RENAÎTRONT ÉTERNELLEMENT POUR ÊTRE ÉTERNELLEMENT
BROYÉS sous ta RAGE DE TIGRE ET D IDIOT I
Impitoyable dans ses croyances , Bossuet n'était pas plus tendre dans ses actions. 11 y avait accord parfait entre sa tète et son cœur.
Bossuet était un grand génie, un éminent orateur!... Je le veux bien... Mais talent oblige, plus encore que noblesse, et nulle admiration ne lui est due, s'il n'a usé de sa puissance que pour pousser le grand roi dans cette voie de persécution , qui a désolé et déshonoré son règne.
Quand ce petit-fils de Henri IV , pour assurer son salut en expiant, par les larmes de ses
sujets, les scandales et les fautes de sa vie, faisait sabrer, incendier, expulser, exécuter les protestants ; quand il livrait leurs femmes et leurs filles à la brutalité de ses soldats, quand il arrachait les enfants à leurs mères, quand il peuplait aux dépens de nos provinces dévastées, les manufactures étrangères , les armées ennemies , Bossuet faisait entendre ce chant d'enthousiasme et d'allégresse :
« Epanchons nos cœurs sur la piété de Louis ! » poussons jusqu'au ciel nos acclamations! et » disons à ce nouveau Constantin , à ce nouveau » Théodose , à ce nouveau Marcien , à ce nouveau » Charlemagne , ce que les six-cent-trente pères » disaient autrefois au concile de Chalcédoine: » Vous avez affermi la foi! Vous avez exter- » miné les hérétiques! Cest digne de votre » règne! Cen est le caractère propre! Diei » SEUL A PU faire CE MIRACLE ! . . . Boi du cicl conscrvc » le roi de la terre ! . . . C'est le vœu des églises î . . » C'est le vœu des Evèquesî... »
Pour juger un homme, dira-t-on qu'il faut se reporter au temps où il vivait? Eh bien î Voici ce
qu'un grand seigneur, contemporain deBossuet, un catholique sincère, le duc de Saint-Simon, écrivait sur la révocation de l'édit de Nantes: (cil. 413 de ses mémoires).
« La révocation de Tédit de Nantes sans le » moindre prétexte et sans aucun besoin , et les » diverses proscriptions plutôt que déclarations » qui la suivirent , furent le fruit d'un complot » affreux qui dépeupla un quart du royaume, » qui ruina son commerce, qui l'affaiblit dans » toutes ses parties, qui le mit si longtemps au . « pillage public et avoué des dragons, qui >» autorisa les tourments et les supplices dans » lesquels ils firent réellement mourir tant d'in- >» nocents de tout sexe par milliers , qui ruina » un peuple si nombreux , qui déchira un monde » de familles , qui arma les parents contre les » parents pour avoir leurs biens et les laisser I) mourir de faim ; qui fit passer nos manufactures » aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs Etats « aux dépens du nôtre, et leur fit bâtir de nouvelles » villes; qui leur donna le spectacle d'un si » prodigieux peuple proscrit nu, fugitif, errant » sans crime, cherchant asile loin de sa patrie; » qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent » très-estimés pour leur piété, leur savoir, leurs
vertus , des gens aisés , faibles , délicats , à la rame et sous le nerf très-effectif du comité (garde-chiourme) pour cause unique de religion ; enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilèges.... Telle fut l'abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l'abjuration et de celle-ci à la communion , il n'y avait pas souvent vingt-quatre heures de distance, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs et leurs témoins. Presque tous les évèques se prêtèrent à cette pratique subite et impie. Beaucoup y forcèrent ; la plupart animèrent les bourreaux , forcèrent les conversions et ces étranges convertis à la participation des divins mystères, pour grossir le nombre de leurs conquêtes dont ils envoyaient les états à la cour pour être d'autant plus considérés et approchés des récompenses. Les intendants des provinces se distinguèrent à l'envi à les seconder et à se faire valoir aussi à la cour par leurs listes. Le très-peu de gouverneurs et de lieutenants-généraux de provinces qui s'y trouvaient, et le petit nombre de seigneurs résidant chez eux et qui purent trouver moyen à se faire valoir entre les
» évêques et les intendants, n'y manquèrent pas. « Le roi recevait de tous côtés des nouvelles » et des détails de toutes ces persécutions et de « toutes ces conversions. C'était par milliers » qu'on comptait ceux qui avaient abjuré et ). communié : deux mille dans un lieu, six mille dans un autre , tous à la fois et dans un instant. H se croyait au temps de la prédication des apolres et s'en attribuait tout Tbonneur. Les évêques lui écrivaient des panégyriques, les Jésuites en faisaient retentir la chaire et les missions. La France était remplie d'horreur et de confusion, et jamais tant de triomphes et de joies, jamais tant de profusions et de louanges ! . . . . » Lequel devant Dieu est le vrai chrétien , du grand seigneur équitable, humain, tolérant, ou de révéque courtisan et persécuteur?
