‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 10 sur 91 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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Il faut écouter la nature ; il faut prendre la n?'ure pour guide; la nature est plus sage que notre sagesse. Tous LES Philosophes,

Que signifie ce respect qu'affectent les philosophes pour la nature? S'ils croient que la nature doive être consultée dans l'élude de l'Hoinmeetdes destins sociaux, comment prouveront-ils quel'Attraction ne fasse pas partie de la nature humaine, et qu'on puisse étudier l'homme sans étudier l'Attraction passionnelle, dont ils n'ont dit mot dans leurs cent mille systèmes ? Ch. Foukib».

Approche et viens grossir notre joyeuse troupe. A. DE Musset.

Il est bien entendu que nous allons faire l'étude théorique de la formation du milieu sociétaire, et rechercher les bases naturelles de l'organisation des travaux et des fonctions. — Il ne faudrait pas confondre cette question, toute générale, avec celle de l'installation de ta première

Phalange, et du mode de réalisation par essai, question toute particulière, que nous traiterons en son lieu.

Nous voici donc face à face avec le problème fondamental, a La détermination du meilleur mode d'emploi de l'activité humaine, autrement dit, de l'organisation du travail. »

Or, puisque la Phalange est l'atelier social élémentaire, ce problème général se précise de prime abord sous l'énoncé suivant :

Étant donnée une population de quatre cents familles, associées, pour former une Phalange, sur un canton possédé actionnairement par elles, et préparé comme il a été dit précédemment , déterminer une organisation industrielle adaptée aux goûts, aux penchants des travailleurs , apte au développement libre de toutes leurs facultés individuelles , capable, en un mot, de répandre l'attrait et le charme sur leurs travaux.

Cette manière de poser la question nous donne sans transition une réponse singulièrement importante, une réponse qui condamne tranchément, dès le premier pas, tout le régime industriel des Civilisés ; car vous ne pensez pas,

Que les travailleurs de la Phalange, parfaitement libres d'organiser leurs opérations comme il leur aurait plu, se seraient avisés deles moixeler pour s'isoler les

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uns (les autres, celui-ci seul dans un champ, celui-là seul dans un atelier, disséminés comme on voit la plupart des travailleurs civilisés... non, certes, vous ne pensez pas cela.

Ce seul fait de la liberté des individus placés au sein d'un milieu sociétairement préparé , vous révèle donc que le Groupe, ou réunion volontaire d'un certain nombre de travailleurs^ se substituerait naturellement à la solité, dans toutes les fonctions qui pourraient s'y prêter, c'est-à-dire, dans toutes les fonctions d'industrie active en agriculture , fabrique, ménage, éducation, science, beaux arts, etc.

La nature pousse l'homme aux nombreuses réunions, où elle lui a ménagé l'emploi de son activité, le jeu de ses facultés, le développement de ses vives et nobles affections ;

La Civilisation, elle, trace autour de l'homme un cercle étroit d'intérêts égoïstes, dépourvus de liens avec les intérêts extérieurs ; elle l'enferme au centre de ce cercle, et quand il y est bien enfermé , dûment attaché la chaîne au cou à son métier, à sa fonction, à son travail solitaire, la morale intervient pour prêcher à ce pauvre esclave isolé... quoi? l'amour du travail... oui, elle lui corne aux oreilles qu'il DOIT adorer ce travail abrutissant, odieux, insupportable! — quelle tpialilication donner à une pareille aberration ?

Ainsi, vous le voyez , ce principe de Morcellement,

dont nous avons si bien reconnu l'extrême malfaisance quand nous dissertions sur le matériel de l'économie sociale, continue à jouer son rôle subversif dans le mode d'emploi de l'activité humaine en régime civilisé. Nous le retrouvons dans les relations d'industrie active, livrant l'homme, sans grâce ni merci, aux ennuis mortels de l'isolement, à l'ahurissante atonie de la solité, comme nous l'avons vu précédemment livrant l'homme, ce roi de la terre, à la dent de la misère. Nous le retrouvons ici, ce principe fondamental des sociétés subversives, faisant obstacle aux mouvements des penchants et des facultés, étendant la nature sur un lit de Procuste et hongrant l'homme, comme nous l'avons vu faire obstacle à la création des richesses , à l'enfantement des éléments matériels du bien-être, et desséchant toutes les sources de la production.

Et vous voyez le principe d'Association, et les grandes et fécondes dispositions qui en dérivent, se prêter merveilleusement, au contraire, au développement des affinités , au jeu des affections et des facultés, à l'essor des passions corporatives et sociales, qui ne peuvent éclore qu'au sein des grandes réunions humaines, dont les premiers éléments sont les Groupes.

