‹ Destinée sociale (volume 2)Chapitre 4 sur 91 · DU SENS VRAI · texte numérisé non relu

DU SENS VRAI

Notre Père qui êtes anz eieaxj,

QUE VOTRE EÈGHE AKMTB, qQ* TOtr»

Volonté soit faite suk la tekki

COMME AUX CIBUX,

JÉSUS-CsKIiT.

Que le lecteur se mette à notre point de vue. Nous croyons qu'une grande découverte a été faite, la plus grande des découvertes dont l'intelligence puisse prendre possession, la découverte de la Loi des Destinées, des Harmonies Universelles et du Bonheur réalisable dès cette terre....

Nous croyons que du moment où, sur un point du globe, on sera entré dans les voies ouvertes par le Génie qui a brisé les sceaux de cette Loi sublime; que du moment où lui seul élément social harmonique aura été constitué, aussitôt l'harmonie et le bonheur se répandront comme un embrasement sur îe monde.

Voilà notre croyance.

Elle est nette et tranchée ; c'est une certitude mathématique, c'est une vue lucide et calme de l'arrangement des choses , suivant Tordre que leurs rapports naturels invoquent, que leurs convenances appellent. Nous avons sous les yeux la société de l'avenir, nous contemplons le splendide cortège de ses harmonies^ et nous voyons comment une expérience (qui n'exige pas des moyens gigantesques) peut, dès demain, inaugurer sur le glohe cet avenir de liberté, d'ordre, de vertu, de gloire et de magnificence.

Eh bien ! quoique le désir de ce bonheur soit le désir suprême de l'homme et la vie de son âme ; quoique l'invincible gravitation de l'être intérieur vers les sphères de ces harmonies prouve invinciblement que ce bonheur fet ces harmonies sont la voie de notre vraie Destinée , que l'homme a été créé pour ces sphères heureuses; le passé, le passé douloureux et terrible, et les misères de la réalité présente ont si complètement étouffé l'espérance et paralysé la foi dans les cœurs, que, sur toute la terre aujourd'hui, le bonheur universel est

considéré comme la chimère par excellence Chose

étrange ! on vous permettra plutôt de chercher la quadrature du cercle, que d'étudier ce grand problème du bonheur!... du bonheur que tout être désire, auquel toute âme aspire !

A cette réclamation universelle de la même fin, à cette tendance nécessaire, absolue, de tous les Êtres vers le même but, le boxkeur, ou refuse de reconnaître la preuve que ce but est dans la Destinée des Êtres et que les Êtres doivent l'atteindre ! On aime mieux croire que ce but est un mirage vain, et que Dieu n'aurait ainsi frappé tout ce qui a vie du désir permanent et fatal d'un

bul impossible, que pour se donner l'odieux , l'infernal plaisir de torturer tous les êtres virants, en proportion même de la supériorité des facultés et des désirs dont il

les aurait pourvus !

Et pourquoi l'esprit de l'homme s'esl-il enfoncé aussi profondément dans cette erreur impie? Comment s'est obscurcie cette vérité lumineuse qui montre la réalisahilité du bonheur comme la conséquence naturelle du désir que le Dieu grand et bon a déposé dans nos cœurs, non pour nous égarer et nous tourmenter, mais pour nous mener à l'Harmonie, à ses joies surabondantes? Ah! ce n'est pas seulement parce que, chez les masses, cette belle et pieuse croyance au bonheur s'est affaissée sous l'énorme pression des douleurs accumulées dans les mauvais jours ; c'est encore , c'est surtout parce que riiitelligence et le Sentiment religieux, ces deux grandes Puissances de l'homme, ont été, dès les temps anciens, faussés dans leurs voies par ceux qui imprimaient le mouvement aux idées et aux peuples. La Raison, qui devait servir de phare dans les ténèbres où les peuples étaient plongés; la Foi qui, pareille à la colonne de feu d'Israël, devait conduire à la Terre-promise l'humanité engagée dans le désert; subissant l'une et l'autre le joug du Mal qui dominait les masses, se sont faites ses complices. L'une et l'autre ont conspiré contre la croyance à la Terre-promise , à la Destinée Heureuse ; l'une et l'autre ont arrêté l'humanité au milieu du désert....

