que ce tableau a été fait en Espagne , et qu’il représente deux amans distingués dont ce sont les portraits ; car Lucrèce n’est point autrement effrayée , et n’a point d’arme pour se défendre de la visite inopportune de Tarquin. Ce tableau , d’un beau coloris , est peint largement , avec une grande facilité ; et on peut supposer que Lucas de Jordane a eu l’intention d’imiter le faire de Murillos. Vojez^ dans notre Collection , les tableaux de Murillos.

Jean-Baptiste MOL A. (École italienne.)

6- Pour nous conformer à la nomenclature his“ torique , nous avons classé le peintre Mola au nombre de ceux de l’École italienne. Nous avons de ce maître un petit tableau représentant saint Jean l’Évangéliste écrivant \ Apocalypse dans un Heu solitaire. Ce poète mytîiologiste est assis sur un tertre et figuré au pied d’un groupe d’arbres, tenant sa plume d’une main , et de l’autre une tablette sur laquelle il fixe sa pensée. Un lac, des fabriques et des montagnes composent le fond du tableau.

Jean-Baptiste Moia , que l’on fait naître en France vers 1620, fut d’abord, dit-on, élève de Simon Vouët; on ajoute qu’ayant le désir de voyager et de perfectionner ses études, il passa en Italie avec l’intention d’entrer dans l’École d’Albane; que ce pein-

tre lui ayant reconnu des talens l’empioya à la préparation de ses ouvrages. Ce genre de travail forma singulièrement le goût du jeune Mola, qui , sans s’écarter des préceptes de son second maître, se fît une manière à lui , et une grande réputation. Son coloris, sans être aussi précieux que celui d’Albane, a de la vigueur , de la finesse , et même quelque chose de séduisant par des éclats de lumière placés à propos, Ce peintre excellait surtout dans le paysage ; le choix des sites qu’il a peints est toujours heureux et en harmonie avec les traits d’histoire auxquels ils appartiennent.

Corneille ENGE LBREC HTSEN.

(Ecole flamande.)

Cornelis Engelhrechtsen , né à Leyden en 1468 , célèbre peintre de son temps, fut l’élève de Jean Van Eyck et le maître de Lucas de Leyden, qui passa pour être le fondateur de l’École hollandaise. Sans aller en Italie , Engelhrechtsen parvint à bien dessiner les têtes , surtout à rendre la physionomie des personnages qu’il peignait, soit qu’il les supposât dans des situations pénibles ou agréables. L’étude de l’anatomie était proscrite dans les Écoles de peinture , et malgré son application à copier le modèle qu’il avait devant les yeux, il ne parvint pas à bien dessiner et a bien peindre un corps humain.

Dans l’un des tableaux que nous possédons de ce

maître, remarquez que le corps de Jésus attaché à une colonne ressemble à ce que fait un écolier qui dessine pour la première fois d’après un modèle vivant. Il n’en est pas ainsi des expressions ; toutes sont variées et précises, suivant l’action et même la pensée qu’Engelbrechtsen suppose à l’individu qu’il représente. Les draperies, bien disposées, sont plissées avec adresse et avec goût; elles ont l’avantage de nous faire connaître les costumes du temps ou florissait ce grand peintre. Le coloris d’Engelbrechtsen est beau et vrai. Le tableau n'^ 7 nous offre des carnations telles qu’elles paraissent au grand jour , c’est-à-dire que les personnages placés sur un terrain extérieur se détachent en demi-teinte sur un fond clair d’architecture, ce qui produit un grand effet. Voyez au Musée le beau tableau des Noces de Ccina^ par Paul Véronèse, qui a observé le meme principe pour éclairer son tableau. Si, enfin, la rectitude dans la perspective manque à nos deux tableaux, ils n’en sont pas moins précieux; c’est généralement un défaut que les premiers peintres de nos anciennes Ecoles partagent avec celles de l’antiquité.

y. Les peintures anciennes sont utiles dans une collection de tableaux, surtout quand elles appartiennent à une Ecole qui en a fourni une suite semblable à celle que nous possédons des Écoles flamande et hollandaise.

Le premier tableau d’Engelbrechtsen représente

Jésus amené par le peuple juif devant Ponce-Pilate : ce peuple mutiné demande sa mort. Après son interrogatoire , le gouverneur de la Judée , assis dans son tribunal , proclame son innocence ; il se lave les mains selon l’usage du pays , et livre l’accusé au peuple. Chaque Juif porte sur son visage le trait de la passion qui le fait agir. Gomme ces caractères variés sont bien opposés à celui de la douceur et de la résignation de Jésus!.... Admirez la pose et le geste de ce forcené qui l’accuse ; il met la main à son chapeau par dérision, lui présente le poing et le touche au visage. Celui qui l’entraîne n’est pas moins remarquable que celui qui demande sa mort, et que signale son bonnet vert. En un mot, c’est un tableau d’étude très remarquable.

8. Le second tableau fait voir Jésus attaché à la colonne du prétoire, et recevant des coups de verges et de fouet de deux misérables , pendant que deux autres bourreaux s’occupent de tresser la couronne d’épines. Pilate , indigné de ce qui se passe , se montre à la porte du prétoire et marque sa surprise.

Gomme dans le précédent tableau , vous trouverez dans chacune des têtes tme expression juste et motivée , suivant le caractère de l’individu ; enfin , ces deux tableaux seraient parfaits si Engelbrechtsen avait eu connaissance du beau idéal. S’étant acquis une grande réputation, il mourut à Leyden en i 533, à l’âge de soixante-cinq ans.

Pjerre-Patjl RUBEINS. (École flamande.)

Deux magnifiques tableaux peints sur toile , représentant la vengeance de Tomyris , reine des Scythes, exercée envers Cyrus, et la continence de Scipion : le premier a 6 pieds 3 pouces de haut, sur lo pieds lo pouces de large; le second a 6 pieds 6 pouces de haut , sur 1 1 pieds 8 pouces. Les figures , de grandeur naturelle , de ces deux ouvrages, provenant de la galerie d’Orléans, dans l’un sont au nombre de dix-sept, et dans l’autre de seize.

Ces tableaux, suivant la tradition et quelques catalogues anciens , ont appartenu à Christine de Suède, qui fut obligée de sortir de France après le meurtre de Monaldeschi : elle se retira à Rome, où, s’occupant des sciences , des lettres et des arts , elle passait sa vie dans la société des savans et des artistes. Étant allée en Suède après la mort de Charles- Gustave, Christine revint à Rome pour la troisième fois ; elle y mourut en 1 689. Cette reine , qui aimait tout ce qui était grand et noble, séduite sans doute par la beauté de ces deux tableaux, dont les sujets lui plaisaient, en aura fait l’acquisition pendant sa résidence en Italie , où Rubens les avait peints. Après la mort de Christine, le régent de France les fit acheter une somme considérahle, pour en orner sa galerie.

g. Tableau représentant Tomyris. L’histoire rapporte que Tomyris, reine des Scythes raassagètes, animée par la fureur de la vengeance contre Cyrus, roi de Perse, qui avait tué son fils dans un combat qu’il avait livré aux Scythes, ayant à son tour vaincu Cyrus, et s’étant rendue maîtresse de sa personne, elle lui fit trancher la tête , la fît plonger devant elle dans un bassin plein de sang, disant : Barbarel rassasie - toi , apres ta mort ^ du sang dont tu as été altéré pendant ta vie.

