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CHAPITRE II

ANCIENNES IDÉES SUR l'oRIGINE DU MAL.

Vous anéantissez la parole de Dieu par

votre tradition.

St Marc.

Il n'y a point d'erreur qui ne périsse d'elle-même, rendue clairement.

Yauvenargues.

Le premier usage que l'homme doit faire de sa raison est de chercher dans quel but il a élé créé, ce que Dieu attend de lui, ce qu'il lui

réserve.

Or la raison lui dit qu'un Dieu souverainement bon ne peut vouloir que le bonheur des êtres qu'il appelle à la vie.

Et, dès ce premier pas, l'homme se trouve en face d'une difficulté , il se heurte contre un fait

qui parait en conlradiclion avec la nature divine, qui surgit comme une raillerie pour la créature , pour le Créateur , comme un défi !

Dieu est amour, ainsi qu'il est puissance. Il crée pour ajouter à son propre bonheur en le partageant; et, quand il donne la vie, ce ne peut être la douleur qu'il distribue.

Voilà ce que nous senlons invinciblement. Cependant, quoique Dieu puisse ce qu'il veut, et quoiqu'il veuille le bien, l'homme souflVe.

Dieu est bon et l'homme souffre!

Telle est la difficulté irréductible eu apparence, qui nourrira le doute et la division dans les esprits, tant qu'elle ne sera pas résolue; qui éloignera les uns d'un Dieu qu'ils ne peuvent aimer, qui jettera les autres, tremblants, aux pieds de ce Dieu , malgré leur conscience qui proteste et qu'ils n'osent écouter.

Dès son enfance l'humanité s'est inquiétée du problème, et les premières réponses qu'elle a trouvées ont été en rapport de faiblt^sse , avec le degré de développement iulellecluel qu'elle avait atteint.

C'est ainsi qu'elle a pensé que deux principes, l'un bon, l'autre mauvais, régnaient ensemble sur la création , que deux divinités de puissances égales, se faisant éternellement la guerre, produisaient le bien et le mal , chacune suivant sa nature. Elle a élevé des autels à ces deux principes, honorant l'un dans l'espoir de se garantir de ses coups; l'autre, pour en obtenir des

bienfaits.

La question s'est posée plus tard devant les philosophes, mais ceux-ci ont avoué, pour la plupart, leur impuissance à la résoudre. Ainsi Voltaire a dit, en parlant des anciens Brahmanes: « Il n'est pas ,. étonnant que les inventeurs de tant d'arts « aient voulu sonder un abîme que nous voulons « sonder tous les jours , et dans lequel nous nous >> perdons. Peut-être était-il convenable à la fai- » blesse humaine, de penser qu'il n'y a du mal >, sur la terre que parce qu'il est impossible » qu'il n'y en ait pas , parce que l'être parfait ,» et universel ne peut rien faire de parfait et » d'universel comme lui. »

H dit ailleurs: « L'origine du mal est un

» abîme dont personne n'a pu voir le fond

» La question du bien et du mal demeure un » chaos indébrouillable pour ceux qui cherchent

» de bonne foi ; c'est un jeu d'esprit pour ceux » qui disputent; ils sont des forçats qui jouent » avec leurs chaînes . »

Les apôtres, les fondateurs de religions ne se sont pas exprimés avec la même réserve. Tous au contraire ont apporté leur solution du grand problème, prétendant imposer leur sentiment comme un dogme sacré, frappant d'anathème quiconque ne l'acceptait pas.

Ce qu'ils ont enseigné généralement, c'est que Dieu se sert de la souffrance pour éprouver les hommes auxquels il réserve des dédommagements dans une autre vie , s'ils traversent celle-ci en obéissant à ses lois ; ils ont présenté la douleur comme un moyen d'épuration, une occasion de mériter.

De cette manière le mal est l'œuvre de Dieu puisqu'il fait partie essentielle de ses plans. En nous créant , Dieu nous ouvre une voie douloureuse pour regarder comment nous marchons , et nous récompenser ou nous punir en conséquence.

Dieu paraîtrait plus généreux sans doute , s'il offrait le bonheur à tous, sans délai et sans conditions.

Le Judaïsme et le Christianisme l'ont compris, puisqu'ils enseignent que Thomme fut placé d'a-

DANS LES DEUX MOMDES

bord dans un lieu de délices dont il s'est fait expulser par ses fautes. Telle est l'idée qui domine encore aujourd'hui, et que nous devons surtout examiner ici.