Par son poids, par sa durée, par son inertie, le Mal agissant passivement sur le sentiment des générations tendait à comprimer en elles l'espoir de la grande conquête. Les théories philosophiques et les dogmes ont travaillé activement à seconder cet effet funeste. C'est directement, c'est en face, que les dogmes ont attaqué l'espoir du Bonheur, pour le détruire dans ses racines. Ils ont, de toute leur autorité sur l'esprit des peuples, sanctionné la négation de l'Harmonie sur la Terre. Ils ont tant fait enfin, en combinant avec l'influence pas-

sive du Mal leur influence propre et active, qu'ils sont parvenus à inculquer à l'homme cette triste croyance que ce Mal (temporaire) est éternel, fatal et voulu ; qu e sa source est dans notre nature même, nature mauvaise, vicieuse et corrompue ; que les privations, les douleurs et les larmes composent notre lot ici-bas ; et qu'à jamais ici-bas la perfection de la sagesse et de la science humaine sera de comprimer les désirs que Dieu a mis en nous, d'enchaîner les aspirations de l'âme et de vivre en se résignant

Cette erreur colossale sur l'Homme et la Destinée a porté tous ses fruits de mort. Elle a fondé et universalisé

l'iNCRÉDULITÉ et l'ÉGOÏSME.

En effet, si les doctrines religieuses et philosophiques (qui toutes jusqu'à notre âge, et malgré leurs formes diverses, se sont, au fond, constituées sur cette commune erreur), si ces doctrines n'ont pas eu de peine à enlever entièrement à l'individu l'espoir du Bonheur de I'espèce, comme elles étaient absolument impuissantes à tuer dans son cœur le désir et l'amour de son propre bonheur, elles ont eu pour résultat de jeter chaque homme dans la recherche isolée et égoïste de sox bonheur personnel.

Le bonheur de l'espèce, le bonheur de tous, le bonheur solidaire, l'Harmonie sociale.... chimères! y croire c'était impiété ou folie. Mais en même temps l'individu restait Homme et voulait jouir (en ce monde ou en l'autre, peu importe). — Delà, que pouvait-il sortir? — Eh ! grand Dieu! ce qui en est sorti : l'égoïsme, et rien que l'égoïsme ; c'est-à-dire, un espoir tout individuel, une règle de conduite faisant consister la sagesse réelle, pratique, véritable, à chercher pour soi, et tout au plus pour les siens, son bien dans ce qionde ; à savoir se caser soi et les siens dans ce monde ; ou, ce qui est

encore et toujours l'égoïsme, à préparer son salut, c'està-dire, son bonheur iNDiviurEL dans l'autre monde !

Quant au bonheur de X Humanité entière dans ce monde, oujau salut de V Humanité entière dans l'autre, c'était folie d'y songer suivant les théories philosophiques, c'était impiété d'y croire suivant les dogmes. Les philosophes et les prêtres se rencontraient dans une négalion commune : ceux-là parlant au nom de la raison humaine, ceux-ci au nom de Dieu et de la foi

Oui ! le lien suprême et harmonique de tous les Êtres du monde en Dieu, le Bonheur possible de l'espèce, la belle Destinée qui doit établir sur la terre l'abondance, l'amour, l'unité, la félicité universelle, investir l'homme de sa royauté sur la création, et le conduire par le bonheur terrestre aux bonheurs et aux gloires des développements futurs, des vies éternelles ultérieures : tout était faux et condamné ! Ces saints désirs de l'âme qui veut le bonheur pour toutes les âmes, cette religieuse espérance du Règne de Dieu sur la terre, ces lumineuses émanations de l'éternelle Lumière du monde, ces aspirations divines c'étaient des pièges de Satan ! Car la

croyance au l'ègne de Dieu sur la Terre était une hérésie l'expression de cette croyance un blasphème

et la recherche des moyens d'établir le règne de Dieu icibas, une orgueilleuse révolte de Titan contre Dieu !

Voyez- vous la conséquence à laquelle conduisait invinciblement le dogme? — Travailler à établir dans la société les lois de Dieu, c'était se révolter contre Dieu ! car le Règne de Dieu dans la société ferait le bonheur des hommes sur la Terre, et Dieu, affirmait le dogme, n'entend pas que le bonheur règne sur une Terre qu'il a dévouée aux larmes et aux douleurs. — Se peut-il rien de plus monstrueusement contradictoire, rien d'aussi absurde ?

Tel est pourtant le dogme qui, depuis les temps les plus reculés, subjuguant l'intelligence et obscurcissant le Verbe naturel de la Destinée, cette lumière qui éclaire

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tout homme venant au monde, a empêché le Génie humain de découvrir celte belle Destinée, en lui interdisant d'en rechercher les voies ; bien plus ! en lui ordonnant de croire que l'idée d'une Destinée heureuse était une chimère (1).

rv.