Tomyris, vêtue d’une robe de satin blanc doublée de jaune , portant un grand voile qui laisse voir son diadème , regarde avec joie la tête de Cyrus qu’un esclave plonge dans un bassin qui est devant elle. A coté de la reine, on voit une de ses femmes et trois autres qui l’accompagnent , parmi lesquelles il en est une d’un âge avancé ; deux pages portent la queue de sa robe. La partie à droite du tableau représente les officiers de l’armée et les soldats de Tomyris ; à gauche sont les chefs de l’état civil.

10. La Continence de Scipion . Publiiis Cornélius Scipion surnommé V Africairiy créé édile à l’âge de vingt-deux ans, fut envoyé en Espagne à l’âge de vingt-quatre. Il en fit la conquête en moins de quatre années ; battit complètement l’armée ennemie, et prit Carthagène en un seul jour. Ses soldats lui amenèrent une jeune Espagnole qui était restée dans la ville comme otage ; sa beauté surpassait l’éclat de sa naissance , et elle était éperdument

aiînée..trun jeune Celtibérien nommé AllutiuSj au“ quel elle était fiancée. Scipion vit sa belle prisonnière, fadinira et la remit entre les mains de son père et de son amant, et voulut que l’argent desiiné pour saa’ançon servît à augmenter sa dot. Ce grand liomme cependant aimait les femmes avec passion, mais il aimait encore plus la gloire et la vertu» Il renvoya également la femme de Mardonius et les enfans d’Indibilis, qui étaient des princes du pays : ils avaient été pris, et furent trouvés parmi les prisonniers.

Dans le tableau de Rubens, Scipion est assis sur un Irdne en habit militaire; le jeune Celtibérien et sa 'fiancée sont devant ce vertueux et grand capitaine I ils se donnent la main. Alîuîius, agenouillé sur les marches circulaires du trône, qui sont couvertes d’un tapis, présente sa future épouse, qui arrive avec un air modeste; il est habillé de bleu, et sa fiancée est vêtue de blanc, ayant une espèce de manteauîécarlate broché d’or que lui portent deux de ses suivantes. Le vieillard et la femme âgée qui sont près d’elle paraissent être ses père et mère ; les autres personnages sont de l’armée de Scipion. Le fond du tableau est une galerie ornée de statues avec des colonnes qui forment des arcades dans Tune desquelles on aperçoit quelques soldats romains.

Si vous jetez un coup d’œil sur ce bel ouvrage , vous serez émerveillé de l’ensemble de la composition. On voit positivement que c’est une cérémonie

d'apparat que Rubens a peinte, et que l’action du ca» pitaine romain est noble , grande et digne. La scène se passe en plein air et sous un portique. L’effet du jour est parfaitement ménagé et rendu dans toutes les parties du tableau ; il est impossible de donner en même temps plus de force et d’barmonie. Si vous aimez le clair-obscur et le génie de ce peintre extraordinaire, voyez le groupe que forment Scipion et ses officiers ; regardez ce vieux Romain vêtu d’une peau de lion, qui s’appuie sur un faisceau, et aussi cet esclave qui, obéissant à l’ordre du généreux vainqueur de Cartbagène, s’empresse de verser dans un vase l’or que Scipion offre à la fiancée d’Allutius, Tous les détails de ce groupe privé de lumière s’offrent à vos yeux aussi positivement que s’ils étaient éclairés.

Que la fiancée est belle ! . . . . Admirez son air de candeur , son attitude noble et son maintien modeste; arrêtez-vous à l’éclat de son teint et à la fraîcheur de son coloris. Que la main qu’elle tend à son futur époux est gracieuse, et combien est vrai le mouvement de celle qu’elle laisse négligemment errer sur sa robe! On dirait une jeune vierge couronnée de fleurs, marchant à l’autel de l’hyménée! Ses femmes , placées derrière elle, sont également belles et modestes. Jamais peintre n’a mis autant d’éclat dans ses tableaux , et ne leur a donné plus de vérité.

Rubens possédait toutes les qualités nécessaires à un peintre d’histoire; son génie s’élevait jusqu’au

sablime; son imagination lui faisait inventer les plus spirituelles, les plus nobles et les plus riches compositions, ainsi que les plus burlesques. Les tableaux de Tomjris et de Scipion , les allégories sur la vie de Marie de Médicis du Musée royal, sont un exemple de son génie poétique dans le genre élevé ; et celui représentant une Fête flamande est une preuve de la flexibilité de son imagination. Tout, dans ses ouvrages, jusqu’aux moindres détails, est d’accord avec le sujet qu’il a peint.

Passons à l’examen de cette grande et vigoureuse composition de Rubens, qui nous fait voir la vengeance cruelle de Tomyris. Cette reine , richement vêtue, ornée de son diadème, est debout devant la tête de sa victime. Le souvenir de la mort de son fils la préoccupe ; elle s’appuie du bras gauche sur l’une de ses femmes. Admirez particulièrement la tête de Tomyris ; elle est d’un dessin pur et parfait : deux expressions qui pourtant se contrarient, se manifestent sur son visage , la joie et la fureur concentrée, et, si son attitude paraît tranquille, sa main agitée par la passion éprouve une contraction naturclte à sa position , celle du frémissement.

Dans ce tableau, il n’y a pas un coup de pinceau qui ne soit une imitation de la nature. La beauté des femmes qui accompagnent la reine n’est pas moins remarquable ; leur dévoûment pour cette princesse s’exprime par une sorte d’indifférence sur ce qui se passe. La belle blonde, surtout, qui est

vue de profil , à la pureté de ses traits ajoute une attitude tranquille; elle baisse les yeux, et porte sur son bras un petit chien , symbole de sa fidélité pour sa maîtresse : ses mains , d’un coloris frais , attirent aussi l’attention. La brune n’a pas moins de beauté ; son regard perdu ajoute à l’expression de sa compa™ gne et s’accorde avec celle de la vieille femme qui est placée près d’elle, comme l’est ordinairement une mère tendre auprès de ses enfans. Quel heureux contraste dans l’expression des deux pages ! L’un , trop jeune encore pour prendre part à l’action, regarde le spectateur : la gaîté de l’enfance se peint sur son visage. L’autre , au contraire , dans l’âge adulte , éprouve un sentiment de gêne et de douleur qui se peint par son expression et par son attitude ; il s’appuie sur l’épaule de son jeune compagnon. Cette partie de la composition du tableau se trouve sous le portique du palais qui est orné de colonnes torses de marbre blanc ; elles sont chargées de basreliefs représentant des jeux d’amour très agréablement peints.