Disons des ce moment qu'en donnant, comme tous le font, le nom de Chrétiennes aux croyances qui prétendent s'appuyer sur le Christ, nous ne rendons pas celui-ci responsable des choses qui se prêchent en son nom, même quand elles sont absolument contraires à ses enseignements.

Créé pour le bonheur mais livré à son libre arbitre, l'homme a pu choisir, il a choisi en effet la mauvaise voie. 11 s'est détourné du devoir, il a transgressé la loi, il est tombé. Le mal s'est introduit sur la terre par l'écart, par la désobéissance de l'homme.

Telle est la chute suivant la Genèse, en écartant l'intervention du mauvais esprit, aux tentations duquel l'espèce humaine eût été livrée dès le premier jour.

Nous aussi, comme on le verra, nous regardons la chute de l'homme comme résultant du

If

fâcheux emploi de sa liberté; mais nous n'acceptons pas les conséquences de la chute telles que le Chrétien les admet.

11 pense que , après la désobéissance , Dieu s'est détourné de la terre qu'il a frappée d'une stérilité relative , de l'homme qu'il a plus exclusivement abandonné à de mauvais penchants, à de funestes tentations. La colère divine, suivant lui, ne s'est pas arrêtée au coupable, elle s'est étendue sur toute les générations humaines, et notre pauvre espèce expie encore aujourd'hui un acte commis plusieurs milliers d'années avant l'apparition des êtres qui la composent en ce

moment.

Tout homme cependant qui descend dans sa conscience, se sent parfaitement innocent de ce qui s'est fait pendant qu'il n'était pas: si elle souffre aujourd'hui' par la seule faute de son père commun, l'humanité souffre injustement, et Dieu qui la frappe serait lui-même condamné par tout juge équitable, s'il était un tel juge auquel on put en appeler de sa sentence.

Impuissants à répondre, diront-ils que je m'égare parce que je prétends raisonner sur un

mystère ?

Mais, ici, rien n'est mystérieux. Un mystère,

comme nous l'avons dit , est une chose sur laquelle l'esprit humain n'a pas de prise et ne peut rien affirmer. Ce caractère n'appartient certainement pas au péché originel.

Tous nous comprenons très-bien , sans difficulté, cette faute et ce châtiment, tous nous sentons profondément qu'il est injuste de venger sur nous le mal qu'un autre a fait. Nous sommes

innocents, et Dieu nous frappe Il nous fait

expier une faute qu'il nous était radicalement impossible d'empêcher!.... 11 y a là, non pas un mystère , mais une évidente autant que sanglante

iniquité!....

« Une vérité ne saurait être contraire à la ). raison , et bien loin qu'un dogme combattu par » la raison soit incompréhensible , on peut dire » que rien n'est plus facile à comprendre que son » absurdité. »

Ces paroles de Leibnitz que M. Nicolas s'approprie en les citant, frappent directement sur le dogme du péché originel, car rien nest plus facile à comprendre que l absurdité, que Viniquiié d'un châtiment héréditaire. Le dogme et la raison sont inconciliables ; on ne peut accepter l'un sans dépouiller l'autre de ses droits les plus

manifestes.

El si la raison doit être suspectée quand elle parle si clairement, où s'arrêter? Avonsnous bien fait de déserter, sous son impulsion, ces autels du paganisme devant lesquels tant de générations et de si grands hommes ont courbé la tête.

DANS LES DE13X MONDES

» qui , n'étant pas immédiate , est nécessairement » héréditaire. »

Si CE n'est toi, c'est donc ton frère! Disait le loup pour se justifier en dévorant l'agneau. M. Nicolas cherche à couvrir la justice de Dieu par un raisonnement identique.

Voyons cependant comment M. iNicolas prétend sortir de ce pas difficile.

« Que ceux qui rejettent le péché originel,

» dit-il, comme contraire à la justice de Dieu, y

» regardent à deux fois. 11 est un fait qu'ils ne

» peuvent nier , c'est le malheur et le malheur

» héréditaire de l'humanité. En présence de ce

» fait , écarter le péché originel , c'est découvrir

» la justice de Dieu beaucoup plus que Fimpu-

)) lation héréditaire du péché ne peut le faire,

» c'est lui enlever tout principe légitime d'action.

» Si Dieu paraît injuste en imputant à l'enfant

» la faute du père, il est bien plus injuste encore

» en le châtiant pour une faute que le père lui-

» même n'aurait pas commise. Et, comme il est

» incontestable que Tenfant est châtié, il est

» nécessaire d'admettre qu'il l'est pour une faute

Les paroles de M. Nicolas sont d'ailleurs un aveu très-net que , devant la conscience que Dieu nous a faite, le châtiment héréditaire est une iniquité. C'est cependant surtout dans ses exigences morales, dans les susceptibilités de son cœur que l'homme a besoin d'être contenté ; c est de ce côté qu'il ressentirait le plus douloureusement des blessures.

