‹ Description historique et raisonnée d'une collection de tableaux des écoles italienne, flamande, hollandaise, française et espagnole, appartenant à mesdames Dumont de FrainaysChapitre 32 sur 44 · ÉCOLE LOMBARDE · texte numérisé non relu

ÉCOLE LOMBARDE

François ALBANE.

65. François Albane , surnommé le peintre des Grâces ^ a représenté ici le jugement de Paris dans un fond de paysage, où se voient des rochers, des cascades, et tout ce qui peut rappeler la plus belle position du mont Ida. Dans ce tableau agréable, vous remarquerez le coloris frais, les contours simples, couîans et gracieux des trois déesses, qui sont figurées debout, dépouillées de leurs vêtemens, et se détachant sur des groupes d’arbres, placés avec adresse pour faire ressortir la blancheur des carnations, et qui laissent apercevoir le ciel à travers leur feuillage.

Comme Albane avait épousé, en secondes noces, l’une des plus belles femmes de son temps, on doit supposer qu’elle lui a servi de modèle pour peindre Vénus, qui montre de l’afféterie dans son attitude et dans ses manières: son joli visage paraît être un

portrait. Il avait les plus jolis enfans du monde, d’après lesquels il a peint les amours qu’il plaçait assez souvent dans ses ouvrages; voyez ramour et les autres enfans qui se trouvent dans notre tableau. Quand Albane peignait des sujets de dévotion , il en faisait des anges; en effet, tous les enfans qu’il a peint ont un air de bunille.

Ce tableau peu fini laisse à désirer pour le dessin et le coloris.

François Albane, né à Bologne, en i^yS, fut d’abord élève de Denis Galvart , et ensuite d’Annibal Carrache; il prit aussi quelques leçons de Guide, qui lui inspira du goût pour le genre noble et agréable. Jamais il ne prostitua ses pinceaux par la représentation de sujets dont la décence aurait eu à rougir, ou pris dans la basse classe de la société. Il finissait extrêmement ses ouvrages, et disait : Que la nature était finie , et n ^a^ait point de touche ni de manière. Carrache le préféra à ses autres élèves pour terminer la chapelle de San-Diero, qu’il avait commencée dans l’église des Espagnols a Rome. Albane mourut à près de quatre-vingt-trois ans, en 1660.

Dominique ZAMPIERI , dit le DOMINIQUIN.

66. Nous possédons un très beau tableau de ce grand maître représentant la Charité romaine. Les anciens auteurs rapportent deux circonstances différentes sur ce sujet.

Voici ce que dit Valère Maxime, qui en parle :

« Une femme de condition libre, convaincue de crime capital, avait été condamnée par le préteur, et livrée à un triumvir, pour être exécutée dans la prison. Celui-ci, n’osant porter ses mains sur cette criminelle qui lui paraissait digne de compassion, résolut de la laisser mourir de faim sans autre supplice. Il permit même à une fille de cette criminelle d’entrer dans la prison; mais avec cette condition, qu’elle serait fouillée exactement pour qu’elle ne portât point à sa mère de quoi vivre. Plusieurs jours se passent et la prisonnière est toujours existante. Le triumvir, étonné, observa la fille, et découvrit qu’elle donnait à téter à sa mère. Il alla aussitôt rendre compte au préteur d’un fait si peu ordinaire. Le préteur en fit son rapport aux juges, qui accordèrent à la criminelle sa grâce. »

« Selon Pline, il fut ordonné que la prison serait changée en un temple consacré à la Viètè filiale ^ et les deux femmes nourries aux dépens de la république. » Festus et quelques autres historiens mettent un père a la place de la mère coupable. Les peintres ont généralement préféré cette dernière tradition dans les tableaux où ils ont représenté cette histoire; il est, en effet, plus intéressant et peut-être plus pathétique, de voir une jeune et belle femme allaiter un vieillard emprisonné et condamné au supplice de la faim, lui prodiguer son lait pour le substanter, que de voir un être du même

sexe dans cette position. C’est ce que Dominiquin a rendu , avec beaucoup d’expression et de sentiment, dans le tableau dont je vais parler.

On voit une jeune femme,, arrivant dans un cacliot fort sombre, qui présente le sein à son vieux père, qui s’approche d’elle; elle le nourrit, sans penser qu’elle va se compromettre. Quelle âme avaistu donc, Dominiquin, pour rendre aussi bien sur la toile ces deux expressions ! l’avidité de la faim et la tendresse filiale, mêlée de crainte !... Voilà ce qu’il faut admirer dans notre tableau ; mais ce n’est pas la seule perfection qui s’y trouve. Vous ne négligerez pas de remarquer la beauté des deux caractères de tête mis en opposition. Les traits nobles d’un vénérable vieillard, se détachant sur le sein de sa fille; des mains parfaitement dessinées et bien peintes, qu’il joint en signe d’admiration et du bonheur qu’il ressent : tout cela contraste avec la beauté parfaite de la piété filiale. Examinez la belle carnation de cette femme, sa physionomie, ses yeux, sa bouche, son espèce d’inquiétude : tout cela exprime parfaitement'Sa tendresse pour son père; on peut supposer même que Dominiquin a pris sa femme pour modèle : elle était belle et faisait le charme de sa vie, que des envieux et des jaloux rendaient malheureuse.

Les draperies et les autres parties du tableau ne sont pas au-dessous des têtes et des mains, rien n’est négligé; et ne soyez pas surpris si dans cet ouvrage

remarquable vous trouvez la vérité des expressions unie à celle des attitudes, Dominiquin ne produisait rien sans consulter la nature et sans réfléchir longuement sur le sujet qu’il avait à peindre. Jamais il ne sortait sans avoir sur lui des tablettes; et partout où il se trouvait, il dessinait les expressions et les attitudes des personnes qu’il rencontrait, soit qu’elles fussent isolées ou formées en groupe. Joignez, à ces rares qualités, un coloris soutenu, une grande manière de peindre et un fini précieux sans sécheresse, et vous aurez une parfaite idée du tableau que nous décrivons. Je propose ce tableau aux élèves peintres comme un modèle d’étude a suivre dans toutes ses parties.

Si le cadre me le permettait, j’aurais bien des choses utiles à dire sur Dominiquin , que je regarde, pour ceux qui se destinent h l’art de peindre, comme un modèle parfait, non seulement dans ses immortels ouvrages, mais encore dans la conduite de ses études.

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