En parlant de cet inconcevable et admirable tableau , je ne négligerai pas de dire un mot de l’art avec lequel Rubens a placé et peint les premiers officiers de l’armée et les principaux chefs de la cour de Tomyris. C’est ici que vous remarquerez la grande intelligence du peintre pour le clair-obscur ; il égale celui de Giorgion , qu’il a voulu rivaliser : il a réussi. Tous les personnages présens à cette scène

sont debout, par respect pour la reine, selon Fusage reçu dans toutes les cours. C’est une difficulté de plus que notre grand peintre avait à surmonter. Un guerrier armé de pied en cap se trouve près de la reine et derrière l’esclave imberbe qui apporte la tête de Cyrus ; il s’appuie sur sa masse d’armes et regarde sans aucune émotion Faction que fait le jeune esclave à demi nu , dont la fraîcheur du coloris passe toute imagination. Deux autres officiers se lèvent sur la pointe des pieds pour contempler la tête du héros qui avait souvent conduit les Perses à la victoire. Vient ensuite le chef de l’état scythe vêtu à la turque ; il est coiffé d’un turban, porte une longue barbe, et ce barbare témoigne son approbation par son geste et ses mains ouvertes ; un autre chef de l’état, couvert d’une longue robe rouge brochée, garnie de fourrure , reconnaissable à ses moustaches pendantes et à sa coiffure élevée, s’avance les mains derrière le dos ; habitué à voir couler le sang, il se montre indifférent à Faction qui se passe. Un troisième chef scythe s’appuie sur celui-ci , il porte un vêtement jaune doublé de satin bleu. D’autres soldats encore s’approchent de ce groupe; un officier remarquable par sa jolie figure , peu attentif à Faction, semble s’occuper plus particulièrement de l’une des suivantes de la reine. La perfection du clair-obscur de cette partie du tableau de Rubens est si étonnante que ce grand peintre n’en a jamais produit de semblable. On entre dans la scène , Fom-

bre est lumineuse ; on tourne autour de chaque figure; enfin, le Musée n’en possède pas d’aussi parfait, (i)

En définitive, nous remarquons que ces deux tableaux d’une rare beauté, d’une composition riche, d’un coloris vigoureux, brillant, et d’une parfaite conservation, ont été peints en Italie pendant le séjour que l’illustre Rubens fit dans cette contrée, oii il a laissé bon nombre de chefs-d’œuvre : il avait alors vingt-quatre ans. On aperçoit facilement qu’étant à Mantoue, il étudia les peintures de Jules Romain,

(i) Ces deux tableaux ont été gravés par Boîswert , sous les yeux de Rubens, qui en a retouché les premières épreuves, dont les plus belles se voient dans le cabinet de François ii, enipéreur d’Autriche , l’un des plus grands amateurs de l’Europe, Ces mêmes gravures ont été reproduites par le burin de Schut et de Ragot ,, artistes apographes. D’autres gravures de nos tableaux ont paru de nouveau en 1788 , dans la galerie d’ Orléans ^ mise au jour par M. Couché; les dessins ont été faits sous mes yeux par M. Borel. Je copiais alors les grands maîtres dans cette galerie magnifique, formée par le Régent, où j’ai vu et étudié pendant huit ans les deux tableaux de Rubens que nous possédons.

Le Régent avait formé cette Galerie, non pas comme premier prince du sang ou comme un simple amateur , mais comme homme de goût, et pratiquant lui-même la peinture. Dans une petite galerie dite la Lanterne, le prince avait peint, sur le plafond, des tableaux de la fable de Médée.

Malgré les talens du Régent comme chimiste ( il composait ses couleurs), les tableaux curieux que j’ai vus , et que l’on aurait du faire enlever lors de la démolition de l’ancien Palais-Royal, avaient passé au noir, comme qiielqixes uns des ouvrages de Coypel. Ce peintre avait donné des leçons de dessin et de peinture au prince , qui gravait aussi fort agréablement.

et qu'pétant à Venise, il s’inspira du coloris de Titien, de Tintoret et même de Paul Véronèse, dont les études sérieuses formèrent définitivement son grand talent.

î 1 . Nous avons une nouvelle preuve de ce que nous avançons par la belle Tête de Christ au roseau que nous avons sous les yeux, et que nous supposons être celle de Jésus attaché à la colonne du prétoire où il fut flagellé et couronné d’épines. L’expression et le coloris de ce buste sont admirables ; le faire est hardi et surprenant. Rubens étant à Rome quand il a peint ce buste, a vu la belle tête de la statue antique de Laocoon; tout est imité du chefd’œuvre grec, jusqu’à la contraction du col, qui exprime la douleur aussi bien que les traits du visage : l’âme de Rubens conduisait son pinceau.

Aucun peintre, dans ses ouvrages , n’a porté l’expression à un plus haut degré d’exaltation; il savait donner la vie à ses personnages par sa touche animée et pleine de feu ; ses draperies ne sont pas toujours d’un bon choix; jamais elles ne sont dans le style que les sculpteurs et les peintres de l’antique Grèce avaient adopté; mais elles offrent des plis largement tournés, pris dans la nature, et ils s’harmonisent avec le coloris et l’effet qu’il s’est proposé de rendre. Rubens a réuni l’avantage très rare de bien peindre les carnations des hommes et des femmes ; l’énergie et la vigueur des hommes sont parfaitement rendues dans ses tableaux , et les fem-

mes y conservent tout le charme de leur sexe. Le dessin de ce grand génie, que Ton a si souvent attaqué sans jamais en faire la critique raisonnée , ne pèche nullement par la science; il savait parfaitement l’anatomie, et si son dessin n’est pas correct, il est toujours bien senti et bien accusé. Et si vous examinez attentivement la tête de Toinyris, qui est vue un peu plus que de profil, vous reconnaîtrez qu’elle est aussi belle pour le dessin que celle de la Vierge du tableau de Raphaël connu sous le nom de Sainte famille, qui est au Musée du Roi. En un mot, on peut, sans craindre un reproche , appliquer au talent de Rubens les vers de Boileau sur la poésie épique :

Là , pour nous enchanter, tout est mis en usage ;

Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.

Pierre-Paul Rubens , né à Cologne en 1^77, mourut à Anvers à l’âge de soixante-trois ans, en 1640.

Antoine VAN DYCK. (Ecole flamande. )

Antoine Van Dyck , né à Anvers en i Sgg , fut l’élève, le rival et l’ami de Rubens : il a peint l’histoire et le portrait. Les tableaux d’histoire de ce maître sont rares et recherchés ; celui que nous possédons est un de ses plus beaux ; il est connu sous le nom ôlEx voto h la Vierge, mais je lui donne un autre titre, comme on le verra bientôt. Un ouvrage aussi parfait manque au Musée du Roi.

1 Î2* Nous ne négligerons pas de décrire ce lableau que Van Dyck a peint en Angleterre, probablement pour une congrégation de prêtres augustins, ou pour un couvent de religieuses du même ordre.