Ce dogme abominable du Mal perpétuellement imposé à la Terre par la volonté de Dieu, de la souffrance érigée en loi de Dieu pour la terre, en moyen impératif de la purification et du salut ; ce dogme était en contradiction flagrante avec l'esprit du Christ et de sa doctrine. Le Christ voulait que les hommes formassent une société de frères, qu'ils s'unissent entre eux et en Dieu par l'amour. L'idéal social, dont la réalisation était le but de ses prédications, de son saint dévouement et de sa mort, serait une société heureuse ; car il est impossible de comprendre la Paix universelle, la Justice universelle et l'Amour universel sans le Bonheur universel. Il est évident que dans un monde où la vertu est générale, oia tous les hommes s'aiment, s'entendent, et travaillent à l'envi au bonheur les uns des autres, dans le monde que voulait Jésus, il n'y a plus de place pour le mal social! La pensée la plus élevée du Christ, comme toute transcendante pensée d'humanité, était donc directement contradictoire à ce dogme du mal. Ce dogme eût péri déjà

(1) Un lecteur judicieux ne manquera pas de faire ici une remarque importante : c'est que, s'il est impie et absurde de nier à priori la possliiilité du bonheur universel sur la terre, en soutenant que Dieu veut absolument que le mal s'y perpétue, il est encore fort déraisonnable de faire contre cette possibilité l'objection à ■posteriori que l'on reproduit chaque jour. On dit : s'il y avait une destinée possible de bonheur pour l'Iiomme, il y a longtemps qu'on l'aurait trouvée. — Eh! comment l'an rail -on trouvée, puisque, jusqu'à notre âge, on ne l'a jamais cherchée, et qu'on n'a même iamais cru qu'elle fût possible .^

DOCTttlNE DE LA RÉDEMPTION. 31

si le désir du Christ se fût déjà incarné dans la société humaine. Tl snccomhera sons retour le jour où ce grand désir pour lequel le Fils de l'Homme est mort il y a dixhuit cents ans, sera réalisé par le .moyex dont la révélation a été réservée à Fourier, et pour lequel, lui aussi, il a souffert et il est mort, passus et mortuus est.

Si la douleur, si les souffrances, si toutes les misères nous sont imposées par la volonté de Dieu ; s'il lui plaît que nous subissions le joug du mal ; si nous ne pouvons mériter auprès de lui, rentrer en grâce et gagner notre salut éternel que par ces douleurs, par ces souffrances, et par notre résignation à les supporter ; si Dieu considère comme une révolte contre sa ^ olonté le bonheur goiÀté sur la terre, la charité alors est une ridicule inconséquence Porter secours à votre frère qui souffre, c'est

tendre un piège à sa faiblesse, c'est lui enlever des mérites, des occasions, des moyens de salut. Si vous diminuez le mal sur la Terre, si vous y faites régner l'abondance, le bien-être, si vous y remplacez les privations et les sacrifices par les satisfactions... vous êtes le plus perfide des tentateurs, vous êtes la plus grande plaie de l'humanité ! car vous avez séduit les hommes et vous leur avez enlevé les moyens de leur salut. Ce bienêtre que vous avez répandu sur vos frères, ces joies, ces satisfactions que votre charité ardente a versées sur eiLX, ce bonheur goûté sur la terre aura irrité Dieu et escompté pour l'éternité le bonheur de vos frères. Vous serez d'autant plus malfaisant que vous ferez plus de bien icibas. Plus près la charité approchera de son but, plus elle se fera ingénieuse et puissante à rendre heureux les humains, plus elle aura préparé de victimes à l'enfer (et l'enfer de ce dogme terrible est éternel !). Voilà les conséquences 011 le dogme mène ! Quiconque accepte le principe doit subir ces conséquences détestables. Et c'est pourtant là ce que l'ignorance, la domination et l'orgueil ont fait de la doctrine du Christ!...

