FLORE DES ILES CANARIES
Chaque plante , ou plutôt son type que nous avonscoutume de désigner du nom de genre , s'est propagée en partant d'un point central, rayonnant lorsque le climat ne s'est pas opposé à sa dispersion en tous sens , suivant une bande ou zone , lorsque cette dispersion s'est trouvée arrêtée par la température au sud et au nord. C'est un résultat auquel on se trouve aisément conduit , depuis que l'attention des naturalistes s'est tournée sur la géographie botanique; et, si l'on petit montrer comment cela a eu lieu, c'est dans les îles où ces rayons , et par conséquent leur point de départ, s'aperçoivent avec plus de précision et d'exactitude qu'on n'en pourrait mettre à les suivre sur un espace de terrain plus étendu. Car plus on se rapproche du point central, plus les divers rayons s'entrecroisent, et plus il devient difficile de les suivre. Mais la Flore des îles est pauvre , et cette pauvreté est en rapport presque exact avec leur éloignement du plus voisin continent. De plus , les formes des végétaux qui y croissent sont généralement analogues à celles des végétaux de ce continent. Les îles les plus éloignées se laissent aussi , par l'intermédiaire d'îles plus rapprochées du centre,
(¥) La plus grande parlir de ce coupd'œil sur la botanique des Canaries a e'te' traduite par M. de Jussieu , et insére'e dans le premier volume des Archives de Botanique , d'où on Ta tire'e textuellement en remplissant la lacune qui y avait été' laissée , et en supprimant le catalogue.
rattacher à la terre ferme ; et te nombre et le rapport des formes végétales sur des îles plus ou moins éloignées du continent nous feront ainsi connaître, d'une manière certaine, quelles sont les formes susceptibles de se propager avec plus de promptitude et de facilité; quelles sont , au contraire , celles qui sont nécessairement plus circonscrites autour de leur point d'origine.
L'étude de îa Flore de ces îles est donc , sous ces rapports , digne de quelque attention , et il parait utile , dans celte vue , de déterminer exactement quelles plantes la nature leur a départies, et quelle place ces plantes y occupent. Malheureusement cette détermination nous fait faute presque partout. A peine pouvons-nous dire que nous connaissions encore la Flore d'une seulç île de l'Océan atlantique ; cependant, nous ne saurions assez nous buter d'acquérir cette connaissance , si nous voulons connaître la nature sous sa vraie forme. Car, partout où l'homme s'établit, le suivent en foule les animaux et les plantes de sa patrie , qui s'étendent et poussent, et étouffent enfin les premiers habitants de cette terre. Alors on se demande en vain ce qui est sorti du sein de la nature et ce que la culture y a introduit; on ne peut plus établir la distinction, et l'on est forcé de se contenter de conjectures. A Sainte-Hélène, le nombre des plantes introduites et devenues sauvages surpasse déjà maintenant de beaucoup celui des plantes primitives. A Saint-Michel, l'une des Açores, on trouve à présent peu de plantes qui appartiennent originairement à l'île, et qui n'y aient pas été apportées du Portugal ou du Brésil ; et aux Bermudes, ces îles si remarquablement isolées, et dont il serait si intéressant de savoir si la végétation a pu être plus puissamment influencée ou par celle d'Europe et d'Afrique, au moyen des vents réguliers d'est, ou par celle d'Amérique , au moyen du grand courant
du golfe mexicain ; aux Bermudes , ou aurait peine à nommer un petit nombre de plantes qui n'aient pas évidemment suivi les Anglais dans leur établissement.
Le même sort attend les îles Canaries et Madère. Les races de plantes disparaîtront toutes entièrement comme les Gouanches, anciens habitants de ces îles. On ne saura plus de quelle espèce , où, et dans quelle station étaient ces plantes. Dans les îles mêmes , il sera aussi impossible d'avoir un renseignement à ce sujet, qu'il Test maintenant d'en avoir sur la langue qu'a pu parler le brave peuple qui , il y a deux siècles , et pendant un siècle entier, défendit ce pays contre les belliqueux Espagnols.
Déjà le magnifique Statice arborea ne croît plus que dans quelques jardins d'Orotava , nulle part peut-être sauvage, et cependant, on ne l'a jamais vu hors de Ténériffe. Le Solanum vespertilio se trouve seulement sur quelques rochers , où il ne paraît pas sauvage non plus. Le Bosea yerva mora ne se rencontre plus que dans les haies qui entourent les vignes et les champs. Le bel Arbutus callicarpa, dont on mangeait les fruits et qui faisait autrefois l'un des principaux ornements des bois , est maintenant si rarement disséminé , que les propriétaires connaissent exactement le nombre de leurs pieds d'arbres ; et , lorsqu'on cherche cet arbre , il est quelquefois nécessaire de faire beaucoup de chemin avant de le rencontrer. Un grand arbre, d'un bois précieux et odorant, assez semblable au Junipervis oxycedrus , qui formait jadis des bois entiers , dont les hauteurs étaient couvertes , n'est plus connu à Ténériffe que par quelques pieds oubliés à quinze cents toises d'élévation , au milieu des déserts brûlés au bas , du dernier cône du Pic. A Palma , quelques pieds s'en sont conservés dans la presque inaccessible Caldera. Les Espagnols , quand ils conquirent Ténériffe , trou-