De leur côté, les Protestants ont-ils beaucoup plus à s'enorgueillir de Calvin, que les Catholiques de Bossuet.
Ce sombre Calvin n'est-il pas le plus fougueux propagateur du dogme barbare de l'absolue prédestination?... Et quand il revendiquait pour
son usage, le droit d'examiner et de rejeter librement, ne faisait-il pas indignement saisir et brûler un réfugié, son hôte, son ancien ami, un homme d'un grand cœur, parce que celui-ci le dépassant dans la réforme, refusait d'accepter ses décisions comme les arrêts du ciel î Calvin ne justifiait-il pas ainsi toutes les violences des ennemis de la nouvelle religion.
Quant au temps présent , rien n'est changé dans l'âme de ceux qui s'obstinent à adorer le Dieu de l'Ancien Testament. Peu de mois se sont écoulés depuis le jour où les cardinaux de Rome (1)
(l) Ces cardinaux, par décence, font monter sur leur théâtre, au lieu de cantatrices des castrati, dont ils encouragent ainsi lélève. Il est bien clair que ces pudibonds personnages ont perdu toute notion sur la distinction du bien et du mal. Ils ne sentent pas que la mutilation d'un enfant est un outrage à la nature , un crime mille fois plus affreux que toutes les fautes auxquelles pourraient les entraîner la vue et l'audition des cantatrices; quand même celles-ci leur foraient oublier ce vœu de chasteté absolue qu'il leur a convenu de faire, contrairement à la loi naturelle et à la volonté divine la plus clairement exprimée, comme la mieux justifiée.
ont jeté le désespoir dans une honnête famille en lui arrachant un enfant sous le plus frivole des prétextes ; et c'est hier que Monseigneur révoque de Monlauban écrivait dans le journal le
Monde :
« Que tous les catholiques y songent bien : ou » l'Eglise a fait constamment fausse route, elle « a violé le droit naturel , elle a péché en approu- » vanl, en favorisant, en réclamant, en prati- *• quant ce qu'on appelle intolérance , là où elle » avait le pouvoir temporel , ou il faut admettre » en principe que rinlolcrance est un devoir » pour tous les gouvernements chrétiens , comme » elle Ta toujours professé, comme elle le professe
)» encore
Psous n'avions pas besoin de votre aveu, Monseigneur, pour savoir que l'Eglise regarde son passé sans pâlir , qu'elle n'en renie pas les pages les plus souillées de larmes, de boue et de sang. Ne voyons-nous pas en honneur à Rome , le nom le plus justement voué à l'exécration des siècles, le nom de la sainte Inquisition et riiabit des Dominicains ne reparaît-il pas, même en France, pays des esprits crédules, puisque plusieurs ont pu croire qu'il se trouvait ([uelque sentiment humain, quelque amour du
progrès et de la liberté, dans un cœur battant volontairement et par choix , sous cette sinistre
livrée.
Disons , pour être juste envers tous , que les Protestants, quand ils dominent, ne sont pas toujours plus tolérants et meilleurs que les Catholiques. Les Luthériens suédois chassaient naguères du royaume d'honnêtes femmes coupables à leurs yeux d'avoir préféré, dans leur conscience, l'Eglise catholique à celle de Luther.
