AVERTISSEMENT
(2e édition.)
Les éléments de la solution du problème de la Répartition étant produits dans la Note R (i*' vol., p. '270), dans la Note RR (2'' vol., p. 390), et dans le second chapitre du deuxième livre de la troisième partie (2'^ vol., p. 358), il résulte des additions faites à cette Édition, que les deux premiers volumes de Destinée sociale forment maintenant une Exposition élémentaire complète de la Théorie phalanstérienne, et par conséquent un tout.
Le troisième volume est en quelque sorte un ouvrage d'un degré plus avancé, consacré à VappUcalion de la Théorie aux faits capitaux de la vie sociale et d'abord au système de l'éducation. Il renfermera en outre l'application de la Théorie aux rapports extérieurs des Phalanges, aux relations scientifiques, commerciales, aux armées industrielles et aux Congrès de différents degrés.
Ce volume enfin discutera et exposera le procédé le plus sûr de Réalisation , c'est-à-dire d'organisation progressive d'une Phalange d'essai.
La '!'■'= moitié du 3'= volume, contenant la théorie de l'Éducation naturelle et attrayante, paraîtra très prochainement.
Paris, 5 février 1849.
INTERMEDE.
rOSITION DIFFICILE d'CNE DOCTRINE NOCVELLE.
Cet animal est très-méetuBt, quaad on l'attaque il se défend.
La BLian.
Si la parole du poète est quelquefois •mira , à^qui U faute ?
VicTeaLtKOBS.
Crltlqnes encoaraes.
I-orsque je commençai Touvrage que le lecteur a sous les yeux, je croyais pouvoir donner en un seul volume l'exposition élémentaire de la belle Théorie sociale que j'avais à cœur de rendre claire et acceptable au public. J'ai été trompé dans mes prévisions, le sujet s'étant étendu malgré moi, sous ma plume. Il fallait, en effet, pour être clair dans des questions aussi neuves, aussi extraordinaires, très-variées dans leurs applications, quoique dérivant toujours d'un principe générateur auquel le lecteur ne pouvait être initié dès le début, il fallait, dis-je, sacrifier la concision : il fallait éviter les formules générales, scientifiques , abstraites et condensées, ou du moins n'y arriver qu'après en avoir prouvé la légi-
II
timité parties déductions explicatives, qu'après en avoir préparé l'intelligence par des dissertations en mode concret. Il fallait, en outre, être complet dans le cadre embrassé.
La Science sociale se lie à tout, touche à toutes les branches de l'activité et des connaissances humaines. Une exposition de la Théorie Sociétaire, strictement réduite à la lechnie de la Série, qui en fait la base, sans préparations, sans alliages, sans excursions dans les questions industrielles, politiques, scientifiques, etc., qui composent le domaine de ses applications, et sur lesquelles elle verse de si vives lumières ; une pareille exposition, à l'époque surtout où'je conçus cet ouvrage, eut été un travail nul, sans valeur de propagation, sans grand effet utile. Dans sa simple et belle nudité, la Théorie sociétaire n'eût alors semblé qu'une conception étrange, ardue, bizarre, sans lien avec les choses réelles et actuelles, une combinaison inféconde et inapplicable.
J'ai donc dû déguiser la Science, et, sans porter atteinte à la rigueur et à l'enchaînement des démonstrations et de la méthode, cibandonner les formes concises et quelque peu sèches du langage didactique, pour tâcher d'obtenir avant tout la clarté et l'attrait.
L'accueil fait au \^^ volume de cet ouvrage, et les services qu'il a rendus à la cause sociétaire, m'ont prouvé que j'avais calculé assez juste ; mais si ce volume a été l'objet d'un accueil favorable, je ne dois pas taire qu'il a soule^é des critiques trop nombreuses et venant souvent de personnes trop bienveillantes envers le sujet de mon travail et envers moimême, pour n'être pas fondées en raison.
Ces critiques s'adressent au ton que l'on a trouvé souvent trop dur, trop belliqueux, trop hostile, et propre à faire attribuer à l'auteur une humeur colérique et sauvage tout opposée au caractère qui doit distinguer l'apôtre d'une doctrine de paix et d'harmonie. Les passages écrits de ce ton déparent un livre consacré à cette belle et divine Doctrine, et jurent avec son objet. On a dit encore que l'ouvrage contenait trop dexcursions dans le domaine des petits faits du jour, trop de hors-d'œuvre qui ne se lient pas d'une manière heureuse avec les grandes et larges vérités critiques et organiques au développement desquelles il est consacré, et qui l'ont tache sur celles-ci.
\'oilà ce que m'ont dit des critiques éclairés et bienveillants,
et ce qu'ont dit aussi des critiques hostiles. Un semblable consensus ne saurait ètro sans fondement, et je déclare partager entièrement Topinion de mes critiques ; j"ajoute que je pensais absolument comme eux sur la nature des passages incriminés, à l'époque même où je les écrivais.
Partageant sur le fond l'opinion d'une critique que Je signale franchement, et l'acceptant pleine et entière dans son expression, je demanderai la permission de dire qu'en prenant ces formes dont je reconnais l'infériorilé absolue, j'ai eu des motifs relatifs, plausibles à mss yeux, et qui, dans le» circonstances surtout où j'écrivais, pouvaient être fondés en raison. Peut-être parviendrais-je à édifier sur ce point le lecteur et à désarmer son opinion, si je déduisais ces motifs auxquels j'ai obéi: mais d'abord, il ne serait pas encore opportun de le faire aujourd'hui, attendu qu'en exposant naïvement la pensée qui m'a guidé, je compromettrais le résultat de mon calcul, comme un général, qui, pour justifier sa marche devant la critique, livrerait son plan de campagne, avant de l'avoir entièrement exécuté et d'en avoir recueilli tous les fruits. Et puis, y a-t-il donc grande importance à cette justification personnelle auprès du lecteur, s'il veut (comme tout lecteur raisonnable y souscrira sans aucun doute) accepter les observations, les excuses et surtout les réserves relatives à la Doctrine, que l'on trouvera dans cet intermède? Si la Doctrine est bonne , qu'importent les torts de celui qui l'expose....
MéceMité du Combat.
Pour ce qui est des observations, je dirai en premier lieu et véritablement, que si l'on croyait les pages les plus âpres et les plus amères de Fourier et de ses disciples, dictées par des sentiments de haine , de colère contre des hommes, on ferait erreur. Ce sont toujours, chez nous, des idées qui sont en cause. C'est toujours sur des combinaisons sociales malfaisantes, sur les erreurs qui les engendrent ou les entres tiennent, et non sur les soldats de ces erreurs (qui en sont les premières victimes), que tombent nos diatribes et nos coups*
Toutes les fuiS; pour mon compte, que j'ai engagé un combat de doctrine contre une personne, les coups s'adressaient si évidemment à ridée représentée par la personne, que jamais, quel que pût être mon sentiment intime à cet égard, je n'ai porté une accusation directe de mauvaise foi contre l'adversaire....