Mais , avant d'aller aux conséquences , nous devons légitimer d'abord, par de bonnes preuves, ce que nous avons dit sur la tendance de la nature au Groupe, — mot tout-à-fait technique en science passionnelle , et qu'il faut dès maintenant accepter comme tel. — Nous devons étudier encore les phénomènes qui se manifes-

tent dans la formai ion des Groupes et dans leurs contacts. Ces démonstrations et ces études sont si faciles, qu'elles consistent uniquement à savoir observer et bien voir ce (jui se passe chaque jour sous nos yeux. Nous voulons reconnaître les lois des inii)ulsions naturelles ? examinons les effets de ces impulsions dans les milieux où elles ne sont pas enchaînées et contraintes.

Les éléments tendent à s'unir^ Cette disposition augmente ou diminue dans le rapport plus ou moins prochain de leur nature ou de leurs qualités respectives. Ch. Bonnet.

Au bal , — je ne vous parle pas du bal froid , glacé, guindé, du bal tel que la Civilisation le fait souvent, — et c'est une de ses hontes, — où le jeune homme, quand il reconduit sa danseuse, a échangé avec elle deux paroles, l'engagement et le remerciement; où trois femmes côte à côte assises n'ont pas eu l'une pour l'autre, pendant la soirée, un mot, un signe de tête, un sourire... bal triste, raide, compassé, où l'ennui saisit toutes les âmes et déborde sur toutes les figures à travers leur masque d'impassibilité ; bal que je hais plus qu'un enterrement... . je ne parle pas de cela, mais d'un bal joyeux, animé et vivant, où l'on n'est pas gêné par l'étiquette, où l'on connaît son monde, où chacun se sent à l'aise. Dans une pareille soirée, vous voyez la population du bal se distribuer naturellement et bien vite en Groupes différents. — Les uns, dans la salle du jeu, se

pressent autour des tapis verts de la bouillotte et de l'écarté, tout à côté des tables plus calmes, où les dames (Tun certain âge et les grands-parents font leurs parties de whist et de boston. Les autres, attirés dans les salons où l'orchestre résonne, où les femmes brillent sous les diamants et les fleurs, se mêlent aux figures croisées des contredanses, ou se font emporter aux mouvements précipités des walses et des galops. Ici c'est un petit noyau qui passe en revue le bal et épilogue ; là on cause littérature ; plus loin on s'échauffe sur la politique.

Sert-on un souper? — la masse encore se divise, et chacun, pour prendre place, recherche le voisinage de ceux qu'il aime, de ceux avec qui il désire nouer relation. Et ainsi , et toujours , dans un milieu libre , les Groupes se forment naturellement par affinités de convenances réciproques, par affinités électives.

Examinez-vous une réunion d'une autre nature, une assemblée politique, une Chambre de députés? Vous allez, sous un tout autre ton^ retrouver les mêmes effets, reconnaître les mêmes tendances.

C'est d'abord une division en trois corps très-distincts, le CENTRE et les deux ailes, — la droite et la gauche. Puis, dans chacune de ces trois grandes divisions, qui répondent aux trois principales couleurs politiques, vous voyez se dessiner des subdivisions correspondant aux nuances d'opinion ; — et chaque député va se ranger dans la subdivision qui exprime sa nuance. Et, dans

cette subdivision encore, il prend place à côté des hommes dont il préfère individuellement le caractère, à côté de ses amis politiques, expression composée qui indique très-bien la double force de l'affinité génératrice du Groupe.

Ainsi, les affections particulières ou affinités de caractère , et les sympathies d'opinion ou affinités d'industrie, — qu'on me permette ici l'application de cette expression tout-à-fait générale, — déterminent naturellement la formation des Groupes, leur classement, leur hiérarchie. Ces Groupes, distribués en échelle hiérarchique, ascendante et descendante, ailes et centre, forment une Série beaucoup plus régulière déjà dans la Chambre que dans la réunion de plaisir, parce que la Chambre est une assemblée périodique, où les sympathies et les antipathies d'opinion et de caractère ont le temps de se développer, sont mieux connues , mieux appréciées.

Dans les collèges, dans les grands pensionnats, vous voyez se révéler les mêmes tendances, et toujours les impulsions naturelles conduire, — plus ou moins confusément, suivant l'état du milieu, — les jeunes gens et les enfants , comme les hommes faits , à la constitution des Groupes et à l'affihation des Groupes en Séries , soit en affaires d'opinion, d'études et de travaux, soit en affaires de plaisir.

C'est surtout aux heures de récréation que la tendance se manifeste franchement, parce que, aux heures " 8

de récréation, les Attractions individuelles ne sont pas comprimées par les divisions forcées et le despotisme des règlements.