Cette belle et riche peinture se compose de vingtdeux figures tellement caractérisées qu’elles parais» sent être allégoriques. Dans la partie supérieure et au centre, on voit un édifice, et au-devant une estrade fort élevée avec son escalier; l’un et l’autre construits en pierre et ornés de sculptures. Là, la sainte Vierge est assise comme sur un trône; elle tient dans ses bras et sur ses genoux l’enfant Jésus ; saint Joseph paraît derrière elle ; à ses pieds, sainte Catherine à genoux baise la main du fils de Dieu ; un ange la suit, il tient un bouquet à la main pour exprimer qu’un jour cette jeune vierge sera l’épouse de Jésus. Une draperie rouge formant un dais audessus de la tête de Marie , voltige et se groupe avec les colonnes du temple qui lui est consacré, et sur un rayon lumineux on voit paraître deux anges tenant des couronnes; ils s’empressent d’en faire hommage à la reine des cieux. Derrière les colonnes, saint Pierre et saint Paul ayant les attributs qui les distinguent , sont placés debout et sur le même plan. Au côté opposé , sur le haut des marches de l’escalier, on remarque saint Jean Baptiste, également debout, ayant les bras levés ; il exprime une grande satisfaction et même l’extase; à ses pieds, deux en-

fans conduisent un mouton. Voilà ce qui compose la partie supérieure du tableau deVanDick, dont je compare l’harmonie et la distribution de la lumière à une guirlande de fleurs qui serait éclairée par le soleil.

Dans la composition inférieure du tableau, le peintre paraît avoir développé complètement le motif du sujet adopté , que je suppose être le triomphe de l’Eglise romaine. On voit au centre et en tête des groupes saint Augustin en habits sacerdotaux , placé d’une manière prépondérante sur les marches du trône ; son attitude et ses mouvemens animés indiquent assez qu’il conduit le cortège nombreux qui vient rendre hommage à la mère de Jésus. Van Dyck lui-même , inspiré de l’enthousiasme qui animait le père de l’Église romaine dans ses saintes prédications, lui a donné cette noblesse imposante et cette véritable chaleur que lui inspirait son amour pour la foi , et aussi la sublime éloquence qu’il imprimait à tous ses discours , et qu’il développa plus tard dans son Symbole de la foi et dans son traité de la Cite de Dieu. La mitre en tête, de la main droite, il s’appuie sur sa crosse , et de l’autre il tient un cœur enflammé, symbole de son ardeur à soutenir les saintes vérités, (i)

A la gauche de saint Augustin se trouve saint Sébastien, qui est debout, une main posée sur un

(i) Saint Augustin mourut en 43o» à l’àge de soixante-seize ans.

arc et l’autre sur un carquois , qui sont les instrumens de son supplice. Ce jeune corps vu de face, d’un dessin coulant , d’un coloris frais et rosé , se détachant sur la cuirasse vigoureuse de saint Maurice qui lui tourne le dos , produit un grand effet. Vient ensuite saint Georges, aussi debout et armé de pied en cap ; il est monté sur le dragon qu’il a tué, et tient à sa main un drapeau rouge sur lequel se détache complètement son armure. Ce grand et pieux guerrier fait allusion à l’Angleterre , qui le choisit pour son patron : ces deux personnages paraissent converser ensemble. Plus loin , du même coté , on remarque sainte Appoline , sainte Barbe , la Madeleine et une relioieuse de l’ordre de saint Augustin ; celle-ci tient une balance à la main pour indiquer que la justice la plus rigoureuse est la principale vertu de son ordre ; la Madeleine relève ses cheveux blonds dont elle a détaché les ornemens.

Du côté opposé, et sur le même plan, est peint saint Laurent à genoux, habillé en diacre, et s’appuyant sur son gril ; derrière lui se trouve un religieux augustin , debout; il tient à la main un pain, pour rappeler la retraite d’Elie dans le désert, ou ce prophète fut nourri par un ange qui lui apportait tous les jours le pain de la grâce divine, (i )

(i) Ceux qui suivent les préceptes de saint Augustin supposent que la grâce dmne veille à la conservation et à la nourriture de ceux qui ont confiance en Dieu.

Van Dyck, en peignant le triomphe du plus célèbre père de l’Église, a peut-être voulu rendre hommage aux vertus et au mérite d’un autre saint Augustin, archevêque de Gantorbéry, qui fut envoyé en Angleterre par le pape saint Grégoire-le- Grand , pour convertir les sujets de la Grande- Bretagne, et les ramener à la véritable foi. En effet l’archevêque, animé de l’esprit saint de son patron, renversa les temples consacrés aux idoles, et bâtit des basiliques aux chrétiens ; ce que sans doute exprime, dans notre tableau, le temple, d’une architecture du Bas-Empire , qui est peint près du trône de la sainte Vierge.

L’archevêque de Gantorbéry parut sous le règne d’Éthelbert, roi de Kent, qui avait épousé la fille de Garibert , roi de Paris. Gomme vous le voyez , tout a un but et coïncide dans ce tableau magnifique; car saint Sébastien, qui y tient une place distinguée , fut un des plus zélés défenseurs de l’Église romaine , dont le triomphe est représenté d’une manière éclatante.

On reconnaît généralement, dans les productions historiques de Van Dyck, du mouvement et de l’expression, un dessin coulant, un coloris suave et doux, une manière de peindre spirituelle et facile, qui ne laisse rien à désirer. Van Dyck, homme du monde, d’un tempérament plus flegmatique, et par conséquent plus calme que ne l’était Rubens, son maître, a montré moins d’énergie dans ses ouvrages;

mais ceci est racheté par un charme séducteur, tant dans les pensées qu’il a peintes que dans le coloris qu’il a exprimé sur la toile. Rubens a senti forte-^ ment la poésie du coloris ; Van Dyck en a mieux saisi la finesse et la vérité.

1 3- Autre tableau de Van Dyck représentant Suzanne surprise au bain par deux Vieillards.

La composition de ce tableau précieux, comme toutes celles des élèves de Rubens, est calculée pour faire briller l’art du coloris. Dans un jardin symétriquement taillé à la manière flamande , et près d’une fontaine jaillissante , formée d’un Amour en marbre ([ui est monté vSur un dauphin, et qui renverse de l’eau d’une urne, on voit Suzanne, simplement couverte d’un linge sur quelques parties de son corps. Deux vieillards avaient conçu le projet d’attenter à sa Vertu; ils se présentent inopinément, et osent porter leurs mains criminelles sur cette femme. (Pour plus de renseignemens sur cet apologue, Ancien Testament.)

Le portique d’un palais, qui est soutenu par deux Faunes employés comme cariatides, forme le fond du tableau, et annonce par sa richesse la demeure de la belle Suzanne, femme de Joakim , de la tribu de Juda , l’un des plus riches particuliers de Babylone. Cependant un ciel sombre semble avoir été combiné par le peintre pour exprimer la hardiesse téméraire et insensée des deux vieillards.

Ce tableau, d’un coloris admirable, est d’un effet

calme et harmonieux; les carnations sont belles, brillantes et bien fondues. Le linge que les vieillards enlèvent produit un effet merveilleux; le passage du blanc du linge avec le ton animé de la chair, est d’une perfection et d’une finesse dans les demitons qui ont de l’analogie avec les plus beaux ouvrages du Titien. Remarquez que la couleur pourpre qui enveloppe une partie des jambes de Suzanne sert de repoussoir, et fait valoir les chairs.