Ce caractère de notre critique mérite qu'on le remarque et que l'on en tienne compte. Oyez les polémiques qui se font en dehors de nous ; écoutez le langage des partis : c'est là que le langage est vraiment condamnable ; car là, c'est le système de l'attaque portée contre le caractère, contre la bonne foi, contre l'intention de l'adversaire, intention trop souvent déclarée avec légèreté, perverse , égoïste, vicieuse ou criminelle par l'antagoniste. Voilà la polémique à l'ordre du jour. Cette polémique-là, on ne lui doit pas de quartier, car elle est évidemment absurde, immorale et anti-sociale : absurde, parce qu'elle ne prouve rien sinon la passion et la haine de ceux qui l'emploient ; immorale et anti-sociale, parce qu'elle n'est propre qu'à accroître la passion et la haine, à attiser la querelle et la guerre, là où il conviendrait de faire œuvre de ralliement, de science et de raison.
Cette polémique n'est point la nôtre. Nous ne disons point systématiquement à nos adversaires qu'ils sont des misérables, et que nous monopolisons la loyauté. Les plus grands emportements de notre critique ne vont, après tout, qu'à dire à nos adversaires qu'ils ont l'esprit plein de préjugés et d'erreurs, qu'ils sont aveugles et propagateurs de l'aveuglement chez les autres. Et ce que l'on nous a le moins pardonné, ce n'est pas de l'avoir dit, mais de l'avoir prouvé.
Sans doute le calme doit être le caractère normal du langage de la Science et de la Vérité dans un état normal ; mais il faut prendre garde que, loin de parler dans un milieu normal, nous agissons dans un milieu troublé, bruyant, anarchique, dans un milieu armé et hostile, et fort inhospitalier à la Vérité; ainsi que le prouve l'histoire de toutes les vérités , abreuvées , à leur origine , d'avanies et de persécutions.... Dans ce milieu-ci la Vérité doit combattre! Le combat lui est imposé pour cause de légitime défense. Sous peine d'être écrasée et foulée aux pieds, elle doit se produire, dans ce monde-ci, armée de pied en cap. C'est ce qu'enseigne le mythe de la naissance de Minerve sortant tout armée du
eervcau do Jupiter; mythe profond et caractéristique des époques subversives, pour lesquelles le génie symbolique a identifié ainsi la Vérité avec le Combat, en faisant de la Pensée de Jupiter, de la Fille do Dieu, do la Sagesse (dans la large acception antique de ce mot) une divinité armée et belliqueuse.
La fatalité, que nous signalons en la déplorant, est tellement impérieuse et si fortement inhérente aux premiers développements de toute Doctrine rénovatrice, que Jésus, qui était la douceur même et qui prêchait une religion d'amour et de charité, est allé souvent jusqu'à se montrer fort hostile. Tantôt il frappait à grands coups de cordes les marchands établis sous le portique du temple, et culbutait leurs étalages et leurs marchandises (1); tantôt il traitait de sépulcres blanchis, de races de vipères, etc., etc., les ennemis de sa Parole. II maudissait et ordonnait à ses apôtres do maudire, en secouant contre elles la poussière de leurs sandales, les villes où l'on se montrait un peu lent à accepter sa Doctrine. Si Jésus lui-même et ses apôtres ont donné ces exemples, on doit pardonner quelque chose à des hommes qui, avec une foi égale à la Divinité, ou, ce qui est la même chose, à la Vérité de leur Doctrine, se contentent de frapper sur les idées de leurs adversaires, sans maudire ceux-ci, et dans l'unique but de les éclairer, d'éclairer le monde, de mettre à néant les erreurs invétérées qui perpétuent les misères et les ruines sur notre terre désolée.
Eh ! quoi donc 1 Quand, avec les ailes que Dieu a données au Génie de l'Humanité, on plane sur ces régions inférieures
(1) Nous croyons, malgré la précision matérielle des textes évangéliques, qu'il serait injurieux à J.-C. de s'en tenir ici à la lettre de ses biographes. Il faut voir dans le récit de cette exécution une parabole dont le sens est que Jésus foudroya dans ses prédications les prêtres juifs, qui se livraient, de son temps, à la simonie, au trafic des choses saintes , comme l'ont fait trop long-temps et avec une trop universelle ardeur , après lui , les prêtres de la religion baptisée de son nom, — ainsi que l'atteste tout le cours de l'histoire ecclésiastique et canonique elle-même après les premiers siècles. Cette interprétation, au reste, pour relever l'acte d'hostilité dont nous parlons, en le transportant dans le domaine moral, n'en confirme pas moins notre argumentation. {IVote de la i"^ édiiion.)
OÙ s'agitent les misères, les haines, les douleurs et les hontes de la réalité présente ! sur cet abîme, profond de cinquante siècles, rempli d'immondices sociales jusqu'à son cratère ! sur cet horrible chaos de boue, de sang et de larmes, des entrailles duquel sort incessamment un bruit sourd de masses vivantes qui se heurtent et se choquent, et s'écrasent en se maudissant! Quand on entend, au-dessous desoi, ce concert lugubre des gémissements, des sanglots, des angoisses, des cris de détresse de tous les êtres créés, ces voix lamentables des tortures permanentes, des tourments sans cesse renaissants; tous ces bruits, enfin, tous ces vagissements, toutes ces voix de malheur dont l'harmonie infernale compose la grande voix
du vieil Abîme! Quand on s'est élevé au-dessus de cet
obscur royaume du Mal, réalisé temporairement par Satan sur notre terre , et qu'aux vives clartés de la Science on a reconnu les régions infinies du Possible, les sphères resplendissantes des Destinées Heureuses; que l'on a respiré leur air si pur, chargé des arômes fortifiants de l'Amour et de l'Intelligence; que l'on a contemplé leurs sources surabondantes de vie, d'harmonie et de bonheur, leurs trésors infinis de toutes richesses, leurs cieux inondés de toutes les Lumières et de toutes les Gloires ! — Et quand on sait que ce monde de la Destinée Vraie pourrait descendre sur notre terre désolée, y verser à grands flots toutes les Joies vivantes, toutes les radieuses harmonies d'en-haut ; quand on sait que ce beau Monde du Possible n'est repoussé de la réalité que par les erreurs, l'ignorance et la volonté faussée des hommes ! En face de cette ignorance, de ces erreurs et de ceux qui, les propageant, repoussent l'Harmonie et perpétuent l'Enfer, on pourrait conserver toujours un calme parfait, un imperturbable sang-froid, un langage toujours retenu et bridé, ou des formes toujours onctueuses? On ne se laisserait jamais emporter à une parole amère, à une réaction violente contre le Génie du mal et de l'erreur qui usurpe encore le gouvernement du Monde, et range toutes les créatures sous le joug de la douleur?... Ah! non, cela ne se peut pas! Cela ne se peut pas ! Gela n'est pas compatible avec cette chaleur de cœur et cette source de passion, de ténacité et de force, qu'il faut bien posséder en soi pour se vouer aujourd'hui au culte actif et dur (et non au culte contemplatif et doux) de la Vérité et de l'Humanité ! Cela ne se peut pas, du moins, avant
d'avoir long-temps réagi sur soi-même, avant d'avoir calmé par des oITorts soutenus les bondissements du cœur, et réglé sa jeunesse. Et cette tâche de compression ne se fait pas en un jour, quand on voit cette Vérité si belle, cette Vérité divine, cette Vérité qui apporte le bonheur à tous les êtres, violemment repoussée ou misérablement étouffée sous le fracas de la guerre et des querelles, ou bien couverte sous les vagues limoneuses et tumultueuses des erreurs et des mensonges infâmes.... Force est bien de hausser la voix pour haranguer la guerre et la tempête.