M. Nicolas dit : L'homme souffre , le fait constaté. Dieu paraît moins injusle en le punissant pour la faute de son premier père , que s'il le châtiait , sans qu'une faute eût été commise.

Pour moi l'iniquité est la même.

J'aurais un égal mépris pour celui qui frapperait sans cause un pauvre enfant , et pour celui qui le frapperait parce qu'il aurait eu à se plaindre du père?

Mais s'agit-il sérieusement de démontrer que Dieu n'est injuste qu'à un degré moindre !.... Dieu injuste!.... N'est-il pas la justice éternelle!..

Sentant que ses efforts n'ont pu donner aux autres une conviction qu'il ne trouverait pas dans sa propre conscience s'il y sondait avec résolution, M. Nicolas convient de son impuissance , puisqu'il ne dédaigne pas d'user de ce dernier et pauvre

argument :

11 faut bien croire ce que je vous dis , puisque , sur la cause du mal , on ne peut rien dire de plus

satisfaisant.

De quel droit M. Nicolas pose-t-il des bornes dans le champ d'investigation de l'intelligence? Comment ose-t-il affirmer qu'on ne verra jamais

mieux qu'il n'a vu ?

Chaque jour une découverte se fait, et tous connaissent aussitôt ce que nul ne savait le jour

précédent.

Nous espérons démontrer ici qu'une autre explication du mal^est possible , qui se concilie parfaitement avec la pensée d'un Dieu souverainement juste et bon, en entendant les mots, justice et bonté , suivant le sens qu'ils ont dans notre àme, le seul sens que nous puissions leur donner.

DANS LES DEUX MOiNDES.

En prenant pour base de leur croyance un Dieu injuste, les hommes se mettaient sur le penchant d'un abîme jusqu'au fond duquel ils devaient rouler.

Vainement Jésus , s'inspirant de son cœur si bon , de son esprit si droit, tentera de les ramener à de plus saines notions sur la providence ; s'il dément à chaque occasion le Dieu de l'ancien testament, en présence des préjugés toujours prêts à étouffer sa voix , il ne peut pas le réprouver en termes formels ; et bientôt après lui saint Paul revenant à ce Dieu farouche, le complétera en faisant de lui le prototype de la cruauté, du caprice et de la déraison ! lisons ce qu'il écrit aux Romains :

« Car avant que les enfants fussent nés, et » qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin que » ce que Dieu avait arrêté par !e choix qu'il >» avait fait demeure ferme, non à cause des » œuvres, mais par la volonté de celui qui » l'appelle, il fut dit: l'aîné sera assujetti au » plus jeune.

» C'est ainsi qu'il est écrit : J'ai aimé Jacob » et j'ai haï Esaûl

« II fait miséricorde à qui il veut et il endurcit

» qui il veut.

« Mais, diras-tu, de quoi se plaint-il alors, r. car qui peut résister à sa volonté?

« Mais plutôt , homme qui ose contester avec » Dieu , le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a » formé : pourquoi m'as-tu fait ainsi ?

« Un potier n'a-t-il pas pouvoir de faire, d'une » même masse d'argile, un vaisseau pour les .) usa-es nobles et un vaisseau pour les usages

» vils. »

Est-il un raisonnement plus vide de sens , aussi bien que de cœur, que cette comparaison du potier avec Dieu. Quel rapport entre cette masse d'argile qui recevra une forme quelconque sans le sentir , sans y gagner et sans y perdre ; et l'homme qui doit éternellement souffrir ou être éternellement heureux, suivant le caprice du Créateur au moment où il Ta formé.

Qu'il y a loin de l'idée de la prédestination, idée malsaine et propre seulement à donner des cauchemars aux hommes, après les avoir hébétés, aux enseignements si limpides de Jésus, qui résume ainsi sa doctrine : Aimer Dieu et ses semblables !

La sombre croyance devait traverser les siècles sans être adoucie par les progrès de l'humanité. Quand la Monarchie française atteignait à son point culminant, Bossuet écrivait au saint Pontife Innocent XU des paroles que je dois citer textuellement, car on douterait de ma fidélité à rendre la pensée du grand orateur:

« La damnation des enfants morts sans baptême » est de loi constante dans l'église. Ils sont cou- » pables parce qu'ils naissent sous le courroux de » Dieu et dans la puissance des ténèbres. Enfants

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