‹ Description historique et raisonnée d'une collection de tableaux des écoles italienne, flamande, hollandaise, française et espagnole, appartenant à mesdames Dumont de FrainaysChapitre 19 sur 44 · GENRE DÉSIGNÉ SOUS LE NOM DE NATURE MORTE · texte numérisé non relu

GENRE DÉSIGNÉ SOUS LE NOM DE NATURE MORTE

Le tableau qui nous reste à examiner est du genre de peinture que, dans les temps modernes, on a qualifié de nature morte ^ parce qu’il s’agit de la représentation d’objets inanimés. Si cependant je fais abstraction des divisions ou des genres que l’on distingue dans l’art de peindre, et cela pour m’exprimer à la façon des nomenclateurs modernes, je dirai: le but du peintre est et sera toujours l’imitation de la nature , soit qu’il peigne des hommes , des animaux ou des objets inanimés. Ainsi , vous apprécierez à sa juste valeur le tableau de Jean David de Héem, que nous possédons ; je veux dire que vous le considérerez comme un chef-d’œuvre. Semblable à ce fameux peintre grec appelé Parrhasius ^

qui avait peint un rideau que Zeuxis , autre peintre grec, voulut lever, notre peintre hollandais, par l’imitation exacte des formes et la vérité de son coloris, est parvenu à vous tromper vous-même. Il a donc rempli le but que se proposera toujours le plus habile peintre.

Jean-Davii) de HÉEM. (École hollandaise.)

Le peintre célèbre dont il est question naquit à Utrecbt vers i6o4, d’une famille honorable. Il a peint les fleurs, les fruits, les vases d’or et d’argent, les instrumens de musique, et les tapis de velours , de soie ou de Turquie , ainsi que les vases de cris-^ tal ; il les a imités avec une supériorité extraordinaire. Ses tableaux sont d’autant plus surprenans que le travail , quoique infiniment précieux, est spirituel et fin ; le coloris est vrai, beau et riche. Tout en admirant chaque objet en particulier, si nous nous arrêtons plus particulièrement à ceux qui fixent le plus nos regards, nous serons forcés de convenir que tous ont une part égale a notre admiration.

55* Délicieux tableau, figurant ce qui compose un déjeuner. Ce qui se présente à notre vue est une table couverte d’un tapis de soie bleue , sur lequel est posé un plat d’argent ouvragé , contenant des huîtres ouvertes. Vous admirerez , malgré vous, ces petits crustacés, ainsi que l’eau dans laquelle ils nagent. Deux bigarades, leurs feuilles et

leurs fleurs ; un citron, un crabe cuit, un morceau de brioche , un vase d’or guilloché , et un vase de cristal fixeront votre attention. Il est inutile de reparler de la beauté , de la parfaite imitation de toutes ces choses, et de la surprise que l’on éprouve en les voyant. De Héem mourut à Anvers en 1674? ^ l’âge de soixante-dix ans.

Peut-être, en voyant ce tableau, direz- vous : que m’importe à moi la régularité de ces objets divers posés sur une table couverte d’un tapis de soie ? de quel intérêt peut être pour moi ce citron , ce crabe, ces huîtres , cette brioche et ce vase de cristal ? Il est reconnu que dans toute espèce de peinture qui a pour objet l’imitation de la nature, pour que la jouissance du spectateur soit complète, il faut que, pénétré d’un sentiment d’illusion, tout en sachant qu’il ne voit pas la nature même, il croie cependant la voir. C’est précisément l’effet que produit notre tableau. Enfin, la puissance de l’art peut sans doute nous émouvoir par la représentation des objets qui frappent sans cesse notre vue, lorsqu’ils sont bien imités, et lorsqu’ils nous sont offerts avec le goût et l’expression convenables. En considérant la puissance de la peinture qui remplit toutes les conditions voulues , qu’importe le sujet qu’elle représente , nous ferons l’application des deux vers de Boileau :

Il n’est point de serpent ni de monstre odieux

Qui , par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.

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