Il ne faut pas confondre notre action actuelle avec le but ultérieur. Notre but ultérieur c'est l'harmonie intégrale et universelle ; mais notre action actuelle n'est pas cette harmonie. Notre action actuelle est un combat engagé contre les forces opposées à la réalisation de ce but d'harmonie. C'est fort illogiquement que l'on nous accuse de contradiction , parce que nos professions de doctrine et de foi sont pacifiques et nos paroles souvent hostiles. Il y a là deux sphères fort différentes. Ce qui induit en erreur, c'est qu'on se laisse aller à confondre le caractère de notre doctrine avec celui des doctrines philosophiques et religieuses précédentes, qui toutes ont été des doctrines de moralisation individuelle, destinées à l'individu dans le milieu social même où il se trouvait, et quel que fût ce milieu. Notre doctrine n'est point de cet ordre. C'est une Science qui enseigne les lois d'une organisation sociale satisfaisant tous les intérêts, et développant légitimement toutes les facultés humaines. Mais cette Science ne saurait produire les fruits de l'Harmonie avant d'en avoir réalisé les conditions, c'est-à-dire avant d'avoir organisé le milieu social nouveau qu'elle fait connaître. D'ici là, nous avons à faire œuvre de guerre contre les erreurs qui s'opposent à l'intelligence et à la réalisation des conditions d'où sortira l'Harmonie : et cette œuvre de guerre, loin d'être en contradiction avec notre doctrine d'Harmonie, est, au contraire, dans Vèlat actuel des choses, exigée pour sa défense et pour son triomphe. Ainsi, au sein de l'anarchie intellectuelle qui règne, le combat nous est imposé, à nous apôtres de la Paix universelle, aussi bien qu'aux hommes des autres doctrines; seulement il y a une distinction tout-à-fait capitale à établir ici, et que je vais énoncer dans sa généralité.
IlSTERUÈDE.
Caractère fondamentalement paciflqne de la Science de Fourier.
Disons que tous les partis, toutes les doctrines, politiques ou philosophiques, à l'exception de la nôtre , reposant sur des conceptions plus ou moins étroites, n'acceptant pas en principe, ou même niant et repoussant violemment telles ou telles classes d'intérêts, tels ou tels développements, telles ou telles manifestations de la nature humaine, il en résulte que la condition logique de triomphe, pour l'une quelconque de ces doctrines, est toujours l'annihilation ou l'oppression des éléments qui ne ressortent pas de son principe. La lutte de ces doctrines dans le domaine intellectuel, représentant une lutte d'intérêts opposés, de manifestations qui se nient les unes les autres , entraîne logiquement une lutte ultérieure dans le domaine des faits, c'est-à-dire une guerre suivie d'une oppression. — Toutes les doctrines, tous les partis politiques ou religieux jusqu'à ce jour , ont eu ce caractère et engendré ces conséquences, ou tendu à les engendrer ; tous, en effet, contenant des négations devaient se résoudre finalement dans une guerre contre les éléments niés par leurs principes trop étroits.
Notre doctrine, au contraire, ayant sérieusement pour principe l'Association intégrale par le complet développement de la nature, et étant capable de son principe (i), a
(1) Ayant sérieusement pour principe..., et étant capable de son principe; nous insistons sur ces conditions, afin que l'on ne confonde point une réalité avec des apparences. Le SainiSimouiAme, par exemple, avait pris pour principe ou plutôt pour drapeau le mot association universelle. Mais ce mol était si peu compris, si peu sérieux, et la doctrine si peu capable du principe contenu dans ce mot, que le Saint-Simonisme commençait, même doctrinalement et explicitement, par nier les intérêts les plus capitaux et les éléments humains les plus importants, la propriété, l'hérédité, la liberté, la famille, etc. Loin d'être une doctrine d'association universelle, le Saint-Simonisme, pour qui sait voir le fond des choses, a été, sans que la plupart de ses apôtres en eussent seulement la conscience , la plus grande
DU FOND BT DE LA PORUE. 9
pour caractère d'offrir satisfaction à tout intérêt donné , à toute faculté, à toute passion essentielle de l'humanité. N'ayant, en fait et dans sa réalisation, rien do vraiment humain à rejeter, à condamner ou à opprimer, sa lutte intellectuelle contre les autres doctrines n'est pas du tout une lutte contre les intérêts spéciaux (matériels ou moraux) qui en font les bases. Cette lutte n'est dirigée que contre l'exclusivisme du principe de ces doctrines trop étroites, et contre l'impuissance, lamalfaisance, le vague, l'absurdité ou la nullité de leurs moyens. Notre lutte est donc purement intellectuelle, et ne saurait jamais se résoudre logiquement en guerre dans le domaine des faits. Entre les sectes et les partis, il y a des intérêts opposés, des faits fondamentaux opposés , et qui , dans l'état social accepté par les uns et les autres , se repoussent réellement. Les négations réciproques et la guerre des intérêts et des idées les poussent à réaliser l'oppression et la guerre dans les faits. Nos adversaires sont, patemment ou latemment, mais nécessairement des ennemis les uns pour
manifestation révolutionnaire des temps modernes. Qu'est-il resté du Saint-Simonisme dans le monde? II en est resté l'idée absurde de la suppression de toute hérédité, et, logiquement, de la propriété individuelle, et dans les masses un levain révolutionnaire qui couve, qui se développe sourdement, ot qui ferait trembler les classes supérieures et nos gouvernants , s'ils n'ignoraient entièrement ce que c'est que le peuple, ce qui se passe en lui, et s'ils n'avaient reçu , à un degré éminent , le don de légèreté , d'imprévoyance et d'aveuglement. Oui, il se fait à l'heure qu'il est un travail terrible dans les têtes du peuple ; et si vous voulez en savoir quelque chose, allez dans les ateliers où le peuple travaille aujourd'hui pour vos plaisirs et vos jouissances, heureux du monde! Là vous verrez des bras nerveux, des poitrines velues, et vous entendrez des voix fortes et hères chanter en chœur, au bruit des marteaux et des enclumes, et sur des airs mâles et belliqueux , des refrains dont vous com ■ prendrez peut-être le sens, des refrains tels que celui-ci :
« Sème le champ, Prolétaire....