Si la Charité, qui est une expansion du cœur et que

prescrivait le Christ, s'est développée malgré le dogme qui s'est constitué par une erreur de l'esprit, ce dogme n'en a pas moins eu puissance de la renfermer dans le cercle le plus étroit, de la limiter à une action misérable, essentiellement individuelle et fragmentaire. En effet, il a réduit la Charité à avoir pour expression l'aumône, la dégradante aumône ! L'aumône qui caractérise la barbarie d'une société dans laquelle les malheureux et les faibles sont abandonnés aux hasards et aux humiliations de cette charité individuelle, avilissante et corruptrice ! Cette charité-là, tout excellente qu'elle soit comme sentiment et dans son principe, a bien plus nui à la société qu'elle ne lui a été utile. En jetant sur l'incendie des gouttes d'eau elle n'a finalement servi qu'à l'accroître. ^1 1^ L'aumône et la charité publique (qui, elle aussi^ a toujours

été réduite à l'action individuelle, parce qu'elle n'a jamais eu pour objet que le soulagement transitoire de l'individu souffrant), l'aumône et la charité publique, ont nourri, loin de les réduire, la corruption et la misère. La charité, qu'un dogme vrai, qu'une philosophie vraie eussent développée, et que les dogmes et les pliilosophies du passé ont étouffée, c'est la charité supérieure, intelligente et large, la charité sociale, qui n'exclut pas l'exercice éclairé de la charité individuelle tant que celleci est nécessaire; mais qui montre au cœur et au génie de l'homme, pour but à atteindre, l'amélioration générale de la société, la destruction de la misère, du vice, de la souffrance, dans leurs racines mêmes : l'annihilation du mal enfin dans ses causes ! Voilà la charité qui sortait brillante des enseignements du Christ, et qui, excitant et sollicitant le génie de l'Humanité à la recherche du bonheur social, en eût dès long-temps ouvert les voies, si la foi au bien, la confiance en Dieu et l'espérance eussent prévalu contre ce dogme du désespoir et du mal — qui damnait le monde et le livrait à Satan.

Lorsque la poésie lugubre, qui avait enveloppé ce dogme des plus effrayants mystères, régnait sur les peu-

BOCTRINS DE I.A RÉDRIPTIOX. 33

pics, elle pouvait du moins ser\ii' à sanctionner des prescriptions de vertus et de sacrifices. Aujourd'hui ce règne est détruit. L'enfer et ses terreurs tiennent peu de place dans les préoccupations réelles des plus fougueux défenseurs du dogme eux-mêmes ; et l'individu, précipité dans le tourbillon d'un égoïsme effréné, se dévoue tout entier, convenez-en, à son intérêt, à sa fortune, au travail de son bien-être, sans trop se soucier de ce que ce bien-être pourralui faire perdre dans l'éternité... L'individu s'est donc complètement affranchi du dogme, quant à ce qui concerne son individualité. Mais quant à ce qui regarde la société, il s'y attache fortement au contraire, et se range dévotement ou philosophiquement au principe du dogme qui caresse et légitime son égoïsme. — Qu'est-ce que I'égoiste, en effet ? — C'est l'homme qui fait au dogme du malheur aussi bon marché du bonheur de ses frères , du bonheur de la société , qu'il met de fureur à lui disputer son bien propre, son bonheur isolé, son intérêt personnel. . . .

Oui, ce sont les hommes le plus âprement dévoués à l'édification de leur fortune individuelle, les hommes qui n'ont qu'une seule pensée, qu'un seul but : celui de s'abriter contre le mal général, eux et leur famille, et d'accumuler dans le nid qu'ils ont construit à leur égoïsme toutes les commodités, toutes les jouissances de la vie... ce sont ceux-là précisément qui se montrent les apôtres furieux de la nécessité du mal social sur la terre ! — Ils vous disent avec un aplomb incroyable, les uns, qu'il est impossible, les autres, qu'il est impie de vouloir réaliser pour tous les hommes, quoi? — ce qu'ils travaillent si ardemment à réaliser pour eux-mêmes ! Et ces égoïstes vils répondront à vos principes d'universalisation du bonheur, en arguant contre vous de la

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34 IWTERMÈDB.

parole du Christ, de ce Christ qui a été tout amour, tout dévouement pour THumanité qu'ils crucifient!

Ainsi ce dogme fatal, ancien, engendre parle Mal, qui s'est introduit dans toutes les doctrines philosophiques et religieuses, qui a altéré et corrompu les plus pures d'entre elles, et qui, depuis plusieurs milliers d'années, a courbé universellement sous son joug l'intelligence humaine 5 ce dogme qui nie la réaUsabilité de la paix, de l'unité, de l'ordre, de l'harmonie, de la volonté du Christ, du bonheur des hommes sur la terre : qui nous dévoue à jamais à la misère, au crime, au versement du sang, aux larmes et aux douleurs: ainsi ce dogme qui, sur le front de Satan le génie du Mal, posait la couronne légitime du monde , a toujours eu pour effet de livrer l'individu en pâture à l'Égoïsme, en ne lui laissant d'autre but que son bonheur personnel en cette vie ou en l'autre.

