LE MONETAIRE ABBON
Voici un personnage qui a joué dans l'histoire un rôle ()his ui-j le>le, «t qui, sans briguer les honneurs, sans quitter sa profession, s'e>t acquis des droits à notre estime et à notre reconnaissance, c'est l'orfèvre Abbon , monétaire, maître de S. Éloi, l'un des pères de la numismati(jue française, un missionnaire de l'art; Abbon, révélé par ses œuvres bien mieux que par la courte mention que lui consacre S. Ouen dans la Vie de S. Éloi.
Nous le voyons à Ghâlon réunir sous son administration, à la fin du règne de Contran, tous ces ateliers qui ont eu pendant un quart de siècle une prodigieuse activité, puis il disparaît, et dix ans plus tard nous le retrouvons à Limoges au milieu d'un groupe de monét. lires de Châlon qui l'ont précédé ou accompagné. En même temps (pie la critique artistique nous fait voir une partie de l'école dd Chàlon transportée dans le Limousin, nous rencontrons dans cette dernière province les noms connus de Saturmis, de Domulfus, de Bauder/iselu'i et de Detlo ; quant à Abbon lui-même, si nous avions des dout(îS sur sa présence à Limoges, ils seraient levés par le texte de S. Ouen, texte concis mais
ANNUAIUi: DE LA SOCJÉTIÏ \il\ NUMJSMATÎQUK,
remarquablement complel, et dontlonles les f>xpressions oui une portée.
Le jeune Eloi avait environ seize ans [Pueritiœ annos exccdens, œvum ndolcscentiœ gerebat) *; c'était donc vers Tan 604-, puisqu'il était né en 588. Son père le confia à l'orfèvre Abbon : « Tradidit eum ad imbuendum honorabili viro, Abboni vocabulo, fabro aurifici probatissimo, qui, eo tempore, in urbe Lemovicina, publicam fîscalis monotœ officinam (jcrebat. »
Tout est instructif dans ce texte : get^ebat, il gérait; c'était donc un fonctionnaire; officinam publicam, l'atebcr public; ce n'était pas une industrie privée, et la qualification même d'atelier public prouve qu'il y avait des ateliers privés, des monétaires libres, autrement le moi publicam serait inutile; d'ailleurs les mots fiscalis monetœ enlèvent toute espèce de doute; c'était la monnaie du trésor royal-, il y avait d'autres monnaies que celles du fisc, la monnaie de l'Eglise, puis sans doute aussi les produits monétaires de l'industrie privée, la fabrication libre des valeurs métalliques créées par les monétaires qui leur donnaient la garantie (le leur signature; fabro aurifici^ oifévre; les monétaires étaient donc en même temps des orfèvres : S. Eloi fabriquait des sièges d'or, des calices et des monnaies, le juif Priscus était monétaire et vendait à Chilpéric des vases d'or ornés de ^Q\\\mQs\ probatissimo, très-apprécié, émérite; où donc a-t-il fait ses preuves? où a-t-il acquis sa réputation? Ce n'est pas, sans doute, à Limoges, où son nom apparaît à peine sur une monnaie; tous les autres monétaires de Limoges seraient plus connus que lui, à commencer parce Marinianus qui a signé les beaux sous d'or de Saint-Martial. S'il existe en Gaule un monétaire jouissant d'une grande notoriété, n'est-ce pas l'Abbon de Ghâlon, qui a signé les monnaies d'or et les monnaies d'argent, les têtes de face et les têtes de profil, la série au type du globe sous les degrés de la croix et la série au type du diadème de perles, qui a centralisé tout le monnayage de la capitale du royaume de Bourgogne? eo tempore, à ce moment-là; il n'a donc pas toujours élé à Limoges, puisque l'auteur a besoin de dire qu'il s'y trouvait au moment de l'adolescence du jeune Eloi.
Ce texte, auquel nous n'ajoutons rien et que nous nous contentons d'expliquer, ne nous autorLse-t-il pas à dire que l'Abbon de Limoges et celui de Châlon sont un seul et môme personnage, (|ui, ne trouvant plus en Bourgogne un aliment suffisant à son industrieuse activité, ou bien, chargé par le roi d'une nouvelle mission, a changé de résidence et s'est établi à Limoges.
' Vil. s. Kllgii.
MONNAIES MEROVINGIKNNES DE CHALON'-SUR-SAONE. llô
Ce raisonnement ne serait pourtant pas décisif, s'il n'était conlinné par tous les moyens de critique qui sont à notre disposition, la coficordance des dates et surtout l'unité de style.
Revenons sur celte question du style.