w C'est l'Oisif qui récoltera ! »
Si les libéraux, aujourd'hui au Pouvoir, comprenaient la menace qui gronde au fond de ces paroles, vous verriez qu'ils les feraient défendre par la police, et que sur celte grande mesure ils dormiraient tranquilles iii 0 prévoyance, ô génie de nos hommes d'État;;; U" édition; écrit en 1837).
les autres. De nous à eux, au contraire, il n'y a aucune hostilité essentielle, puisque nous affirmons , dans une conception omnimode et supérieure, toutes leurs affirmations particulières, et que nous ne repoussons que les négations, qu'ils regardent, par grande erreur, par infériorité dépeint de vue, comme nécessaires à la satisfaction de leurs intérêts respectifs. Ils se combattent pour se détruire, pour anéantir réciproquement les éléments humains qu'ils représentent. Nous les combattons pour les éclairer , pour leur prouver qu'il existe un moyen de développer harmoniquement tous ces éléments divers, de les satisfaire simultanément et complètement. En im mot : Chacun d^eux a i.itérêl à ce que tous les autres aient tort dayis leurs doctrines; tous, au contraire , par rapport à nous, ont intérêt à avoir tort dans leurs doctrines exclusives, et à ce que nous ayons raison dans la nôtre, qui satisfait leurs intérêts essentiels.
Cette thèse, que nous laissons ici dans son expression générale, peut être amenée au dernier degré d'évidence par un examen philosophique de la nature de chaque opinion, de chaque secte, de chaque doctrine, en descendant à l'intérêt ou à l'idée dont chacune d'elles est la représentation partielle. La démonstration générale de cette thèse de haute pacification , sort implicitement de l'essence même de la conception de Fourier ; les démonstrations explicites en sont d'ailleurs abondamment répandues dans tous les ouvrages de l'Ecole sociétaire. Pour mon propre compte, j'ai tellement à cœur, malgré l'apparence de certaines formes, le désir de cette pacification supérieure, que j'ai beaucoup multiplié les démonstrations et les applications de cet argument pacificateur (1). Je n'ai jamais cessé de comprendre la Vérité, comme je la comprenais quand j'ai prononcé les paroles suivantes, qu'on me permettra de rappeler ici pour ma justification :
« La Vérité n'était pas dans ce lourd bagage de guerres et » de haines politiques et religieuses que l'esprit humain traîne » péniblement à sa suite depuis plusieurs mille ans. Elle n'est » pas dans tous ces misérables haillons philosophiques et » dogmatiques qu'on jette sur les épaules des peuples qui
(1) Dans la Dùbâcle de la politique, Trois Discours, la Plialangc , etc.
» m. urent a la peine. La Vérité ne s'embarrasse pas do toutes J! CCS nippes. Elles se présente toujours aux hommes nue, « piuce qu'elle est chaste et belle comme la Vénus antique : » et quand elle s'est montrée au\ hommes, vous le savez, » après les premiers éblouissemcnts produits, par la gloire » qui émane d'elle, sur les yeux habitués aux longues obscu- » rites; après les premières clameurs des faux prêtres qui » avaient usurpé chez les peuples le service de ses autels, » vous le savez, les peuples l'encensent et l'adorent ! C'est le » b.inheur qu'elle apporte au monde, — non la guerre et les
» lanafismes intolérants des sectaires Elle n'est pas inlo-
» tci aille, parce qu'elle est lumière, et qu'elle sait que, l'in- » lelligence étant lumière, l'homme viendra à elle par l'intel- » ligence; elle n'est pas intolérante, encore, parce qu'elle est » amour et bonheur, et qu'elle sait que, l'homme n'étant pas » né pour souffrir, il faudra bien que tantôt il se rende aux » séductions vives, aux irrésistibles attractions de sa puis- » sance! » [Trois Disc, p. 74.)
El remarquez, je vous prie, lecteur, que ces paroles, qui v.:^ sont point dans notre bouche l'expression d'une tolérance indifférente ou d'un éclectisme bénin, ne sont pas davantage les paroles d'une ostentation vaine. D'autres doctrines, des partis politiques, des sectes religieuses, peuvent bien tenir un pareil langage; mais ce langage est démenti par leurs tendances et par leurs actes. Dans notre doctrine seule, ce langage est conforme aux tendances réelles, aux manifestations effectives. En effet, à quoi visent, malgré leurs protestations de tolérance, les partisans des autres doctrines, les hommes des autres partis? Où vont leurs efforts et leurs actes? Ils vont droit au pouvoir, c'est-à-dire à la force.... Ils veulent le gouvernement, ils veulent faire la loi ! Ils veulent tous arriver à dominer la société, à lui imposer par la loi leurs idées, à faire triompher par la puissance législative et administrative l'élément qu'ils représentent. Ils veulent être maîtres des choses et régler, par l'autorité, les choses, comme il leur parait convenir aux intérêts spéciaux dont ils sont préoccupés que les choses soient réglées ! Ils ne voient pas d'autre moyen que la loi, c'est-à-dire l'obligation imposée par la force....
Nous, au contraire, que demandons-nous? Demandonsnous la puissance, l'autorité, la force? Demandons-nous le
4S INTBRUÈDE.
pouvoir social pour agir sur la société à notre convenance? Demandons-nous l'empire, ou, si vous voulez, le ministère, comme tous les autres partis le demandent pour eux, pour leurs hommes? Non. Nous ne demandons point que la société entière soit remise en nos mains pour lui appliquer nos théories par acte d'autorilé. Nous demandons une expérience sur un coin de terre. Nous demandons une épreuve du mécanisme sociétaire, réalisée sur quelques centaines d'hectares, par quelques capitaux conquis à nos convictions. Nous ne venons pas gouverner la société par la puissance: nous voulons i'édifier par une expérience; lui prouver, par un fait qui ne ccmpromette aucun intérêt existant, que notre combinaison sociale est capable de satisfaire tous les intérêts sociaux, tous les besoins, et cela sans imposer aucun joug !
Le compelle inlrare est au fond de toutes ces doctrines qui se disputent le gouvernement, le droit de faire la loi, c'est-àdire la force. La liberté et l'harmonie sont au fond de la nôtre, qui ne demande qu'une expérience, un essai réduit à un espace infiniment petit, pour éclairer les hommes sur leurs vrais intérêts; qui ne veut envahir la société que pT le bienfait même de sa réalité prouvé à tous les yeux, sans rien imposer préalablement à personne.