L'opinion dérivée de ce dogme est aujourd'hi la Théorie commune à tous les égoïsmes, égoïsme des individus, égoïsme des sectes,*) des partis , des classes. C'est leur principe de ralliement. Elle constitue, si l'on peut rapprocher ces deux mots, la religiox de i.'égois.me.

Voilà quelle est l'influence finale de ce dogme, que beaucoup d'hommes honorables, mais peu clairvoyaus, prennent maintenant encore, soit en prose, soit en vers, pour thème de leurs élucubrations religieuses, philosophiques, et mélancoliques. Quelle démence ! Ah, Messieurs les prosateurs , Messieurs les poètes , qui exploitez si malencontreusement encore les lieux communs de cette vieille et triste donnée, permettez qu'on vous soumette la pensée qu'en agissant ainsi vous agissez sans votre in- .telligence. Votre intelhgcnce, en effet, et l'expérience positive des temps passés et présents vous montreraient facilement qu'en enracinant dans les esprits la théorie de la Nécessité du mal social, qu'en propageant, par vos vers, par votre prose, la croyance à l'impossibilité du bonheur général sur la terre, vous n'aboutirez qu'à ren-

forcer l'égoïsme. Car, encore une fois, quand vous aurez convaincu l'individu que le bonheur général ne peut pas être réalisé, quel autre but lui rcstcra-t-il que celui de son bonheur exceptionnel ? Si le mal général est une nécessité permanente, ne devient-il pas sagesse de s'abriter aussi bien que possible, soi et les siens, contre ce mal général? Et ne devient-il pas folie de se préoccuper du Bien universel, du Bien social, de consacrer sa vie à le poursuivre, si ce Bien n'est qu'une chimère?

Eh! malheureux! proclamez, proclamez donc de toutes les forces de votre éloquence et de votre âme, proclamez que le bonheur est possible sur la terre comme dans le ciel ! Que, comme le ciel dans lequel elle nage, la terre appartient à Dieu son créateur ! Qu'après les premiers jours de faiblesse, d'ignorance et de misère, viendront les beaux jours de la puissance, de la gloire et de l'Harmonie ! Dites-nous, dites-nous donc que le bonheur de nos frères est possible, si vous voulez que nous nous consacrions à préparer le bonheur de nos frères !

Hommes de religion, philosophes, poètes ! voilà trop long-temps , que vous nourrissez , que vous justifiez, que vous consacrez l'égoïsme, la seule sagesse dans le système d'idées que vous avez propagé. Développez enfin le dévouement et l'amour de l'Humanité en offrant au dévouement un grand but, en proclamant que l'amour de l'Humanité n'est pas un sentiment improductif et stérile ! Comprenez et faites comprendre à vos frères qu'il y a devant l'Humanité un beau, un splendide avenir; qu'il est glorieux, qu'il est grand et religieux aux générations actuelles d'y travailler, ne fût-ce que pour les générations qui viendront après elles. Ne voyez- vous pas, hommes de religion, philosophes et poètes ! que, si vous répandiez parmi les hommes cette foi à la destinée humaine, et cette sainte espérance du bonheur de l'Humanité, cette foi et cette espérance éveilleraient une ardentp charité dans les cœurs ? que l'égoïsme n'aurait plus ni prétexte, ni refuge? qu'il ne pourrait plus comme

aujourd'hui s'envelopper du manteau de la raison et de la sagesse, et que, apparaissant dans toute sa hidcure nudité, il ferait peur à tout le monde ? Mais si vous ne voulez pas que les hommes croient à l'efficacité de leurs efforts, si vous voulez leur arracher non-seulement l'espoir pour leur âge , mais encore le dévouement à l'avenir, alors, cessez vos déclamations ridicules contre l'égoïsme : car, encore une fois, la conséquence humaine des principes de votre prose et de vos vers, c'est que l'égoïsme seul est sagesse, et le dévouement duperie, puérilité, absurdité, sottise....