Enfin l’expression de cette femme , surprise dans un moment où elle se croit absolument libre et seule, est touchante : on peut considérer la candeur du visage de Suzanne comme l’image de la vertu ; elle est bien dessinée , et rappelle les traits de la Vénus Anadjom^ene. Vous ne négligerez pas non plus d’examiner les extrémités de cette femme charmante : les pieds et les mains sont d’un dessin soigné et d’un fini précieux , peu ordinaire aux peintres flamands; la main droite surtout, avec laquelle Suzanne se couvre, est un chef-d’œuvre. Heureux l’amateur des arts qui possède un aussi beau tableau de Van Dyck!

^ l4. Du même peintre, une très belle tête d’ex-

pression, peinte sur bois, représentant saint Fran~

^ cois d' Assise stigmatisé , et en extase devant un crucifix. Dans cette étude savante, vous observerez particulièrement le dessin vigoureux et animé des mains, ainsi que l’austérité qui se peint sur le visage de saint François; son expression est le senti-

nient cFune profonde vénération, et aussi celle de la douleur des cinq plaies de Jésus, qui le frappent au moment de son extase.

Adonné plus particulièrement aux portraits, Van Dyck en a prodigieusement faits, tant en Flandre, en Angleterre, qu’en France : ressemblance positive, expression et dessin parfaits, coloris transparent, frais et délicat, voilà ce qui constitue les portraits qui sont sortis de son pinceau. Chacun est un chef-d’œuvre que le célèbre Titien aurait revendiqué; ils sont d’un prix qu’on ne peut apprécier.

Van Dyck passa une partie de sa vie en Angleterre , oii il peignit successivement le roi, les grands seigneurs et quelques savans distingués : il y fut particulièrement honoré de Charles qui le combla de bienfaits. Ce grand peintre mourut en i6l\i ^ après avoir épousé la fille de mylord Ruthven, comte de Corée , une des plus belles femmes de la Grande-Bretagne.

Jean DE WAAL. (Même École.)

Jean de Waal, né à Anvers en i558, fut élève de François Franck, surnommé le Fieux, pour le distinguer de Sébastien et de Pierre Franck. Jeune encore, il vint, dit-on, à Paris pour étudier son art. Ce fait pourrait être contesté; car il n’y avait alors de grands peintres dans cette capitale que Jean Cousin et Primatice. De Waal passa ensuite en Italie

pour se perfectionner davantage , et revint ensuite dans sa patrie , où il pratiqua avec un égal succès Fhistoire et le portrait : il y mourut en 1 633 , à 1 âge de soixante-quinze ans.

l5- Le grand tableau peint sur bois que nous possédons de ce maître se compose au moins de quarante figures, debout et rangées avec ordre : il représente le Jugement de Salomon. On remarque dans ce tableau une composition grandement conçue , des costumes variés , un coloris vigoureux et un effet imposant; il est signé de la main du peintre.

François BREYDEL. (Meme École.)

l6* Petit tableau, d’une composition riche et agréable , représentant la Fondation de Carthage.

Didon, fuyant la tyrannie de Bélus, s’embarque avec les siens, ses trésors et une partie des peuples du tyran. Les vents la poussèrent sur les côtes d’Afrique, où régnait larbas; celui-ci lui ayant refusé de prendre possession sur ses terres, elle lui demanda à acheter autant de terrain qu’elle pourrait en entourer avec la peau d’un bœuf; le roi y consentit et le lui accorda : alors la princesse coupa le cuir en bandes si déliées et si longues, qu’elle entoura un espace de terre assez considérable pour y établir la ville de Carthage, avec une citadelle

appelée Byrsa ^ qui signifie cuir on peau. Voilà le sujet que Breydel a peint.

Ce charmant petit ouvrage, d’une riche composition, présente un nombre considérable de figures. Pendant que les troupes débarquent, la reine, richement vêtue j accompagnée de ses femmes , de ses gardes , et de deux pages qui portent la queue de son manteau, figurée debout devant larbas, fait ou vrir la caisse qui contient la peau de bœuf qui va servir à arpenter le terrain qu’elle désire obtenir.

François Breydel, né à Anvers en 1679, frère de Charles, né dans la même ville en 1677, et très habile peintre de paysage, peignit d’abord le portrait avec succès ; mais dans la suite il adopta un genre qu’il ne quitta plus : c’étaient des bals, des carnavals ou des fêtes galantes, dans lesquels il variait ses figures par les caractères et les habillemens. En général , ses tableaux sont d’un coloris riche et éclatant.

Ce peintre mourut à Anvers en 17^0

Jean GLAüBER et Gérard LAIRESSE.

(École hollandaise, division de l’École flamande.)

ly. Diane au bain, figurée au milieu de ses nymphes dans un fond de paysage. Les figures de ce petit tableau sont peintes par Lairesse, et le paysage par Glauber,

Gérard Lairesse , né à Liège en i64o, fut élève de son père, qui était un assez bon peintre. Lairesse avait du génie : il a produit un nombre considérable de tableaux d’histoire et de dessins qui sont recherchés. Il a gravé lui-même une suite nombreuse de ses compositions qui servent d’étude aux jeunes peintres. Son coloris, sans être vigoureux, a du charme ; il est harmonieux , tirant un peu sur le violet ; sa manière de peindre est extrêmement fondue , sa touche fine et spirituelle; ses draperies , largement développées, ont de l’analogie avec celles de Poussin. Ce peintre célèbre mourut à Amsterdam en 1 7 1 î , à l’âge de soixante-onze ans.

Les jolies figures de notre tableau sont trop petites pour que , en les voyant , on se permette de juger le grand talent de Lairesse , mais on peut y reconnaître la délicatesse de son pinceau.

Jean Glauber , né à ütrecht en 1646, fut élève de Berghem. Si vous joignez aux grandes dispositions qu’il avait reçues de la nature, l’art d’imiter tout ce qu’il voulait, vous aurez une idée de son beau talent. Ainsi Glauber apprit de son maître à peindre parfaitement les animaux, et il perfectionna son style et son goût pour le paysage en dessinant les beaux sites de l’Italie et en copiant les productions des plus grands peintres. Son coloris est vigoureux et son faire agréable. Il mourut à l’âge de quatre-vingts ans, en 1726.

Nicolas POUSSIN. (École fp.ançaise.)

Nicolas Poussin parut en France avec éclat lorsque Corneille son compatriote donnait à la scène française Poljeucte ^ le Cid^ les Horaces et Cînna, Poussin , a dit M. Lens , nous donne le modèle d’une simplicité et d’une sagesse qui charment l’amateur éclairé; ses inventions n’ont rien de ce faste pittoresque qui n’en impose qu’à la vue ; c’est celui de tous les peintres qui a été le plus pénétré de l’esprit et des maximes des anciens , par rapport à l’invention.

Deux beaux tableaux représentant des sujets allégoriques composés dans le style et dans le goût des peintures antiques et ayant le caractère d’une bacchanale.