Nous sommes donc les serviteurs, les vrais serviteurs de l'humanité ; les représentants de tous ses intérêts et de toutes ses aspirations. Nous combattons, il est vrai ; mais nous ne combattons que des erreurs fatales : nous ne combattons pas des intérêts, des éléments vivants et réels; nous ne combattons que les idées fausses, qui empêchent nos adversaires de comprendre comment notre doctrine sert, beaucoup mieux que leurs propres théories, leurs propres intérêts. Nous sommes au fond les amis et les serviteurs de nos adversaires. Comment l'intolérance et la haine seraient-elles au fond de nos cœurs, à nous dont la main est tendue à tous, dont les armes ne frappent que les routines et les erreurs qui empêchent les hommes de s'entendre et les intérêts de toutes les classes d'entrer dans la combinaison bienfaisante qui les unira, qui fera régner la paix, qui ouvrira les sources abondantes de toutes les prospérités, réalisera tous les accords et tous les bonheurs?.... Ah! de grâce, comprenez, comprenez bien le sens de nos luttes, le but de nos combats? Sans doute, et nous l'avons souvent dit, et c'est une triste néc-essitxi do
CCS temps d'anarchio et de tempête ; sans doute dans cette mêlée terrible des opinions contradictoires, des erreurs anciennes et récentes; dans cette mêlée où tous frappent à tort et à travers à grands coups d'épée, de sabre et de massue, nous ne pouvons pas entrer nus et désarmés ; nous ne pouvons parer avec des éventails les coups que l'on nous porte : mais nous ne combattons que pour que l'on nous entende, pour que l'on fasse une trêve, pour que l'on mette bas les armes, et que l'on raisonne, que l'on examine, que l'on juge, que l'on décide les questions par l'intelligence et par l'expérience Vous n'écoutez pas, vous écrasez qui n'est pas
armé ! C'est vous qui nous forcez de frapper, puisque vous ne voulez faire compte que de qui frappe fort Et l'expérience est là, qui prouve que l'on ne nous a écoutés qu'en proportion de ce que nous avons frappé...
Influence morale de la Science passionnelle.
Il ne faut donc pas nous rendre comptables de nécessités que nous avons subies à notre grand déplaisir. Ce qui est venu des conditions imposées par le milieu actuel, il ne faut pas l'attribuer à des dispositions qui ne sont pas dans nos cœurs et qui n'y sauraient tenir. De la haine, nous, de la haine pour des hommes ! bon Dieu ; mais ce sentiment inférieur ne pourrait pas, fùt-il même évoqué par la volonté, subsister chez ceux qui ont compris avec quelque profondeur la Science dont nous sommes les apôtres. Tout esprit quelque peu élevé devient, quand il est imbu de cette Science, imperméable à la haine ; et loin de porter ce sentiment dans la discussion des idées, dans le domaine intellectuel, il ne peut pas même l'éprouver dans le domaine des faits, des actes, des relations sociales et morales. Dans le premier de ces domaines, il peut être emporté sans doute par une énergique réaction contre les préjugés funestes, les erreurs pernicieuses qui entretiennent le mal sur la terre ; dans le second , il pourra éprouver éloigneraent, pitié, dégoût ou mépris pour ces natures que les circonstances ont faussées et dégradées, dans lesquelles la lâcheté, la perfidie, la bassesse et le vice
se sont enracinés. Mais comme il voit et juge les causes des erreurs et des dégradations, il demeure au-dessus de la haine, sentiment étroit et aveugle qui ne saurait dans aucun cas lui imposer son joug humiliant.
Les doctrines morales les plus pures, les préceptes évangéliques eux-mêmes ont prohibé, en théorie, la haine de rhomme pour l'homme ; mais en fait, ces doctrines et ces préceptes n'ont pas empêché que des caractères même fort élevés qui les professaient, ne fussent sujets de la haine. Hé bien! le fait que je signale ici, c'est que notre doctrine, qui ne se réduit pas à une collection de préceptes moraux, mais qui est l'expression de la véritable science de l'homme et de la société, a le propre d'expulser la haine du cœur de ceux qui comprennent cette science, s'ils sont dignes de la comprendre. De sorte que tel (je dis tel, je ne dis pas quiconque), de sorte que tel qui, nourri des préceptes moraux les plus purs, ne se fût jamais senti au-dessus de ce sentiment subversif, s'en trouve affranchi quand il s'est assimilé la science que nous enseignons !
Ainsi, quoique le but direct de cette doctrine ne soit pas de moraliser les individus vivant dans la société actuelle; quoique son but direct soit de promulguer les Conditions d'une société nouvelle dans laquelle tous les hommes pratiqueront la vertu et s'aimeront entre eux, parce que l'amour et la vertu auront sur eux, dans ces nouvelles conditions sociales, un charme tout-puissant ; l'effet actuel et indirect de cette doctrine est cependant plus énergiquement moralisateur et pacificateur que tous les efforts directement exercés par toutes les doctrines morales et religieuses antérieures. Il est entendu que je parle toujours de cette doctrine bien comprise, comprise telle qu'elle est, comprise dans son essence et sa pureté, et non comme la comprennent ceux qui croient y trouver la justification de leurs extravagances, de leurs désordres ou de leurs vices, sou« prétexte que ce sont des essors passionnels.
Cette doctrine excite donc à l'horreur du Mal sous les trois formes erreur^ laideur et vice, que le Mal revêt en se produisant dans le triple domaine intellectuel, maté;.) vî; moral. Mais en même temps, rapportant le Mal à ?es ••. '.^-s premières, à la fausseté des combi:r,:sons sociales, eiie développe l'amour de l'Humaaité, elle ''-pose à latoléra!i'\
et donne à ce sentiment toute l'extension qu'il puisse, sans déraison et au sein des conditions actuelles, atteindre dans le cœur humain.
Or, sans aucun doute, loin d'être contradictoires, ces deux sentiments sont fort compatibles. Une réactionviolente contre le mal et contre les erreurs qui le propagent ou l'entretiennent, se concilie très-bien avec l'amour de l'Humanité; elle en est même une manifestation d'autant plus certaine qu'elle est plus puissante et plus sincère. Seulement il faut comprendre les choses, il faut se garder de laisser aller son jugement sur une fausse apparence, et ne pas voir, par exemple, dans les charges à fond de la Vérité contre des Erreurs fatales au monde, un signe de haine ou de mauvais vouloir envers ceux qui , de bonne foi , cultivent ces erreurs.
Inertie.
Malgré les conquêtes magnifiques de la science et de l'in. dustrie humaines ; malgré l'empire glorieux pris dans ces derniers siècles sur les puissances de la nature ; malgré la création et la possession des instruments d'action, et quoiqu'il ne s'agisse plus aujourd'hui que de nous organiser, de régulariser, de combiner notre travail sur la nature, pour enrichir le monde de tous les beaux fruits de l'industrie, de l'intelligence et de l'harmonie ;aujourd'hui, reconnaissons-le, l'idée du bonheur universel ( tant les vieilles erreurs des peuples sont difficiles à déraciner ! ) est toujours regardée comme une chimère.