Dès avant l'origine de nos temps historiques, ce vieux dogme oriental de la dévolution de l'homme et de la terre au Mal , s'est répandu dans les nations , a corrompu toutes les philosophies, empesté toutes les religions, déterminé sur tous les points du globe l'avortement du génie social, et maintenu plus de deux mille ans de trop l'Humanité hors des voies où Dieu l'appelle. En le combattant, j'ai constaté que l'intelligence humaine est maintenant encore universellement esclave des conséquences de ce dogme ; car l'impossibilité du bonheur social sur la terre est une idée qui, bien qu'approchant de sa fin, est aussi puissante aujourd'hui dans le monde où elle règne à l'état d'opinion, que quand elle y régnait comme article de foi , — et cela parce qu'elle s'allie avecl'Égoïsme général, le justifie et le nourrit. -^

Ainsi, grâce à la longue influence du mal sur la terre, grâce à des principes faux, à des dogmes malfaisans, promulgués dès le berceau du monde par les Théocraties dont ils servaient la domination , acceptés par l'ignorance des peuples , roulés d'âge en âge dans le grand fleuve de la tradition, et mêlés à toutes les conceptions philosophiques ou religieuses, l'intelligence refuse encore

de croire à la Destinée. C'est en vain que le Génie de l'Humanité , gravitant par les vertus intérieures de sa nature vers la sphère dont les harmonies l'attirent, a élevé, dans les trois derniers siècles, à la gloire et à la puissance humaines de superbes trophées : c'est en vain que nous avons, par la science, conquis la terre et envahi les cieux!

Eh quoi! l'homme, ce ver de terre, cette créature dont vous vous êtes plu à proclamer la faiblesse, l'humiliation, la misère; cette créature jetée sur une terre maudite pour y vivre esclave des éléments , jouet de leurs mouvements désordonnés, et s'y anéantir dans le sentiment de sa propre petitesse; cette créature impuissante , la voici qui dompte ces éléments terribles , qui règle leurs actions, subjugue leurs forces et les soumet, dociles, à ses besoins et à ses plaisirs! Les ron-

ces et les épines devaient déchirer et ensanglanter à jamais ses pieds dans les vallons de la terre maudite ! et voici que la créature condamnée aux ronces et aux épines arrache les épines et les ronces, ou que, les transformant par la greffe, elle ordonne à leur écorce de s'adoucir, à leurs branches de porter des fruits savoureux ! Partout où l'homme fait acte d'intelligente volonté sur sa terre d'exil, cette terre d'exil se couvre de fleurs et d'épis, se sillonne de canaux et de routes rapides, se hérisse de cités populeuses, de palais somptueux... Et si nous ouvrons les flancs de cette terre de malédiction, nous les trouvons remplis de trésors... Cette terre d'exil est, à tout prendre, un domaine qui en vaut un autre.

L'homme a puissance de régner sur la terre, de régner sur les eaux, sur les arômes et les airs. Le sol souterrain lui paie tribut. Il assujettit tous les éléments à son service. Quand sa voix se fait entendre au sein de la création, la création écoute et obéit. Tout est soumis à l'homme sur son globe. Il a d'ailleurs exploré les champs du ciel; déjà il en a dressé la carte, reconnu les lois, calculé les mouvements; il a mesuré les dimensions

des astres qui les habitent, et plongé sur eux un regard assez puissant pour promettre des connaissances bien

autrement complètes, des communications même Et

ce qu'il a fait en trois siècles de civilisation sur un petit coin du globe n'est rien, évidemment rien à côté de ce qu'il est appelé à faire ; car chaque jour accroît avec une si prodigieuse fécondité ks instruments de sa puissance, car il se soumet si merveilleusement les éléments, les choses, les distances et le temps, qu'il ne lui est plus permis de borner ses prétentions, de limiter ses espérances....

Et c'est à ces signes que vous reconnaissez la créature déchue? la créature en butte à la malédiction d'un Dieu cruel? la créature condamnée aux humiliations et aux douleurs, exilée dans le triste et obscur séjour des expiations et des larmes?... A ces signes, moi, je reconnais un Roi et un Royaume, et je salue la volonté véritable de Dieu, qui a préposé l'Homme au gouvernement du globe, et qui excite le jeune Roi à se saisir du sceptre et à ceindre son front du diadème.

Prenez-y garde ! vous qui condamnez Dieu à vouloir l'humiliation et la misère de l'homme ici-bas, car voici que l'homme aurait bientôt vaincu Dieu ! Votre dogme, injurieux à Dieu, a pu prévaloir quand l'homme, dans son enfance et sa faiblesse, tremblait devant Dieu qu'il croyait un maître barbare , un despote brutal dont il redoutait la colère j mais il n'est plus fait pour l'homme grandi en force et en intelligence; car l'homme dans sa force et dans son intelligence connaîtra Dieu son père, l'aimera de tout son amour et saura qu'il n'a rien à redouter de lui , mais tout à espérer, tout à demander et tout à attendre. ..

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