Beportez-vous à vos temps de collège, et vous vous souviendrez qu'à peine hors des salles de classe ou d'étude, à peine échappée, livrée à elle-même, à l'air, au soleil, dans la grande cour de récréation, la population collégienne se formait à l'instant en catégories diverses. — La première division , celle qui est si peu arbitraire, que la nature la donne partout, et dans le sein de laquelle les autres se créent, c'est celle qui correspond à Véchelle des âges. Chaque élève, eu efi'et, dans tout établissement nombreux, appartient toujours, aussi authentiquement qu'un soldat à sa compagnie, à la classe des grands, ou à celle des petits, ou à la division intermédiaire. Et ces divisions premières acceptent encore des subdivisions régulières , qui ont leurs noms spéciaux dans l'argot de chaque collège.

En dedans ou en dehors de ces classements corrélatifs à l'âge, les amis, les pays, cloîtrés tout à l'heure dans leurs salles respectives, se réunissent en divisions et sous-divisions formant des bandes, des cliques particulières ; ce sont les expressions consacrées. — Ces catégories déterminées par les âges, les caractères et les positions, n'empêchent d'ailleurs pas la masse djG se distribuer pour les jeux en nouveaux Groupes, en aouvelles Séries :

Ici c'est la place réservée aux biltes ; elle est nette et

propre ; les carrés sont tracés, les trous creusés et les parties s'organisent. — Là on joue au bouchon; — plus loin à la balle. — Voilà les deux camps des barres;... et chaque élève entre dans une partie, s'enrôle dans un camp , se réunissant aux camarades qu'il aime , évitant ceux qu'il n'aime pas, et choisissant les jeux, qui vont à ses goûts, qui font briller sa force et ses talents.

Ainsi vont les choses dans toutes les réunions nombreuses qui ne sont pas gênées par des règlements disciplinaires, monastiques ou autres, partout où l'Attrait peut se développer librement; — et cela, quels tpie soient les âges, les caractères, les sexes, les positions et les rangs.

La division en Séries, en Groupes et en Sous-Groupes, voilà donc ce que la nature inspire à l'homme; voilà le procédé dedivision et de classement qu'elle indique et auquel elle pousse indistinctement tous les individus de l'espèce. — Si ce vœu de la nature est plus irrécusablement jnis en évidence aujourd'hui dans les jeux des enfants, dans les exercices des écoliers, à leurs moments de liberté, cpi'il ne l'est dans les relations des pères, c'est cpie les enfants sont plus près de la nature, et que le régime civilisé ne leur a pas encore créé ces intérêts étroits et ces habitudes d'isolement que le travail morcelé impose à la plupart de ses fonctionnaires.

De tous ces faits connus et de mille autres du même genre , vous êtes en droit de déduire sans contestation possible :

116 ORGANISATION. LIV. lïl. CH. I.

y. Que toute condition de travail qui débute par placer l'homme dans une position antipathique à sa nature et forcée , devant avoir pour inévitable elTet de créer la répugnance jiour le travail^ le mode d'emploi de l'activité humaine dans le Morcellement qui isole le travailleur, est faux à priori^ et condamné par la pratique;

A. Que si l'on veut offrir à l'homme des conditions de travail susceptibles de Vattirer, de le charmer, il faut d'abord écarter la nécessité de l'isolement, et spéculer sur la faculté de réunion, sur la libre formation des Groupes et des Séries.

Ainsi , en principe général , chacun dans la Phalange s'affilie aux Groupes dont le personnel et dont les travaux lui plaisent.

Cette liberté pleine, en mode d'emploi de l'activité individuelle, entraîne l'éclosion et le développement des vocations, immense question, question à peine soupçonnée jusqu'ici, et que, pour le moment, nous nous bornons à indiquer.

Ne sent-on pas , en effet , qu'au sein d'une organisation pareille à celle que nous commençons à ébaucher, homme, femme, enfant, nul individu au monde, ne peut se trouver forcé d'embrasser un état, un métier, contraires à son vouloir? La naissance, la position, les circonstances n'imposent plus rien. L'homme est affranchi du joug des choses. — Vous avez le choix : toutes les Séries, tous les Groupes vous sont ouverts.

Vous pouvez entrer partout comme postulant, être admis partout en faisant vos preuves. Rien ne vous contraint à vous enrôler dans des fonctions qui sont hors de vos convenances. — Et ainsi, dès l'enfance, chacun s'applique aux travaux vers lesquels il se sent attiré par ses aptitudes naturelles. — C'est la vocation qui conduit à la fonction.

