TRAITES GENERAUX ET PARTICULIERS DE GRAMMAIRE FRANÇOISE
1 80. Le miroir DES escoliers et de la jeunesse, la doctrine des bons enfants et la malice des peruers, demandes interrogatoires de l'empereur Adrien à un enfant sage à trois ans, liure propre pour le
temps présent. Reueu et augmenté de nouueau d'une petite ciuilité que doiuent tenir les ieunes enfants estants à table. A Paris ^ chez la vefue Robert Micardy rue Sàinct Jean de Latran^ à la Bonne-Foi^ 1602, in-8, mar. vert, dentelle, fil. (Bauzonnet.)
Ce volume, imprimé en caractères de civilité, est un de ces livres qu'on mettoit fort sagement dans les mains des écoliers pour les initier aux difficultés de la lecture, en les habituant a déchiffrer un caractère bizarre et maniéré qui n'étoit pas encore tout-à-fait sorti de Tusage. Les ouvrages de ce genre éloient certainement tirés a fort grand nombre par Timprimeur , et les réimpressions dévoient s'en renouveler souvent, car les enfants conservent mal ce qu'ils possèdent, et un instinct généralement propre k cet âge est de ne guère envier la possession que pour détruire ; aussi, un volume de la bibliothèque puérile, à la date de ^602, peut passer aujourd'hui pour une rareté singulière qui mérite probablement mieux le nom de Phoenix que les Pasquilles de Daniel Heinsius. On cite ordinairement comme exemple de la rapidité incroyable avec laquelle disparoit et s'anéantit le livre imprimé d'un usage vulgaire, les Colloquia Erasmi, publiés en ^ 528, a vingt- quatre mille exemplaires, par Simon de Golines, et Dieu sait quel accueil notre public feroit aujourd'hui k cet excellent ouvrage ! 11 resteroit chez le libraire, et on n'en trouve plus de vestiges, même dans les catalogues. Voici deux exemples bien plus récents : la Constitution de ^795 a été imprimée a Dijon, par Pierre Gausse, à cinq cent mille exemplaires ; et le fameux Catéchisme de l'empire qui prescrivoit a tous les François de chérir Napoléon, sous peine de damnation éternelle, a été tiré a un million I Ce sont aujourd'hui des livrets assez difficiles a rencontrer, et que les bibliomanes de l'an 2000 achèteront au poids de l'or, s'il y a encore en l'an 2000 des bibliomanes et des livres.
7C BELLES-LETTIES.
181. Tabletics puériles et morales pour instmire les eniants, dioisées en quatre linres, ornées de l^asiears figures. A Lengres, chez /. Boudroiy i658, pet. in-S, fig. en bois, maroq. Ueo, fil. (Kœhler.)
Ces peUte lîfresd*éeole éclairas par des fixons. eoBseiToient encore dans ma jeonesse le nom de ToHeffcs de iMmfreê^ et fl pan^ en effet que cette TÎHe aroît en TînitiatÎTe de cette mgénieose idée, anjourdliai dégénérée en abos; mais pour en trooTer la première application, il fant remonter an moins jusqu'aux dialogues de S. Gir fror. n* 469), et an CMiqrasI de Jehan Tabourot. Jen'ai pas besoin de répéter que des TahUUe$ fmèrÛ€$^ inq>rimées pour l'usage exclusif des écoliers, il y a près de deux cents ans« sont aujourd'hui un litre fort rare. Le hasard seul peut en aToir sauvé quelques exemplaires.
182. Stephanus (Henricus). Hyponmeses de gall. lingna, peregrinis eam discentibus necessariae. — Cl. MiTALERn epist. De Yocabulis quae Judaei in Galliam introduxenuit. i58ii, m-8, maroq. citron, fil. (Koehler.)
Volume plus rare encore que les ouvrages françois d'Henri Estienne sur la même matière. Il est probable cependant qu'il seroit moins recherché aujourd'hui, la langue latine ayant perdu beaucoup de sa faveur auprès des gens que leur fortune met en état d'acheter des livres.
La Grammaire latine de Robert Estienne, qui se trouve jointe a cet ouvrage, et qui est annoncée au frontispice, ne porte point de titre particulier, comme le remarque M. Bruuet, et commence par la signature Â. 11, après un simple feuillet blanc. Le motif de cette singularité, c'est qu'Henri Estienne n'a pas pris la peine de réimprimer ce livre dont
r^dition de i 558 étoit restée presque tout entière en magasin, et qu'il s'est contenté de la faire brocher k la suite de ses Hypomneses, en supprimant le titre ancien. Ce n'est donc pas une réimpression de la Grammaire latine^ mais une nouvelle publication d'une édition négligée.
i83. Sylvius (Jacobus). In linguam gallicam isagoge, una cum ejusdem grammatica latino-gallica. Parisiis^ Rob. Stephanus^ i53i, in-4j veau fauve, tr. dor. (Thouvenin.)