« Jamais on ne pourra faire vivre les hommes en bonne » harmonie, et les rendre heureux. Leurs passions s'y op- » posent. Le mal que nous voyons a toujours été et sub- » sistera toujours. » C'est une maxime consacrée, jfinsi, le préjugé, vaincu par les faits dans l'ordre des sciences matérielles, nous déborde encore par la tradition dans l'ordre moral et social. La littérature ancienne et moderne en est tout imprégnée. L'enfant le suce avec le lait, le respire avec l'air, et l'égoïsme, ainsi que je le montrerai plus loin; accueille et propage avec amour et reconnaissance une incré-
16 )i INTERMÈDE.
dulité à l'abri de laquelle il se sent à l'aise. De telle sorte qu'il n'est aucun préjugé plus répancki, aucun lieu commun plus universel que l'expression de cette désespérance sociale ! Pauvres, riches, savants et ignorants, tous sur ce point sont d'accord.
Observez que plus une erreur est générale et ancienne, plus elle est perfide. On pense d'autant moins à la suspecter, et l'on fléchit sous le poids d'un témoignage universel. Il en est des hommes vivant dans l'atmosphère d'une vieille erreur , comme de gens plongés dans une atmosphère fétide. Ils vont, viennent, agissent dans un air vicié , sans avoir le sentiment de son infection, sans savoir rapporter à cette putridité, que leur odorat blasé ne reconnaît pas, l'origine des maladies qui les affligent ; — et ils spéculent sur mille causes étrangères, avant de suspecter l'atmosphère qui les enveloppe. Or l'erreur dont nous parlons couvre la terre entière, dès l'origine des temps historiques.
Ainsi, quoique cette erreur antique approche de son terme, quoiqu'elle ne règne généralement plus déjà sur les esprits en tant que dogme religieux, mais seulement en tant qu'opinion, en tant que préjugé moral, universellement accrédité par la tradition et nourri par l'égoïsme ; quoique le progrès des sciences et des éléments de la grandeur humaine la mine incessamment et prépare sa chute, il n'en est pas moins vrai qu'elle domine encore et oppose de toutes parts au développement d'une théorie sociale qui promet le bonheur du monde une incrédulité, une indifférence, une inertie déplorables, et des résistances aussi fortes que peu intelligentes et peu réfléchies.
Que faire donc, lorsque l'on est certain de la possibilité de réaliser un Ordre social qui universalisera la richesse, le bonheur et l'harmonie, qui fondera l'unité humaine et l'élèvera au plus haut degré de beauté, de puissance, de gloire et de splendeur? Que faire pour agiter un Océan immobile d'incrédulité et d'égoïsme? Que faire pour ébranler cette torpeur générale, pour mordre sur ces préjugés auxquels le temps a donné la ténacité du fer , la dureté de l'acier trempé? Que faire quand on sait qu'il faudrait que les hommes voulussent seulement douter, examiner et éprouver sur un coin de terre l'efficacité du moyen social qu'on leur propose? Que faire pour tirer les intelligences du fatal sommeil léthargique qui
LU FOND ET DE LA FORME. il
prolonge les calamités, les tléaux et les douleur» sur la terre entière, quand (.n sait qu'il serait possible ot facile aux hommes, s'ils ecoulaicnl un viomcnt, do changer on cris de joie, en chants de reconnaissance et d'amour les pleurs et les gémissements des peuples courbés, d'un pôle à l'autre, sous le joug de toutes les misères, déchirés par toutes les souffrances? Que faire?
Faut-il exposer sans passion, dans un langage calme et froid, la découverte que l'on croit capable de remédiera tous les maux qui affligent l'Humanité, capable de fonder le bonheur? Mais on ne vous écoutera pas, on rira de votre idée bizarre, de votre rêve d'honnèle d'homme, le mot est consacré. On vous répondra souvent que la société n'est pas trop mal comme elle est. On vous répondra toujours qu'elle est tout ce qu'elle peut être, et que c'est une folie que de prétendre à la modifier; on refusera certainement de vous suivre sur votre terrain, et l'on vous débitera une foule de lieux communs économiques, philosophiques, politiques et autres, usés comme le pavé des plus vieilles rues, une foule de lieux communs dont vous êtes saturé dès l'enfance et que l'on vous donnera pourtant comme des arguments que vous auriez ignorés, comme des objections très-capables de réfuter votre système.... que l'on ne connaît pas.
Que ferez-vous donc, si vous croyez fermement que ce que l'on ne veut pas écouter contient pourtant le salut du monde elle bonheur des hommes? Vous tairez-vous, vous renfermerez-vous dans le silence et la résignation ! Non, si vous vous souciez du bonheur des hommes ; non, si vous vous sentez profondément dévoué à une cause aussi sainte ; non, vous ne vous tairez pas, vous ne vous résignerez pas, non ! Vous , comprendrez, dans leurs causes, l'indifférence et la légèreté que vous aurez rencontrées; vous comprendrez 1^ raison des erreurs qu'on vous aura objectées, et leur puis, sance sur les esprits qu'elles aveuglent. Vous n'aurez aucune colère contre les indifférents, contre les gens trompés qui engendrent de bonne foi les erreurs, ou les entretiennent en répétant bravement les lieux communs les plus bêtes ; mais vous vous mettrez en mesure d'attaquer rudement les erreurs, l'incrédulité, l'indifférence et la sottise....
Ilsne veulent pas venir survotre terrain et vous écouter!... Vous irez sur le leur, alors: et là, votre critique ardente se
II
mettra en œuvre de le labourer, leur terrain, rie le défoncer, de bouleverser leurs idées jusque dans leurs racines. Ils ne veulent pas vous suivre dans ce que vous avez à leur eî:pliquer d'une société nouvelle, lar2;e, belle, féconde et bienfaisante !.... Vous vous mettrez à découvrir une à une les plaies hideuses de leur société, sur lesquelles ils se complaisent à fermer les yeux, vous leur ferez voir les chairs saignantes, rongées, pourries jusqu'aux os. Ils ne veulent pas venir respirer avec vous l'air pur des régions de l'avenir !.... Vous leur ferez sentir les exhalaisons infectes que répand leur société, dont ils s'obstinent à méconnaître la putréfaction. Et ce que vous attaquerez avec le plus d'énergie, ce seront les erreurs les plus accréditées, les illusions les plus répandues, les opinions trompeuses, les fausses idées, les fausses doctrines, les sciences mensongères, qui, par grand malheur, sont fort bien reçues dans les esprits et passent pour de lumineuses vérités. Vous serez prompt et raide à la riposte quand on aura parlé de votre doctrine sans se donner la peine de la connaître, avec un ton trop cavalier : (ce qui arrivera souvent, car on exige autant de respect pour les préjugés qui ont un vieux droit de cité, que l'on est injuste, impertinent et leste au vis-à-vis des vérités qui n'ont encore pour elles que les veilles des grands génies auxquels on doit leur découverte (i). Les préjugés d'ancienne souche sont nobles, les vérités neuves sont roturières.)
