‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 12 sur 91 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

DECXIEME APPROXIMATION.

alternance ^cb lanctioxis.

Dieu a bien fait ce qu'il a fait.

Lb Sens commbw.

Si les séances des séries devaient se prolonger douze à quinze heures, comme celles des travailleurs civilisés, qui, du matin au soir s'ahurissent à une fonction insipide , sans aucune diversion , Dieu nous aurait donné le goût de la monotonie, l'horreur de la variété. Ch. Fouriee.

Le bonheur des élus consiste en ce que Dieu étant infini , ils trouvent , à le contempler, des joies too/ours nouveltt's. St. Augdstiw,

Eh ! moralistes, si vous voulez que l'homme aime le travail, sachez donc rendre le travail aimable ! Cb, FonaiBB.

Si vous voulez que l'homme aime le travail, que pour lui, l'industrie soit attrait, plaisir et charme, faites simplement que chacun ait à faire les choses qu'il aime le mieux et avec ceux qu'il aime le mieux : que votre méthode de distribution des travaux ne soit autre chose que

la résultante, la synthèse des impulsions naturelles elles-mêmes.

Est-ce donc un grand plaisir en soi que de danser, galoper, faire des chassés et des glissades ? Non : c'est un exercice par lui-même insipide et fatigant. Vous ne voyez pas de jeune fille, — si folle qu'elle soit du bal,

— qui se prenne à danser toute seule, en sa chambre.

— Hé bien ! qu'un orchestre se fasse entendre , qu'il y ait de beaux salons, de jeunes cavaliers, d'élégantes danseuses, et vous en allez voir plus d'une et plus d'un, des quadrilles, danser juscpi'au bout, jusqu'à en être rendus, sur les dents. Isolés, ils n'auraient pas dansé du tout. Pourtant la danse est toujours la même chose, mais les accessoires sont changés ; c'est le bal ! le Groupe est formé, les liens s'établissent, la vie s'éveille, l'animation grandit, et les liens s'établissent, la vie s'éveille, l'animation grandit, et le plaisir comme le feu jaillit du mouvement et du contact.

La Civilisation a si bien pris ses mesures pour écarter du travail toute cause génératrice du plaisir, que, dans nos langues, peine et travail sont devenus parfaitement synonymes. Cette synonymie, vraie en sens relatif, en milieu barbare ou civilisé, ne doit point être acceptée en sens absolu. D'abord, pour préciser le sens réel du mot travail, disons que ce mot représente, en bonne logique, la mise en activité de toute force physique ou intellectuelle de rhomme, en vue d'un résultat donné. Que le résultat soit productif ou non, utile ou nuisible, peu importe pour la déliuilion : l'acte n'en constitue

pas moins un travail. Les Danaïdes travaillaient. Les Civilisés travaillent souvent comme les Danaïdes, et pour un résultat plus pitoyable encore; car il vaudrait mieux verser de l'eau dans des tonneaux sans fonds, que d'occuper huit cent mille hommes et deux cent mille chevaux à ravager les pays, brûler les moissons, démolir les villages, incendier les villes, et s'égorger les uns les autres. — En mécanique, pour mesurer le travail d'un cours d'eau, d'une machine, on détermine ce que machine et cours d'eau fournissent de force, sans s'inquiéter à quelle fin ces forces sont employées.

Mais, de même que les bonnes machines sont celles qui tirent les plus grands effets utiles de leurs forces motrices, de même les bonnes sociétés sont celles qui dirigent tout travail vers la plus grande création des éléments du bien physique, moral et intellectuel de l'humanité, vers le maximum de production. Et comme la production n'est faite que pour subvenir aux besoins des hommes et leur créer des jouis sa7ices, il ne faut pas que ces jouissances soient achetées par des peines et des douleurs; c'est-à-dire que le travail doit être rendu attrayant. — Ainsi, le caractère d'un bon ordre social, c'est l'organisation générale du travail productif attrayant.