Cette grammaire de Jacques Dubois est devenue rare.
1 84. Stephanus (Robertus). Gallicae grammatices libellus. Oliva Rob. Stéphanie i558. — Traicte de la gramaire françoise. VOliuier de Rob. Estienne^ i557, pet. in-8, mar. rouge, fil., ancienne reliure j aux armes.
Cette édition de la Grammaire latine, 4^58, est celle qu'Henri Eslienne réunit, vingt-quatre ans après, pour en achever le débit, a son exeellent livre des Hypomneses, Il est donc permis de penser que les exemplaires séparés ne doivent pas être conmiuns. Le mien porte a son frontispice la signature d'un de ses anciens possesseurs, Théodore Jansson d'Âlmeloveen, un des savants biographes des Estiennes.
85. MiLLERAN (René). Les dear gramaire^ fransaize^, l'ordinaire d'aprezant et la plus nouvelle qu'on puise faire sans altérer ni changer le^ mots^ par le moyen d'une nouvelle ortografe si juste et si facile qu'on peut aprandre la bôté et la pujreté de la prononciation en moin.f de tam qu'il
ne fôt pour lire cet ouvrage, par la diférance des karactere^ qui sont osi bien dam lecor^ de^ règles que dans leurs exanple^^ ce. qui e^^ d'otan^ plw particulier qu'elles son^ ires faciles et incontestables, la prononciation étan^ la partie la plus esancielle de toutes les langues. Marseille^ Brebion^ i6g4, st parties en un in-12, avec un portrait de l'auteur tiré à la sanguine, mar. citron, jansé^ niste, (Dura.)
Fransaixe, entendez-TOUs? Voila comment il faut réformer l'orthographe, quand on comprend quelque chose à l'orthographe et aux réformes, car le c à cédille qui se prononce comme un «, et V$ mignarde qui se prononce conmie un », ne sont ni plus ni moins répréhensibles que Vo de notre vieille diphtongue.
Mais, me dîrez-YOUs, ce n'est donc pas M. de Voltaire qui a supprimé Vo de cette diphtongue, et qui a mis savamment un a k sa place? Hélas, non I Ce n'est pas même M. René Milleran, qui ne fait que rajeunir une innovation en cheveux blancs, vieille d'un siècle et demi, en fournissant a ses hôtes de Marseille et de Montpellier le moyen d'écrire le françois comme ils le prononcent chez eux, ce qui ne laisseroit pas que de produire une bigarrure assez piquante en typographie. Ce n'est pas plus M. René Milleran que Voltaire ; mais la Providence, toujours favorable a ce grand esprit qu'elle avoit comblé de tant de dons précieux ( il est bien entendu que c'est de Voltaire que je parle, et non pas de M. René Milleran), la Providence, dis-je, a permis que M. René Milleran crut inventer la substitution de Va à l'o dans cette malheureuse diphtongue, l'année même où Voltaire venoit au monde, afin de justifier d'avance, par une bonne excuse d'a{»6t, de la plus futile et de la plus sotte des absurdités anti-grammaticales, un admirable génie qu'elle protégeoit ( c'est toujours de Voltaire qu'il est question ) .
A la vérité, si ce n'est pas Voltaire qui a inventé l'orthographe de Voltaire (et les admirateurs les plus passionnés de Voltaire conviendront peut-être qu'il est difficile que Voltaire, né en 4 694, ait inventé l'orthographe que M. René Milleran inventoit, enseignoit, imprimoit et publioit en ^694), il faut donc que Voltairen'aitpasdédaignéde voler M. René Milleran. Il y a donc de la part de Voltaire larcin ou plagiat patent, et très capable d'échauffer la bile processive de messieurs de l'association des gens de lettres. Il y a donc méprise insigne de la part de messieurs de l'Académie Françoise, qui composent aussi une association de gens de lettres, k ce que j'imagine, et qui se font honneur d'avoir adopté l'orthographe de Voltaire, mais qui seroient probablement fort peu jaloux de prêter l'autorité de leur docte compagnie à l'orthographe de M. René Milleran. Tout cela est fort embarrassant, et je me garderois bien de me mêler dans cette ténébreuse affaire, si le livre de René Milleran n'étoit pas devenu assez rare pour mériter les honneurs d'une reliure en maroquin citron.