Ce premier tableau représente Vénus qui ordonne aux Amours de châtier Cupidon à coups de pommes ( î ) , pour le punir sans doute de ses espiègleries : ce tableau représenterait donc \ Amour puni, Vénus, figurée debout dans un jardin planté de myrtes, de platanes et de lauriers, est appuyée sur un grand bassin figurant une fontaine au centre de laquelle est placé un jet d’eau; d’une main, elle commande l’exécution de sa volonté , et de l’autre elle tient un miroir. Cupidon, placé au milieu du ta-

(i) La pomme est un fruit particulièrement affecté à Vénus.

bleau , est renversé ; son are, son earquois, ses fieelles, sont épars autour de lui. Assailli par sept autres enfans , dont deux sont ailés, il lève ses petits bras en l’air ; il pleure et gémit. Deux enfans de la petite troupe hostile sont séparés de la bande des correeteurs ; un troisième, animé d’un sentiment de pitié, s’approche de lui et cherche à le couvrir d’un voile pour le garantir des coups. Pour indiquer que les fautes que Cupidon a commises sont les suites de sa légèreté. Poussin a peint un lièvre qui s’échappe et fuit entre les pieds des jeunes correcteurs.

A la gauche du spectateur et au pied de la statue du dieu Mars, un autre enfant placé debout renferme dans sa petite tunique blanche qu’il a retroussée , les pommes qui servent au châtiment du fils de Vénus. Celui du côté opposé est assis, et tient à la main plusieurs couronnes de laurier qui paraissent la récompense destinée à ceux qui ont exactement rempli les ordres de Vénus.

Par ce tableau , ne pourrait-on pas supposer que Poussin a voulu exprimer que l’amour et ses suites sont contraires aux entreprises de Mars et incompatibles avec les travaux de la guerre ? Admirez séparément le dessin et l’expression de chaque tête d’enfant , elle est charmante , finement rendue , et touchée plus savamment que celles du peintre Albane, qui passe pour avoir le mieux peint l’enfance

et ses formes. Voyez la beauté du paysage et le choix du site.

1 C^. Le second tableau, qui a le caractère d’une bacchanale, nous paraît avoir l’expression d’une satire, figurée par des enfans réunis dans le but de s’amuser à des jeux de leur âge. Ils sont au nombre de huit; l’un d’eux, caché sous un énorme masque de théâtre, arrive inopinément au milieu de la petite troupe joyeuse qui s’était rassemblée autour d’une cage oîi étaient contenus trois oiseaux que nous croyons être une corneille , un pivert et un héron. Ces oiseaux symboliques affectés à certains dieux de la fable , sont les symboles des vertus dont la pratique est utile dans le monde. Vous remarquerez qu’une chouette se trouve hors de cette scène tumultueuse , et perchée tranquillement sur un bâton.

L’enfant malin et masqué dont il a déjà été question se précipite sur la cage, qui s’ouvre par l’effroi qu’il cause à ses petits camarades, et il arrive que le héron s’envole, que le pivert est pris à la gorge, et que la corneille demeure au fond de la cage. Les enfans, divisés par groupes, manifestent de diverses manières le déplaisir qu’ils éprouvent de la perte des oiseaux qui charmaient leurs loisirs. La scène se passe dans un jardin qui paraît avoir été consacré à Vénus : on voit des charmilles très élevées , des bosquets et une allée profonde ornée de deux statues du dieu Therine.

Il serait inutile de chercher à définir ce que Poussin a eu l’intention d’exprimer sur la toile, le sujet s’explique de lui-même. Nous rappellerons seulement à nos lecteurs que les anciens avaient affecté la corneille à Apollon, le pivert à Mars, le héron à Saturne, et la chouette h Minerve. Vous observerez que , dans cette peinture comme dans la précédente, tout est en harmonie et concourt à la perfection du tableau. Voyez l’esprit de la composition, la pureté du dessin et l’habileté du pinceau. Il est rare de trouver un tableau de Poussin oii le grand peintre ait développé aussi complètement son riche et beau talent. Quant au coloris , s’il a poussé au noir , c’est qu’il a cédé à la mauvaise méthode des peintres de son siècle, qui avaient l’habitude de peindre sur des toiles imprimées en rouge. Voyez au Musée du Roi, les autres tableaux que Poussin a peints en Italie , comme ceux de notre Collection , et aussi ceux des autres peintres qui sont tombés dans la même erreur.

Nicolas Poussin, né aux Andelys en iSgéj, ayant éprouvé des tracasseries et des injustices de l’intendant Desnoyers , surnommé le Baron aux longues oreilles^ qui lui préféra le mauvais peintre Fouquiers pour décorer la galerie du Louvre , passa à Rome en 1642 , ou il termina ses jours en i663 , à l’âge de soixante-neuf ans ; c’est pendant son séjour dans cette ville des beaux-arts , qu’il peignit ses plus beaux tableaux ainsi que ceux que nous possédons.

Eustache le sueur. (École française.)

La nature, en prodiguant à Eustache Le Sueur tous les dons nécessaires à l’illustration d’un peintre , lui refusa en même temps une carrière assez longue pour joindre à tant d’heureuses dispositions des études plus approfondies, et surtout l’expérience. Né à Paris en 1617, il y mourut à l’âge de trente-huit ans, en i655. Malgré une vie si courte, ses talens n’en furent pas moins grands ; sa gloire fut couronnée par le surnom de Raphaël français >

Élève de Simon Vouët, il commença par suivre exactement les principes de son maître, par imiter sa manière de composer , de dessiner et de peindre. On confond souvent les premiers tableaux que Le Sueur fît paraître avec ceux de Vouët. Bientôt, il sentit qu’il pouvait s’élever au-dessus de quelques essais d’école, qui furent célébrés parce qu’ils étaient conformes au goût du siècle. Le Sueur ne pouvant aller à Rome pour perfectionner son dessin et son style , étudia Raphaël d’après les tableaux du Cabinet du Roi, et les belles formes grecques, d’après les marbres et les plâtres que la France possédait alors. Voilà comment les grandes dispositions de Le Sueur se développèrent complètement : son génie se monta à la hauteur de celui de Raphaël , qu’il considéra comme un sujet d’émulation.

Si vous passez au Musée du Roi, vous apprécierez

le grand talent du Raphaël français; si vous vous arrêtez devant la Vie de saint Bruno , qu’il peignit pour la Chartreuse de Paris; si vous jetez un coup d’œil attentif sur les tableaux de ce grand maître , vous n’admirerez pas moins ceux de notre Collection.

Voyez , dans cette maison qui a été habitée par madame de Sévigné, au salon du rez-de-chaussée, le plafond peint sur bois , de 6 pieds 6 pouces de large, sur <7 pieds 6 pouces , qu’il fît en sortant de l’Ecole de Simon Vouët, dont il rappelle le goût et la manière de peindre. Il représente l’Olympe grec, ou l’assemblée des dieux. Le Sueur a peint madame de Sévigné à la place de Junon(i) ; Vénus avec l’Amour se voient au côté opposé, puis Apollon, Hébé et Baccbus. Jupiter, placé au centre, est accompagné d’Hercule et d’iris , qui se groupent avec l’aigle porteur de la foudre. Celte peinture savante , d’un coloris léger et harmonieux, ne manque ni d’effet ni de charme.