Quand je pense au respect , à l'admiration que ressentent pour Bossuet, Calvin, et pour quelques prédicateurs dominicains, tant d'hommes haut placés par l'intelligence et le cœur; je m'effraie quelquefois , et je me demande avec anxiété si la répulsion que m'inspirent les mêmes personnages, n'est pas l'effet d'un dérangement moral, d'une lésion dans la conscience dont , sans le savoir , je
serais atteint.
Il me semble bien cependant que, pour les juger, je pars des notions les plus claires du bon sens, des lois les plus évidentes de la justice.
Bossuet et Calvin avaient prostitué leur unie à l'adoration d'un Dieu pervers, voilà pour leurs sentiments. Voici leurs actions : L'un et l'autre ont poussé la persécution des innocents jusqu'au meurtre.
Quant aux Dominicains, j'ai bien lu de certains d'entr'eux, de grandes et nobles pages en faveur de la liberté. Mais l'babit dont ils étaient couverts m'empêchait invinciblement de prendre leurs paroles au sérieux.
Un homme n'oiïenserait-il pas la morale publique s'il portait orgueilleusement le bonnet rouge , la carmagnole et la pique des plus mauvais jours de la révolution.
La carmagnole, toute rougie qu'elle est de sang innocent, est bien pâle cependant à côté de la robe qui a recouvert saint Dominique, (l) Torquemada et tant d'autres religieux de cet ordre
(1) On a prétendu laver saint Dominique de toute participation à l'extermination des Albigeois, en affirmant qu'il suivait Simon de Monfort ; mais pour agir seulement par 1,« parole , pour convertir par la seule persuasion.
Ainsi, en présence d'un peuple innocent autant que pacifique , exterminé par le fer et le feu , c'est aux victimes non pas aux bourreaux que saint Dominique adressait ses exhortations, ce sont les martyrs non les assassins qu'il menaçait de la colère de Dieu !!!...
voué spécialement aux fonctions d'inquisiteurs. En choisissant celte robe pour s'en parer, un homme ne proclame-t-il pas qu'il s'honore de succéder à ceux qui l'ont portée avant lui ; n'acceple-t-il pas tout le passé de cette institution dont l'histoire se mêle si souvent avec celle de l'affreux tribunal?
Débordée par l'humanité et menacée d'isolement, l'Eglise a cédé en apparence sur quelques points qui" soulevaient de trop vives, de trop unanimes
répulsions.
C'est ainsi qu'elle permet aujourd'hui de croire que les enfants morts sans baptême seront reçus dans un lieu où ils passeront l'éternité sans plaisirs et sans tourments.
Moins baibare , ce dogme cependant est encore inique, indigne de Dieu par conséquent.
Dieu ne peut faire de différence entre deux êtres qui sont morts avant d'avoir eu le sentiment de leur individualité, la disposition d'eux-mêmes, la jouissance de leur libre arbitre.
Dieu est souverainement juste ! sur ce point capital il ne faut rien céder, ou la conscience
DANS LES DELX MONDES
humaine s'oblitère, et tout est perdu, et l'on s'achemine encore vers ces aberrations suprêmes que nous avons signalées.
D'ailleurs l'Eglise permet aussi de croire à la damnation des enfants. Pour elle la question est douteuse, on peut avoir, sans compromettre son salut, Tune ou l'autre opinion. Faire de Dieu l'idéal de la férocilé stupide est sans importance, ne constitue pas une hérésie!... Ah! si Ton doutait de la transsubstantiation... ou si l'on osait prétendre qu'on n'otFense Dieu que médiocrement en travaillant le dimanche!...