Quand vous aurez ainsi armé votre doctrine en guerre, quand elle sera entrée militairement dans le domaine des idées reçues, quand elle aura riposté ferme, frappé à droite
(1) Ce péché de légèreté et d'impertinence à l'égard de toutes les découvertes importantes est si universellement constaté et blâmé, que l'on ne comprend guère l'extrême facilité avec laquelle les hommes y retombent toujours. Il est remarquable que ceux-là précisément qui le signaient du ton le plus philosophique y sont le plus enclins. Bacon, que l'on nomme le père de la philosophie moderne, l'inventeur, de la raison et de l'expérience, Bacon écrivait à un de ses amis, en parlant du mouvement de la terre autour du soleil, et des travaux du grand Gali'ée : « J'espère que vous avez fan justice des billevcsces de cet Italien. » Il est à parier qu'il y a, encore aujourd'hui, à l'Institut, de savants personnages qui tourneraient le génie de Fourier en ridicule.
et à gauche au travers des préjup;és qui ne voulaient ni l'écouter, ni la laisser parler; quand olle aura entamé dos idoles, brisé des faux-dieux, déchiré des voiles trompeurs, alors il arrivera que l'on prendra garde à elle, et que l'on en fera quelque compte; car elle sera allée là où va l'attention, et elle aura prouvé que, toute pacifique que soit sa nature, elle peut attaquer et se défendre, — ce qui est un grand point dans un monde où l'on méprise tout ce qui paraît débonnaire, où l'on dédaigne et bafoue sans pitié ce qui demande'et mérite accueil, soutien, protection, encouragement.
Si, agissant comme je viens de dire, vous êtes parvenu à exciter l'attention sur une conception dont la réalisation doit calmer les souffrances des peuples, délivrer les malheureux des angoisses de la faim et de la misère, délivrer les heureux de leur égoïsme et marier enfin sur la terre le travail et le plaisir, la richesse et les bons sentiments, la vertu et le bonheur; si vous avez bâté de dix années, de cinq années, d'une année seulement le jour où l'humanité entrera dans les voies de sa prospérité, de sa dignité et de sa gloire ; où ces myriades d'hommes, de femmes et d'enfants qui souffrent, pourront être rappelés à l'espérance et sécher leurs larmes; qu'importe, je vous le demande, que vous ayez un moment malmené les erreurs en crédit et les distributeurs de l'aveuglement? Qu'importe que l'on vous ait accusé un moment de nourrir dans votre cœur la violence, l'acrimonie, la colère? Il vous sera facile de prouver le contraire en désarmant au fur et à mesure qu'on écoutera l'Idée nouvelle et libératrice, au fur et à mesure qu'on lui ménagera le dédain, les coups, les attaques injustes. Et d'ailleurs, vous aurez travaillé à une noble et sainte tâche, vous aurez bien mérité de l'Humanité... Telle a du moins été la manière devoir de mon Maître, telle a été la mienne. Et, en vérité, on se tromperait si l'on attribuait à de mauvais sentiments la colère ^intellectuelle, l'âpreté de style, et les bondissements que a l'on reprochés à ses écrits et aux miens.
D'ailleurs je reconnais volontiers, pour mon propre compte, que je suis allé trop loin, que j'ai plusieurs fois été emporté au delà des bornes, que j'aurais pu souvent demeurer aussi fort en restant moins violent et plus digne; je reconnais surtout avec grande joie que la doctrine à laquelle j'ai voué ma vie a conquis maintenant dans le domaine de l'opinion pu-
20 JNTr.RMÎîDE.
blique up.g place assez bonne, qu'elle est. assez forte dan^ la position qu'elle occupe, pour que ses promoteurs la revêtent dorénavant de formes moins dures et moins anguleuses. M'exccutant moi-même franchement et de bonne grâce, j'espère que les lecteurs qui ont été plus ou moins choques du ton de certains passages du volume qui précède celui-ci seront disposés à pardonner les fautes du même genre qu'ils pourront rencontrer dans ce qui leur reste à lire. Ce second volume que je présente aujourd'hui au public, et la première moitié du troisième, quoique ayant suivi à un intervalle de plusieurs années la publication du premier volume, ont été composés en même temps. Des occupations difficiles, des démarches nombreuses, toutes relatives à la propagation de la Théorie sociétaire, la publication de la Phalange, la composition de plusieurs écrits auxquels les circonstances m'ont entraîné, un état de santé chancelant et pénible qui a paralysé une partie de mes forces pendant plusieurs années, m'ont empêché longtemps de mettre la dernière main à cet ouvrage, pour l'achèvement duquel il m'eût fallu un mois de bonne disposition et de calme. On ne sera donc pas étonné de retrouver, dans une composition qui date en grande partie de l'époque où le premier volume a été publié, quelques écarts de ton analogues à ceux qui m'ont valu des reproches dont je reconnais la justesse, et une turbulence de style qui doit désormais se calmer dans nos écrits.
En somme , le lecteur se mettra à notre point de vue. Il reconnaîtra que, chez des hommes profondément pénétrés d'une foi dont l'objet est capital, la vivacité de la parole n'est qu'une manifestation de la foi. Il pardonnera à ces hommes leurs réactions contre l'esprit d'un siècle qui a laissé passer un Génie tel que Fourier, sans avoir eu pour ce Génie bienfaisant, quarante ans consacré, dans un temps d'égoïsme général, au service de l'humanité, d'autres récompenses qu'un délaissement cruel, d'insultants sarcasmes, ou de viles calomnies. Il comprendra d'ailleurs que l'on doit indulgence à des travaux persévérants qui n'ont d'autre objet que le bien de tous, d'autre mobile que l'amour des hommes. Il comprendra enfin qu'avant d'avoir acquis du calme et de l'expérience, avant d'avoir appris à régler ses forces et à mesurer ses réactions, il y a un temps de jeunesse et de fougue dont il est raisonnable de tenir compte dans les premières productions d'un homme et d'une École.
DU FOND ET DE LA FORME. 2i
[ Réserve en faveur fie la Science» qni n'est pas responsable.
Quant au petit nombre de caractères raides et par trop sévères qui resteraient rebelles ù nos légitimes excuses, et que notre acte d'attrition ne disposerait pas à l'indulgence, nous leur dirons de conserver tout ce qu'il leur en plairait de colère contre nos formes ; mais nous les avertirons que, après tout, il y a, dans les nécessités qui nous ont amené à cette discussion de forme, beaucoup de puérilité et fort peu de raison; car, enfin, ce qui est ici en litige, ce qui importe, ce qui est grave, ce qui doit être jugé, ce à côté de quoi tout le reste tombe et s'efface, c'est le fond et non la forme, c'est la question sociale, non le style.
Qu'importe, par exemple, à la vérité et à l'acceptation de la découverte du Calcul différentiel l'àpreté des discussions qui s'établirent à ce sujet entre Newton et Leibnitz? Et si Newton eût promulgué dans un langage acerbe le théorème de V AUraclion proportionnelle aux masses et inversement ■proportionnelle au carré des distances, serait-on reçu à refuser cette loi comme régissant les relations de la lune, de la terre et des planètes entre elles et avec le soleil, par la raison que l'on aurait des reproches à faire au style dudit Newton? Eh! qu'est-ce, bon Dieu, que le Calcul différentiel et l'Attraction sidérale, à côté du problème du Bonheur, de la Destinée humaine et des Destinées universelles ? Ces deux belles découvertes partielles peuvent-elles entrer en ligne avec la solution de ce dernier problème? En lisant le Traité de V Association de Fourier, ou la présente Exposition élémentaire de sa découverte, ou tout autre écrit un peu rude de l'École, ce n'est donc pas le ton et le caractère du Maître ou de son disciple qu'il importe de bien ou de mal juger. Ce ne sont pas des hommes qui sont en cause, mais une doctrine capitale.