20- Jésus au milieu des Docteurs. Cette peinture sur bois nous fait voir une composition bien différente de la première : ici , c’est un style sévère; des expressions sages, des attitudes posées. Vous remarquerez principalement les diverses allocutions

(i) Madame de Sévigné, considérée comme la dame du lieu, devait tenir la place d’honneur dans un tableau qui a été fait pour elle. Nous en avons parlé, parce qu’il est un point de comparaison avec les autres productions de Le Sueur que nous possédons.

que les docteurs tiemient entre eux sur la doctrine que Jésus, qui ii’a encore que douze ans, oppose à leurs préceptes.

2 1 . Autre peinture sur toile, d’un style agréable , représentant Bacchus et Ariane clans Vîle de Naxos.

Bacchus, jeune , est reconnaissable au tbyrse qu’il tient de la main droite; il débarque et trouve la fille de Minos endormie , et dans la posture ou l’avait laissée Thésée lorsqu’il l’abandonna ; à son arrivée , l’Amour s’empresse de lever le voile qui la couvrait pendant son sommeil. Telle est la composition simple et aimable de ce joli tableau. Vous observerez l’attitude d’Ariane, qui ressent les approches de l’immortalité sans vieillesse que Bacchus, en l’abordant, lui impose de la part de Jupiter.

Sébastien BOURDON. ( École française. )

Bourdon, que ses grands ouvrages historiques placent au rang des plus célèbres peintres de l’École française , a fait aussi de très beaux paysages dont les sites pittoresques inspirent toujours un vif intérêt.

Celui de notre Collection , orné de six figures , représente fiin des plus beaux lieux de la belle et fertile Arcadie (i). Une riche plaine, des prés foulés

(î) L’Arcadie, contrée du Péloponnèse, riche en bois, en prai-

SOUS les pieds des danseuses, des arbres élevés, une pyramide et un tombeau magnifique, où des bergers accompagnés de leurs bergères s’arrêtent devant ce monument d’architecture; ils ont suspendu leur danse pour l’admirer , et leurs yeux se fixent sur l’inscription qui en fait l’ornement : elle rappelle des plaisirs passés, et in Arcadia ego : et moi aussi, j’ai été berger en Arcadie, lisent-ils. L’attention d’un vieillard placé au milieu des jeunes gens est plus marquée , et une tête de mort posée sur le tombeau même , ajoute à la moralité du sujet. Cette tête doit se considérer comme une licence permise à un peintre qui a besoin d’être positif dans ce qu’il veut exprimer sur la toile. Dans aucun cas, les anciens n’ont figuré de squelette sur les tombeaux , excepté cependant dans le Bas-Empire. Ils voyaient un individu dans un squelette , et non la mort , être abstrait qui ne peut se représenter qu’allégoriquement.

L’inscription touchante et philosophique que lisent nos bergers, nous conduit naturellement devant le bel ouvrage du Musée, où Nicolas Poussin a si bien exprimé la position de ces pâtres du Péloponnèse, qui passent d’un plaisir champêtre vivement senti à la plus douce mélancolie Dans

ries, fournissait de beaux chevaux , et aussi des ânes magnifiques, aux autres provinces de la Grèce. Les Arcadiens passaient pour avoir de beaux troupeaux et pour être d’excellens musiciens.

celui de Bourdon, quel contraste! le printemps de la vie , les bruyans plaisirs de la jeunesse, et la mort. Tel est le sujet représenté par notre peintre français. Dans le fond du tableau , un jeune pâtre nonchalamment couché sur un tertre charaé de verdure, garde son troupeau.

Les paysages de Bourdon présentent toujours des formes inconnues, mais pittoresques; ils sont enrichis de figures qui en font le charme. Il a peint aussi des petits tableaux d’histoire , des scènes familières ou des corps-de-garde, qui sont fort recherchés des connaisseurs : tels sont les quatre sujets d’invention que nous allons décrire ; ils ont un caractère historique , et forment un petit poème.

OiOi- Le premier nous fifit voir trois jeunes libertins autour d’une table, s’amusant à boire et se divertissant dans une taverne. Une servante et un serviteur assistent à leur conversation , tandis que le cabaretier monte de la cave avec un broc de vin qu’il tient à la main.

Le deuxième représente les mêmes personnages , dans un âge mûr, devenus brigands , attaquant et volant des marchands voyageurs. Déjà , l’un de ceux-ci est tué , tandis qu’un autre , tenu à la gorge , est sur le point d’être poignardé : l’expression de ce malheureux mérite d’être remarquée. Dans le fond du tableau et hors de la scène , on aperçoit le troisième marchand qui fuit, et qu’un des voleurs poursuit à coups de fusil.

^4. Dans le troisième tableau , on voit les mêmes brigands dans la cour d’un vieux château ruiné, faisant entre eux le partage du butin volé , qui est étalé sur une table de pierre. Ils sont debout autour de cette table, et le plus jeune essaie un collier de femme en perles. Cependant un cavalier descend de cheval : à l’étonnement mêlé de crainte du plus jeune des voleurs^ on doit supposer que le cavalier en uniforme est un agent de la justice qui vient pour les arrêter; pendant que cela se passe, un valet fait hoire le cheval. Vous observerez que, pour ces trois tableaux , le peintre a suivi le costume de son temps , qui est celui du règne de Louis xiv.

2t5* Enfin , le quatrième tableau représente d’une manière poétique le terme de tout , la mort. V ojeZy plus haut , ce que nous avons dit du tableau des Bergers df Arcadie.

Ces quatre productions parfaites se font remarquer par des compositions savantes et ingénieuses, par un coloris doux et argentin , par une touche fine , légère, et par des effets piquans.

Bourdon, né à Montpellier en i6i6, mourut à Paris en I C'y! ; il travaillait pour le roi , dans l’appartement du rez-de-chaussée des Tuileries.

CHA.RLES DE LA FOSSE. (École fraiv^çaise.)

Grande composition pittoresque représentant ie Massacre des Innocens. Je dis pittoresque^

parce que l’ahbé Dubos, dans son Traité de la peinture^ admet deux genres de compositions : la composition poétique et la composition pittoresque. Si la division que fait Fabbé Dubos , de la composition dans Fart de peindre, présente à Fesprit quelque chose d’exact, il serait pourtant dangereux de réduire sa proposition en principe, puisqu’on ne peut en faire l’application que dans les ouvrages modernes. Les peintres grecs ne reconnaissent d’autres compositions , dans Fart de peindre , que la poétique et Xhistorique^ et ils n’étaient pas encore parvenus à ce point de connaissance dans la dégradation de la lumière et dans le coloris, qui permet de faire les deux distinetions dont il s’agit.

Le genre de composition qu’on appelle pittoresque ne s’est introduit dans Fart de peindre, et n’a pris de la consistance dans les Écoles qu’à cause de la grande difficulté que présentait aux peintres modernes l’imitation des savans ouvrages des grands maîtres des Écoles italienne et florentine, c’est-àdire , de Léonard de Vinci , de Michel-Ange, de Raphaël , etc. ; et comme nos peintres ne pouvaient arriver à cette perfection , tels efforts qu’ils aient pu faire , ils ont supposé que ce résultat extraordinaire consistait dans une doctrine d’école, tandis qu’il était le fruit du génie cultivé , du sentiment réglé par la raison , et de l’observation dirigée par Fesprit.