En dernière analyse. Voltaire, qui se soucioit fort peu de Porthographe, qui s'en rapportoit de son orthographe ellemême au caprice de sa plume, et qui n'a peut-être jamais ouvert un autre livre sur l'orthographe que celui de René Milleran, trouva l'orthographe de René Milleran assez bonne pour prendre la peine de l'inventer. Cette orthographe a en effet l'incontestable avantage de vieillir notablement les anciennes éditions de Racine et de Corneille, et de frapper d'avance leurs éditions avenir, si Ton osoit en faire, du ridicule d'une orthographe surannée. On voit que l'orthographe de Milleran alloit fort bien k Voltaire, mais il faut rendre k Milleran ce qui ap> partientk Milleran.
i86. Meigret (Louis). Le Menteur, ou rincredule de Lueian, traduit de grec en francoes, auec une ecritture qadrant à la prolaçion francoeze ; e les rézons. A Paris ^ chés Chrestian Tf^echel^ à la rue
Sainct' laques y à VEscudeBasle^ iS^S, pet. m-4» mar. rouge, fil. (Koehler.)
Ce volume, extrêmement rare, semble ici fort éloigné de sa place naturelle; mais ce n'est pas comme traducteur d'an opuscule de Lucien que Meîgret auroit occupé une place quelconque dans ma petite bibliothèque, s'il n'avoit pas été en même temps un novateur fort irréfléchi, fort téméraire et fort absurde en orthographe. Sa traduction du Menteur eêi le premier de ses nombreux ouvrages qui ait trouvé un imprimeur assez complaisant pour accepter la solidarité de cette orthographe extravagante, et la longue préface qu'il y a attachée est, en dernière analyse, ce qu'il a écrit de plus solide en raison, ou en rézon^ à l'appui de son insoutenable système. Voila pourquoi le Menteur ou V Incrédule de Lucien se trouve placé dans mon catalogue k côté des autres écrits de Meîgret, dont je n'ai pas voulu le séparer, leur réunion formant une suite importante qu'il seroit difficile, et peut-^tre impossible de trouver ailleurs.
187. Meîgret (Louis), Lionoes. Le Trecté delagrammere françoeze. Paris ^ Chrestien fTechel, i55o. — Défenses de Louis Meigret touchant son orthographie françoeze, contre les censures et calomnies de Glaumalis du Vezelet, e de ses adhérans. Paris y Chrestien Wechel^ i55o. — Réponse de Louis Meigret a la dezesperée repliqe de Glaomalis de Vezelet, transformé en Gyllaome des Aotels. Paris, Chrestien Wechel, i55i . — La Réponse de Louis Meigret a Fapolojie de làqes Y^letier. Paris, Chrestien ff^echel, i55o. — Discours de Louis Meigret touchant la création du monde et d'un seul créateur, par raisons naturelles. -Pa-
ris, André fFechel, i554, cinq pièces en un vol. in-4, gr. pap., peau de chèvre brune à dentelles et ornements, tr. dor. et gaufrée. (Belle et première reliure.)
Cet admirable Yoluine, qui m'a été donné par M. Bignon, afoit appartenu kMéon. Les chiffres et indications tracés sur la doublure du côté intérieur et le plat, prouvent qu'il sort de la bibliothèque deJacques-Âuguste De Thon,quin'ayoitpas trouvé de place pour y faire apposer ses armes, et il est en effet mentionné dans son catalogue. La reliure, dont le caractère ne permet pas le moindre doute aux connoisseurs, est du travail ordinaire du meilleur relieur de Grollier, et c'est de la collection de celui-ci, décédé a Paris en 4565, qu'il dut passer dans celle de son illustre ami, Christophe De Thou, qui lui avoit sauvé l'honneur et la vie. Les pièces dont il se compose sont d'une telle rareté, qu'il n'y a peut-être pas d'autre exemple d'un recueil qui les réunisse. Comme il n'y a rien ou presque rien de parfait sur la terre, il faut bien avouer cependant que la première partie, qui est la Grammere^ a été traversée par un ver au milieu du texte, mais avec assez de bonheur pour ne pas endommager une seule lettre au point de la rendre illisible.