Or, vous ne pensez pas que les services en marchent plus mal, pour être exclusivement confiés aux caractères qui ont respectivement pour eux goût et vocation. — Et comme la nature n'a pas fait les hommes égaux en goûts, en facultés, en opinions et en vocations, on peut être assuré de trouver, dans un assortiment de dix-huit cents caractères , de quoi remplir les cadres de toutes les Séries dont le roulement sera nécessaire ou utile à la Phalange. Nous reprendrons cette question plus tard.

Ainsi , sauf exceptions et convenances particulières , les travaux de toute nature sont exécutés dans la Phalange par des Groupes nombreux, composés de sectaires ou membres volontairement réunis par un penchant affectueux , et par un goût commun pour la fonction du Groupe. — Ce travail d'option devient dès-lors aussi riant qu'il est triste et fastidieux dans la solité du Morcellement : car la gaîté, l'entraînement et la joie se produisent inévitablement dans les réunions nombreuses et bien assorties en convenances réciproques.

118 ORGANISATION. LIT. îtl. CH. I.

11 me semble qae la sagesse éternellie ne pouvait prescrire que ce qui est conforme à la nature de l'homme , et qu'elle devait adapter ses lois à l'être qu'elle a créé. Spuezeim,

Maintenant que nous avons reconnu, dans l'homme, IfeS tendances aii Groupe et à la Série, comme des faits passionnels généraux , il nous est facile de comprendi-e que l'intelligence suprême devait pétrir notre nature de ces deux tendances.

L'hbmme, en effet, étant appelé à gérer son domaine terrestre, à agir sur son globe , à travailler , il fallait qu'il fût prédisposé à un certain mode d'action, à une certaine loi de travail , — sinon Dieu serait absurde.

Oï', tout dans la création est classé en ordre sériaire. Les trois règnes, animal, végétal et minéral, se divisent et se subdivisent en classes, ordres, genres, espèces, variétés, ténuités, etc., si bien que l'on est forcé, pour les étudier, de les cataloguer et de les ranger en Groupes et Séries de Groupes, comme ils le sont dans la nature. — Cette classification porté hlême le nom de Méthode naturelle.

Les sciences, qui, dans l'origine et aux temps obscurs, formaient un assemblage confus de quelques vérités mêlées à beaucoup d'erreurs, se sont divisées et subdivisées à mesure qu'elles se sont' constituées , et que

l'esprit humain en a étendu le domaine. Telle branche de ])h('nomènes dont l'existence était à peine soupçonnée il 3 a cpiehpies siècles, comme l'électricité^ fournit à elle seule aujourd'hui de nombreux rameaux dont chacun réclame des études spéciales et des hommes spéciaux. Plus on avance dans le champ des découvertes, plus on se convainc que, tout étant lié dans le système de la nature, l'ensemble des connaissances doit se classer en ordre généalogique ou sériaire. Les arts, d'ailleurs, exigent aussi des divisions et des classements analogues. U n'y a rien de ceci qui ne soit connu et banal.

Ainsi i tout, dans la création, dans le domaine de l'activité de l'homme et de l'intelligence, est assujéti à cette loi sériaire, — loi suprême, sans laquelle l'ordre, l'harmonie et l'unité de l'univers ne seraient que des mots.

Donc, si tous les objets sur lesquels l'homme est appelé à exercer son activité physique ou son énergie intellectuelle, sont ordonnés et classés en Séries dans le sein des choses, il faut bien que lui, l'homme aussi, accepte cette forme sériaire pom' l'ordonnance et le classement de ses travaux , sous peine de se constituer en révolte contre l'Ordre naturel, de se placer hors des cadres de l'Unité universelle, d'opérer en système désordonné sur la création, et de manquer ainsi la voie et l'acte de sa Destinée.

Et si tout ceci est vrai, il fallait bien c{ue l'organisme passionnel de l'homme fût prédisi)osé pour cette forme

sériaire, et que l'homme fût porté par nature à distribuer son activité parallèlement à la distribution naturelle des objets sur lesquels cette activité était appelée à s'étendre.

C'est chose qui paraîtrait superflue, sans doute, à tout homme doué d'une certaine portée d'esprit, que d'insister sur la valeur de ce qui vient d'être développé ici. Tout un système social est là pourtant, et pas un système de création humaine encore, mais le système pensé par Dieu, voulu par Dieu, et typé par lui sur la face de tous les mondes.

Somme toute, ce chapitre nous a montré, en vue d'ensemble, que la condition générale d'Attraction industrielle, c'est l'exercice des travaux en Groupes et Séries de Groupes, méthode naturelle qui nous a été directement révélée par le jeu des affinités électives.

Étudions de plus près maintenant les conditions spéciales de l'Attrait , pour arriver à la détermination précise de cette formule.

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