Si ces hommes ont mérité des reproches tellement graves que vous ne puissiez leur pardonner eu égard aux positions, aux choses, aux nécessités de la légitime défense d'une grande et sainte cause ; si vous ne vous sentez pas indulgence j our
eux en faveur de leurs bons sentiments, de leurs travaux persévérants, tenaces, de leur dévouement fort au bien de tous, blâmez-les, condamnez-les, prenez, comme on dit, leur tète... mais, au nom de Dieu, au nom de la raison, au nom de tous les malheureux qui souffrent, n'impliquez pas la doctrine dans votre exécution! La doctrine est indépendante des méfaits de ceux qui la proclament.
C'est une chose qu'il faut dire haut : Toute doctrine, toute opinion, toute science peut être mal défendue, mal propagée, mal servie. Toutes les causes ont de mauvais soldats, beaucoup plus de mauvais soldats que de bons. Mais les hommes de raison et de sens doivent distinguer entre une cause, sa vérité, son importance, sa valeur propre, et les erreurs de ses partisans. La Théorie sociétaire mérite sans doute, par l'importance de son objet et par sa valeur propre, que l'on fasse en sa faveur cette distinction toujours légitime, qu'on ne la rende pas solidaire des travers d'esprit ou de cœur, des sottises, des extravagances de ceux qui la présentent au monde.
Pour mon propre compte, je m'explique là-dessus nettement. Je désire sans doute, malgré mes passages massacrants , me concilier la bienveillance du lecteur, et c'est pour cela que j'ai eu à cœur de lui présenter les faits et les raisons que cet Inlermède expose. Je ne l'en prie pas moins de faire bonne justice en me laissant, pour compte, tout ce qu'il rencontrera de vicieux dans mes écrits, et en reportant tout ce qu'il y trouvera de bon, de beau, de grand et de fécond au Génie de Fourier et à la Vérité éternelle par lui découverte.
D'autres critiques ont été faites à nos ouvrages ; je veux parler de critiques purement littéraires, portant les unes sur le néologisme, les autres sur la correction du style. Les premières sont ridicules et ne méritent pas de réponse. Il n'est pas de Science qui n'ait ses mots et sa langue, et qui n'y soit obligée pour éviter d'interminables périphrases. Qu'on n'ait pas besoin de mots nouveaux lorsque l'on brasse des lieux communs politiques ou moraux, lorsque l'on écrit des contes pour amuser les oisifs, etc., à la bonne heure. Mais quand on
apporte des idées neuves, ce serait bien merveille ([uc l'on trom àt tout faits , dans le Diclionnaîre de V Académie, les mots techniques nécessaires à l'expression de ces idées auxquelles la docte Assemblée est naturellement fort étrangère. Les mots ne peuvent pas précéder les idées; et, cpiand des idées viennent au monde, elles veulent des noms et m\ baptême. Si l'on n'avait jamais créé des mots, il n'y aurait pas de langue. Au reste, le Si'pplcmenl au Nouveau Diclionnaire de l'Académie, de Didot, contient les principaux termes techniques de la Théorie sncièlaire, et le Journal de la lamjue française, dans un article de M. Bonvalot, professeur au collège Charlemagne, ne craint pas de s'exprimer ainsi en parlant des socialistes de notre époque, et nommément de nous : « Ces hommes-là, comme on l'a vu, ne s'occupent pas à ra- » tisser des syllabes; ils vont au fond des choses, et, de la, * surgit une langue nouvelle, un dictionnaire nouveau : c'est » un fait immense que j'expose. »
Quant aux critiques relatives à la correction du style, je ne saurais en décliner la justesse, et les accepte volontiers à condition qu'on ne leur donnera pas trop d'importance. Sans doute le fond ne perdrait rien à être enveloppé des formes les plus pures et les plus attrayantes. Mais si le style est tout dans les œuvres purement littéraires, si l'incorrection et la précipitation ne sont ni justifiabies ni tolérables dans les objets d'art pur et simple, il n'en est point de même pour les objets de la Science , surtout de la Science sociale. Nous sommes des mineurs dont la tâche est d'extraire l'or du fdon : nous ne sommes point des ciseleurs et des orfèvres. Que la critique littéraire se montre sévère, s'il y a lieu, pour un poème de M. de Lamartine, pour un roman de M. V. Hugo, pour un dithyrambe en prose de M. de Lamennais, à la bonne heure. Ce sont là des œuvres d'art, d'imagination, des productions littéraires qui n'offrent pas à la société des moyens d'organisation, des voies nouvelles. Elles doivent être jugées dans leur ordre et dans leur essence. Mais tout ce que l'on est en droit d'exiger de nous, qui allons au fond des choses, qui discutons les institutions, qui indiquons à la société des sources de prospérité, de vie et de puissance, et qui ne nous érigeons pas en littérateurs, c'est que nous soyons clairs et logiques, et nos solutions heureuses et fécondes.
24 IlfTERMÈDE,
Un puriste sévère, un écrivain qui s'est fait le croquemitaine de la litlêralure facile, M. Nisard enfin, a pris soin lui-même de nous absoudre dans une de ses philippiques contre cette littérature de pacotille qui abonde aujourd'hui sur le marché littéraire : « Si vous connaissez, a- » t-il dit, quelque remède qui fasse cesser le hideux spec- » tacle d'une société manquant à l'homme qui lui offre ses » bras, son intelligence et son travail ; qui élargisse le cercle » où nous nous foulons les uns les autres, où il y a cent can- « didats pour une place, cent bouches pour un morceau de » pain; improvisez, le temps presse; brûlez le papier, lâchez V la bride à votre plume; si vous savez quelque plan en )i finances qui augmente le revenu public sans augmenter » l'impôt, qui donne au pauvre le pain et le sel ; improvisez.» On dirait que M. Nisard nous avait particulièrement en vue lorsqu'il signait ce laissez-passer d'exception, car il invoque précisément ce que seuls nous offrons : Un procédé social défini dans ses moyens, et capable des résultats demandés.
Nous solliciterons donc tous, avec l'appui de la raison et sous l'autorité de M. Nisard, l'indulgence pour les fautes de syntaxe et les incorrections de style qui se rencontrent dans les écrits de V École sociétaire, — indulgence dont le présent ouvrage a besoin plus que tout autre; car ses différentes parties, interrompues et reprises à de longs intervalles, ont été composées dans des conditions peu favorables à une pureté et à un fini littéraire, que l'auteur est loin de dédaigner, mais dont il ne prétend pas avoir fait preuve.