Or, que travail, — emploi d'activité physique ou intellectuelle, — puisse devenir pour l'homme synonyme de plaisir, c'est ce dont chacun de nous a eu mille preuves accidentelles dans sa vie.

Et ici je ne parlerai point des joies de l'artiste dans la conception, la gestation et l'enfantement de son œuvre. Je ne parlerai point des amours du savant, qui suit et poursuit sa découverte à travers de longues nuits solitaires, en oubli du boire et du manger... Ce sont là, certes, des acharnements et des passions. Mais on arguerait de natures exceptionnelles, de travaux exeptionnels, et, pour le moment surtout, on aurait raison.

Aussi je veux prendre des paysans; et aussi je veux dire en passant que si, le plus souvent, nous mettons en scène des opérations soit de ménage, soit d'agriculture, c'est que — indépendamment de leur généralité "et de leur immense importance — on a, de ces travaux surtout, l'idée qu'ils sont, essentiellement et par nature, pénibles et répugnants. Or une fois démontré V attrait industriel en fonctions de culture, ménage, fabrique... on admettra de reste l'extension du charme aux travaux des sciences et des beaux-arts. Ce sera un à fortiori. Si, par contre, nos exemples étaient choisis dans ces derniers travaux, on refuserait de conclure de ces fonctions aux autres. Parlons culture et fonctions domestiques.

Certes, pour le paysan qui mène sa charrue , tout le jour durant, pieds nus dans la terre froide, seul dans son champ, battant sa paire de bœufs maigres et harassés ; certes, pour ce paysan, la journée est rude et triste, et le travail répugnant. — Rude est aussi la journée, et répugnant le travail pour ce pauvre homme isolé au milieu de la vigne de son maître, face à face avec la terre qu'il bêche du matin, lui aussi, jusqu'au soir.

Oui ; mais viennent les temps de la fauche, de la moisson, des vendanges, et voici que les journées sont des fêtes.

Voyez, dans la plaine, cette ligne de jeunes hommes aux bras nerveux, qui marchent de front, abattant circulairement sous leurs faux des andains d'herbes vertes et tondant la prairie. Derrière eux, les faneuses armées de fourches et de râteaux blancs, tournant et retournant les foins, soulèvent les andains, forment les veillottes. Tout cela est vivant, gai, animé. On rit, on chante, et plus on est nombreux, plus l'ouvTage marche \ite et gaiement. Quand viennent les voitures pour charger, tous les travailleurs se concentrent autour d'elles à l'envi, pères et fils, garçons et jeunes filles, et c'est merveille combien sont promptement exécutés ces joyeux chargements. — Qui a connu les mœurs des campagnes, a observé ceci comme je le décris, moi qui ai pris plus d'une fois la faux des faucheurs, la fourche et le râteau des faneuses. — Et les vendanges!

Au temps" des vendanges , en Comté , les populations des montagnes descendent par troupes nombreuses d'hommes, de femmes et d'enfants. L'émigration se développe sur toute la ligne du Jura et se mêle dans chaque canton , pour la cueillette, avec les indigènes. — Les Groupes se distribuent dans les vignes. On se met en alignement à deux pas les uns des autres. Il y en a un qui mène la bande. Chacun a son panier, récolte, cueille en avançant et verse dans la bouille — la hotte du porteur. — Quand les coteaux sont ainsi envahis

par des légions de vendangeurs et de vendangeuses et qu'il lait un beau soleil de septembre, tout est vivant alors et mouvant sur les coteaux, et là encore on entend rire et rudement chanter. — Les gens de la ville y viennent par plaisir, dames et messieurs , et souvent se mettent à l'œuvre, Les enfants sont fous, et s'ils ont une serpette et un petit panier, ils travaillent bravement des heures entières. Et, je vous le dis, ce sont des temps de fêtes.

Car les vendanges^ comme la moisson et la fauche, sont des temps de travail en nombreuses et joyeuses

Page 1