Quelquefois en pensant à la seconde vie à laquelle je crois fermement , je me représente l'étonnement et la confusion de ces saints ei dévots personnages qui croient s'être assuré de si belles positions dans l'autre monde, quand ils y montent après avoir professé, dans celui-ci, des monstruosités sur le caractère de Dieu. Si , comme ils le prétendent , Dieu les appelait en sa présence, ne leur dirait-il pas :
o Comment avez vous pu croire de moi ce que » vous n'auriez pas admis du plus insensé, du
plus impitoyable des despotes? — On vous l'avait enseigné! — Mais ne vous disais-je pas le contraire? Pourquoi refus'iez-vous de m'écouter, quand vous prêtiez, à la voix du mensonge , une oreille si complaisante ? — Vous ne m'entendiez pas — Menteurs!.... N'avais-je pas gravé, dans votre conscience, une exacte distinction entre le juste et l'injuste? Ne vous criais-je pas, par sa voix QUI EST LA MIENNE, quc l'inuocent ne doit pas être puni pour le coupable, que nul ue doit répondre d'un crime qu'il n'a pu empêcher?.. N'avais-je pas écrit, en caractères majeurs au fond de votre àme, qu'un fou furieux serait seul capable de maudire un enfant encore caché dans le sein de sa mère, ou suspendu à ses mamelles?... Taisez-vous!... Votre cécité était volontaire , votre surdité était feinte, et vos égarements sont sans excuse!... Retirezvous! Soyez frappés de regrets et de confusion, . et que votre supplice se renouvelle chaque fois . que vous retrouverez dans votre mémoire ce ) hideux produit de vos imaginations en délire .> que vous avez eu l'audace de donner pour ma » ressemblance ! ... »
Les égarements, les crimes dans lesquels riiomme est tombé pour avoir accepté, malgré les protestations de sa conscience , une explication du mal qui supposait en Dieu l'injustice, ne le rappelleront-ils pas à lui-même? Ne comprendrat-il pas enfin que , pour se mettre en la présence de Dieu, c'est au fond de son ame qu'il doit descendre; que, pour entendre la voix divine, c'est aux battements de son cœur qu'il doit écouter.
La foi , cette première des vertus théologales , ne doit pas avoir d'autre source. Avoir la foi , c'est croire aux affirmations du sens intime, c'est y croire quand même , contre les dénégations de l'univers, s!il le faut.
C'est la foi dans les vérités qu'ils avaient senties , dans les voix intérieures qui leur avait parlé , qui soutenait contre les railleries , les mépris, les persécutions et le martyre, ces hommes par lesquels l'humanité a marché vers la lumière: les Socrate et les Jésus, les Galilée et les Colomb , les Jeanne-d'Arc et tant d'autres qui sont tombés , mais en maintenant debout la vérité qu'ils apportaient.
ii I i
Chercher Dieu en soi-même , avec un pur et saint amour pour le bien , n'est pas un témoignage d'orgueil. C'est un devoir pour qui prétend rester à la hauteur à laquelle Dieu Ta placé parmi les êtres de la création ; pour qui ne veut pas que la divine empreinte pâlisse et se dégrade en sa personne.
La faiblesse du cœur, la défaillance de l'esprit sont bien plus à cramdre que l'orgueil, pour troubler le sens moral.
Combien aujourd'hui , ne peuvent plus croire , quelque b'onne volonté qu'ils y mettent, au Dieu des armées , au Dieu de colère et de vengeance, au Dieu de l'éternelle damnation.
Leur conscience proteste. Cependant ils n'ont pas le courage d'affirmer. Ils ont contre eux de si grands docteurs , de si saintes traditions.
Oseraient-ils mettre en balance , avec ces graves autorités, une émotion de leur esprit vierge de de toute étude spéciale , un simple soupir de leur
cœur !
S'ils voulaient comprendre que les sentiments d'une ame pure sont les sentiments mêmes de Dieu; quils ont Dieu de leur côté, s'ils voient de l'autre tant d'hommes érudits et des écrits si volumineux !
4G DESTINÉE DE l'hOMME DANS LES DEUX MONDES.
S'ils pouvaient se persuader qu'il faut consulter d'abord le livre écrit dans le cœur de tout homme de bonne volonté , livre toujours d'accord avec lui-même, dans ses mille et mille éditions !
Ils chercheraient ensemble cette voie de justice que Dieu lient toujours ouverte pour nous , et qui est en même temps la voie du bonheur ;
Et bientôt ils auraient trouvé. Cherchez, leur a dit Jésus, cherchez et vous trouverez!