JNous avons étudié minutieusement les monnaies de Cliàlon , les caractères spéciaux de leurs divers groupes, et jusqu'aux moindres évolutions de l'art dans chacun d'eux; nous avons constaté à diverses époques un phénomène de rayonnement, une sorte de contagion artistique, si jose parler ainsi, qui portait et localisait dans d'autres centres les types fabriqués à Chrdon; ainsi de cette ville partirent des influences artistiques dont nous avons constaté les eflets à Troyes, à Orléans et jusqu'au pied des Pyrénées ; c'étaient là des faits isolés, accidentels; mais une émigration plus générale s'accomplit au moment où la fabrication de Chàlon se ralentit; les deux ateliers des monnaies d'or à têtes de profil furent supprimés et se transportèrent l'un à Melz, l'autre à Limoges. Le premier, celui qui s'est révélé à nous par les monnaies du 3*' groupe, a produit à Metz ces belles et lari^^es monnaies du second style austrasien, caractérisées par la hauteur et les draperies du buste, les proportions du cou, la couronne de feuillage du revers, la croix accostée des lettres CA- Le second, celui qui a produit les monnaies du A'' groupe, a porté le style de ces monnaies dans le Limousin. Ses caractères distinctifs sont : la raideur des lignes qui indiquent les plis du manteau, l'emploi fréquent de lignes de perles dans la décoration de ce vêtement, legrènetis qui entoure la croix du revers, les degrés sans globe placés sous cette croix, etc. Le G*" groupe de Châlon reflète aussi son styîe dans l'art limousin, et nous avons rendu le lecteur témoin de notre surprise quand, étudiant dans l'atelier de Châlon les monnaies de Salurnus, nous ne pûmes nous déiendre de leur comparer certaines monnaies limousines de Conpriniacum et de Sennamauî'um, et quand, tirant alors ces monnaies de nos cartoFis, nous y avons lu la même signature de Sn(ur/u',^.
Le doute n'est donc pas possible; l'Abbon de Limoges est l'ancien monétaire qui a joué un si grand lôle dans les ateliers de Cliâlon. Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'œuvre d'Abbon ni à chercher les étapes de sa pérégrination entre Châlon et Limoges, da/is la (lfsrri[)tion des monnaies marquées de son nom et empreintes de son style; notre œuvre d'aujourd'hui est accomplie ; nous avons classé les monnaies de la capitale du second royaume de Bourgogne, et, recueillant çà et là quelques fleurs d'histoire dans les landes vierges de la numismatique, nous avons constaté \\n fait imporlant : l'ait bur^oude a pro-
110 AXM'AIRR DK L\ SOCIETE DE M VISMATIQUE.
(Jiiit l'art limousin. Dans les demi-teintes qui composent l'arrière-plan (lu grand tableau de notre histoire, on peut distinguer un groupe de voyageurs se dirigeant de Test à l'ouest, plantant leur lente et installant à Limoges leur modeste bagage. Ce sont les pionniers de Part français; le génie des anciens Burgondes les accompagne; ils vont allumer le foyer qui brillera d'un si vif éclat pendant dix siècles; ils devancent les créateurs de ces merveilles d'orfèvrerie et d'émaillerie qui meubleront les églises et les palais et que la postérité la plus reculée admirera dans tous les musées du monde; ils sont les pères de S. Éloi et les anrêtres de Léonard Limosin *.
I BAUDEGISELUS, AUSTADIUS el M' GNOALDUS.
Nous menlionncrons dans une note lina'e irois autres monétaires de Chalon ([ui ont eu des homonymes dans l'histoire, alin de prémunir les nnmismalistes contre des identifications qui seraient au mohis téméraires.
Plusieurs personnages historiques ont porté le nom de BauJegisèle.
1" Le duc auslrasien Bodegisèle, qui administra d'abord Marseille puis la Germanie. Le poëte Fortunat lui adressa une de ses épîlres (L. VII, c. v. Ai»ud D. Bouq., I. H, p. 512). Il mourut en 585, dans un âge avancé.
2" L'ambassadeur Bolegisèle, fils de Mummolénus, de Soissons, envoyé par Chil- (k'bert a l'empereur Maurice, a Garthage, en 590 (Greg., l. X, eh. n). Il tut tué dans sa mission, et, pour venger sa mort, Childebert ordonna une expédition contre
ritalie.
30 L'évêqiie Baudegisèle, maire du palais de Chilpéric, qui succéda a Domnole sur le siège épiscopal du Mans (Gr^'^g., l. VI, ch. ix.) eu 581, et mourut en 586 (Grég. 1. Vlil, ch. XV, — 1. VIII, ch. xxxix, — 1. X, ch. v.) H passa en quaante jours par tous les ordres sacrés, et fut un mauvais évêque. Grégoire de Tours raconte de sa femme des actes d'une cruauté révoltante.
Aucun de ces trois personnages n'appartient a la Bourgogne. Je n'insisterai [)as sur la possil)ililé d'une identiflcation avec le monétaire, dont les produi s ont été émis vers 577. D'ailleurs nous retrouvons notre Baudegisèle exerçant les fonctions de monétaire dans d'autres ateliers, et notamment dans le Limousin.
Un évoque de Nice nommé Ausladius est cité par Grégoire de Tours (L. Vj ch. vu) comme ayant donné la sépulture au reclus Hospilins, en 581. Ou ne peut •Mière songer à l'identifier avec le monétaire Austadius, dont les produits sont pré cisément du temps où il gouvernait l Eglise de Nice.
II ne faut pas songer davantage k identifier le monétaire Magnoaldus avec le duc austrasien du môme nom, attendu que ce duc fut tué en 586 (Grég., l. VIII, ch. XXXVI, — 1. IX, ch. ix) et que le monétaire vivait au vii^ siècle.
PAKl!^. — IMP. Jin.Kh l.K CLKKK KT C'^ RI:K CASSKTiK, 2!'.
CJ Ponton d':\mecourt, Gustave
2682 Description rai sonnée
Fo4,3 des monnaies mérovingienne j de Chalon-sur-Saône