188. La Ramee (Pierre de) Grammaire. Paris, u^/idré fFecheL 1672. — Dialogue de l'ortografe e prononciacion françoese départi an deus livres, par Jaques Peletierdu Mans. Lyon, Jan de Tournes, j555. — Réplique de Guillaume des Autelz aux furieuses défenses de Louis Meigret, avec la suite du Repos de l'auteur. Lyon, Jean de Tournes et Guil. Gazeauy 1 55i . — Traité touchant le commun usage de Tescriture françoise, par Loys Meigret, auquel est débattu des faultes, et abus
en la vraye et ancienne puissance des lettres. Paris y Jean Longis et Vincent Sertenas, i545, in-8, mar. vert, aux armes.
Magnifique exemplaire de Jacques-Auguste De Thou, qui paroît tiré sur un papier plus grand et plus fort que le reste de rédilion de ces quatre ouvrages. C'est d'ailleurs un fait assez difficile a vérifier, car la Grammaire de Ramus, qui passe pour un livre rare, est certainement le plus conuaun de tous. Ce volume et le précédent n'ont été séparés qu'un moment pendant les longues années écoulées depuis leur impression, et il est à désirer qu'ils ne le soient jamais.
189. Rambaud (Honorât). La déclaration des abus que Ion commet en escrivant, et le moyen de les euiter et représenter nayuement les paroles ; ce que jamais homme n'a faict : par Honorât Rambaud, maistre d'escole, à Marseille. Lyon^ Jean de Tournes y 1 678, in-8, réglé, mar. rouge, fil. (Thouvenin.)
Superbe exemplaire d'un livre fort rare.
Le maître d'école de Marseille n'étoit pas un de ces révolutionnaires circonspects qui marchent k pas mesurés dans la réforme, et qui soumettent le désordre et la destruction à une apparence de loi. Radical en néographie, il débute modestement par kl suppression de l'alphabet, et lui en substitue un nouveau, composé tout d'une pièce pour cet usage. Cette manière de procéder prouve du moins qu'Honorât Rambaud avoit la conscience de son entreprise, et qu'il savoit apprécier a leur juste valeur les ridicules tentatives de ses prédécesseurs et de ses émules. Aussi n'hésitai- je pas à le regarder conmie l'homme de génie de la bande, et le seul qui offre dans son fatras quelques vues ingénieuses et fortes. La question de savoir ai l'alphabet usuel est bon ou mauvais, n'étoit pas difficile à i^ésou-
dre; le fait est qu4i est détestable dans la figure des signes, dans leurs attributions et dans leur ordre, et qu'il en est de même de tous les alphabets sinciens et modernes. Mais la difficulté n'est pas là. La difficulté n'est pas même de créer un alphabet meilleur que le nôtre, et besoin n'étoit pour cela des doctes labeurs d'un maître d'école. Le moindre de ses écoliers y auroit suffi de reste. Ce qu'il y a d'embarrassant, ce n'est pas de faire, tant bien que mal, une espèce d'alphabet rationnel et philosophique, propre a faciliter l'enseignement de la lecture, et a rendre peu sensibles ou même tout-à-fait nulles les équivoques et les ambiguïtés de l'orthographe.C'est d'appliquer cet alphabet a une langue écrite, sans altérer, sans détruire peut-être son esprit et son caractère. Cest surtout de le faire accepter par le peuple auquel on le destine, comme la forme d'un chapeau ou la coupe d'un habit. Voilà ce qui n'arriva jamais et ce qui jamais n'arrivera. La religion en sait, je crois, la raison. Si la philosophie en sait une autre, qu'elle la dise.
190. EsTiENNE (Henri). Deux dialogues du nouueau langage François italianizé et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps ; de plusieurs nouueautez qui ont accompagné ceste nouueauté de langage ; de quelques courtisanismes modernes et de quelques singularitez courtisanesques. Sans lieu ni date y pet. in-8, mar. vert, fil., fers à froid. (Ginain.)
Edition originale de ^6 f. et de 625 p. Elle a été imprimée à Genève, en ^ 578, et non pas à Anvers, en ^ 585, lieu et date qu'une main maladroite s'est permis d'écrire au frontispice.
Parmi tant d'écrits absurdes contre notre vieille et savante orthographe françoise, voici un livre charmant où elle est admirablement défendue par l'homme du temps le plus com-
pèlent sur la question. C'est la raison saine et la aerTease dialeclique du seizième siècle, serfies par un langage où semble se révéler, cent cinquante ans a Payance, la brillante manière de Voltaire. Les trois éditions de ce délicieux ouvrage sont fort recherchées, mais celle-ci, qui est très rare, est plus recherchée que les deux autres, et c'est un des volumes cbers de la collection d'Henri Estienne.