L’École des Carrache est la première qui se soit

ecartée de la route de l’enseignement ancien , non pas que l’on ait ce reproche à faire à Annibal Garrache et à Dominiquin. Le premier était enthousiaste, et le second , rigide observateur de la nature et des passions humaines. Si on veut analyser la manière de composer pittoresquement, on sera bientôt convaincu qu’elle n’est qu’un mode écrit que l’on apprend. Vous en auriez bientôt un exemple si je décrivais quelques uns des tableaux de Vouët, de Mignard ou de Le Brun, premier peintre de Louis xiv; pour le moment, celui de La Fosse, élève de ce dernier, suffira, parce qu’il est composé dans le principe moderne qui fut adopté dans nos académies. Voyez les tableaux de Le Moine, de De Troy , de Van Loo, même de Boucher. Je m’arrête pour ne pas m’engager dans une longue dissertation.

B e venons au Massacre des Innocens , l’un des sujets les plus pathétiques de l’histoire. La composition de La Fosse est grandement conçue; elle a du mouvement , mais c’est un mouvement calculé ; il a été imaginé pour produire cet effet pittoresque contre lequel nous nous élevons : et non pas par un sentiment naturel ; on est seulement frappé d’une multitude de personnages c^ui remplissent la toile. Cependant La Fosse, qui avait de l’esprit, a compris que l’expression est tout l’art. En effet , un tableau sans expression n’est qu’une image pour amuser les yeux un instant. Voyez, dans l’angle du tableau, à votre gauche, cette mère, le corps penché, tenant

au

sur ses genoux son fils mort ; elle le regarde visage; certaine de sa mort , elle pleure et s’arrache les cheveux de désespoir. Au côté opposé , une autre Juive est évanouie sur son enfant. Voilà qui est vraiment pathétique et vigoureusement senti. Pour le reste de la composition, La Fosse s’est abandonné à la méthode suivie dans l’Ecole de Le Brun ; il a tout sacrifié au système du coloris qu’il avait adopté: après Blanchard, il passe pour le plus grand coloriste de l’École française.

Jean -Baptiste LE MOINE. ( École française. )

2 y et ^8- Deux tableaux de moyenne grandeur, l’un représentant F émis au bain, l’autre Persée et Andromède.

Les compositions de Jean-Baptiste Le Moine sont généralement agréables ; son coloris est animé et harmonieux. Le beau plafond des Travaux d’ Hercule, qu’il a peint au château de Versailles, et celui de la Chapelle de la Vierge^ à Saint-Sulpice , ont fait la grande réputation de ce peintre gracieux. Les deux ouvrages que nous possédons de ce maître peuvent être mis au nombre des plus agréables qui soient sortis de son pinceau.

Le Moine, né à Paris en 1688, mourut dans la même ville en 1787; il s’était suicidé, chez un ami étant à la campagne.

Jea^n-François de TROY. (École française.)

De Troy,' comme Lucas de Jordane, était né avec une facilité extraordinaire ; il composait et exécutait ses tableaux avec une grande promptitude : son coloris a de la vigueur et de Péclat.

2 g et 5o- Les deux tableaux de ce maître que nous possédons sont au nombre de ses plus beaux; ils représentent les Amours de Loth pour ses Filles et Suzanne au bain surprise par deux Vieillards, Ces sujets sont trop connus pour les décrire ; d’ailleurs ils se trouvent dans \ Ancien Testament, où on peut les lire.

De Troy a peint par ordre du roi , pour être exécutés en tapisseries aux Gobelins, l’histoire complète à'Esther et à'Assuérus, et les sujets fabuleux relatifs à la conquête de la Toison d’or. Dans le nombre de ces tableaux on remarque le Triomphe de Mardochée , et Jason domptant les taureaux fii-~ rieux.

Bartholomeo MURILLO. (École espagjyole.)

Bartholomeo Murillo , né dans les environs de Séville en î6i3, fut un peintre fort habile. Élève de Velasquez , il perfectionna son coloris et sa manière de peindre en copiant les beaux ouvrages de Titien, de Rubens et de Van Dyck^ qui font l’ornement des

galeries et des palais de la péninsule. Murillo ayant particulièrement étudié le coloris des tableaux flamands , on lui donna le surnom de Flamenco Espagnole, Si, maintenant, vous jetez un coup d’œil sur les trois tableaux que nous possédons de ce maître, vous recpnnaîtrez qu’ils ont un coloris, un faire et un genre d’effet pittoresque, qui appartiennent exclusivement à l’Ecole espagnole.

3 1 . Ee plus capital des trois représente Sainte Jgnes mev^e et martyre. Figurée debout dans sa prison, elle attend avec résignation le supplice qu’on lui prépare,. A travers les barreaux de la prison on aperçoit des bourreaux furieux qui massacrent d’autres vierges pieuses comme elle; un mouton, symbole de la douceur, est à ses pieds.

Cependant, des nuages remplissent la prison de la jeune Agnès, un ange descend du ciel, lui apparaît, et lui présente la palme et la couronne du martyre; elle l’entend, l’écoute, et pourtant son expression est celle de l’incertitude. Sa jeunesse , ses cheveux épars, la tunique blanche nuancée de violet qui la couvre , sont d’accord avec son maintien modeste et son air de candeur; ses mains à demi ouvertes ajoutent à l’expression de son visage, et si vous remarquez la parfaite intelligence du coloris de ce tableau , vous aurez une idée du talent de ce grand peintre , dont les plus beaux ouvrages se voient encore aujourd’hui à Séville, dans le cloître du couvent de Saint- François.

3 2. Tête d’étude représentant un Ange vêtu de blanc, dans l’adoration, et tenant un lis dans les mains.

33- Autre tête d’étude : il serait difficile de mieux exprimer l’attention de cette jeune fille qui lit dans un livre. Admirez, dans ces deux têtes, les effets de la lumière, et la touche facile de Murillo. Vous observerez que les tableaux de ce peintre sont très rares. Il mourut à Séville en 1 685 , à l’âge de soixante-douze ans.

Joseph RIBERA. ( École espagnole. )

34* Belle tête d’étude représentant l’apôtre Saint Paul s’appuyant sur son épée.

Les ouvrages de Ribera , élève de Garravage , se font reconnaître par des ombres forcées , des lumières vives, et de belles carnations, et aussi par des traits vigoureusement accusés. Ce peintre, né dans le royaume de Valence, en ifiSg, passa fort jeune en Italie , où il changea plusieurs fois de manière de peindre après avoir été le plus fidèle observateur de celle de son maître. Son génie naturel et son goût pour les sujets terribles et pleins d’horreur, lui ont fait produire quelques grands tableaux qui sont pénibles à voir. Cependant, ayant abandonné ce genre sombre , il a fait des ouvrages de moyenne proportion où il y a de la grâce et du goût. Ne pouvant combattre victorieusement la grande réputation de

Dominiquin, dont ii était jaloux et qui florissait en même temps que lui, il se retira à Naples; il y mourut, dit-on, vers 1649, à Tâge de soixante-trois ans.

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